ET LA MORT DE SCHNORR
QE point culminant de cette période M d'audaceet d’espérancesans limite M fut le concert donné au Roi. Car une catastrophe le suivit de près, puis une sorte de révolution du palais, qui devait entraîner l’exil du compositeur et l'échec momentané de son audacieuse entreprise.
Ainsi que je l'ai dit, l'acteur Louis Schnorr de Carolsfeld voulait se vouer complètement au réformateur de l'opéra.
Par nécessité, 1l avait accepté un engage-
ment au théâtre de Dresde, dont 1l comptait se libérer promptement pour se consacrer sans réserve au maître de son choix.
Mais il était forcé de partir après les quatre représentations de Tristan. Le Roi ordonna alors un concert privé, composé de fragments des œuvres connues et inédites de Wagner, sous la direction du maître luimême et avec le concours de son chanteur préféré. Une des originalités de Louis II était son goût prononcé pour la solitude.
L'éclat et le bruit d'une salle comble gênaient ses illusions. Il aimait les représentations où, seul spectateur, il pouvait se livrer en toute sécurité à ses rêveries.
Le concert eut lieu au petit théâtre de la résidence, dans une salle obscure et presque vide. Outre le Roi invisible dans sa loge sombre, dix personnes seulement y assistaient, toutes invitées par Wagner.
J'eus le bonheur de me trouver parmi ces privilégiés. On distinguait à peine quelques dames blotties au fond des baignoires.
Chuchotant à mi-voix, un groupe de messieurs se dissimulait sous le balcon. De rares lumières éclairaient l'orchestre étagé
sur la scène. Debout sur une haute estrade comme sur un rocher, Wagner dirigeait par cœur. Des profondeurs douteuses, son geste altier évoqua d’abord les titillations lubriques du Vénusberg, puis les souffles éthérés de Montsalvat et la claire fanfare de Lohengrin. Il déchaïna l'orage sur les dieux du Walhalla et l’apaisa par le chant suave des filles du Rhin. La salle, en boiseries sculptées de style rococo, entièrement déserte et plongée dans sa pénombre verdâtre, prenait, sous ces harmonies étranges, des aspects fantastiques et semblait tantôt une grotte sous-marine, tantôt une forêt enchantée d’où sortaient les mille voix de la nature et de la légende. Les honneurs de cette fête intime furent pour le merveilleux ténor, pour l'acteur élu ‘du théâtre de l’avenir, pour Schnorr. Il chanta tour à tour la rêveuse cantilène de Walter, le chant d’amour de Siegmund et le chant héroïque de Siegfried forgeant son épée.
Sa voix au timbre argentin, moelleuse et sonore comme une cloche, communiquait les puissantes vibrations de la jeunesse et toutes les fougues de la vie. Un simple
chanteur n’a pas de tels accents; il y avait en lui du héros et de l’inspiré. Il vivait dans son rêve, ilrayonnait d'espérance, — Hélas, il ne savait pas et personne de nous ne se doutait qu’il chantait son chant du cygne!
Etrange impression dans mon souvenir que ce concert ! Ils étaient là réunis tous les trois pour la dernière fois, le grand magicien, l'acteur enthousiaste et le Roi fasciné. Le magicien devait continuer et achever triomphalement sa carrière. Le chanteur n’avait plus que huit jours à vivre. Quant au Roi, il ne devait survivre à son protégé que pour tomber dans une folie étrange et finir tristement par un suicide mystérieux, dans ce même château, au bord de ce même lac où avait commencé son idéale amitié avec le poète musicien, le prédestiné de son règne (1).
Le lendemain de ce mémorable concert, Schnorr quitta Munich. Je me remis à suivre les cours de l’Université et j’essayai de reprendre un travail commencé. Car j'avais tout oublié pour me plonger dans
(x) Le château de Berg, au bord du lac de Starenberg.
l’œuvre de Wagner. Les cours me parurent fades, les livres morts. Après ces grandes Dionysiaques de l'Art, le difficile est de rentrer dans la réalité. Il vous en reste, pour toute la vie, l’âpre aiguillon, le désir inassouvi. Huit jours après, les journaux m'apprenaient que l’illustre acteur était mort subitement à Dresde. Richard Wagner, appelé par télégramme, n'avait même pas pu assister à ses obsèques. Quandil arriva à Dresde, la tombe s'était déjà refermée sur le merveilleux chanteur, sur le porte-bannière de son idéal, — sur celui dont la florissante jeunesse incarnait, huit jours auparavant, Walter, Siegfried et Tristan! Cette mort était invraisemblable, tant cet homme paraissait vivant. Je ne le connaissais pas personnellement et ne l'avais vu qu'en scène, mais sa brusque disparition me causa une invincible tristesse; car 1l était impossible de voir une seule fois sans l'aimer cette admirable nature qui brûlait si généreusement de toutes les flammes de l’art et de la vie. On sentait, dans ce coup, la main cruelle de la destinée qui frappe de préférence les nobles
‘âmes et les cœurs magnifiques. Ils avaient été trop prompts, trop beaux et trop hardis les rêves suscités par ces jours uniques. Selon le cours ordinaire des choses humaines, ils devaient finir par un désastre.
