‹ Souvenirs sur Richard WagnerChapitre 4 sur 6 · SA CONCEPTION DU THÉATRE · texte numérisé non relu

SA CONCEPTION DU THÉATRE

SE lendemain et le surlendemain, je A ne pus penser à autre chose. Les # scènes enchanteresses du drame passaient nuit et jour devant mes yeux. La musique m’enveloppait toujours de sa magie. À travers le dédale de ces harmonies étranges, de ces mélodies incisives et charmeuses, je pénétrais toujours davantage dans les dessous des caractères et dans le secret de leur destinée. C'était une obses-

sion, et loin de la fuir, je m'y abandonnais tout entier. Du matin au soir, j'errais dans le vaste parc qui s'étend derrière Munich, en relisant ce livret d'opéra qui était devenu pour moi le plus captivant des poèmes, attendant avec impatience le moment où le théâtre allait se rouvrir et me permettre de revoir Tristan et Iseult. Mais après la quatrième représentation, la série fut close. Le rêve était fini.

C'est alors que l’idée me vint d'écrire à Richard Wagner. Je le fis d'autant plus volontiers que la critique allemande l'avait abreuvé de sottises et de quolibets. Les caricatures du maître et de ses héros défrayaient les journaux de Munich. Dans le monde littéraire allemand, j'avais remarqué une totale inintelligence des œuvres de Wagner, une hostilité visible contre sa personne. Ses admirateurs ne formaient encore qu'un petit noyau. L’enthousiasme spontané d’un étranger pouvait-il compenser les flots d'encre et de bile que l’Allemagne déversait en ce moment sur le grand artiste dont elle devait être si fière plus tard? C'était au moins un hommage dû à

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celui qui m'avait révélé un monde nouveau.

Je ne sais plus au juste le contenu de cette lettre, je me rappelle seulement que j'y mis ces mots : « Votre œuvre m'a rappelé ce mot de Gœæthe que la musique exprime l'inexprimable, Vous avez réussi à faire ce qu'aucun poëte ni aucun musicien n’a fait avant vous : vous avez montré /a genese de l'amour. »

Grande fut ma surprise et ma joie lorsque, peu de jours après, je reçus une lettre de Wagner, qui me priait de venir le voir. Me trouver en présence du grand compositeur me paraissait chose redoutable, et mon cœur battait un peu quand je franchis les Propylées pour entrer dans la Briennerstrasse. Wagner habitait là une élégante villa à demi cachée dans un bouquet d'arbres et entourée d’unjardin. J'ouvris la grille,je sonnai à la porte,etun domestique mulâtre m'introduisit dans un petit salon aux tentures sombres, aux tapis luxueux, décoré de tableaux et de statuettes à peine visibles dans un demi-jour mystérieux. Au même instant, un rideau se souleva, et le maëstro parut. Sa main nerveuse serra la

mienne, et je me vis en face de l’auteur de Tristan et Iseult. I] paraissait fatigué et ne souriait que par une légère contracture des lèvres. Sa parole était précipitée, 1l s’exprimaïit par petites saccades. Après les compliments d'usage échangés, son premier mot fut celui-ci : | |

— Votre lettre m'a fait un plaisir extraordinaire. Je l'ai montrée au Roi, et je lui ai dit : Vous voyez que tout n’est pas perdu!

— Comment, m'’écriai-je, tout serait-il perdu après la merveille de ces représentations? Vous avez la presse contre vous, mais le public vous suit.

I1 m'interrompit vivement :

— Ne croyez pas cela, il n’y comprend rien. Quand un Français s’enthousiasme, à la bonne heure, le voilà parti. Mais les Allemands, ce n'est pas la même chose.

Quand par hasard ils sont émus, ils commencent par se demander si leur émotion est d'accord avec leur philosophie, et ils vont consulter la Logique de Hegel ou la Critique de la raison pure de Kant, à moins qu'ils n’écrivent dix volumes pour prouver qu’ils n’ont pas été émus et qu'ils ne pou-

, Vaient pas l'être. Ah! ce public, cette presse, cette critique, voyez-vous, tout cela est du dernier misérable: cela n’est rien!

