‹ Souvenirs sur Th. RousseauChapitre 9 sur 49 · CAVÉ · texte numérisé non relu

CAVÉ

A M. Rousseau, peintre, rue Taitbout, n° 9.

trois ans de luttes pendant lesquelles Rousseau ne vit venir à lui aucun amateur, aucun secours, sice n’est encouragement de ses amis et la confiance inaltérable du père dans le talent de son fils; mais n’anticipons pas sur le temps. Car l'Avenue de Châtaïgniers,quel'Étatne posséda jamais, fut acquise successivement par M. Paul Casimir-Périer, par M. Worms de Romilly, par MM. Durand-Ruel et Brame, par Khalil-Bey. Puis, rachetée à la vente par les mêmes, elle a été revendue à M"* de Cassin avec le dernier tableau de Rousseau, la Vue des Alpes, prise de la Faucille (x).

(1) M. Paul Casimir -Périer l’acheta 2,000 francs; il le céda à Durand- Ruel père; M. Worms de Romilly l’acquit 060 francs en 1848 ; MM. Durand-Ruel et Brame 10,000 francs; Khalil-Bey 15,000 francs, et cette Avenue fut rachetée 27,000 francs à la vente de cet amateur par les mêmes marchands.

ci se place un travail de Rousseau dont la date n'était pas précise en sa mémoire, mais qui dut être exécuté entre 1835 et 1837. Je veux parler de la Vue du château de Broglie, que M. le duc de Broglie lui commanda

sur la recommandation d’Ary Scheffer, et qu'il désirait offrir comme un témoignage de son attachement à M. Guizot, et aussi en souvenir du temps que son collègue au ministère avait passé à son domaine avec M" Guizot, qui y était décédée.

Rousseau s’y rendit dans le courant de l'été, il y entreprit et termina deux charmantes toiles. Le matin, il peignait le village de Broglie, vu d'une éminence, dans les vapeurs du soleil levant, ayant à sa droite les communs du château, profil grave qui faisait contraste avec les toits scintillants et les arbres pailletés sous la vive lumière. Après midi, il peignait une belle prairie

bordée de grands hêtres qui se termine par le château de

THÉODORE ROUSSEAU III Broglie. Cette dernière étude est celle qui appartient à M. Guizot, et qu'il garde encore au Val-Richer avec le souvenir à la fois de l'amitié qu'il avait vouée à M. de Broglie, de son culte pour la compagne qu'il avait perdue, et de l'estime qu'il professait pour l'artiste.

M. Guizot, très absorbé par l'esthétique d'Ary Scheffer, le peintre des âmes, comme on disait alors, avait prié Rousseau de mettre tous ses efforts à faire surgir de son œuvre une forme élevée, un caractère grave et triste, qui pût, en quelque sorte, interpréter les peines de son âme.

Rousseau répondit à M. Guizot qu’à son point de vue il se méprenait sur la portée de l’art.

« C’est en exprimant un portrait avec toutes les forces de ma conscience, disait Rousseau, avec la religion de la nature universelle, que je parviendrai à faire vibrer en vous la douleur que vous avez éprouvée. Si mon tableau représente exactement et sans épuration stérile la physionomie simple et vraie du site que vous avez hanté; si je parviens par l'assimilation de l'air avec ce qu'il sait faire vivre, et de la lumière avec ce qu'elle fait éclore et mourir, à donner la vie générique à ce monde de la végétation, alors vous y entendrez les arbres gémir sous la bise qui doit les dissoudre, les oiseaux qui appellent leurs petits et crient, après leur dispersion, vous sentirez frémir le vieux château ; il vous dira que comme la femme que vous aimiez il prendra fin et disparaîtra pour renaître en formes multiples. Si j'ai enfin jeté sur ma toile le souffle puissant de la création qui engendre pour détruire, j'aurai interprété votre pensée.» « Notre art, disait encore Rousseau, n'est capable d’atteindre au pathétique que vous voulez retrouver que par la sincérité de la portraicture, que par la vérité exacte dans ce que l’art peut lui donner de forces et de moyens; en observant avec toute la religion de son cœur, on finit par songer à la vie de l’immensité; on ne copie pas ce qu'on voit avec la précision mathématique, mais on sent et on traduit un monde réel, dont toutes les fatalités vous enlacent. »

Quand je demandais ce que M. Guizot répondait à ces paroles, Rousseau, toujours discret, ne me citait que ces mots : « Vous êtes bien jeune, et je m'étonne que vos idées soient aussi arrêtées en philosophie; cependant elles me semblent très

justes. »

Peut-être M. Guizot crut-il entendre au milieu de ces images exactes et vibrantes les voix plaintives que son esprit cherchait à évoquer.

