‹ Souvenirs sur Richard WagnerChapitre 3 sur 6 · LA PREMIÈRE · texte numérisé non relu

LA PREMIÈRE

MAS'ARRIVÉE de Wagner à Munich, le TR

cu

| L débordement de la faveur royale æ qui tombait en cadeaux princiers sur le favori et en fêtes théâtrales sur la cité, avait produit un singulier effet sur la société munichoise. On avait perdu l’équilibre; les têtes tournaient ; on se demandait si le monde était encore debout, si l’art, la royauté, la musique n'avaient pas été pris d'un même vertige. Les musiciens ne voulaient pas entendre parler de Richard Wagner; les critiques n’y comprenaient

rien. Les littérateurs, les pauvres poëêtes à une édition ne voyaient pas sans quelque jalousie l’enchanteur qui attirait à lui seul l'enthousiasme et le trésor royal. Des poétesses inédites se lamentaient. D’honnêtes bourgeois se demandaient s’il fallait admirer ou rire. Des bruits absurdes, deridicules exagérations couraient dans le public. On parlait des bizarreries de l'artiste, de son dédain pour la foule, de ses folles dépenses et d’une grêle de comptes fantastiques qui tombaient chez le secrétaire du Roi. J'entendis des philistins se raconter avec terreur que Wagner avait soixante robes de chambre. J'écoutais ces conversations avec une grande surprise et je me demandais quelquefois si je n'étais pas tombé par hasard dans le royaume d’un prince des Mille et une Nuits, ensorcelé par un magicien dangereux. À peine sorti des bancs de l’école, je ne connaissais de Wagner que le chœur des pélerins de Tannhœuser, pour l'avoir joué au piano.

Du reste, je ne savais rien de ses œuvres et j'ignorais toutes ses théories. Mais je ne pouvais me défendre d’une secrète

sympathie pour un homme qui avait le don de secouer tous les esprits et de bouleverser le monde. J'attendais donc avec impatience la première représentation de Tristan et Iseult, depuis longtemps annoncée. Comment le maître allemand allait-il traduire sur la scène la plus poétique, la plus passionnée des légendes celtiques ?

Le jour tant désiré arriva. La sälle était bondée. Le Roi, âgé de vingt ans, parut seul, en costume civil, dans la grande loge royale surchargée de dorures, qui fait face à la scène. A ce moment, il rayonnait d’une beauté merveilleuse. Ses traits fins d’adolescent, son front bombé, encadré de che: veux bruns et bouclés, ses grands yeux bleu foncé dont le regard était toujours dirigé vers le haut, brillaient d'un doux éclat. Toute sa personne respirait une exaltation calme et le plus pur enthousiasme. Des fanfares bruyantes, des vivats répétés le saluèrent; mais, les yeux perdus dans son rêve, il semblait ne point voir la foule qui l'acclamait. M. de Bulow leva son bâton de chef d'orchestre, et le prélude commença.

Il se développe tout entier sur le motif insinuant du philtre d'amour auquel répond la plainte d’un désir timide et languissant.

La progression par laquelle ces deux phrases enlacées se répétent avec insistance et s’enhardissent en se développant jusqu'aux sonorités les plus aiguës, donne l'idée d’une tendresse partagée et grandissante. À mesure que se dressent les obstacles, elle monte aux dernières fureurs d’une passion exaspérée — et retombe tout à coup dans un accablement mortel pour expirer dans un soupir.

Mais la toile se lève sur le pont d'un navire transformé en tente par de riches étoffes. Une femme en robe blanche, iles bras nus, les cheveux épars, un diadème d’or au front, sommeille sur un divan.

C'est Iseult, fiancée au roi de Cornouailles. Le navire vogue à pleines voiles, et Brangaine, la suivante, soulevant la tenture, regarde la mer radieuse pendant qu'un matelot chante, dans les cordages, une sauvage chanson d'amour.

Tous les musiciens connaissent aujourd’hui cet étonnant 1e acte de Tristan ef

Iseulf, etbien des poëtes l’admireront sans espérer l’égaler. L'amour, d'abord refoulé dans les couches profondes et pour ainsi dire inconscientes de. l’âme des deux amants, y grandit de scène en scène, jusqu’à ce qu'il éclate fatalement et triomphalement à travers la haine et l'orgueil qui lui servaient de masque. C’est une merveille de psychologie musicale dans un chef-d'œuvre de passion. Je me souviens encore, comme si c'était d'hier, du saisissement et du trouble que j'éprouvai au premier cri d’'Iseult qui se réveille en sursaut d’un sombre rêve. Elle invoque la tempête pour briser ce navireinsolent qui la mène comme épouse au roi Marke, sous la conduite de Tristan, traître à l’amour. Situation, état d'âme, destin tragique, tout apparaît dans un éclair à ce premier cri de la fiancée en révolte. Une déclamation haletante, des bordées de sons désordonnés et frémissants, marquent les paroles entrecoupées d’'Iseult.

