‹ Souvenirs sur Th. RousseauChapitre 7 sur 49 · A. SCHEFFER · texte numérisé non relu

A. SCHEFFER

« Ma mère est assez souffrante depuis quelques jours, elle vous souhaite

le bonjour.

« Monsieur Rousseau, chez Monsieur Texier, aubergiste, à la Cour de

France, route de Fontainebleau. »

Le « Clichy morne, » dans le langage convenu, voulait dire que Rousseau était retenu à son auberge pour les frais de la pension qu'il ne pouvait solder. De pareilles captivités lui arrivèrent souvent. Vers 1832, il s'était attardé, pour semblable cause, dans un petit port de mer des environs du mont Saint- Michel, choyé qu'il était par un aubergiste qui l’affectionnait. Ses parents, déjà éprouvés par des revers de fortune, avaient fait flèche de tout bois et, laissant là les affaires et les inquiétudes, s'étaient précipités avec un entrain chaleureux à la délivrance de Théodore qu'ils croyaient déjà en butte aux mauvais traitements du créancier. Ils le retrouvèrent en otage à Pontorson, à une bienheureuse auberge qui lui semblait un pays de Cocagne. M. et M"° Rousseau le ramenèrent chargé de butin récolté aux côtes de l'Océan. Qu'eût dit sa mère si elle eût pu voir les Côtes de Granville se vendre 8,000 francs en 1855, son Étude de l'Abbaye 4,000 francs en 1865, et ses charmantes vallées normandes atteindre à 2,000, 4,000, et, 6,000 francs. Mais c'était trente années d'attente et elle n'était plus!

« Il faut prendre de suite un parti, vous êtes perdu sans cela, » lui dit Scheffer, et Rousseau, pour répondre à cette me-

THÉODORE ROUSSEAU 92 nace, abandonne la Cour de France, retourne à la forêt et s'y passionne pour des études spéciales et des morceaux qui lui font oublier les projets du Salon. Il « veut jouer sur le grand clavier, dit-il, et toucher à toutes les harmonies. » Ilse met en pension chez le père Ganne et loue près de l'auberge une chambre chez un paysan.

C’est dans cette froide saison de 1836 et de 1837 que Rousseau peignit d’après nature cette belle étude de lAllée des Vaches (1), soleil couchant de novembre qui empourpre une grande avenue de forêt et se joue sur les bruyères et les graminées, comme s’il ordonnait au monde des farfadets de paraître en formes végétatives. Puis l'étude du Dormoëir du bas Bréau, où il réalisa toutes les magnificences de verdures et les tons assourdis de l'automne (2). La Plaine de Macherin, par un ciel

froid et pluvieux Il peignit, toujours d’après nature, les

vieilles maisons de Barbizon, leurs chaumes riches en lichens et en végétations parasites, leurs murs gris et tout couverts de bruyères desséchées et de joubardes en fleurs.

Le grand cirque celtique des gorges d'Apremont le séduisit et le fixa; il y passa des semaines à prendre l’ensemble de ce champ désolé, à étudier la bruyère fauve sous la bise de novembre, les petits chênes trapus et bronzés sortant en révoltés des crevasses rocheuses, les bouleaux affinés sous la gelée, les ronces mortes et les terrains sablonneux. Il imagina le parti grandiose qu’il pourrait tirer de cette poétique contrée. C'est aussi à Barbizon qu'il continua cette série de dessins de la forêt qu’il ébauchait le jour au crayon d’après nature, et que le soir il passait à l'encre, sous l’âtre de la cheminée du père Ganne.

Barbizon était,en ce temps-là, un hameau perdu au milieu des landes et des bois, et hanté seulement par quelques artistes in-

(1) Appartient à M. le chevalier de Knyff.

(2) Appartient à M. Laurent-Richard.

(3) Appartient à Diaz.

connus alors, grands enthousiastes des beautés farouches; habité par de pauvres bûcherons et par des laboureurs de champs maigres, plus riches de leurs rochers de grès que des produits champêtres; on y vivait avec l’économie du paysan.

