‹ Souvenirs sur Th. RousseauChapitre 6 sur 49 · E me suis imposé pour tache, dans ces Souvenirs · texte numérisé non relu

E me suis imposé pour tache, dans ces Souvenirs

de ne point faire de longs commentaires sur les

vres de Rousseau. La technique de l'art, si variable pour toute intelligence, l'impression personnelle, si insaisissabie et si compliquée pour chaque individualité, m'ont porté à cette résolution. L'œuvre de Rousseau est là, sous nos yeux, toute visible et toute éloquente, et ceux qui voudront bien lire ce travail pourront eux-mêmes

aller, sans préface, visiter ses travaux : ils parleront mieux que

La Descente des Vaches est un tableau à peu près détruit; pour lui seul je ferai exception, parce.que je dois dire les causes de sa dissolution, ne serait-ce que pour prémunir les artistes des dangers où tomba l’inexpérience de Rousseau.

Jusqu'en 1834, Rousseau avait peint sans système et sans

préoccupation des procédés des maîtres. Il composait sa palette avec les couleurs les plus simples, les terres, les ocres, très peu de matières minérales, puis les blancs, les noirs et la momie, dont il se servait avecune légèreté et une adresse incomparables. Il peignait en pleine pâte, se tirant comme il pouvait des mélanges trop capricieux de ses couleurs, ou en lavant doucement ses tons, comme à l’aquarelle, dans l'huile de lin ou l’essence. À son retour de la Faucille, sans doute entraîné par les conseils de Scheffer, il se jeta dans les spéculations hasardeuses des huiles grasses et des couleurs bitumineuses, qui, employées sans mélange, ne sèchent jamais et ne cessent de produire un travail souterrain d’agitation.

« Rousseau employa, m'écrit Jules Dupré, un auxiliaire dont il a fait abus, puisqu'il est en partie la cause du désastre de son beau tableau! C'était deux tiers d'huile grasse battus avec un tiers de vernis double. Joignez à cela l'abus du bitume, qui est lui-même dissous dans la cire, puis comme toujours l'impression trop fraîche de la toile, et vous comprendrez qu'il n’en fallait pas tant pour anéantir en partie une des plus belles œuvres de l'art moderne, je pourrais même dire de l’art ancien sans rien exagérer. »

Scheffer avait cru ressusciter la palette de Rembrandt en se servant avec excès des corps asphaltiques colorés; il y trouvait des transparences trompeuses et des éclats chatoyants : par les bitumes, il évitait de tomber dans les noirs, cette bête noire des peintres. C’est ainsi que Scheffer avait exécuté son Larmoyeur et son Rot de Thulé, qu'on voit encore au Luxembourg, détraqués sous les soulèvements et les craquements des bitumes. Scheffer avait exagéré la méthode de Guérin et celle de Géricault, dont nous constatons les excès sur sa Méduse. Delacroix aussi, chercheur et prudent pour ses œuvres, avait touché à ce danger. Rousseau n'en vit pas les funestes résultats. Séduit par les apparences, il se lança avec la violence de ses attractions dans la pratique de cette déplorable méthode. Son tableau était resplendissant, sans ombres, sans mats; toutes ses couleurs

étaient transparentes comme les eaux stagnantes qui, dans leur profondeur et leur limpidité, laissent entrevoir les richesses et les profusions de la végétation. C'était tout à la fois un grand charme pour les yeux, et presque un problème résolu pour un artiste toujours en quête d'auxiliaires puissants.

Quand Jules Dupré vit la Descente des Vaches, il fut transporté d’admiration. Jamais il n'avait vu dans l’œuvre contemporaine une semblable peinture; elle lui sembla aussi inattendue, aussi prodigieuse que la venue de la terrible Aéduse de Géricault.