La Vue du village de Broglie, rapportée à Paris, est sortie des mains de Rousseau, il n’a jamais su comment, et il ne l’a revue qu’en 1864, après vingt années de disparition. Elle était encore admirable d'effet, de lumière et de calme champêtre, mais elle avait subi les outrages des spéculateurs ; dévernie à outrance dans le but de faire revivre des tons lisses et soyeux, que Rousseau n'avait jamais inventés, elle n’était plus pour

son auteur qu'un enfant perverti. Restée jadis à l’état d'étude,

Rousseau se refusa de la signer ; il laissa la responsabilité de cette profanation à la lignée anonyme de ses possesseurs. « Ils m'ont ratissé ma peinture, me disait-il, je n'ai plus qu'à constater ses infirmités. » Néanmoins ce tableau avait encore conservé une puissance merveilleuse. Vendu à un riche amateur,

il figura plus tard dans le cabinet de M. Paul Demidoff, et

fut vendu 10,000 fr., il y a deux ans, à M. Bischoffshein, de

3ruxelles.

N passant en revue tous les tableaux du Maître, je suis obligé de constater quelles difficultés on éprouve pour se reconnaître dans les œuvres multiples d'un paysagiste.

f Rousseau, ennemi du fracas, dédaignait le sujet, lanecdote, le trait historique et le titre à effet qui a tant de vogue aujourd’hui. H est donc malaisé, hors la portée de l'œuvre, de signaler suffisamment, par un titre, l'ouvrage dont le type ne se caractérise nettement que dans la langue de la peinture. En effet, dès qu'on a catalogué un tableau sous le nom de Forêt, Plaine, Soleil levant, Effet d'orage, Marécage, Coucher de soleil, on est à bout de ressources et il est nécessaire de recourir aux dénominations du lieu que la tradition s'empresse d'oublier et que l'éloignement des amateurs et du peintre font bientôt perdre. Il est arrivé que des tableaux de Rousseau ont recu de nouveaux baptêmes en se transmettant de cabinets à

collections et que la trace s’en est perdue pour les visiteurs de la première heure. A l'étranger, en Belgique, en Hollande surtout, où Rousseau a été apprécié tardivement, mais avec une louable ardeur, on a substitué aux dénominations de l’auteur, des titres assez étranges : Ainsi, le Marais en Vendée a été appelé le Fouillis (1), qualification commune et inexacte. Le Grand Chêne des monts Girard, appelé Lisière de forét, est très improprement nommé ; une Vue de l'Oise a été cataloguée: l’Escaut, fleuve que Rousseau n’a jamais vu; le Pécheur de truites, * paysage d'Auvergne, a été transformé en Bücheron passant un gué, parce qu'on a substitué dans la sévère Allemagne « un pauvre bûcheron tout couvert de ramées, » personnage devenu semi-académique, au pêcheur abrupte qui lançait son épervier au fond d’un gave noir. Un rocher a été adroïtement glissé au milieu du torrent, et le pacifique bûcheron s’y promène doucement avec son fagot décoratif.

Pour me reporter à une détermination uniforme je me suis conformé aux livrets des Salons, aux titres que Rousseau a luimême donnés sur ses notices, puis pour ceux qui n'ont pas figuré aux expositions nationales de France, je m'en suis référé aux indications que je tenais de Rousseau lui-même, et à celles que m'a fournies le travail de M. Ph. Burty dans la Norice des études peintes par M. Théodore Rousseau exposées au cercle des Arts (2), rédigée, pour les signalements des peintures, sous les yeux du peintre et sur ses indications. Enfin, pour les ouvrages qui n'y figurent pas je me suis aidé de sa correspondance et de l'usage des dénominations qui variait fort peu entre lui et

ses amis.