Je ne pensais plus revoir Wagner. Peu de jours après, je reçus de lui une invitation à dîner. Dans le petit salon de la
Briennerstrasse, je trouvai M. de Bulow et M. Porgès, musicien distingué et l’un des rares critiques allemands de ce temps-là qui s'étaient hautement prononcés en faveur de Wagner. Le maître était debout près du piano, en face de la fenêtre, les traits tirés, l’air préoccupé, la mine sombre du marin battu des flots, son expression dominante d'alors. Cependant il causait d’une voix assourdie, avec sa lucidité et sa vivacité habituelles. A chaque mot, son esprit toujours en travail lançait les idées en fusées légères. Sa pensée voyageaitsans cesse, dévorait l’espace, volant de la musique à la poésie, de Shakespeare à Calderon, d’un souvenir de jeunesse à l’esquisse mimée d'un personnage historique.
Tout cela en paroles rapides et vives,
dardées à l’improviste comme des flèches et qui dessinaient devant vous la chose évoquée. Il parlait à ce moment de la naïveté allemande, qui, selon lui, était chose absolument perdue dans la génération présente. Pour commenter sa pensée, il souleva à demi le couvercle du piano, ébaucha de la main droite une cadence de Haydn et dit « Voila la vraie simplicité allemande. Ah! ce bon Haydn, c'était un gaillard aussi! Il était. comment dirai-je?.... il était des nôtres! »
Ni avant, n1 pendant le repas, personne n'osa parler de la mort de Schnorr. Luimême ne prononça pas son nom. Malgré son entrain de surface, on le sentait affecté. Cependant le dîner fut gai, assaisonné de son humour particulier. Je le mis sur la France. Il parla avec admiration de Berlioz qu’il a traité un peu trop cavalièremernit dans son livre : Opera et Drame, mais pour lequel il avait la plus haute estime, et qu'il connaissait à fond, ayant profité de ses découvertes en matière d’instrumentation.
« Il y a, disait-il, plus de génie dans une mesure de Berlioz que dans tous les opéras
de Meyerbeer. » Puis, il fit quelques blaisanteries sur le docteur Lapommeraie, ‘récemment guillotiné à Paris pour avoir empoisonné sa maîtresse, et qui avait été grand admirateur de sa musique... « Décidément, je n’ai pas de chance avec mes amis, dit-il; tous finissent mal. Baudelaire. est déjà mort. Il a fait un singulier volume de vers et un bel article sur moi. En voilà un autre de parti; je le regrette. C'était un homme bien intelligent, et je l’'appellerai toujours mon ami Lapommeraie. » Au dessert, un courrier apporta une lettre du roi de Bavière. Wagner nous quitta aussitôt pour la lire. Quelques minutes après, nous le retrouvâmes debout dans le clair-obscur de sa chambre de travail, l'œil allumé, tenant la lettre royale à la main et la brandissant avec enthousiasme. Le Roi lui parlait confidentiellement de ses ministres comme un écolier qui se plaint à un camarade de ses maîtres tracassiers. « Voilà un roi! s’écria Wagner; avec cet homme-là, on pourrait retourner le monde! » (1) Et il frappait du
(x) Mit diesem Menschen khœnnte man die Welt umürehen.
pied le sol comme pour en faire jaillir son théâtre.
On alla faire un tour dans le jardin, et, me trouvant tout seul avec lui, je me hasardai à lui exprimer ma sympathie au sujet de la mort de Schnorr. « — Ne m'en parlez pas, dit-il, c’est une histoire terrible et fatidique. » (1) Il n’en put dire davantage. Sa figure reprit son expression tragique; 1l refoula les sentiments qui l’agitaient sousun silence de glace. Un mystère plane encore sur la mort de Schnorr. Les ennemis de Wagner prétendirent alors qu'il était mort de fatigue pour avoir chanté le rôle de Tristan. L’assertion est fausse; Schnorr lui-même a protesté contre elle. Il doit avoir dit sur son lit de mort : « Ils vont dire que je meurs de Tristan, mais ce n'est pas vrai. » Il paraît cependant, au dire de Wagner lui-même, que la cause de sa maladie fut un refroidissement pris à l’occasion de ces représentations. Au troisième acte, où Tristan, retombé sur son lit, doit rester
(1) Es war cine furchtbar daemonische Geschichte.