Il est bien permis aujourd’hui de réduire à sa véritable expression cette juvénile exaltation, parce qu’on peut comparer R seau à lui-même, par des travaux qui sont supérieurs à la Descente de es mais à ce moment-là, c'était un événement, et au milieu des choses banales, froides et desséchées que les Salons produisaient, le tableau de Rousseau devait être,

pour les artistes, un vrai météore. Ne nous faisons donc plus

ette admirable page, c'était plutôt la promesse et la préface . . esprit qu'une palpable réalité. Mais enfin elle avait une immense portée et renfermait tout un programme et une transformation : l'étude passionnée de la nature. Jules Dupré était donc dans la vérité relative du temps; son enthousiasme pour le tableau de Rousseau était logique, et il l’est

Pour avoir une juste idée de l'effet qu'il produisit alors, il faut se reporter à la « tradition » de ce temps, à ce que l’administration mettait sous les yeux du public comme étalon de l'art, aux paysagistes qu’elle patronnait de ses commandes et de son budget. On les voit encore à Fontainebleau, à Compiègne, à Versailles, ces toiles décrépites que la Maison du Roi, sous la Restauration et sous Louis-Philippe, produisait

comme les spécimens du paysage noble et sage quon devait

enseigner à la jeune un On se prend de pitié devant une caducité aussi prétentieuse, devant une nullité aussi impor-

tante.

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A l'aspect d’un tel « monstre» {r), l'Institut devait réagir, et il n'y manqua pas. Rousseau y prêta peut-être aussi par son exposition de 1835 ; il parut de lui au Salon deux Æsquisses, achetées de confiance par le prince de Joinville. Ces petites toiles, que j'ai revues au Louvre, sauvées du sac des Tuileries en 1848, et qui ne pouvaient donner aux indifférents qu'une idée très incomplète du talent de Rousseau, avaient été, j'imagine, envoyées quand Rousseau était en Suisse, et n'avaient été acceptées par le jury que grâce à l'étiquette de l’amateur princier qui les lui adressait. A cette époque, le Salon s'ouvrait en janvier, et les dépôts devaient s'effectuer en octobre ou

novembre. Le jury contraint s'était réservé la seconde manche.

(1) Monstre était un des termes doux dont se servait le jury et ses adeptes, et dans ses colères il qualifiait cette peinture de monde empoisonné, de tableau insulteur, de création démoniaque et obscène ! ! Ces

pauvres vaches étaient ainsi calomniées ! !

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Jaulny, août 1869.

E jury d'admission pour le Salon royal du Louvre était alors une institution qui conférait à ses.membres des pouvoirs incommutables et à vie. La Maison du Roi s'était depuis longtemps substituée à l'action di-

recte de l'État pour l'administration des

beaux-arts qui, en 1790, avait été attribuée au ministère de

l'intérieur. La Maison du Roi avait rejeté sa responsabilité sur

un corps compétent, sur la quatrième classe de l’Institut, dite des Beaux-Arts, à laquelle tous pouvoirs étaient conférés pour recevoir ou refuser les œuvres présentées au jugement public par les artistes concourant aux exhibitions nationales.

La quatrième classe de l'Institut, au retour des Bourbons, s'était empressée de renouer la chaîne des priviléges. Elle avait obtenu une ordonnance royale qui l'autorisait à ressusciter l'an-

So

cien titre de l’Académie de peinture et de sculpture créée par Louis XIV, corps exclusif et despote. Sous le règne de ce prince, ce corps avait ouvert l'ère des Expositions et les avait continuées jusqu'en 1789, époque où elles prirent fin avec les maîtrises et les priviléges. L'Académie des beaux-arts, si attaquée avant la Révolution, revivait donc avec ses pouvoirs et ses passions.

Le personnel de ses lumières s'était même élargi de notabilités étrangères à l’art plastique. Les hommes de la quatrième classe, recrutée chez les peintres, les sculpteurs, les architectes, les graveurs, avaient aussi pour co-jurés les musiciens nommés à l’Institut; et ces derniers se trouvaient ainsi, malgré leur incompétence, appelés à juger des artistes étrangers à leur spécialité. Aujourd’hui on se refuserait à croire à la constitution d'un pareil tribunal, et cependant cela était et dura plus de trente ans, avant que le bon sens public eût raison de cette aberration.

Le droit à l'élection n'était pas encore conquis; le jury irresponsable et omnipotent jugeait et frappait sans autre considération que la voix de sa conscience ou le mobile de son intérêt.

