‹ Souvenirs sur Th. RousseauChapitre 47 sur 49 · CONFÉRENCE SUR LE PAYSAGE XV · texte numérisé non relu

CONFÉRENCE SUR LE PAYSAGE XV

Sèvres et des pastiches de Bonington et de Cabat. Troyon eut la vue grande, les appétits prodigieux; il faisait grand, massif, quelquefois plantureux, comme un enfant de Paris qui veut tout absorber, dans ses joies et ses emportements. Ses éléments d’art furent ceux de Jules Dupré: les pacages, les coupes de bois, les chemins forestiers; on y sentla bonne verdure arborescente, sous la main d’un homme qui se hâte, sous le coup passionné de son pinceau; son exécution est habile et emportée tout à la fois. On comprend que Troyon a le don de généraliser et qu’il saisit avec une merveilleuse aptitude les grandes masses des paysages. On les sent trop peut-être, car elles produisent souvent une certaine lourdeur de facture qui inquiète. Toutefois Troyon restera-t-il comme un maître, très personnelettrès épris des sites de nos pays. Je ne parle point ici de sa spécialité de peintre d’animaux, pour laquelle il eut de si grands succès. 11 s'éprit encore plus en enfant de Paris de l’existence des ruminants qu’en contemplateur ému et initié au fond radical de la rusticité; et si l'ampleur est la qualité de sa vue, elle ne lui donne pas toujours ce caractère précis et grave de ses modèles, Il les fit beaux, luisants, chatoyants de robe, et souvent en maître peintre, auquel la fluidité des ombres et des demi-teintes est familière, il ne craignit pas même de les faire obèses, les voyant plutôt en éleveur qui rêve la prime des concours agricoles qu’en artiste qui en scrute toutes les allures, en découvre la juste structüre et les habitudes de race. Mais il les fit presque toujours empreints de la saveur des étables. Et c’est beaucoup !

Il est surtout un grand peintre, messieurs, dont je voudrais vous entretenir, parce que le paysage est le véritable élément de sen art et qu’il y prend une importance égale à ses scènes rustiques : c’est François Millet, dont je voudrais vous parler, artiste solitaire et campagnard, qui est en butte depuis si longtemps à la critique, mais qui, grâce à Dieu, a maintenant ses adeptes et ses amis. [1 me faudrait ici plus que votre patience, messieurs, il me faudrait votre bonté, et surtout votre confiance, et je sens que je suis peut-être trop intéressé dans la vie d’un homme dont j'ai été l’admirateur depuis vingt-cinq ans.

Messieurs, nous sommes à une époque où il faut aborder les grandes vérités, où la poésie doit se doubler de la logique, où la peinture doit être un art qui soit plus qu’un amusement et une dissipation, où rien ne doit se cacher quand il s’agit d’ausculter nos souffrances.

Millet, messieurs, nous a montré non pas un art embelli des décorateurs de Trianon, mais un art robuste, franc, sincère, où il a déroulé avec un courage de Gaulois l'épopée de la vie rustique.

Son génie propre a été de nous caractériser l’homme des champs dans l’habitude de sa vie, dans le mécanisme de sa profession, dans la vraie loi de cette fatalité humaine où l’homme tire au sort sa condition.

Millet connaît tout aussi bien qu’un autre la beauté spéciale des Grecs, les lignes qui constituent les figures des olympiens, que nous devons répudier, aujourd’hui que nous sommes des hommes; il aurait pu, comme tant d’autres, faire des Adonis et des Phrynés. Mais, paysan lui-même, il a voulu célébrer la race de ses ancêtres et de sa famille; il aurait pu trouver des modèles capables de devenir des citadins, mais il a voulu créer de

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