immobile pendant une demi-heure, l’administration du théâtre laissa une fenêtre ouverte par négligence. Un courant d'air glacé passa ainsi sur le malheureux acteur tout ruisselant de sueur et condamné à ne pas bouger. Il ne sentit rien d’abord ; mais à Dresde, une douleur insupportable lui vint au genou, puis une fièvre qui l’emporta en trois jours. Quant aux sentiments que le compositeur dut éprouver à la suite de cette mort tragique, chacun peut les imaginer à sa manière d’après le passage suivant des Souvenirs sur Schnorr; « Pendant les représentations de Tristan, mon étonnement respectueux devant l’action prodigieuse de mon ami grandit jusqu’à devenir une véritable épouvante. Il me semblait sacrilège de répéter indéfiniment cette action et de la faire entrer dans le répertoire ordinaire de l’Opéra. Après la quatrième représentation, je déclarai qu'il n'y en aurait plus d'autre... Par cette représentation comme par l’œuvre ellemême, nous avions fait un saut prodigieux dans un monde nouveau à conquérir. Entre ce monde et l’ancien, il y avait des gouffres
et des abîmes béants. Il fallait d'abord les combler soigneusement, pour permettre aux compagnons indispensables de nous rejoindre sur la cime solitaire où nous étions parvenus. » |
L’après-midi se termina par une promenade au parc anglais, où notre hôte nous emmena en voiture. Il était redevenu sérieux et pensif. Il se mit à parler des prochaines répétitions de l’'Or du Rhin; mais on voyait à l'expression de sa physionomie qu’il se remettait à l’ouvrage avec une sorte de dégoût. Les allusions lointaines qu'il faisait au funèbre événement prouvaient combien il lui semblait fatal pour son entreprise. La voiture s’arrêta à un délicieux endroit du parc. Nous descendîmes et fimes quelques pas au bord d’un cours d’eau glacé qui coule là presque au ras du sol à travers les prés et se perd dans un fouillis de hêtres avec des lueurs argentines et verdâtres. La rivière étirait son dos luisant sous le clair feuillage avec un murmure et des ondoiements de sirène.
Visiblement charmé, il s’assit sur un banc.
« Le joli paysage! dit-il, et la nymphe
exquise que cette eau! C'est traître et fuyant comme la vie. »
Puis, donnant cours enfin à sa pensée intime : « Chaque homme a son démon, dit-il, et le mien est un monstre effroyable. Quand il rôde autour de moi, une catastrophe est dans l’air. La seule fois que j'ai été en mer, j'ai failli faire naufrage; et si j'allais en Amérique, je suis sûr que l’Atlantique me recevrait avec un cyclone. Le monde m'a traité de même, et, chose bizarre, j'en reviens toujours. Mais on dirait que la Fatalité qui ne peut pas me supprimer s’en prend à mes fidèles. Lorsqu’un homme véritable, un homme qui est à lui seul une force incalculable, se donne à moi sans réserve, je suis sûr que le Destin s'’acharnera sur lui. Aujourd’hui, ce n’est pas ## chanteur, c’est le Chanteur que nous avons perdu, et il va falloir que nous bâtissions avec des briques la maison que nous voulions tailler dans le granit! »
Il regardait toujours l’eau miroitante sous les trembles frissonnants. Passait-elle devant lui, dans la forêt ensoleillée, l’image
du fier jeune homme qui lui avait donné la fleur de son âme et le sang de son cœur, dont la dernière et mélancolique parole avait été : « Je ne chanterai pas Siegfried ! » Quel message, quel adieu envoyait:il à cette ombre, déjà lointaine, qui fuyait pour toujours à son horizon troublé?
Brusquement il se leva et se mit à marcher d’un pas impétueux. « Allons ! ditil, quand on est en guerre avec le Destin, il ne faut pas regarder en arrière, mais en avant!»
Nous remontâmes en voiture. En revenant à Munich, je pris congé du maître.
” Depuis, j'ai revu Richard Wagner dans sa villa du lac de Lucerne, heureux et souriant, entre sa femme et ses enfants, composant le dernier acte de Siegfried, évoquant sur le piano, d’une voix sourde et d’une main turbulente, Erda et le petit oiseau de la forêt, et le jeune héros sans crainte, qui réveille la Walkyrie. — Plus tard, je me suis assis avec lui sur les marches du théâtre de Bayreuth en construction, et je l'ai vu mesurer d'un œil
plein de souci le travail des maçons dans les fondations de l'orchestre et sur les échafaudages aventureux. — Enfin, je l’ai revu pour la dernière fois aux répétitions du Ring, dans ce même théâtre achevé et semblable à un temple discret et grave, édifié pour une fête de l’Ame et de la Beauté; je l’ai vu là dans sa verdeur étonnante, dans son activité infatigable, enveloppé comme un demi-dieu d’un tourbillon d'admirateurs et de grandes dames, d’acteurs et d'actrices, qu'il pétrissait à son gré et animait de son souffle. — Pourtant, jamais 1l ne me parut plus grand qu'en ces jours de Munich, à la première de Tyristas:
et Iseult, où, seul avec son interprète génial et son roi fidèle, 1l semblait défier le monde au nom de son idéal. Il ressemblait alors au Hollandais debout à la poupe de son navire, glissant sur l'Océan noir et blanc d’écume, au milieu du sifflement de la tempête, fouetté par l’onde et l’ouragan, — mais la main sur la barre et l'œil fixé sur son étoile.
HÈES