CONFÉRENCE
Mesdames, Messieurs,
1 jen avais la force, je voudrais pouvoir vous exprimer combien l’air extérieur, la vue et l'admiration des grands ensembles de la nature sont salutaires à l’homme, combien ils ont été vivifiants pour l’art et combien ils sont nécessaires et inspirateurs pour ceux qui s’y adonnent.
Je voudrais pouvoir ramener l'artiste au centre de tout bien, la nature ; et l'y ramener — en lui mettant sous les yeux les bienfaits dont elle a été prodigue, et les perspectives qu'elle a révélées à tous ceux qui ont eu foi en elle,
Enfin, je voudrais tenter, messieurs, en soumettant à votre patience més propres observations, de vous rallier à cette idée, qui est une conviction : c’est que l’art ne se relèvera que par ceux qui sont saturés de la contemplation extérieure.
Dans un temps comme le nôtre, où la vie se consüme en évolutions incessantes, où l’on a besoin de démarcations précises, on pourrait, dans l'histoire de l’art, se reconnaître à trois grandes divisions qui sont aussi celles de l'humanité, c’est-à-dire à trois âges :
L'âge dela Terreur,
L'âge du Respect,
L'âge de la Liberté.
(1) Prononcée le 27 juin 1870, dans les galeries de M. Durand-Ruel.
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Il CONFÉRENCE SUR LE PAYSAGE
Dans le premier, l'homme, comme dans son enfance, ala terreur de tout ce qui l’étonne.
Les éléments en travail l'épouvantent. Pour les comprendre et les conjurer, il en résume les forces; il en fait des dieux jaloux et terribles qu'il personnifié en statues de bois ou de pierre à peine visibles sous leur mystérieuse enveloppe. C'est Jupiter qui les foudroie, Mercure qui les vole, Vénus qui les persécute ; c’est Minerve qui, sous son masque de bronze, laisse transpercer son regard inquisiteur ; et, de sa droite, tient sa lance pour les châtier et les confondre comme des enfants. C’est bien ici l’âge de la terreur.
Plus tard, l’homme aime sa famille, son village, son sol natal ; il analyse ses forces virtuelles pour la conservation et la protection des siens. Il demande aux dieux de lui être secourables, de protéger ses vieux parents, de conserver sa femme, de se voir revivre dans ses enfants. Alors sa langue se délie, il devient caressant et flatteur pour ses maîtres. Il trouve alors ses dieux repoussants de visage, bien abrupts de forme. Il veut les faire beaux et le leur dire. Illes touchera par ses caresses. [l avise autour de lui des modèles qui attirent ses sens; il crée la Vénus, non pas la Vénus vulgaire et commune des épuisés, mais la grande génératrice, la mère du genre humain, la déesse du bien et du mal. Il la fait austère, énigmatique dans sa fécondité, parce que la vie est encore le grand mystère de son esprit; mais il ennoblit la face de Jupiter ; il dégage Minerve de ses attributs menaçants : il en fait une belle jeune fille à la poitrine cuirassée qui se défend plutôt qu’elle n’attaque. Enfin il crée Apollon, le dieu du jour, de la lumière, de la beauté; et, à côté de lui, Diane sa sœur, sa chaste compagne, son ombre diaphane, sévère comme la vertu, mais tendre et passionnée comme une femme ayant conscience que le feu qui l’agite est un don céleste qu’elleépure par ses coursescontemplatives et qu’elle personnifie par la poésie.
Ceci, messieurs, c’est l’âge du respect; là, l’homme examine avec timidité, mais il analyse, il ose,.puisqu’il flatte; il sent qu'il doit relever son espèce, qu’il doitse décréter une noblesse entre tous les animaux. Alors, il n’est plus le sauvage timide d’autrefois, il touche à ses idoles, il examine autour de lui, il regarde les choses, Res aspicit, c'est l'âge du Respect.
Plus tard, il devient homme, il cultive son enclos, il agrandit son champ, il le défend au prix de sa vie ; il aime son pays, la mer qui bat ses rivages, l'ombre de sa maison, la montagne qui le protége contre ses ennemis, le fleuve-qui le sépare de ses rivaux, les arbres qui lui donnent des fruits, les animaux qui l’aident dans ses travaux. Il regarde la verdure des prairies, il y voit des myriades de beautés modestes, il lève les yeux au ciel: il ne peut se rassasier de cet infini lumineux, du jeu incessant des nuages ; dela splendeur éternelle des régions célestes. Admirant tout, il aime tout, il veut tout posséder, tout portraicturer. Il devient le peintre qui embrasse, qui généralise l'homme de l'expansion et dé la liberté : le peintre des pays, l'artiste en paysage : c’est l'âge de la liberté!
Beaucoup de personnes croient, messieurs, que le paysage est d’invention moderne et que c’est à la race flamande qu'on doit ce genre de
manifestation.