Raoul - Rochette, secrétaire perpétuel de l'Académie des beaux-arts, en était tout à la fois l'âme, la voix et le bras. On connaît son fanatisme pour tout ce qui touche à l'antique et son exclusion de tout art rebelle à l'expression du Beau qu'on enseignait à l'École. Il était en outre chargé du rapport annuel que l'Institut présentait au roi à propos du prix de Rome et de l'envoi des pensionnaires. Sa plume et ses livres lui donnaient une grande autorité sur les académiciens (1).

(1) De 1834 à 1837 la section des beaux-arts ou le jury était ainsi composé : — Peinture : Gérard, Guérin, Gros, Meynier, Carle Vernet, Garnier, Hersent, Bidault, Thévenin, Ingres, Horace Vernet, Heim, Granet, Blondel, Drolling, Delaroche, Abel de Pujol, Picot, Schnetz. — Sculpture : Bosio, Ramey, Cortot, David d'Angers, Pradier, Ramey fils, Roman, Nanteuil, Petitot. — Architecture : Percier, Fontaine, Huyot, Vaudoyer, Debret, Lebas, Labarre, Ach. Leclere, Guennepin. — Graveurs : Desnoyers,

Bidault, peintre de paysage, le premier qui ait été jugé digne de pénétrer à l’Institut en reconnaissance du mode grave et correct d'exprimer la « nature inanimée » qu’il faisait prévaloir, était fortement infatué de son importance. Il prétendait perpétuer la vallée de Tempée, les rochers du cap Mysène et les rives de l'Eurotas et les imposer à nos peintres modernes. Intraitable dans sa spécialité, il avait juré avec ses collègues, derniers reje-

tons de David, d’extirper l'hérésie du naturalisme et de faire

rentrer dans le giron maternel toutes les intelligences dévoyées. Et il prétendait agir plutôt en père attendri qu’en juge inexorable; affirmant que c'était pour le bien, pour l’avenir de ces téméraires égarés, qu'il les mettait hors la loi et qu'il anathématisait leurs travaux. Sa jurisprudence était celle des pères cinglants, il fustigeait avec conviction et excommuniait avec mansuétude.

Rousseau avait déjà soulevé son indignation; on parlait de lui, car il était de la petite phalange que le duc d'Orléans et que ses frères encourageaient et opposaient aux emphases et aux caducités de Meynier, de Picot, d’Abel de Pujol, de Blondel, de Fragonard, d'Hersent, etc., que le roi Louis-Philippe aimait et Subventionnait parce qu’ils « faisaient vite et faisaient bien. »

Galle, Tardieu, Richomme. — Musique : Chérubini, Lesueur, Berton, Boieldieu, Auber, Paër et Halevy. Quatremer de Quincy, puis Raoul- Rochette, secrétaires perpétuels. — Ingres se récusa et ne vota pas.

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escente des vaches, présentée au jury du Salon de 1836, fut refusée par les pères de l'art. Ary Scheïfer, qui en était l'admirateur et le parrain, en fut indigné. Il fit installer

e tableau dans son atelier de la rue Chaptal,

l'exposa, et invita ses amis et tous les artistes

et les écrivains de valeur ou d'action, à venir le visiter et à réagir contre l'abus et l'iniquité des jurés.

Ary Scheïfer fut très beau dans cette protestation et dans la constance de son opinion. Il risquait de se brouiller avec le roi, de tarir ses travaux de la liste civile et de se discréditer près des ministres et des gens puissants, et il n’hésita pas. Ary et son frère Henri, aussi véhément que son aîné, brüûlèrent leurs

vaisseaux et rent aller tous deux à la fougue et à la

générosité de leur caractère. Il est juste que les arts leur tien-

nent compte de leut belle action, dans un temps où déjà on

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THÉODORE ROUSSEAU reculait à se compromettre, et où l'habileté du moment se caractérisait par le « chacun chez soi » et le « tout pour soi » proclamés par les hommes du succès.