— Alors, vous n'êtes pas satisfait ?

— Satisfait? (11 se dressa comme un ressort, les yeux étincelants), satisfait! oui, quand j'aurai #70n théâtre, alors peut-être mé comprendra-t-on. Pour le moment, je suis excédé, et vous me trouvez dans un formidable énervement.

Il se jeta sur le divan, la tête en arrière.

Il paraissait vraiment souffrant ; une teinte jaunâtre, une expression de fatigue étaient répandues sur ses traits. Mais les lèvres frémissantes et la volubilité fiévreuse de la parole indiquaient cette énergie que rien ne lasse, cette volonté toujours prête à rebondir. La lumière de la fenêtre tombait en plein sur sa tête. Je pus enfin l’examiner en détail.

Wagner avait alors cinquante-deux ans.

Impossible de voir une seule fois cette tête de magicien, évocateur et dompteur d’âmes, sans en garder une impression ineffaçable.

Quelle vie d’âpres luttes et de sensations

tumultueuses se lisait sur cette face tour-.

mentée et creusée de traits énergiques, dans cette bouche rentrante aux fines lèvres à la fois sensuelles et sardoniques, dans ce menton pointu, signe d’une volonté indomptable! Et sur ce masque d’une force démoniaque, ce front surplombant colossal de puissance et d’audace. Oui, ce visage ravagé portait la trace de passions et de souffrances capables d'user bien des vies d'homme. Mais on sentait aussi que l'immense cerveau qui travaillait sous ce front avait dominé cette vile matière de la vie pour la réduire en substance intellectuelle. Dans cet œil bleu, voilé de langueur ou fulgurant de désir, dans cet œil qui semblait toujours voir un but immuable, une vision constante dominait toutes les autres et lui prêtait comme une éternelle virginité; — c'était la vision idéale, l’orgueil et le rêve divin Gu génie!

Observer la tête de Wagner, c'était voir tour à tour et dans un seul visage le front de Faust et le profil de Méphisto. Quelquefois aussi il ressemblait à un Lucifer tombé, méditant sur le ciel et disant : « Il

n'existe pas, mais je saurai le créer. »

En somme, cet homme imposait moins encore par ses facultés prodigieuses et ses contrastes étonnants que par leur formidable concentration et cette merveilleuse unité de pensée et de volonté toujours dirigées sur un seul point.

Sa manière d’être ne surprenait pas moins que sa physionomie. Elle variait entre une réserve, une froideur absolue et une familiarité, un sans-gêne complet. Pas l'ombre de pose ou de mise en scène solennelle, jamais d'attitude voulue et calculée. Dès qu'il se montrait, il éclatait tout entier, comme un torrent qui rompt sa digue. Alors on restait ébloui devant cette nature exubérante et protéiforme, ardente, personnelle, excessive en tout et, cependant, merveilleusement équilibrée par la prédominance d’un intellect dévorant. La franchise et l'extrême hardiesse dans la manifestation de son être, dont les qualités et les défauts se montraient au grand jour, agissaient sur les uns comme un charme, surles autres comme un repoussoir.

Sa conversation était un spectacle continu,

car, chez lui toute pensée devenait action.

‘ Sur ce vaste front, les idées et les sentiments se succédaient comme des éclairs et ne se ressemblaient pas. Il portait'en lui ses grands héros. En quelques minutes, on pouvait retrouver dans l’expression de son visage la noire tristesse du Hollandais, le désir effrené du Tannhæuser, la fierté inabordable de Lohengrin, l'ironie glaciale de Hagen et la fureur d’Albéric. Oh! l’étrange tourbillon que de regarder dans ce cerveau ! C'était, comme dit le poëte, /a bufera infernal che mai non resta. Et, dominant tous ces personnages qui sé succédaient en lui, il y en avait deux qui se montraient presque toujours simultanément, comme les deux pôles de sa nature : Wotan et Siegfried! Oui, par le fond de sa pensée, Wagner ressemblait à Wotan, à ce Jupiter germanique, à cet Odin scandinave qu'il a recréé à sa propre image, dieu bizarre, dieu philosophe et pessimiste, toujours inquiet de la fin du monde, toujours errant et méditant sur l’énigme des choses. Mais par sa nature primesautière, il ressemblait tout autant à Siegfried, le