Aligny, qui cherchait la pureté de la ligne et la distinction du feuillé, et Diaz, qui s’enivrait de couleur locale, y étaient en même temps que Rousseau. C'est à cette époque que les fines

études du refusé furent une révélation pour Diaz, qui, peintre

sur porcelaine, cherchait tout seul à se purger des traditions de la peinture des pots de pharmacie et des bols de chocolat. Diaz fut aussitôt conquis à Rousseau et son admiration resta la conviction et la religion de toute sa vie. Qu'on en parle encore à Diaz dont la barbe a blanchi sous le travail et la peine, et vous verrez son regard castillan s'allumer, comme au souvenir d'un grand chef qui l’a conduit à la victoire, et vous sentirez son cœur se dilater à la mémoire de Rousseau.

Diaz était dans la plus profonde émotion, quand Rousseau rapportait chaque soir son travail de la journée. Il regardait du coin de l'œil ces merveilleuses études, fraîches et fortes en santé. Il n’osait s’en entretenir avec lui, car Rousseau parlait peu de son art; son échec au Salon le mettait en garde et en méfiance. Rousseau partait le matin, son pochon garni pour le repas de midi, et Diaz le suivait de loin comme un ogre qui sent la chair fraîche, mais il respectait l'isolement de son compagnon d’auberge. Rousseau allait se perdre dans les coins éloignés où personne ne pénétrait, où il se croyait seul à savourer ces contrées dont aucun ne parlait, et Diaz, comme attiré vers Rousseau, se retrouvait à quelques pas, peignant un tronc d'arbre ou une roche moussue. Diaz se demandait comment Rousseau avait le don de pareilles splendeurs de matière, comment il inventait ces verts chatoyants et ces gris sinistres. Il croyait presque à du sortilége, car lui, si amoureux de la couleur, cherchait sans les trouver la finesse et la force de ton des études de Rousseau. A un moment de détente, Diaz osa lui demander l'énigme de sa palette. Ce jour-là fut un trait d'audace, mais aussi ce

THÉODORE ROUSSEAU 97 fut pour un passionné comme Diaz l'heure des découvertes. Rousseau s’empressa de lui indiquer comment il enflait, à un degré aussi vibrant, ses beaux tons et ses séduisantes harmonies, et 1l formula au naïf et futur grand coloriste l'emploi du vert émeraude, du jaune de Naples et de quelques autres honnêtes vessies que Diaz, sans conseils et sans maître, cherchait d'instinct à condenser. Ce n'était rien, à coup sûr, que de pareilles recettes; mais elles tombaient sous l’œil d’un admirateur de Rousseau, qui sut en user et en moduler avec toute la magie d’un étincelant virtuose. C'était la mèche qui met le feu aux poudres et qui métamorphose un homme ignorant et égaré en un artiste plein de visions poétiques.

La palette de Rousseau fructifia entre les mains de son plus ardent disciple, et elle fut le point de départ du réel talent de Diaz. Dès ce moment Rousseau se laissa approcher par son nouveau satellite et l’un et l'autre se connurent, s'estimèrent et se tinrent sans cesse dans une considération réciproque, Diaz gardant toujours pour Rousseau une sorte de respectueuse affection et faisant pour son initiateur la plus chaleureuse pro-

pagande.

uaAnD Rousseau se vit à la veille de renouveler encore ses captivités de Pontorson et de la Cour de France, il s’en revint à Paris, à son atelier de la rue Taitbout. Poussé par un entraînement toujours dangereux, 1l se mit à retoucher ses belles études, travail délicat et trompeur, et qui change souvent les plus vivantes impressions en images factices. Mais Rousseau sut heureusement s'arrêter à temps sur cette pente fatale qui perd tant de jeunes artistes.

Il s'ingéniait à chercher le tableau quil voulait exposer au Salon de 1837, quand un matin on vint lui annoncer que sa mère était gravement malade.