Rousseau avait formulé lui-même le sujet et la pensée de son œuvre : La Descente des vaches, dans les montagnes du Haut-Jura. Portant au cou de pesants grelots, elles regagnent, sous la conduite des bergers, les pâturages d'automne; on voit étinceler à l'horizon, à travers les sapins, la neige des glaciers.

Toute jeune qu’elle füt, son œuvre était éblouissante de vie et de tempérament. Il avait saisi à travers les sapins de la montagne la contrée scintillante des glaciers, ses puissances et ses mystères, les cimes blanchies et solitaires des contrées neigeuses, éclairées par les derniers rayons du jour. Il évoquait Ià les colères prochaines de l'hiver, au milieu des atmosphères sereines de l'automne ; il faisait songer à ce que ces glaciers si resplendissants de lumineuse paix contenaient de terreurs pour les mois noirs des brumes et des vents. Les vaches étaient toutes des merveilles de couleur, se heurtant les unes sur les autres, dans un ravin rocheux déjà envahi par les ombres du soir; leurs robes réjouissaient les yeux par la variété, la richesse et la beauté du poil, elles reflétaient l'air phosphorescent des tièdes journées d'octobre; tout cet ensemble donnait à la vue une sorte d’enivrement comme en dégagent les plus resplendissantes heures automnales.

L'exposition de Rousseau fit scandale et fureur. La presse se jeta dans la bataille et Gustave Planche, tout solitaire qu'il fût et tout Grec qu'il paraissait être dans ses Études sur Phidias, prit parti pour Rousseau en s'adressant directement à Bidault :

« Nous devons regretter que M. Bidault ait fermé les portes du Louvre

à une toile de M, Rousseau exposée maintenant dans l'atelier de M. Ary « Scheffer ; car cet ouvrage serait compté parmi les meilleurs et Les plus

importants du Salon. C’est une vue prise dans les Alpes. La toile est de

hauteur ; un troupeau de génisses descend le long d’une gorge escarpée;

« l'heure choisie est le soir ; la végétation est gigantesque et profuse ; les « plantes s’entrelacent comme dans une forêt vierge de l'Amérique méri- « dionale, »

Le jury ne s'était pas borné à exclure Rousseau, il avait osé beaucoup en frappant d’autres jeunes talents, comme Delacroix, Marilhat, Paul Huet, Preault, Antonin Moine et d’autres. La conciliation n'était plus possible entre les jeunes et les anciens. Ceux-ci devenaient cruels et jaloux. La guerre était déclarée et elle se montra tout d’abord furieuse et sans merci. Gustave Planche dirigea contre l’Institut des philippiques habiles et concluantes. Il eut des moments de bonheur et d'entraînement sous la forme concise et froide de sa parole.

« La quatrième classe de l'Institut, disait-il en substance, comme toutes « les académies d'art, se recrute dans la médiocrité, car les Aommes médio- « cres; par un travail persévérant, par des amitiés habilement nouées, « obtiennent fréquemment une grande popularité, et l'Institut les appelle « dans son sein, espérant trouver en Jeux un auxiliaire contre la raillerie « et l'inattention. Le plus court moyen de réussir n’est pas l'originalité; « car l'originalité effarouche avant d’exciter l'admiration, et la méthode « des médiocres est de descendre jusqu’au public, au lieu de l'élever jus- « qu’à lui; les médiocres n'ont pas méme la peine de descendre, ils « restent vulgaires, sur le terrain du vulgaire et plaisent aux vulgaires,

« auxquels ïls parlent leur langage. Après les médiocres on enrôle les

« hommes usés qui ont fait leur temps, qui ont dépouillé l'artiste et se « sont faits ouvriers, monnaie sans figure et sans revers qui passe de main « en main en perdant son empreinte. Puis, les kommes épuisés qui ne sont

« pas à craindre ; devenus impuissants en face des obstacles, ils n’ont plus

« la force de changer d’ambition, ils désirent encore et n'espèrent plus; « ils consument leurs journées en conceptions invisibles.