héros naïf et fort, sans peur et sans scrupule, qui se forge lui-même son épée et marche à la conquête de l'univers. Le miracle est qu'il réalisait ces deux types fondus en un seul par la constante union d’une réflexion profonde et d’une spontanéité jaillissante. Chez lui, l'excès de la pensée n'avait pas émoussé le ressort de la vie, et quels que fussent les soubresauts de celle-ci, il ne cessait jamais de philosopher. Il joignait un intellect calculateur et métaphysique à la joie et à l’éternelle jeunesse du tempérament créateur.

Sa gaieté débordait dans une écume Joyeuse de fantaisies bouffonnes, de plaisanteries extravagantes, mais la moindre contradiction provoquait chez lui des colères inouïes. Alors, c’étaient des bonds de tigre, des rugissements de fauve. Il arpentait la chambre comme un lion en cage, sa voix devenait rauque et jetait les mots comme des cris, sa parole mordait au hasard. Il semblait alors un élément déchaîné de la nature, quelque chose comme un volcan en éruption. Tout en lui était gigan- ‘tesque et démesuré. Son infatigable vo-

lonté fut d'autant plus forte qu’elle agissait instantanément par l'intermédiaire de sa puissante imagination. Ces deux pouvoirs réunis donnaient à Wagner un magnétisme presque irrésistible. Ce qu’il pensait, ce qu’il voulait se présentait à lui comme une vision intense. Cette vision, vraie. ou fausse, bonne ou mauvaise, qui se créait dans son esprit, il la projetait dans les autres d’un mot, d’un geste ou d’un regard, avec une force égale à sa conviction. De là ce pouvoir de suggestion que subirent tant de personnes, cet empire presque 1llimité exercé sur tant de cœurs d’avance ensorcelés par sa musique.

Dans les conversations que j'eus avec lui pendant mon séjour à Munich, je fus vivement frappé de cette foi absolue et communicative de l'artiste en lui-même et en son idée. Cette idée n’était pas sortie en un jour et tout armée de son cerveau. Elle avait grandi avec sa conscience d'artiste à travers les luttes, les expériences et les déceptions de sa carrière théâtrale. Enfin, elle avait müri dans le silence et la méditation de ses dix années passées en Suisse.

Le drame musical, tel qu’il le concevait, devait être la plus haute manifestation de l’homme, le révélateur d’une humanité supérieure. Peu à peu, il était arrivé à comprendre qu’il ne suffisait pas de créer des œuvres dans ce sens, mais qu'il fallait

changer l'esprit de l'institution théâtrale dans sa racine et son organisme. « La litté-

rature est l'expression de la société x, disait au commencement du siècle M. de Bonald. L'idée a fait fortune; toute la critique littéraire de notre temps en procède. Sainte-Beuve l’a adoptée plus ou moins, et M. Taine l’a mise.en œuvre avec toute sa puissance d'analyse et de synthèse.

L'art rêvé par Wagner est l'opposé de celui-là. C’est un art qui, loin de se conformer aux idées et aux mœurs régnantes de la société, prend vis-à-vis d’elle une attitude de maître. C’est un art conscient et voyant, qui, pénétré des profondes vérités psychiques en même temps que d’un grand idéal humain, s’en fait l’apôtre, armé des deux plus forts moyens d'expression :

le drame et la musique. En un mot, au principe de la mode et de l’amusement qui a

prédominé jusqu’à présent au théâtre, le réformateur prétend substituer celui de l'initiation et de l'édification, en s'appuyant sur les plus hautes intentions des grands dramaturges du passé. D’après ces principes, le théâtre initiateur devait commencer par être le temple d’une élite attentive et recueillie, puis étendre graduellement son influence. De là le projet — depuis réalisé à Bayreuth — d’une salle de spectacle construite et orientée uniquement pour favoriser l’oubli du monde réel et la vision idéale. Orchestre invisible, gradins, colonnes, tout devait y projeter et y concentrer le regard sur le cadre scénique.