(1) C’est sous ce titre que le Marais en Vendée, acheté par Baroïlhet vers 1844, puis par M. Papeleu en 1856 ou en 1857, figure au cabinet de M. le lieutenant général Goethals. On me dit qu'il est daté de 1838. Ce serait à peu près l'époque de son premier achèvement; mais Rousseau le retoucha pendant quatre ou cinq ans.

(2) Se trouve à la librairie de l'Académie des Bibliophiles. Paris, juin 1867. Petit livre elzévirien, très précieux comme document authentique émané de Rousseau.

ET EN és alles

Rousseau lui-même était très embarrassé quand on l’entretenait à distance de ses tableaux en les affublant de noms inconnus et étrangers à toutes ses créations. Le Fouillis, par exemple, fut un acte de baptême qui le peina beaucoup, il finit par en rire; mais quand il travaillait sur un tableau de nature plantureuse, de végétation abondante, il me disait : « Eh bien! « je refais encore un fouillis, un ouvrage de balayeur et d’entre- « preneur de fumure; un fouillis! Quels terribles apôtres que « mes amis les Belges et les Hollandais; anabaptistes invétérés « jusqu'aux peintures et aux choses inanimées, ils rebaptisent « mes tableaux. — Pas si simples qu'il vous semble, répondais- «je à Rousseau, ne voyez-vous pas qu'ils baptisent parce «qu'il leur semble que votre œuvre vit etleur parle? — Tiens, « c’est peut-être vrai, et au fond je les aime, car eux au moins « me critiquent par le côté naïf, ils ne voient peut-être là qu’un « fouillis, tandis que j'ai tenté de faire un marécage avec ce que

«j'y voyais vivre. — Oui, mais ils les gardent, vos tableaux,

ils s’y attachent, ce qui ne se fait guère ici. — Allons, va pour « fouillis et qu’il soit fait à leur volonté, pourvu qu'ils ne les « revisent et ne les expurgent pas comme en Allemagne ou à

« Paris. »

ls Vue du parc et du château de Broglie, nvoyée au Salon d'exposition, fut encore

efusée! C'était le troisième affront que le ury infligeait à Rousseau; ce dernier lui fut plus sensible que les précédents; il ne put douter de l’animosité de l’Institut qui lui signifiait le parti pris de le supprimer et de l’éteindre. Il en souffrit beaucoup; déchoir encore dans l’esprit public était une

humiliation, après l'opinion qu'il avait laissée de lui à M. Guizot, d'autant que M. Guizot, hiérarchique en politique, lui paraissait devoir l'être encore plus en art, surtout vis-à-vis d’un jeune homme dont on pouvait présumer l'avenir, sans être sûr toutefois qu’il pât y atteindre. « M. Guizot, que je n'ai jamais revu, « dut penser de moi, me disait-il, que je n'étais qu’un rhéteur et « un orgueilleux, et pourtant M. Guizot avait été attentifet fort « patient pour moi et il aimait, je crois, mon paysage auquel je

ds . . stat . ———"

« m'étais appliqué de tous les élans de ma perception. Je « m'étais efforcé de soutenir une thèse devant un esprit critique « que je sentais porté vers ma jeunesse, et je succombais par «les hommes qui devaient tout naturellement me soutenir; « j'étais vraiment humilié, sans me croire vaincu. »

La vie d'un artiste comme Rousseau, indignement frappé dans sa religion, dans la virtualité de sa nature éminemment digne, ne peut être que mélancolique et retirée. Réduit aux ressources fort restreintes de sa famille, les expansions, les excursions, les voyages, lui furent interdits. Toute sa vie se concentra dans son atelier où quelques amis qui croyaient en lui, ou qui aimaient l’homme sans faire bruit de son œuvre, allaient donner diversion à ses tristes réflexions et à ses travaux.