Lorsqu'il arriva près d'elle, M" Rousseau ne pouvait ni le voir, ni l'entendre, elle était déjà perdue pour tous ceux qui l’aimaient, et sa vie, comme frappée d’une mort anticipée, ne se

THÉODORE ROUSSEAU 99 manifestait que par des songes eflrayants et des désespoirs muets.

Les affaires de M. Rousseau étaient devenues difficiles, l’homme bienfaisant avait vaincu l'industriel et fait tort au père de famille; M. Rousseau s'était identifié avec tant de misères, avait eu pitié de tant de noms illustres, que sa fortune sombrait dans les désastres de ses clients. M"° Rousseau, courageuse et compatissante, ne put cependant supporter cette pensée d’amoindrissement. Les jours tristes de la famille approchaient; fataliste et toujours en crainte, elle souffrait des inquiétudes de la maison. Elle fut bien plus sensible à la décision académique contre son fils; elle vit là un écroulement de toutes ses ambitions, et, frappée un vendredi d'une hémiplégie, elle mourut un vendredi 15 avril 1837! Rousseau ne quitta pas sa mère pendant cette agonie de neuf jours. Contenant ses angoisses, il ne dégonfla son cœur que quand la mort eut jeté sa terrible empreinte sur les traits de celle qui les avait quittés. Il tenait encore sa main et regardait son visage comme pour épier un dernier souffle de vie, quand sa douleur s'échappa par ces seules paroles que M. Bouneau se rappelle comme l'expression de la

plus poignante émotion qu'il ait jamais vue : « Je l'ai tant « aimée! et il ne reste plus là qu’un cadavre. » Ce fut tout ce que put dire sa parole pour ceux qui vivaient près de lui, mais sa blessure ne se ferma jamais. Trente ans plus tard, j'en avais la preuve la plus éloquente.

Es arrêts du jury s'étaient répandus dans les provinces. À Nantes, un petit centre breton d’artistes et d'amateurs du crû, plus avancés en naturalisme que les pères de l’Institut, s'était

formé et avait délibéré. Cette réunion de jeunes gens voulut faire une protestation provinciale contre Paris; elle décida qu'elle organiserait une Exposition publique à Nantes, qu’elle composerait autant avec les refusés qu'avec les orthodoxes de l’Académie. M. Charles Leroux, fils d’un riche propriétaire de la Vendée, jeune peintre très ardent à l'étude des beautés de son pays, se rendit à Paris dans le but d’y recruter les ouvrages des artistes excommuniés. Il alla tout d'abord chez Rousseau et lui demanda son concours en l’excitant à venir à Nantes placer lui-même ses tableaux et se mettre en relations avec ses amis. Rousseau partit avec M. Leroux pour Nantes et y fut cordialement accueilli par les braves Bretons, auxquels il laissa pour

être exposés deux charmants petits paysages, dans son expression la plus fine : Un Effet d'arc-en-ciel et un Site des envi-

THÉODORE ROUSSEAU IOI

rons de Paris. Toujours pressé et sollicité par M. Leroux, il se rendit ensuite dans le Bocage, en pleine Vendée militaire, dans les environs de Tiffauge, où il se prit d’attrait pour un marais qui bordait les prairies d’une papeterie. Il se mit à étudier, avec cette obstination que nous lui connaissons, ce que contient de germinations étranges ce coin réduit des végétations humides, de verdures aquatiques poussant dans une communauté de mystère et de profusion.

kousseau y passa des journées entières à sonder l’invisible de ce nouveau marais de Lerne, travail d'Hercule, dans lequel il s'immergea comme un courageux plongeur.

