TELRAMUND . OTTO SC H EL P ER
ELSA.ANNA SACHSE H 0 FM El ST ER.
ORTRUDE. . . JIEDWIGE R EIC H E R—KINDERMAN N.
Antoine Seidl dirigeait l’orchestre. L’aflluence fut extraordinaire; on joua à bureaux fermés; il n’y avait même pas une place debout à vendre. L'enthousiasme dans la salle était aussi grand que possible.
Il se produisit ce soir-là un incident peu ordinaire. Un peu avant l’apparition de Lohengrin dans la nacelle, je me souvins que j’avais, avec le décorateur de Paris, combiné, pour la nacelle traînée par le cygne, un effet qui, à la répétition déjà, avait paru remarquable. Comme de la loge directoriale, on ne
300 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, pouvait pas voir cette apparition dans des conditions favorables, je me rendis en hâte au balcon pour pouvoir, de la porte du milieu, car il n y avait pas une place libre, bien suivre toute la scène. L effet ne laissa rien à désirer. Retenu par la vue de l’ensemble, je voulus, malgré l’incommodité de ma place, attendre là la fin de l’acte. Alors, à la première phrase d’Ortrude dans le grand ensemble, je remarquai que la voix de madame Kindermann était accidentellement voilée. Et son indisposition augmenta de plus en plus, si bien qu’à la fin de l’acte, je me précipitai sur la scène, persuadé que l'artiste allait me dire qu’elle ne pouvait pas continuer à chanter. Pourtant ce ne fut pas le cas. Elle assura au contraire être particulièrement bien disposée. Néanmoins, je redoutais que la représentation ne ffit troublée car il me paraissait impossible que l’artiste, avec 1 enrouement dont j’avais surpris le début, pût tenir son rôle jusqu’au bout. Sans donc ajouter un mot, je chargeai un garçon d’aller aussitôt, avec une voiture, chercher et amener au théâtre la seconde titulaire du rôle, Orlande Uiegler, bien entendu avec ses costumes d’Ortrude.
En me rendant à ma loge, avant le commencement du second acte, je rencontrai le garçon et lui demandai si mademoiselle Riegler était arrivée. Comment décrire mon trouble quand cet homme me répondit que M. le chef d’orchestre Seidl à qui il avait fait part de mon ordre, l’avait chargé de me dire que
mes craintes étaient sans fondement ; madame Kindermann se trouvait de nouveau très en voix. Après un blâme sévère au garçon pour avoir négligé d’exécuter mon ordre, je le lui renouvelai et la chanteuse qui, par bonheur, n’habitait pas loin du théâtre, fut bientôt à son poste.
L’habilleuse dut alors, en toute hâte, habiller mademoiselle Riegler, ce qui était d’autant plus facile que le premier costume du deuxième acte nous aidait dans cette périlleuse situation. Entre temps, sur la scène, l’acte était commencé. A chaque note que chantait la Kindermann je voyais, ou plutôt j’entendais approcher le moment où la chanteuse prise d’un enrouement complet ne pourrait plus continuer. Je courus à la loge de la Riegler, qui voulait tout tranquillement achever de se préparer, et la pris par la main, et tandis que nous passions du côté gauche de la scène au côté droit (on sait que le décor est complètement fermé à gauche) l’habilleuse cherchait encore à compléter le costume d’Ortrude. Soudain la chanteuse s’écria :
— Je perds mon jupon; rattachez-le.
L’habilleuse se préparait à le faire, je lui saisis le bras :
— Nous n’en avons plus le temps.
Et ce disant, j’arrachai moi-même le malencontreux jupon. Et je m’élançai avec Ortrude II e à l’endroit d’où elle pouvait entrer en scène, me convainquant de plus en plus qu’Ortrude I re serait incapable
302 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, de terminer la scène. Et ce que mon oreille m’avait fait prévoir arriva en effet. J’avais déjà recommandé au régisseur de baisser encore plus que d'habitude la rampe pour cette scène qui se joue d’ailleurs toujours dans l’obscurité. Au moment même où avec Ortrude II e j’arrivais à l’unique endroit par où l’on avait accès sur la scène, Ortrude I re sortait en chancelant, et, en m’apercevant, elle se jeta sur moi en me chuchotant à voix basse ces mots.
