XVI CONFÉRENCE SUR LE PAYSAGE
types, des visages et des corps qui fussent à jamais l'effigie de la race vouée à la terre, et qui y prend sa force, sa joie et ses peines. Voilà pourquoi Th. Gautier l’a nommé le Tellurique, le peintre des grandes âpretés, et qui n’a rien à cacher des saveurs de la vérité.
Aussi, messieurs, sa vérité est inexorable; il a l’audace des vastes conceptions; il subordonne tout à l’idée universelle et solidaire ce peintre qu'on nomme réaliste, pour dire qu’il abhorre la matérialité sans doute.
Dans ses paysages, il donne une voix aux longs sillons de l’agriculture, il poétise une terre fraîchement labourée, un buisson d’épines que broutent les ruminants, un coin de jardin de paysan où une femme étend son linge, un berger qui ramène ses moutons, une mère qui allaite son enfant, une jeune fille qui fait paître ses vaches et pense à tant de choses. Tout cela vit dans ses habitudes, dans son instinct naturel, qui est la première loi de la plastique. Millet veut avant tout faire vrai et logique. Embellir est pour lui amoindrir un type, civiliser un agreste est pour lui une flatterie et peut-être une absurdité.
Eh bien, messieurs, si jamais vous avez savouré ce long silence des plaines ou des bois qui semble parfois se transformer en musique harmonieuse et qui arrive jusqu'aux fibres de nos organes, si votre constitution physiologique porte en elle cette maladie ou cette consolation ; eh bien, messieurs, regardez attentivement les paysages de Millet, reposez-vous devant ces longues plainesou devant ces scènes agrestes. Défiez-vous de votre premier mouvement, qui veut une surprise ou un épanouissement, et Vous vous sentirez peu à peu envahis par cette atmosphère vivifiante des campagnes, par cet air salubre et pénétrant qui ouvre nos sens à toutes les bonnes aspi-
, rations qui sommeillent en nous; vous entendrez les bruits des plaines,
cette musique inexplicable, la grande voix de la nature, et vous direz : Celui qui a fait cela est un homme, un créateur et un grand poète.
Tel est, messieurs, l'avenir du paysage moderne. Il doit être à la fois un miroir de la nature et celui de notre âme, pour qui la nature a été faite. Et, en résumé, nous devons bénir cette rénovation du paysage et saluer les grands artistes qui nous ont ramenés aux sources du grand art créateur.
ALFRED SENSIER.
HN