Ce plongeon inattendu dans l'orchestre de Wagner me suffoqua. Je tombais là sans préparation dans sa dernière manière, dans

sa plus audacieuse tentative. Il me semblait qu'on m'avait jeté en pleine bourrasque sur un navire en détresse dont j’entendais craquer toutes les jointures. J'étais secoué en tous sens, haché par les vagues et les coups de vent, aveuglé d'écume, assourdi de bruit. Livré à cet orchestre nerveux et bondissant, il me fut impossible au premier moment de me retrouver dans l’effervescence des motifs. Peu à peu cependant, je m'habituai à la manœuvre, je me familiarisai avec les ressauts de cet océan d’harmonie, et la lumière se fit dans son chaos apparent. Bientôt j'éprouvai quelque chose de nouveau et de surprenant. Mon regard, devenu visionnaire par le commentaire vivant de la musique, pénétrait dans le dedans des personnages. Ils devenaient transparents pour moi. Le tumulte qui agite l'âme passionnée d'Iseult : l’indignation, l'ironie, le désespoir, l'amour changé en haine clamant le suicide et la mort, tous les courants et sous-courants de la pensée, s’insinuaient en moi d’une si enlaçante persuasion, d’une si irrésistible violence— que tout ce qui se passait en Iseult se passait en moi.

J'étais entré dans cette illusion parfaite de l’art qui procure un complet oubli de soi. On ne critique plus, on subit la vie qui se communique. Le charme dura jusqu’à la fin de la représentation. Je suivis avec une émotion croissante la grande scène du 1e acte, où Iseult force Tristan à boire avec elle le philtre d'amour. Le saisissement des deux amants, après la coupe vidée, leur silence mortel où montent de longs frissons de tendresse, ce grand amour enfin déchaîné qui les amène aux bras l’un de l’autre et qui éclate dans un hymne d’une exultation sans pareille — cet ensemble constitue l’un des effets les plus prodigieux du théâtre. — Des clameurs éclatent derrière la scène ; des fanfares retentissent : le vacarme des matelots envahit le pont du navire; ils annoncent l’arrivée du roi Marke, qui vient chercher son épouse — et le rideau tombe sur les amants à peine secoués de leur extase. La tragique réalité de la vie les a ressaisis. Mais on reste sous le sentiment d’un bonheur ineffable plus grand que cette fatalité. Quelque chose d’inexplicable et d’inouï est arrivé ; on l’a

traversé, on l’a vécu : la fusion de deux âmes en une seule s’est accomplie sous vos yeux.

Je n'entrerai pas dans le détail de mes impressions. Elles allérent s’élargissant et s’approfondissant avec lé drame, comme les nappes d’un lac féerique sur lequel on glisse en barque et dont le miroir insondable reflète des golfes mystérieux et des pans du ciel étoilé. Je traversai comme en songe la merveilleuse nuit d'amour du second acte, d'une si mélodieuse et si vaste expansion, où les amants pénètrent graduellement dans l’au-delà de leur rêve, dans leur monde à eux, loin de la lumière du jour et des apparences trompeuses, jusqu’au moment où l’arrivée du Roi et de sa suite les ramène de nouveau à leur inéluctable destinée et les arrache l’un à l’autre. — Après ces transports surhumains, le troisième acte vous replonge dans l’abîme de le souffrance humaine. Nous assistons au martyre de Tristan exilé, blessé, malade dans son château de Bretagne, attendant Iseult pour mourir et l’attirant à lui de l'autre côté dela mer par la force magné-

tique de sa douleur et de son désir. Si, dans l'acte précédent, il y a l'ivresse et le mystère de l’amour heureux, il y a dans celui-ci la tristesse noire, la désolation navrante de la solitude et de la séparation. Aucun drame n’a donné une si puissante: expression à la maladie de l’amour avec ses fièvres, ses abattements, ses hallucinations et ses frénésies. Dans cette formidable progression, on reste suspendu avec le héros entre la vie etla mort. Mais l’arrivée d'Iseult, son dernier baiser à Tristan qui expire, la transfiguration et l’'évanouissement suprême de l’amante vous laissent dans une atmosphère d'apothéose, dans une sorte d’extase et de divin apaisement. Le rêve de l’âme s’est réalisé dans la tragédie de l'amour.