— Impossible de continuer.
Et comme elle ne soupçonnait aucunement les préparatifs qui avaient été faits dans l’intervalle, elle ajouta, à bout de souille, qu’il fallait au plus vite aller chercher mademoiselle Riegler. Quelle ne fut pas sa satisfaction quand elle entendit au même moment Ortrude Riegler entonner sa partie.
Grâce à l’obscurité profonde de la scène, la sortie de l’une aussi bien que l’entrée de l’autre avait complètement échappé au public. La similitude des costumes quand la lumière fut un peu rendue, dissimula encore le changement, jusqu’à ce qu’enfm le public, au bout de quelque temps, averti par ladifférence des voix, se rendît compte de la substitution.
On peut penser quelle vive impression lit cet incident sur le public de Leipzig toujours si vivement intéressé par les choses de théâtre, d’autant qu’on en parla et qu’on le signala dans les journaux d’une façon qui ne laissait pas d’être flatteuse pour ma prévoyance. Les efforts des malveillants pour pré-
DÉSIKS ET RÉALISATIONS.
senler cet incident comme un « coup monté » entre Tartiste et son directeur furent en général accueillis avec un sourire incrédule.
Notre nouveau et magnifique Lohengrin de Leipzig me consola donc d'avoir à renoncer à nos projets pour Paris. L’hostilité de la presse parisienne s’accentua en effet de telle sorte que nos belles espérances s’évanouirent complètement. 11 ne me resta plus qu'à exécuter commercialement tous les traités que j’avais conclus. Personnellement, sans doute, la campagne de presse acharnée ne m’aurait pas empêché de poursuivre l’entreprise, confiant dans le meilleur esprit du public cultivé qui, sans doute, se serait, en faveur de ce merveilleux chef-d’œuvre, élevé au-dessus d’aveugles préjugés. Mais les théâtres royaux de Vienne et de Munich hésitaient, cela se conçoit, à exposer Scaria, Keichmann, Yogi et autres à des dangers possibles et, en raison de cette situation critique, refusèrent les autorisations. Je ne pouvais pas avoir le désir de me présenter à Paris sans ces artistes d’une valeur éminente et éprouvée ; je résolus donc, malgré la perte importante qui en résultait pour nous, de renoncer pour Forsler comme pour moi, à l’exécution de mon plan.
Le récit de la représentation de Lohengrin à Leipzig avec la mise en scène préparée pour Paris m’a conduit, pour ne pas interrompre la suite des faits, à omettre d’autres incidents antérieurs. Avant cette représentation en effet, et peu après les incidents de
Paris, se placent les éludes et la première représentation de Tristan et Iseult , qui fut donnée à Leipzig, le 2 janvier 1882. Le Maître avait renoncé à la condition, d’abord posée par lui, de sa présence aux études et répétitions de l’ouvrage. Car il ne voulait pas abréger son séjour en Italie. La distribution était la suivante :
TRISTAN. . . . GEORGES LEDERER.
ISEULT .... H EDWIGE REICHER-KINDERMANN.
MARK .HENRI WIEGAND.
KURWENAL. . OTTO SCIIELPER.
BRANGAENE . CATHERINE KLAFSKY.
Je pus envoyer par télégramme, à Wagner, qui était alors à Palerme, la nouvelle d’un succès éclatant. Je fis suivre un peu plus tard ma dépêche de cette lettre.