Il allait autant qu'il pouvait à Barbizon, où il retrouvait sa forêt toujours belle et toujours consolatrice, et il s’y plongeait dans les études les plus ardentes et les plus nouvelles. Il aimait à condenser les splendeurs des températures d’automne, à saisir ces couchers de soleil d’or, où la brume encore indécise cherche à surgir de terre et à envelopper le grand astre dans des voiles transparents et irisés. Tout ce qui était éclatant de couleur ou puissant de vie l’entraînait à la découverte. Il fit, de 1837 à 1840, des études longuement travaillées par des retours incessants sur des tableaux qu’on aurait cru achevés et que Rousseau cherchait toujours à élever dans la gamme intense des colorations. Il vivait en artiste-trappeur, étudiant au Plateau de Bellecroix, à la Plaine de Clair-Bois, aux Gorges d’Aspremont, aux Landes de Macherin, aux Futaies du Bas-Bréau. Tout signe de vie fortement caractérisé était pour lui un sujet d'observation. Je n'ai que la mémoire des yeux pour me rappeler ces réduits couverts, ces coins perdus qu'il peignait en silence, comme acharné à la poursuite d’un idéal qu’on n’osait entrevoir, tant il semblait insondable et éloigné, et cependant je vois encore ses plus radieuses études perdues maintenant jusqu’en Russie et en Amérique. Je vois un Petit chêne nerveux, poussé de jet sur la bruyère, qu'il faisait briller au soleil comme

une réalisation anticipée d'une photographie de main humaine dans tout l'éclat des nuances de la vraie couleur; des Terrains d'automne (1), qu’il repeignait à satiété pour arriver à jeter en nous l'impression douloureuse de la tombée des feuilles et le mystère de leurs métamorphoses. Un endroit de prédilection pour lui était le sol antique et rocheux de Belle-Croix ; il l’étudiait par les jours les plus sinistres, dans les brouillards, sous la pluie, à la gelée; dans une étude, que nous aimions tous, il voulait exprimer cette heure indécise du prologue de la nuit, qui laissait entrevoir sous des arbres tortueux la forme vague d'un cavalier qu’on pouvait prendre pour le Roï des Aunes (2). « Si la toile vous le dit, c’est bon, nous disait Rousseau, mais, vous savez, je ne traduis pas un traducteur, j'ai assez de traduire sur nature. » Puis, dans un jour triste de novembre, 1il peignait un superbe eftet de journée brumeuse qu'il se décidait à nommer les Bûcheronnes (3).«C'est la fin de l'automne, dit-il « dans la notice du Cercle des Arts. Sur le bord d’un chemin, « dans la forêt de Fontainebleau, deux femmes achèvent de « dépouiller de ses branches basses, roussies par les premières « gelées, un chêne brisé; deux autres s’éloignent, l’une sur son « âne, l’autre courbée sous un fagot. » Rousseau n’en dit pas plus long, mais on est convaincu que son émotion est profonde, et ce que sa voix retient dans une pudeur concentrée, son cœur le répète à son esprit. A coup sûr, il sentait là toutes les froidures de l’hiver pour les pauvres gens, l’aridité de leur sol et la misère de leur vie. Un autre jour, c'est la lumière éclatante qui l'entraîne même vers ses antipathies, vers ces uniformités de pins importés nouvellement à Fontainebleau; d'une ligne droite et inflexible, d’une tonalité froide et verte, il fait sortir une perspective de brillantes aigrettes qui se balancent sur un ciel clair et paisible, comme attirées par l’aimant lumineux, et il fait

1) Acquis par Baroilhet en 1845.

2) Rousseau donna ce tableau à T'horé qui le garda jusqu’à sa mort. 3) Appartenant à M. Edwards.

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apparaître ces beaux nuages d'automne que la loi des attractions condense et modèle en sublimes figures, où les hallucinés de contemplation voient les sérénités des prophètes et les béatitudes des Indous. Dans son poème infini, Rousseau veut tout dire; tout ce qui sort de la création a pour lui son jour d’éloquence, même ce qui l'offusque et le trouble dans ses amours forestiers. Je pourrais citer un nombre considérable de ces curieuses études, mais je me sens impuissant à éviter les répétitions sur des thèmes aussi variés ; il suflira de les voir là où elles sont gardées comme des trésors de lumière, de distinction et de persévérante patience, pour se faire une idée de la terrible volonté d’un homme qui aime avec passion et qui se laisse aller à tout l'entraînement de son génie.