« Restons dans le vrai; acceptons et subissons les Médiocres et les « Usés comme des calamités, et regardons l'artiste découragé pour ce qu'il « vaut dans le jury du Louvre, c'est-à-dire pour un lâche ; attendons de « lui ce qu'il promet, le silence tremblant, mais combattons jusqu’à ce ‘ que les opinions soient représentées au jury, combattons l’administra- « tion qui le commissionne et lui délègue les pouvoirs publics; combat-

« tons jusqu’à ce que les opinions conservatrices de l'Institut, les opinions

des novateurs de la jeune école et les opinions modérées et libérales de la presse et des salons aient conquis le droît de juger les artistes. .…. » «Savez-vous bien de quels méfaits le jury s’est couvert cette année? disait encore Gustave Planche ; Le jury a fermé les portes du Louvre à Préault dont nous avons combattu les égarements et les prédilections trop marquées pour la laideur et la souffrance, mais dont nous ne pouvons méconnaître le talent et l'originalité.

« Le jury a refusé un marbre d'Antonin Moine, dont le plâtre avait été accepté par lui en 183r. Comment le marbre serait-il inférieur au plâtre? Le dilemme est pressant et inéluctable.

« Le jury a refusé une Scène d’Hamlet, par Eugène Delacroix, l’un des hommes les plus illustres, les plus neufs de l’école française, le hardi novateur qui, depuis quinze ans, déroute les prophéties de ses amis et de ses ennemis par ses conceptions, ses styles et ses pratiques inattendus,

« Le jury a refusé une Scène du roi Lear, par Louis Boulanger, parce que le peintre a mélé la paille:de la misère royale aux cheveux du monarque. Le jury veut de l'antique sans réalité et dédaïgne la vérité puissante de Shakespeare par la voix chevrotante de M. Blondel et de M. Heim.

« Le jury a refusé un portrait de Champmartin qui en sait plus que certains de l’Académie.

« Le jury a refusé une Marine de Paul Huet. Or, vous ignorez par sage à l’Institut? par le plus obscur, le plus

qui est représenté le pa ignoré, le plus médiocre de tous les peintres, par M. Bidault, capable out au plus de faire le portrait en pied d'un moulin à vent...

« Le jury a refusé un paysage de Marilhat, comme s'il naïssait tous les jours des hommes capables de reproduire avec une littéralité irréprochable le climat exceptionnel de l'Egypte, comme si la Vue du Caire n'était pas une toile d’un rare mérite, comme s'il était donné à tout

e monde d'exprimer, sans sécheresse, la végétation métallique des

sords du Nil. Que M. Marilhat se console, car il a eu pour juge M. Bidault!!.….

« Le jury a refusé un paysage de Théodore Rousseau, une Scène pasorale du Jura; il a oublié, comme non avenus, tous les ouvrages où ce jeune peintre a su empreindre un amour sérieux de la réalité. Ce n’est pas nous qui acceptons sans chicane la peinture d’un terrain ou d’un bouquet de bois, si parfaite qu’elle puisse être. Nous demandons à l'art autre chose qu’une copie de la nature. Mais si Théodore Rousseau

n'est pas encore un artiste complet, s'il lui reste des qualités à conquérir,

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du moins il faut reconnaître et louer en lui l'étude patiente et l’expres-

sion forte et heureuse des formes pittoresques. Il fait très bien ce qu’il fait, il traduit avec une rare délicatesse et une grande fermeté les accidents et les harmonies. S'il n’a pas encore composé un vrai poème, il possède de grands éléments poétiques. Mais qu’il se console, car il a été jugé par M. Bidault (1)! »

(1) Ilest bon de se rappeler que tous les ouvrages refusés, signalés par Gustave Planche, sont restés dans le courant de l’art comme des œuvres classées, des morceaux hors ligne et qu’on se dispute à chaque vente.