Cette représentation demeure dans mon souvenir la plus grande impression dramatique et artistique de ma vie. Je n'avais pas l’idée d’une telle intensité, d’une telle vérité d'expression dans l'idéal le plus exalté. Il faut dire que l'interprétation n'était pas moinsextraordinaire que l’œuvre ‘elle-même. Les rôles de Tristan et d’Iseult

étaient joués par M. et Mn Schnorr dé Carolsfeld. Celle-ci rachetait un soprano ” un peu faible par un jeu remarquable et un tempérament suffisamment passionné pour son rôle. Quant à lui, il n'avait rien de l'acteur; c'était un homme agissant dans toute la liberté de sa nature, c'était le héros lui-même des pieds à la tête, Tristan incarné. Sa haute stature, sa belle tête aux cheveux bruns bouclés faisaient oublier sa taille un peu forte. Ses yeux d'un bleu sombre s’allumaient souvent d’un doux éclat, comme si deux étoiles brillaient au fond. Quant à sa voix suave et riche, elle épanchaïit ses flots d’argent comme une fontaine inépuisable de mélodie. Geste, attitude, visage, tout en lui exprimait un profond enthousiasme contenu par un tempérament viril. Îl unissait dans son jeu la noblesse et l'extrême énergie dans la passion à la plus grande douceur dans la tendresse. Fils. d’un peintre illustre, Schnorr avait reçu une éducation supérieure. Au dire de Wagner, c'était un artiste complet, également doué pour la poésie et la musique, que

la beauté de sa voix avait entraîné dans la carrière théâtrale. Avant de connaître personnellement le maître et à la simple tecture de la partition, Schnorr s'était épris du rôle de Tristan, qui passait non seulement pour incompréhensible aux yeux de tous les musiciens, mais encore comme hérissé d'insurmontables difficultés. « Avant de me connaître, dit Wagner, dans le bel article qu’il a consacré à la mémoire de Schnorr (1), mon ami avait eu de lui-même la compréhension idéale de mon œuvre et se l'était assimilée. Toutes les fibres de ce tissu d’âme, il les avait comprises, les moindres allusions à un mystère psychique, il les avait saisies et ressenties avec la plus grande délicatesse.

Quand je le vis pour la première fois, me rendant compte des dons illimités de cet être, je ressentis une appréhension tragique pour sa destinée. » R. Wagner avait donc trouvé dans ce superbe jeune homme un interprète qui surpassait toutes ses

‘ (1) Meine Erinnerungen an Ludwig Schnorr von Carolsfeld, Gesammelte Schriften und Dichtungen, VIII.

espérances. Aussi l’appelle-t-il « un héros du chant parvenu à la suprême maîtrise ».

Et il ajoute : « Il devint pour moi le type du style que j'avais rêvé, dans le chant comme dans le jeu. Par mes rapports avec Schnorr, je compris l’action réciproque et féconde que peut créer une intimité cordiale entre deux artistes également doués, lorsque leurs dons se répondent et se complètent parfaitement. Cette merveilleuse représentation de Tristan m'’ouvrit des perspectives nouvelles sur mes œuvres, et, rarement, jamais peut-être un artiste n’a-t-il pu jeter un si profond regard dans ses propres créations. Il s’ensuit un saisissement sacré, devant lequel le silence seul est possible. » — Wagner raconte ensuite qu’à la répétition de la grande scène du troisième acte, après la malédiction du philtre d'amour, qui en est le point culminant et qui exige un effort inouï de voix et de passion, il fut submergé d’émotion, il s’élança vers son interprète et l’embrassa avec ces mots : « Je ne puis riente dire ; tu as réalisé mon idéal! » Et ce fut tout. Jamais plus le maître et son inter-

prète ne reparlérent de cette scène. De temgs à autre seulement, Wagner plaisantait Schnorr et lui disait : « Ecrire le troisième acte de Tristan n'est rien, mais l’entendre chanter par Schnorr, voilà le difficile ! » Pour donner une idée de la puissance du chant et du jeu de l’acteur, Wagner résume ses impressions en disant que l'orchestre de Tristan, avec ses complications prodigieuses de motifs et son fleuve d'harmonies torrentueuses, « disparaissait devant le chanteur — ou plutôt semblait contenu dans sa parole vivante ».

La pièce finie, le public appela l’auteur.

Quand la toile se leva, un homme de petite taille apparut entre les hautes figures de Tristan et d’Iseult, auxquels il donnait Ja main. Son visage était fiévreux et pâle.

Il s’inclina d’un air sévère devant le public, puis, se tournant vers ses interprètes, il leur secoua la main à plusieurs reprises, comme pour reporter sur eux la meilleure part du succès. Je ne savais rien alors des rapports de Wagner avec son chanteur, ni du merveilleux concours de circonstances qui avait rendu possible cette repré-

sentation. Mais j'eus le sentiment d’avoir assisté à un grand événement, à une sorte de miracle d'art.

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