L'automne et l'hiver étaient surtout ses saisons de prédilection et d'étude. Il restait seul après le départ des hôtes du père Ganne, seul dans une triste maison basse et froide de bûcheron, seul avec sa forêt et comme emporté dans un tourbillon de sensations dont il aimait à savourer les âpretés ou les grands silences. Il rêvait et créait sans distractions, n’ayant pour interlocuteurs que les corbeaux et les vaches paissant sous bois. Ce qu'il a peint d’études qu'il détruisait le lendemain comme mécontent de sa journée, ce qu'il a laissé sécher pour repeindre

ensuite comme sur une banale préparation, ce qu’il a gratté,

poncé, passé au rasoir, au grattoir, est incalculable ! Diaz, qui se rappelle toutes ses charmantes visions disparues, n’en parle que comme des songes heureux de sa jeunesse, mais aussi comme d’un temps de regrets et de destructions. Rousseau était impitoyable pour lui-même et, quand quelque tonalité hésitante inquiétait son regard, quand un noir malencontreux se glissait sous sa main, il sacrifiait bravement son travail qui devenait pour lui un dessous modeste, un auxiliaire neutre qu'il savait faire jouer ou faire intervenir en transparence heureuse sous un nouveau travail. « Il faut savoir profiter des accidents et une « toile avortée doit être une lecon pour le tableau qui vient’; « rien ne doit figurer au passif d’un voyant , tout doit servir,

« même une erreur, quand elle ne serait pour nous qu'une « gymnastique. »

Souvent, quand il rentrait le soir à son logis campagnard, il rangeait ses études sur la huche; il considérait longtemps celles dont il était médiocrement satisfait, et, tout en fumant sa pipe, il se plaisait à voir, dans la pénombre vaporeuse, des paysages fantastiques dont il dotait son étude imparfaite, et lorsque l’inquiétude avait excité de son cerveau des images frappantes, il se mettait à les réaliser, en sacrifiant son précédent ouvrage. C'est ainsi que certaines visions romantiques furent amèrement critiquées par des loustics, comme des paysages dont on ne pouvait distinguer ni le ciel, ni le terrain, et qu’on accrochait la tête en bas; mais ce n'étaient que des amusements de fin du jour et des variations qu'il improvisait à travers les fumées de sa pipe, et auxquels il n’attachait que l'importance d’une fantaisie. Il en fit don quelquefois à des artistes peu scrupuleux, qui lui rendirent sa confiance en amères ironies.

Toujours l'esprit en travail, Rousseau dormait peu et songeait sans cesse. Tout était pour lui un sujet de réflexion, tout se fixait avec force dans son œil brun, qui aspirait en vorace les réalités et les fantômes. Tout lui parlait, depuis les herbes, les graminées, les insectes, jusqu'aux chênes et aux nuages ; il passait tout au crible du cerveau; il se disait, comme un autre

paysagiste de génie :

Jusqu'au sombre plaisir d’un cœur mélancolique,

Les chimères, le rien, tout est bon.

de

« Ah! le silence est d'or, me disait-il; quand j'étais à mon observatoire de Belle-Croix, je n’osais bouger, car le silence m'ouvrait le cours des découvertes. La famille des bois se mettait alors en action; c’est le silence qui m'a permis, immobile que j'étais comme un tronc d'arbre, de voir lé cerf à son gîte et à sa:toilette, d'observer les habitudes du rat des champs, de la loutre et de la salamandre, ces amphibies fantastiques. Celui qui vit

dans le silence devient le centre d’un monde; pour un peu, j'aurais pu me croire le soleil d’une petite création, si mon étude

ne m'eût rappelé que j'avais tant de mal à singer un pauvre arbre ou une touffe de bruyère. »

C’est ainsi qu'il passa comme un ermite les saisons d’automne et d'hiver de 1837 à 1840. C’est à cette époque qu'il fit cette suite de jolis dessins au crayon et à la plume qui le signalèrent sous une forme et une invention toutes nouvelles, c'est là qu’il eut le don d’intéresser sur le site le plus modeste et de nous rendre attentifs aux monotonies des sables et aux tristesses des landes.