E réquisitoire d’un homme compétent et détaché de tout intérêt de parti, d'un critique incor-

ruptible comme il l'était et le fut toujours, pré- 4 senté par chefs d'accusation dans le mode cicéronien, produisit un grand effet. Dès ce jour, on combattit à outrance ; ce fut la première guerre Punique comme on disait alors ; punique, ingénéreuse, déloyale, en effet, car l’Académie avait en mains toutes les armes : l'autorité, l’âge, les faveurs, les commandes, les relations et la duplicité. Les académiciens pouvaient-ils être pour les artistes d’autres ennemis que des Carthaginois? Ce fut une animosité universelle qui dura treize ans et que 1848 vint arbitrer par les coups de fusil de la Révolution; treize années pendant lesquelles l’Institut frappa, comme un maître colon frappe sur ses nègres, treize ans pendant lesquels Rousseau fut sans cesse expulsé avec préméditation. Ainsi, nous avons su qu’à chaque envoi de Rousseau

au Salon du Louvre, ses tableaux étaient soigneusement mis à part et signalés par avance aux jurés solides; et au moment où les gardiens les produisaient en séance savamment composée on entendait Bidault, Raoul-Rochette et leurs amis, se recueillir et s’écrier : « Ah! le voilà, c’est lui! Attention! » comme pour s’encourager dans une complicité solidaire.

Cependant, les refusés de 1836 ne s'étaient pas soumis. Planche annonçait que les œuvres exclues seraient exposées dans quelques ateliers, et qu'il en parlerait comme s'ils avaient été admis au Louvre. Une phalange de déterminés comme Ricourt, Jules Dupré, Lorentz, Diaz, Laviron, Decamps, Louis Boulanger, Gigoux, Garbet, Préault, Haussard, Jehan Duseigneur, Landon, etc., s'étaient mis en campagne. Leur activité était incessante, mais leurs attaques n'avaient créance que dans les ateliers. La critique était assez indécise, comme toujours, et la violence des réformés leur nuisaït dans les centres bourgeois et chez les lettrés. L'indignation et la colère engendrent la maladresse.

Rousseau, au milieu de tout ce bruit et des encouragements sans nombre qu'il recevait, était trop perspicace pour ne pas sentir que sa victoire était de celles de Pyrrhus, et que deux succès de ce genre consommeraient sa perte. Il sut que les académiciens étaient irrités de la façon familière dont il traitait les beautés classiques de la Suisse. Les gens qui, comme la chauvesouris, Se faisaient oiseaux chez les romantiques et belettes à l’Institut, lui rapportaient que le tableau de l'Orage vu de la Faucille, qu'il préparait, serait très sûrement repoussé par le jury, à raison de ses façons inattendues et toutes nouvelles par lesquelles il osait traiter la bonne Suisse de Berré de Diday, de Calame et de M" Empis. On lui signifiait qu'il était un téméraire, un outrecuidant, un insolent, un révolté; ik recevait des lettres anonymes qui l’appelaient le Débauché de l’art, Hypocrite, et l'Antechrist de la nature.

Rousseau vit bien que ses projets de peindre les pays, les immensités des espaces, devaient être remis à d’autres temps.

Ses toiles, de dimension importante, ne pouvaient être sérieusement appréciées qu’au Salon. Aucun amateur ou spéculateur ne se serait avisé de s'approprier ces grands spectacles; il fallait, pour le faire vivre dans le monde des grandeurs, les grands pour le stimuler ou l’État pour l'encourager. Le jury lui brisait son avenir, renversait ses projets en le rejetant à l’école et en le proscrivant des expositions.

Il se rejeta sur la forêt. Là il retrouvait les sauvageries des premiers âges, et il pouvait mettre encore la main sur le champ de ses observations. La montagne et ses beautés furent reléguées, non dans l'oubli, car il y pensa toujours, mais dans les contingents d’un avenir incertain.

Il faut regretter amèrement cet aveuglement du jury académique, cette animosité stupide, car Rousseau, rendu à la liberté, eût accompli de grandes choses. Ce n'est pas par le côté traditionnel et adouci que Rousseau nous eût montré la grande fgure des Alpes; mais par ce qu'elle évoque dans nos sensations de profondément éternel et de légendaire; il eût, comme un géologue de génie, sondé la profondeur des âges, l’âpreté primitive des mondes, et leur incommensurable éternité. Sous sa main, la révolution des soulèvements terrestres, qui n’a eù pour: interprètes que des chroniqueurs d’hôtelleries et des compositeurs de romances, eût pris une proportion dominatrice et entraînante. Avec Rousseau, on aurait jeté la sonde dans l’officine des créations, il nous eût fait pénétrer dans ces cavernes des esprits que Goëthe évoque avec tant d’éloquence dans ses jours de dévorante curiosité et d'amour de la nature. Et ce regret n'est pas de ma part une pensée isolée et amère, car bien d’au-

tres en eurent la conviction et le chagrin.