« Très cher et honoré Maître,
» Bien que le télégramme dans lequel je vous annonçais le succès triomphal de Tristan et Iseult soit resté sans réponse, j’espère que vous avez bien reçu la nouvelle. C’est un enthousiasme extraordinaire, une joie complète qu’a provoqués ici votre merveilleux ouvrage. Et ainsi dans notre Nord glacial nous avons pu nous aussi soupçonner quelque chose de cette ferveur italienne et de cette exaltation méridionale qui aurait certainement réussi à vous charmer vous-même, cher Maître, et à vous inspirer une joie et une satisfaction complètes. L’excellent
Seidl a accompli des merveilles avec son orchestre et l’ensemble de la représentation (qu’il ne m'est pas permis de louer) a été apprécié au plus haut point par toutes les voix autorisées et par l’ensemble du public. Schelper, en Kurwenal, a obtenu son succès habituel; Lederer, en Tristan, a surpassé toutes les espérances et réalisé une interprétation qui, au jugement d’Oscar Pauls, fait de lui le premier ténor delà scène allemande. Mais c’est par-dessus tout la Reicher- Kindermann qui a provoqué des acclamations frénétiques et des applaudissements sans fin. Je suis sûr, très honoré Maître, que vous aussi, si vous aviez assisté à cette interprétation éclatante, aussi dramatique et passionnée que parfaite au point de vue vocal, vous auriez porté sur la cantatrice le meme jugement que nous tous. Nous avons donné dimanche la seconde représentation, et le succès triomphal du premier soir s’est renouvelé, avec plus d’intensité encore. Tous les autres interprètes, Ivlafsky en Brangaene, Wiegand en Mark, Lieban dans le pâtre et Caliga en Melot ont eu leur bonne part des acclamations que le public a prodiguées.
» A cette heureuse nouvelle je puis en ajouter une autre non moins heureuse, et même plus heureuse encore par ses conséquences. Nos prévisions pour la campagne de Londres sont magnifiques. Jusqu’à présent nous avons déjà, en location déplacés, atteint la somme à laquelle, lors des représentations de Berlin, on n’est arrivé qu’après la répétition générale.
D’après cela, la réussite de V Anneau des Nibelungen à Londres me paraît ue pas faire question. Ce succès dan 9 notre première étape extraordinaire a encore accru mon courage et je puis vous assurer aujourd’hui que votre projet du « Théâtre Wagner ambulant » marche à grands pas vers sa réalisation.
» Je suis maintenant fermement décidé Rengager, en plus des acteurs, un orchestre et des chœurs spéciaux et je suis à peu près certain que, outre M. Scaria, le ménage Yogi s’associera aussi à l’entreprise. Les traités, il est vrai, ne sont pas encore signés avec ces derniers, mais les choses en sont maintenant à ce point que je ne doute plus de la participation de ces artistes. Naturellement je n’ai pu conclure ces engagements que grâce à des offres d’argent tout à fait extraordinaires. Mais la confiance que m’inspire la force victorieuse de l’œuvre m’en a donné l’audace, et plus encore la confiance que j’ai dans votre aide toute puissante, très honoré Maître. Je vous la demande par-dessus tout, de la façon suivante :
» Jusqu’à la fin de la tournée, qui commencera le 1 er septembre de cette année pour se terminer le 31 mai 1883, refusez toute autorisation de représenter l’Anneau des Nibelungen , aussi bien en Allemagne qu’à l’étranger, bien entendu autant que ce droit de représentation n’a pas déjà été acquis. Si vous considérez que je ne puis courir le risque inusité de cette entreprise qu’à la condition partout où je me présenterai de donner l’ouvrage pour la pre-
DÉSIRS ET RÉALISATIONS, mière fois, vous devez trouver ma prière justifiée. Par exemple, la direction du théâtre de Ivœnigsberg, j’en suis informé de façon certaine, sollicitera prochainement de vous le droit de représentation. Si vous le lui accordiez je devrais rayer cette ville de ma liste, ainsi que toutes celles qui seraient autorisées à représenter l’ouvrage. Le théâtre Wagner en recevrait un coup mortel.
» Ainsi donc, très honoré Maître, je vous prie instamment de ne faire à toutes les demandes que des réponses évasives ou dilatoires et de remettre toute décision jusqu’après le 31 mai 1883. Alors je pourrai me mettre à l’œuvre avec l’espoir d’un brillant succès, et cet espoir sera absolument fondé et ne nous décevra ni l’un ni l’autre.