Le Marais en Vendée est une œuvre longuement travaillée

et peut-être plus longuement méditée. Rousseau s’y montra réaliste dans la plus large acception du mot; sa contemplation fit épanouir en lui des multitudes de pensées quile jetèrent dans les mondes des créations occultes. Il se parlait beaucoup à luimême en idéologue pratique qui aime à voir l’en-decà et l’au-

delà de toute manifestation de vie. Son marais, admirable mor-

ceau de peinture par la puissance des tons, la transparence des harmonies et le nerf du dessin, fait jaillir en nous une pensée plus profonde ; il s'y montre alchimiste, calculateur et magicien. Tout, dans ce marais sans voix, devient un concert d’agitations insondables. Il a si fortement accumulé dans une réalité cristalline ces genèses étranges où le peuple coassant n’est que le premier chaînon de la famille des liquidités stagnantes, et où derrière lui se montrent des généalogies sans fin qui se détruisent pour se ressusciter, que j'y vois bien plus réels que dans un froid et transparent aquarium la vie intérieure des tourbières et des marécages. Je vois et je touche à ces myriades d'infusoires moitié plante moitié animal, à ces frontières de la vie que la main peut atteindre, mais où l'esprit descend comme dans les profondeurs des origines.

Après ce grand effort Rousseau se mit à peindre, pour se délasser, une charmante petite étude du même lieu, très libre, très volontaire de couleur, mais où le pittoresque domine par la

recherche des accidents du paysage. Un cours d’eau s’y promène à travers les cailloux et contourne cette petite papeterie ombragée par des ormes et des frênes, et plus loin un coteau vert projette en silhouette vigoureuse de jeunes arbres touffus (1).

De Tiffauge M. Charles Leroux et Rousseau s’en allèrent au château du Souliers, près Cerisaye, où les souvenirs de l’insurrection vendéenne étaient encore tout vivants par la défense de la Pénissière et de la prise d'armes de 1831 et 1832. C'est là qu'habitait le père de M. Leroux dans un antique domaine où aboutissaient deux allées. vénérables, l’une d'ormeaux, l’autre de châtaigniers.

Rousseau fut d’abord médiocrement touché par la nature du Bocage. On était en août, en pleine moisson; le pays, sous les rayons du grand soleil, lui semblait aveuglant de lumière, et la couleur jaunissante des blés, des seigles, des orges et des guérets fauchés, était au premier aspect d'une monotone uniformité. Le Bocage vendéen, poussé sur une terre d’alluvions sablonneuses, donne en effet un spectacle tout spécial; un ciel bleu saphir y répand une lumière fine et blonde qui harmonise toute cette contrée, dans une vaste teinte couleur panama, et Rousseau HE ici tenait pour les âpretés LE campagnes.

Pour se faire la main, il se mit à peindre un champ de genêts en feu, «un brûlot, » comme on dit en Vendée, champ que les paysans défrichent pour le purger des mauvaises re rbes et qu'on brûle sur place pour fumer et faire fructifier les biens; il peignit encore une lande plate entrecoupée de rochers dans la bruyère, se profilant sur un ciel gris déchiré (2), et enfin, par une journée de plaisir il fit une course à cheval au vieux château de Bressuire, et il en reproduisit par une ravissante esquisse, toute fauve, le caractère romantique et légendaire (3).

(1) Appartient à Diaz.

(2) Ces deux études, le Brûlot et la Lande, ont été prétées par Rousseau et on ne sait où elles sont.

(3) C'est une des plus curieuses improvisations de Rousseau, que j'ai le bonheur de posséder.

OUSSEAU songeait toujours à son tableau pour le Salon prochain. M. Leroux le pressait de peindre l’une des deux avenues de la demeure de famille, et pour le décider il se mit lui-

même à l’œuvre à l'allée d'ormes. Rousseau, le voyant en si bon train, se détermina pour

es châtaigniers, mais non sans peine, car il prévoyait là un

ravail sans fin.

Il commença par la dessiner au fusin avec la plus grande exactitude, sur une toile blanche; puis, pour se parquer dans des limites invariables, il passa son trait primitif à l'encre, et avec cette patience infatigable qu'il déployait dans ses œuvres de longue haleine, il renforça toutes ses tailles de crayon par des traits à la plume trempée dans une encre jaunâtre et limoneuse qu'un écritoire desséché du village lui fournissait. C'était un travail insipide ; mais il ne se rebuta pas et le dessin, commencé

lu î

avec cette matière bourbeuse, fut terminé avec la même encre et la même plume. Il ne voulait même pas que la musculature de son œuvre apparût sous diverses teintes. et que son œil fût occupé par des contours de tonalité disparate.