Ce projet devait naturellement passer pour le plus chimérique des rêves jusqu’au jour où le jeune roi de Bavière s’enflamma pour l’idée de l'artiste, l’appela auprès de lui, et mit à sa disposition son théâtre, sa cassette privée et sa bonne volonté royale. Ce jour-là, Richard Wagner entra de fait et de plein-pied dans son rôle de réformateur. Une série de projets furent esquissés sous son inspiration, et quel-

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ques-uns mis à exécution sur le champ. Le Conservatoire de Munich devait être transformé en une école de chant destinée à créer un style nouveau pour les opéras de Wagner. M. de Bulow, apôtre fervent du maître, fut appelé comme chef d'orchestre, au théâtre du Roi. On donna une série de représentations modèles avec l'acteur Schnorr, en dehors de l’abonnement. On commença par le Vaisseau-Fantôme; on continua par le Tannhœuser et par Tristan.

Ces fêtes exceptionnelles devaient préparer le public à celles plus grandes du nouveau théâtre. L'architecte Semper fut invité par le Roi à conférer avec lui et ‘avec le maître, pour tracer le plan du nouvel édifice qui devait être inauguré par la représentation de la Tétralogie des N'ibelungen. Le théâtre modèle devait s'élever dans toute sa splendeur sur une colline, en dehors de Munich, de l’autre côté de l'Isar, au milieu des jardins publics de la ville. Flanqué de deux tours et de deux vastes promenoirs en portiques, il serait revêtu tout entier de deux colonnades superposées. Pour y conduire dignement les

spectateurs, on percerait une rue dans la cité et on jetterait un pont sur le fleuve. Ce plan magnifique, qui s’ébruitait alors, souriait au Roi et remplissait d'épouvante l’âme du ministre des finances. Le conseil municipal n’en dormait plus. Des jalousies envenimées, des haines furieuses s’élevaient de toutes parts contre l'audacieux réformateur. Mais il se sentait maître de l’âme du Roi, et il tenait son interprète.

Avec ces deux forces, il se croyait sûr du triomphe. C'était chose extraordinaire et superbe de voir cet homme en lutte avec l'opinion publique de toute l'Allemagne, de toute l’Europe, et qui disait : « Vous aurez beau rire, pester et crier, avec mon Roi et mon interprète j'aurai raison de vous tous! »

Wagner était alors au moment le plus intéressant de sa vie, au point tournant de sa carrière. Puissances ennemies et chances favorables se réunissaient en un foyer brûlant comme pour une lutte suprême. Du dehors, un orage formidable s’amassait sur sa tête; mais les événements profonds et mystérieux de sa vie intime, qui sont

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pour l’homme comme les signes certains et les voix de la destinée, l’avertissaient de la victoire finale. C'est à cette époque et même à ces représentations de Tristan et Iseult que remonte, dit-on, . l'origine d'un lien qui devait prendre une importance capitale dans sa vie. Il avait trouvé dans une femme supérieure l'intelligence complète de son être et le dévouement le plus absolu. Cette passion, alors tenue secrète, avait commencé dans la femme et s'était peu à peu emparée de lui.

Malgré l’étrangeté des circonstances et les obstacles qui devaient s'opposer à leur union, cette femme, loin d’entraver sa marche, devint par la suite, en s’associant à lui, l’aide le plus puissant de sa réussite. Tous les bonheurs lui venaient donc à la fois. Un jeune roi, un artiste génial et une femme d’un esprit éminent venaient à lui et lui disaient : « Nous croyons en toi, et nous t’appartenons, car tu es Le Maître! » Faut-il s'étonner qu’un homme capable de créer une foi pareille en trois êtres hors ligne, ait puisé en quelque sorte dans leur enthousiasme la force de lutter avec le

monde entier? Aussi Wagner avait-il alors la fièvre des longs désirs et des vastes pensées. Il ne doutait plus de rien.

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