» Je donnerai, dans le cours de ces neuf mois, trente-six fois le cycle complet ; d’après mes calculs, ces représentations vous rapporteront au moins cent cinquante mille marks de droits.
» Mon budget est colossal, mais il sera garanti si je suis sûr de votre appui dans la forme indiquée.
» Votre très respectueusement dévoué,
» ANGELO NEUMANN
Quelques jours après, je recevais de Wagner la réponse suivante :
Païenne, 15 janvier 1882, Hôtel du Palmier.
« Mon bien excellent ami,
» J’ai trouvé très aimable de votre part de ra’an-
308 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, noncer le succès de la représentation de Tristan à votre théâtre, mais qu’avais-je à vous répondre? M’aviez-vous posé une question? Celle que, par contre, je me posais à moi-même est restée sans réponse, parce que je suis encore embarrassé moimême pour la trancher. Je ne voulais plus, vous le savez, laisser représenter cet ouvrage problématique que si je pouvais moi-même lui donner mes soins. Et voici que tout a marché sans cela, et cela m’étonne. Enfin, bonne chance! Je découvre certainement en Seidl des dispositions cachées, qui n’ont besoin que de la chaleur qui les fait éclore, pour me jeter moimême dans l’étonnement. Je vous prie donc aussi, dans l’intérêt de l’ensemble, de lui laisser plus de latitude, pour tous les arrangements scéniques, qu’on n’en accorde d’ordinaire au chef d’orchestre, car c’est en cela que consiste ce qu’il a principalement appris de moi.
» Je n’ai pas encore trouvé le temps de répondre au directeur du théâtre de Kœnigsberg — car je suis toujours souffrant et j’ai besoin de repos— mais il va de soi que je n’ai à lui notifier qu’un refus.
» Je croyais, d’après nos conventions, vous avoir complètement rassuré sur ce point que, pendant toute la période du moins pour laquelle vous avez conclu avec k moi en vue de votre difficile entreprise, je ne donnerai aucune nouvelle autorisation de représenter l'Anneau des Nibelungen (Francfort s’était justement présenté avant la signature de notre traité).
Si inutile que cela me semble de vous donner encore la signature que vous demandez, je pourrais cependant vous l’envoyer pour votre entière satisfaction.
» Pour Londres aussi vous pouvez compter sur tous les appuis possibles de ma part.
» Au sujet de Paris, je désire vivement que vous renonciez absolument à la chose et, vraiment, j ai peine à concevoir comment j’ai pu me décider a en passer pour Paris par où vous vouliez. Si vous na\iez pas déjà engagé des dépenses ou si je savais comment vous pourriez utiliser ailleurs les commandes faites pour Paris, je vous prierais instamment d’annuler complètement notre traité et en revanche, je signifierais à la commission de la Société des Auteurs dramatiques, dont je suis membre, que je refuse, une fois pour toutes, mon consentement à la représentation théâtrale d’une quelconque de mes œuvres, en quelque langue que ce soit. A ous êtes trop jeune et en somme encore trop inexpérimenté pour comprendre nettement ce qui en est de ma situation à l’égard de cet arrogant centre de culture. Pour moi, c est du... dégoût que j éprouve tout simplement chaque fois qu’on touche à ce sujet. Je crains que vous ne sentiez la meme chose mais seulement après de pénibles expériences.
0 Pour aujourd’hui, bien cher ami, contentez-vous de ce faible signe de vie et puisse cette prière vous dire tout.
» Mes meilleurs compliments à Seidel et à son excellente phalange.
» Votre tout dévoué,
La lettre suivante prouve avec quelle ardeur et quelle amabilité Wagner trouvait encore le temps à Païenne de s’occuper du développement ultérieur de mes plans :
« Mon cher monsieur Neumann,
» Voici quelques renseignements. Peut-être la lettre de lvœnigsberg, à laquelle je n’ai toujours pas répondu, vous intéresse-t-elle? Si G... n’a pas publié ma lettre concernant votre entreprise, je ne trouverais pas mauvais que vous fissiez connaître la copie que vous en avez reçue de moi (en supprimant peut-être le nom du destinataire). A mon avis, c’est cette lettre qui explique le mieux le sens et le caractère de votre entreprise.