Le premier acte de cette grande idylle était tellement imposant, que M. Leroux ne pouvait se lasser de l’admirer et qu'il eut la pensée de la lui acheter telle quelle, sous cette apparence ébauchée. M. Leroux lui proposait de la recalquer, afin que Rousseau pût recommencer et achever son travail sur une seconde toile : Rousseau s’y prêtait volontiers et fixait son travail au chiffre de mille francs; mais M. Leroux craignit d’attarder Rousseau dans cette colossale entreprise, et l'Avenue de Chätaigniers fut reprise peu après, et conduite à fin par diverses phases.

Elle fut d’abord peinte par glacis transparents et dans une sorte de monochromie puissante et toute fraîche, Les troncs d'arbres seuls furent empâtés au couteau à palette avec une force de réalité inimaginable. Il s’était servi des terribles chromes et avait joué sur ce clavier dangereux avec un bonheur étonnant. M. Leroux en était chaque jour surpris, car Rousseau, tout en se tenant ferme dans le programme et le contour de son dessin, modifiait souvent ses harmonies et les rendait toujours plus resplendissantes.

Ce n’était encore là que l'ébauche, et déjà l’Avenue de Chäfaigniers paraissait une formidable cathédrale de constructions végétatives, un immense dolmen de verdures et d’inextricables branchages, où la science de l'artiste s'était donné cours jusqu’au fanatisme de la volonté. Chaque arbre y retrouvait ses ramures, ses retombées, ses divisions de rameaux, ses groupes de feuillages, et chaque tronc isolé confondait sa tête, ses bras et ses profusions de vie dans un {out homogène et ombreux.

Rousseau cependant se trouvait trop distrait sur nature, cette voûte feuillue et sombre avait fini par l'enchanter et par immobiliser sa main. Le recueillement intérieur l'avait saisi; il prit le parti de se confiner dans une chambre du manoir du Souliers,

ù, seul avec son idée, il continua la progression de son travail.

Ut

Il y plaça d’abord un troupeau de vaches rousses et blondes, de cette belle race parthenaise qui n’a ni taches ni accidents de coloration et, jusqu'en décembre, il ne broncha de son œuvre que pour faire une petite excursion vers les Sables d'Olonne, où il

ébaucha quelques aquarelles des marais salants et des sauniers

des côtes de l'Océan. Il se remit en route en décembre, s'arrêta

à Blois, à Chambord dont il dessina le née avec la précision

d'un architecte et qu'il peig udiment comme un fils de

Rembrandt; puis ilrevint à Paris vers la fin de décembre, en

s’arrêtant en Sologne, dans les steppes de Romorantin et de la Motte-Beuvron.

L’Avenue de Châtaigniers eut des destinées malheureuses et

retentissantes tout à la fois. Arrivée à Paris elle excita l’enthousiasme des connaisseurs et on ne douta pas que le tableau

de Rousseau ne dût produire un grand éclat au Salon prochain.

Présentée au jury, l’Avenue de Châtaigniers fut refusée. On

se demanda la cause technique de cet ostracisme. Quand on se mettait à la place des académiciens, on pouvait, à toute force, se rendre compte du refus de /a Descente des Vaches, par sa composition insolite, le hâté de son exécution et la nouveauté

de son aspect; mais /’Avenue de Châtaigniers était une œuvre

sage, dessinée avec un soin scrupuleux, avec la religion de l'exactitude et de la conscience, rien n’était abandonné à l'imagination et à la fantaisie de l'œil. On se perdait en conjectures. La sensibilité de Rousseau dut se ressentir, au fond du cœur, d'un vrai chagrin et d'une profonde aversion pour ses juges, car il n'avait donné prise ni à leurs manies ni à leurs colères.

C'était donc le naturalisme qu'on frappait en lui; c'était le retour à la vérité, à la bonne foi, à l'expansion, à la liberté de contemplation qu'on punissait et qu'on voulait tarir.