ANS son isolement à la campagne et dans sa vie retirée à Paris, Rousseau avait vu plusieurs amis se grouper auprès de lui et lui témoigner une affection délicate. Jules ) || Dupré s'était senti attiré vers cette nature

meme 2) contemplative et laborieuse, toujours en productions d'images et de paroles poétiques; il y avait en Théodore Rousseau de l’analogie avec la situation et la pénétration limpide et attendrie de Jean-Jacques; la similitude de nom, de persécutions, de dignité et d'originalité de race attirait vers Rousseau cette lignée de fiers contemplateurs qui aiment à vivre dans la pudeur et dans la solitude de leurs sensations. Jules Dupré était un foyer plein de flammes que la proscription de Rousseau agitait sans cesse. Il craignait que, toujours ballotté et provoqué, Rousseau ne perdit le sens de sa véritable force; il le voyait créer et détruire, inconscient de son travail, mécontent,

THÉODORE ROUSSEAU 123 inquiet et possédé de cet esprit du mal qui confond les belles œuvres avec les médiocres et jette au vent de la destruction l'ivraie avec le bon grain. Dupré, souffrant de voir disparaître tant de superbes choses, s'était rapproché de Rousseau, le suppliant d’être clément pour lui-même et de s’en rapporter à son discernement quand la fièvre des sacrifices venait à s'emparer de lui. Dupré avait voulu resserrer encore le pacte d'alliance des artistes frappés par le jury; tous les quinze jours, il offrait un diner spartiate dans son logement de l'avenue Frochot, à Ary Scheffer, à Decamps, à Eugène Delacroix, à Barye, à Chenavart et à Rousseau. On y était tous fort exacts; on conspirait ouvertement contre la tyrannie de l’Académie; la question de l'expocition y était très ardemment discutée, et Ary Scheffer, le seul épargné par le jury, était le combattant le plus courageux de l'avant-garde, toujours prêt à la lutte et aux grands moyens d'attaque. Les statuts des sociétés des artistes anglais furent apportés par Arrow-Smith et devinrent la base d’une organisation qui, plus tard, prit un corps très sérieux que la situation de Rousseau animait sans cesse.

Rousseau fut touché d’une amitié aussi soucieuse de sa renommée; dès lors s'établit entre eux une vraie fraternité d'art, de cœur, d’habitudes, et les deux amis résolurent d'aller vivre ensemble, comme deux ermites, au fond des bois. On choisit Le petit village de Monsoult, près Mafñliers, sur la lisière de la forêt de l’Isle-Adam, pays de la famille de Dupré, charmante vallée parsemée de vergers, de plantations rustiques, et où tous deux avaient sous les yeux les belles verdures des bois et des campagnes où chassaient jadis les princes de Conti et de Bourbon.

Rousseau cherchait aussi à écarter de son esprit une nouvelle déception qui était encore venue l’assaillir; Delacroix était pour lui le grand chef de l’art moderne; il suivait tous ses travaux avec le plus vif intérêt et attendait impatiemment le jour où ce grand artiste devait, par un coup de tonnerre, confondre ses ennemis et éclairer les aveugles. Delacroix, depuis une

année, s'était renfermé pour peindre sa composition des Croisés entrant à Constantinople. Rousseau et quelques fidèles avaient vu naître cette grandiose création et l'avaient suivie jusqu’à l'apogée de sa puissance. C'était pour Rousseau l'œuvre du jour, la plus frappante manifestation du génie du maître. II s'attendait à un triomphe pour Delacroix, et son cœur s’en dilatait à l'avance ; mais le tableau, exposé au Salon de 1841, fut accueilli assez froidement par le public. Rousseau en fut indigné et, tout confus d’une pareille injustice, ne demanda plus qu’à se réfugier chez les Scythes.

Ce fut donc avec enthousiasme, qu’au mois de juillet 1841, ils allèrent s'installer à Monsoult, dans une petite maison appartenant à l’ancien charpentier et constructeur de la colonne Vendôme. Dupré et Rousseau y avaient chacun leur atelier, porte à porte, qu'on avait aménagé exprès pour eux; et, pour compléter cette bonne installation, M" Dupré, mère de Jules, était venue rejoindre son fils et présidait aux soins du ménage. C'était une existence à trois, calme, réservée, intime, avec les douceurs de la vie de famille qui plaisait fort à Rousseau.