» Si je ne réponds pas toujours immédiatement — et comme dans l’enthousiasme — à vos amicales communications, comme à celle qui concernait le dernier succès de Leipzig, soyez cependant bien persuadé qu’elles me causent toujours une grande joie.
» Vous voudrez bien transmettre ma réponse au I) r Gorres après l’avoir lue et avoir fermé la lettre? Vous voyez que je suis toujours prêt à vous faciliter les choses.
» Mes souvenirs cordiaux, je vous prie, au docteur Fôrster et à Antoine Seidl, auquel je vous recommande toujours d’accorder beaucoup de confiance et de laisser beaucoup d’initiative.
» Les meilleurs compliments de votre dévoué,
» R1CHÀ1U) WAGNER
» Païenne, villa du prince Gangi, Piazza Porrazzi,
19 février 1882. »
A cette lettre était jointe celle que je devais faire parvenir au docteur Martin Gorres, de Leipzig. Elle contient un refus à une invitation qui avait été adressée à U. Wagner, et peut être reproduite ici dans son texte authentique :
« Monsieur,
» Monsieur Neumann sait où il en est avec moi et à quel point j’apprécie les services qu’il m’a rendus pour la représentation de mes œuvres; par contre, où en suis-je avec ma ville natale de Leipzig, qui lui a enlevé la possibilité de continuer ses soins à mes ouvrages, je n’en sais rien. Comme jusqu’ici mes occupations ne me l’avaient pas permis, je m’étais réservé de faire une visite à Leipzig, un peu en souveuir de la première représentation d’une de mes œuvres de jeunesse qui y fut donnée voilà déjà cinquante ans. Si j’y renonce maintenant cela vient d’un sentiment assez compréhensible, car je me
312 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, trouverais avec vous en face d'une direction du théâtre qui m’est étrangère et indifférente, et par suite je n’aurais pas l’occasion de témoigner publiquement ma reconnaissance à ceux qui ont jusqu'ici présidé, dans des dispositions si favorables pour moi, aux destinées artistiques de Leipzig.
» Sentiments très distingués,
» Palerme, le 20 février 1882. »
La seconde pièce annexée sous la même enveloppe était une copie de la lettre de Wagner au directeur du théâtre municipal de Kœnigsberg :
« Monsieur le Directeur,
» Il ne me serait jamais venu à l'idée de confier ma tétralogie des Nibelungen à nos théâtres, si, dans les circonstances actuelles, il ne m’avait paru raisonnable, en présence de promesses et d’assurances semblables à celles que vous venez de me donner, de faire une tentative pour acclimater véritablement mes œuvres sur les scènes allemandes. De toutes ces tentatives, à l’unique exception des représentations du théâtre de la Cour, à Munich, qui sedonnentsous des garanties particulières, il n’y a que celle du théâtre municipal de Leipzig qui ait complètement réussi, tandis que, par exemple, je n’ai jamais pu décider Vienne à engager pour le rôle principal un
ténor suffisant, tandis encore que Hambourg a pu se vanter d’avoir fait avec la tétralogie de mauvaises affaires, et que Mannheim, Cologne et meme Schwerin et Brunswick ont dû bientôt cesser les représentations. Au contraire, le succès durable du théâtre de Leipzig est dû à la grande énergie et au constant empressement à réaliser mes désirs et mes propositions, que j’ai rencontrés chez les directeurs qui étaient jusqu’ici à la tête de cette scène. Par là, aussi bien que par le succès déjà obtenu à Berlin grâce au zèle et aux efforts de M. le directeur Neumann, je me suis trouvé amené, en lui accordant un plein pouvoir pour une période jusqu’ici limitée, à favoriser ses futures entreprises pour présenter mon cycle entier au public des villes allemandes dans lesquelles cet ouvrage n’a pas encore été donné. Tout en assurant ainsi au public de ces villes l’avantage de faire connaissance avec le cycle entier, et cela dans des conditions aussi excellentes que possible, je crois accorder en même temps un autre avantage aux directeurs de ces théâtres : en effet, aussitôt que le cycle complet aura été connu du public dans son ensemble et par une rapide succession de ses parties, je suis disposé à laisser au répertoire de leurs théâtres celles de ces pièces isolées qu’ils croiront pouvoir donner facilement et avec succès.