OUSSEAU, mis hors la loi, ne se découragea pas. Il courut à son refuge, aux bois de Fontainebleau; mais en route il s'arrêta en haut de la montée de la Cour de France, là où la vue se promène sur tout le cours sinueux de

la Seine, sur les riches campagnes verdoyantes qui se perdent dans les fonds moites des alentours de Paris. Là, dans une auberge rustique qui fournissait aux rouliers le cheval de remonte, le son et la recoupette, il s’installa, quelques jours, à étudier les grands effets de ciel, les ombres nuageuses sur le poudroiement des campagnes, et il eut l’idée de plusieurs compositions qui le fixèrent à cet endroit. Il y était encore à la mi-septembre, attendant Scheffer, qui lui avait promis de venir le voir et qui se faisait attendre. Il saisit au mouvement la diligence et les voyageurs montant péniblement la côte, les troupéaux de bœufs et de moutons poussés

au marché de Poissy, et les chevaux de labour achetés à la foire d’Arpajon ou deMontlhéry.Il commença à la Cour de France une série de dessins étonnants de finesse et de fermeté, qu'il continua à la forêt de Fontainebleau. Il ébauchait au crayon sur un album grossier des vues à vol d'oiseau et quelquefois des buissons, des vergers, des intérieurs d’écurie, qu’il retouchait le soir avec la plume éraillée de l’aubergiste, et, attristé de ne voir «rien venir,» il songeait péniblement au vieux proverbe : « Où la chèvre est attachée, il faut qu’elle broute. »

Scheffer l'encourageait dans sa résistance, mais il l'engageait aussi à préparer plusieurs œuvres nouvelles pour la prochaine exposition. Rousseau, stoïque dans la mauvaise fortune, ne voulait pas tenter une nouvelle bataille avec un travail qui pût trop choquer la susceptibilité de ses juges. Mais il ne voulait rien sacrifier au culte de Bidault ; les éclectiques le pressaient d'imaginer un sujet historique ou fabuleux, de laisser promener sur une terre antique un nom cher à l’Académie, ou de permettre qu'un chevalier errant, un croisé ou même un troubadour avec sa Îyre, s'égarassent sous les voûtes de ses bois. Ils lui demandaient de rendre ses épines plus aimables et ses rochers moins cruels. Rousseau répondait à cette sollicitude par une obstination invincible, car sa raison se refusait à croire et ses yeux à réaliser ce qu'il ne pouvait comprendre. Scheffer, inquiet de l'avenir de Rousseau, lui écrivait pour secouer son calme apparent :

« Paris, 15 septembre 1836.

« Mox cer Roussrau,

« J'ai bien eu des regrets quand j'ai vu que le temps de mardi de la se-

maine passée avait paru assez beau à la Cour de France pour nous faire

attendre; j'en ai recu la.triste conviction par les débris superbes que vous

« m'avez envoyés.

Depuis ce moment la pluie n’a pas cessé un instant à

« Paris; sans cela nous aurions repris notre projet auquel je ne renonce

nullement, et que je compte exécuter au premier retour du soleil.

« Ecrivez-moi franchement ce qu'il vous faut pour vous tirer du Clichy « morne ou vous êtes, et de quelle façon vous le faire parvenir, aussi ce

que je dois d’indemnité à votre hôte pour le repas préparé et perdu.

« [1 vous faut prendre de suite un parti, soit en faisant un tableau

d’après une de vos anciennes esquisses, soit en vous forçant d'en faire

« une nouvelle, mais il faut venir à tout prix à un résultat avant le Salon,

je vous le dis carrément; vous êtes perdu sans cela.

« Adieu, répondez-moi de suite sur l’affaire d'argent. « Tout à vous,

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