Dire qu'on y travailla fructueusement, serait inexact. Tous deux se livrèrent à des épreuves, à des essais, à des commentaires sur nature, qui finalement, ne présentèrent que des résultats insignifiants. Rousseau, très exalté à la vue d’un nouveau pays, d’une zone plus tempérée dans ses harmonies, poursuivait avec une certaine confiance cette pierre philosophale de la puissance du ton, qui fut un des tourmènts de sa vie. Cependant, c'est à Monsoult qu'il arriva à formuler quelques toiles assez insignifiantes de composition, mais qui peuvent être citées comme des morceaux de peinture qui n'ont jamais été égalés par la force de la couleur. Procédant par glacis imperceptibles, il revenait sans cesse en repeignant en pleine pâte, puis en reglaçant pour voir encore surgir de nouvelles intensités de ton. Dans cette pratique patiente et minutieuse, Rousseau était arrivé à des résultats qu’on ne peut concevoir et que personne ne peut analyser. Mais il fallut renoncer à ces chimères; les

toiles eussent exigé des mois et des années de culture, et il n'était pas certain que, poussées ainsi à de telles ardeurs, elles ne devinssent plus tard comme des mondes refroïidis et carbonisés, car le travail souterrain de la peinture est toujours pour les grands artistes un problème et une crainte. Une œuvre trop distillée et trop surmenée, se venge et « pousse au noir; » c'est ce qui est arrivé à quelques splendides travaux de Rousseau.

La retraite à Monsoult ne fut donc qu'un temps d'épreuves et une idylle de jeunesse, que venaient rarement interrompre les visites de quelques amis comme Decamps, Barye, Baroïlhet et les propositions de M. Paul Casimir-Périer.

———— USSITOT que Rousseau eut cédé son tableau de l'Avenue de châtaigniers au ministère de l'intérieur, il s'en repentit. Il se disait que son tableau, placé dans les Salons de la direc-

tion des Beaux-Arts, allait encore affronter les hostilités de l’Institut, et que la nouveauté même de sa conception deviendrait pour lui un sujet de débats, de menées qui devaient infailliblement faire revenir M. Cavé de ses bonnes impressions pour son travail. Ses amis ne seraient pas toujours là pour repousser les attaques sourdes des Académiciens, et son tableau, considéré comme une insolente provocation, serait relégué dans les magasins des tableaux

acquis « par raison d'Etat. »

Il louvoya longtemps pour livrer son tableau. Il avait encore et toujours à y retoucher ; il ne pouvait s'en séparer; on trouva

alors un expédient pour préserver son Avenue de l'atteinte des malfaisants, c'était d’en proposer l'échange contre une simple commande à la direction des Beaux-Arts. Mais il y avait encore la difficulté de trouver l'amateur, l'acheteur. Les côtés les plus élevés, les plus désintéressés de la question artistique étaient toujours soumis pour ces pauvres grands hommes à la misérable question d'argent. Diaz eut l’idée d'en parler à M. Paul Casimir- Périer, jeune amateur, riche, et très enthousiaste des talents de la jeune école, excellent connaisseur qui était en quête des bonnes choses. M. Périer commençait son cabinet par des œuvres d'Albert Cuyp et d'Hobbema, et c'était un bon présage pour Rousseau. Diaz le conduisit chez Rousseau, qui toujours sous ses verrous, n’ouvrait la porte à personne et se plongeait dans les recherches les plus concentrées. Il fallait « montrer patte blanche » pour pénétrer chez lui et le signe maçonnique de reconnaissance pour obtenir le « Sésame, ouvre-toi. »

Dès que M. Paul Casimir-Périer vit l'Avenue de chätaigniers, sa décision fut arrêtée; ce tableau « l'empoigna; » il voulut en prendre possession. « Je vous en prie, mettez-y la dernière main, « écrivait-il à Rousseau, et envoyez-le moi... Mes yeux en sont « avides ; surtout, courage et confiance; vous êtes le vrai maître « et bientôt vous commanderez comme il vous appartient. »

C'est alors que Rousseau, plus confiant, se décida à proposer à M. Cavé de lui laisser son tableau tout en maintenant sa commande, offre bien hardie de la part d’un nouveau favorisé de la Direction des Beaux-Arts, mais qui heureusement eut un

bon résultat.

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