» Je vous engage donc, vous aussi, à bien considérer cet avantage et, au lieu de voir une offense dans le fait que vous aurez à céder votre scène pour
^14 SOUVENIRS SUR RICHARD WAGNER, quelques jours à la représentation modèle et dès longtemps préparée de VAnneau des Nibelungen , à y voir bien plutôt un véritable soulagement, qui portera d'autant moins atteinte à l’honneur de votre maison que, à la suite de cette représentation, je vous céderai volontiers, si vous le désirez, les pièces isolées pour les donner concurremment.
» Sentiments très distingués,
» Païenne, le 30 janvier 1882. »
A cette copie étaient en outre joints ces mots :
« Cher monsieur Neumann, vous pouvez en toute confiance, si Goldberg ne le fait pas, faire publiquement usage de la réponse que je lui adresse.
Les deux lettres suivantes, qui caractérisent vigoureusement la manière et les sentiments de Wagner, se rapportent surtout à Paris.
« Mon cher ami,
» Il est inconcevable que je sois encore sans cesse assailli de questions, qui seraient depuis longtemps réglées si vous aviez fait l’usage voulu de ma lettre à Th. Truchet (Nuitter), que je vous ai communiquée. Cet ami est, depuis bien longtemps, mon fondé de pouvoirs pour Paris; il connaît tout, ma situation et mes droits dont je n’ai rien aliéné. Lui-même a, depuis longtemps déjà, du négocier au sujet de
Lohengrin , au nom du directeur de l’Opéra de cette époque là, Perrin , et il a appris, à ce propos, que j’avais le droit de ne pas donner mon consentement; et un jour également avec Pasdeloup auquel j’ai accordé le droit de représentation pour Rienzi . A quoi bon alors ces perpétuelles et obscures discussions d’avocats?
» A ce propos d’ailleurs je vous signale que j’ai pris la résolution de ne jamais — tant que j’aurai un droit de propriété sur mes œuvres — laisser représenter un de mes opéras à Paris, et je songe à n’user de la cession à vous accordée, tant qu’elle durera, que pour empêcher les autres tentatives de représentation. Vous-même vous finirez bien par comprendre que vous devez laisser Paris de côté : puissiezvous vous en rendre compte et me renvoyer simplement notre traité. Je connais Paris et je considère que ce serait contraire à mon honneur de paraître seulement tenir à un succès parisien. Vous pourrez certainement tirer parti ailleurs des décorations faites pour Lohengrin.
» Sans hésitation, la traduction de VAnneau dos Niebelungen par Normann et non par Corder 1 . Sérieuses raisons pour cela.
» Votre,
« Palerme, 26 février t882. »
1. Il s’agissait du livret pour Londres. Les mots en italiques étaient soulignés trois fois.
(( Mon cher ami,
» M. Heitlinger paraît être singulier : méfiez-vous 1 Pourquoi revient-il toujours avec ces questions assommantes puisque dès le mois de novembre je l’ai sur le même sujet, adressé à mon ami et fondé de pouvoirs Truchet? Cela ne me plaît pas du tout.
» Finalement vous voyez par la lettre ci-jointe ce qui en est de tout cela et vous trouverez inconcevable avec moi que votre avocat parisien n’en soit pas depuis longtemps déjà informé.
» Les meilleurs souvenirs de votre dévoué,
♦ )) R. WAGNER
» Piazza Porazzi, villa Gangi, Palerme, 1 mars 1882
» p — D’ailleurs je vous renouvelle mon désir très sérieux de vous voir renoncer à Paris,
comme moi. »