En art, les procès de tendance sont plus violents encore qu’en

Pos Les corps constitués, toujours médiocres et jaloux,

veulent des médiocres, et leur tradition n’est que la‘lettre morte

d’une consigne hiératique. « Je ne reconnais pas là ma livrée, »

disait un des jurés. En effet, l’Académie ne voulait que des

a EUR

recrues muettes et, sans s'en sr elle tombait dans l'excès des congrégations despotiques qui entendent enfanter des cadavres plutôt que des disciples. «C Las fois qu'un homme ira puiser à la source éternelle de la nature, au vrai modèle des modèles et qu'il ne pourra pas dire : Voyez, je suis le fruit d’un artifice, je suis le produit d’une formule, il aura contre lui l'habitude des foules, la méfiance et l’animosité des Académies, » disait Rousseau, trente ans plus tard.

Après ce refus, Rousseau n'eut plus qu'à se renfermer en lui-même et à travailler pour lui et pour quelques amis; il se voyait repoussé systématiquement et mis au ban de lopinion orthodoxe. Il se mit à retravailler son beau tableau. Il concentra plus fortement encore ses vigoureuses beautés et ne résista pas à les couvrir de cette transparente coloration de bitume combinée avec l'huile grasse et avec le vernis double; il n’en conaissait pas encore les dangers. Bien des fois il revint sur ce travail qu'il caressait comme un père dont on a repoussé l'enfant de prédilection; bien des fois il s’ingénia à en dissimuler les âpretés sous les couches limpides des huiles et des teintes adoucies de sa lumineuse palette; mais il ne chercha jamais, comme

tant d'artistes agités par la surprise d'un échec, à fléchir les anti-

vathies de ses aurait pu, par les anciens amis de

Guillon-Lethière, les souvenirs de Rémond, les relations de

Scheffer avec les princes, joûter de souplesse avec les élèves de

l'Académie, mais toute démarche spéculatrice lui répugnaït, et

Rousseau, convaincu et fier de la fierté des forts, aima mieux

ombattre e par son trav ail e - ses œuvres. Le

jury eut en lui un adversaire et non un ennemi, un modèle de

stoïcismé, qui vécut en paix avec son devoir et sa dignité.

"Avenue de Châtaigniers et la Descente des Vaches restèrent dans l'atelier de Rousseau comme des témoignages d’iniquité, et bien des | hommes fervents allèrent les visiter. Thoré, Diaz, Dupré et d’autres ne cessaient pas leurs

protestations. Eugène Delacroix aussi alla

es voir et en fut vivement remué. Thoré et Delacroix en

parlèrent à George Sand qui, un jour, avec eux se rendit à

’atelier de Rousseau. Elle vit bien que ni l’œuvre ni l’ouvrier n'étaient vulgaires, et qu'elle avait affaire à un homme persécuté, prodigieusement doué d’esprit, de volonté et d’apti-

tudes M ot Sand, Delacroix et Thoré furent désor-

mais unis pour la défense de Rousseau. Delacroix était lié avec M. Cavé, directeur des Beaux-Arts au ministère de l’intérieur ;

M. Cavé, porté par caractère à obliger les intelligences, avait

chaleureusement soutenu Delacroix dans ses grands travaux

décoratifs de la Chambre des députés. Comme fonctionnaire, il ne lui déplaisait pas de mettre en échec l’amour-propre de l’intendance de la liste civile, de remuer un peu la tranquillité de M. de Cailleux, le directeur des musées royaux, directeur aussi des Salons d'exposition, et d'arriver ainsi à galvaniser l'Académie L. des beaux-arts qui n'était pour l'administration active qu'un embarras et un sujet de discussions.

fl M. Cavé, repoussé d'abord par la prudence ministérielle, finit

l par obtenir, du ministre même, l'acquisition de l’Avenue de Châtaigniers sous la forme d’une commande officielle d’une

h importance de deux mille francs.

Page 1