‹ Souvenirs sur Th. RousseauChapitre 10 sur 49 · MONSIEUR · texte numérisé non relu

MONSIEUR

Soyez assez bon pour me permettre de vous adresser une demande un peu pressante au sujet d’un tableau inscrit au ministère sous ce titre : Une Avenue et que vous avez bien voulu remettre en un temps entre mes mains. Voici ce dont il s’agit. Ce tableau commencé sur nature, d’après une chose qui m'avait frappé comme donnant libre carrière à l'étude de certains effets de lumière, je l’ai en grande affection parce que, ressortant

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d’une préoccupation intime, il m'a valu de vous, Monsieur, et de quelques autres personnes d’un jugement délicat, des félicitations et des conseils. Il est vrai de dire aussi une brutalité de plus de la part du jury de peinture, ce qui vient à propos pour me faire frémir, vu la donnée d’exception, en pensant à la destination officielle de mon tableau. J'aurais désiré, comme dans le second que je termine en ce moment, pouvoir me donner en public

l'avantage d’une composition encore plus développée et prétant plus à l'acceptation générale, avec le secours de votre bienveillance d'accord avec votre parfait discernement : tout se trouverait arrangé pour le mieux, car M. Paul Périer m'offrirait une place dans sa galerie, et moi, Monsieur, je prendrais avec vous l’engagement de m'occuper de suite d’un tableau, le

même en substance; mais avec le bénéfice d’un amendement progressif, Si vous croyez devoir accepter ma proposition, comme j'ose l’espérer, vous me rendrez grand service, ainsi qu'à M. Périer, qui me fait l'honneur de désirer vivement ce tableau; et vous apprécierez plus fortement encore — sur un encouragement que j'apprécie trop pour vous laisser la moindre crainte — que toutes mes forces seront employées à le justifier. Je me confie, Monsieur, dans votre généreuse sollicitude pour que tout soit au mieux dans le domaine de l’art, et vous prie d’agréer l'hommage de mes sentiments empressés et reconnaissants.

Votre tout dévoué serviteur

TH. Rousseau.

M. Cavé répondit gracieusement à la demande de Rousseau, et l' Avenue put être livrée à M. Paul Casimir-Périer qui la paya le prix fixé par le Ministère de l'Intérieur, c’est-à-dire deux mille francs.

C’est avec une partie de cette somme que Rousseau résolut d’aller faire un voyage dans le Berry, sur les bords de la Creuse, pays que Dupré avait déjà visité plusieurs fois et qu'il considérait comme un sol inexploré et tout plein de beautés inspiratrices. Dupré, retenu à Paris par la fatalité des artistes, la sécheresse du Pactole, ne put que le conduire à la cour des Messageries.

Rousseau partait triste, c'était en juin 1842, et l’année ! avait été pour lui pleine de combats et de réflexions. Dupré restait à Paris. Thoré s'était aussi envolé de la rue Taitbout et

avait fixé son nid à l’angle des rues Notre-Dame-de-Lorette

et Labruyère, sous les toits, d’où il pouvait contempler le panorama de Paris, en se livrant à ses utopies politiques, épicuriennes et artistiques. Au moment du départ, Thoré courait les champs, poursuivi par les limiers de la police comme complice d'une conspiration imaginaire. Thoré s'était encore transformé. Il cherchait à fonder avec M. Paul Lacroix, le Bibliophile Jacob, l'Alliance des Arts, où il s’agitait en grande fièvre comme intermédiaire de ventes de tableaux et d'objets d'art de toutes sortes. Thoré s’élançait à la découverte des chefs-d'œuvre anciens et, forcément, négligeait l'art moderne; il. poussait Rousseau à l'aider de ses conseils dans ce monde de la grande brocante; et Rousseau, retiré sous sa tente, enfermé à double clef, ne répondait à aucune de ses agapes. Voici une des lettres que Thoré lui adressait pour l’exciter à sortir; pour le déterminer à prendre part un peu à cette activité dévorante qui était une de ses forces :

Mardi, 4 mai 1842.

Mon cher maniaque, je parie que tu n’es pas seulement sorti de ton atelier pour aller voir M. Scheffer et lui recommander mon tableau. Tu sais pourtant ce que c’est que d’avoir besoin d'argent, Il est vrai que tu ne t'en tourmentes guère. Va donc cependant chez Scheffer et recommandelui chaudement mon tableau qui en vaut la peine. — Vas-tu à la campagne? moi je pars samedi pour un ermitage charmant au milieu des bois. Je te donnerai mon adresse, à toi seulement, et j'espère que tu viendras m'y retrouver.

Je tâcherai d'aller te voir avant mon départ. Viens donc me dire bonjour un de ces matins, vers dix heures, nous déjeunerons au coin du feu; un poulet froid, du vin exquis et du café; on causera, En même temps apporte-moi l’esquisse.

À toi, Tux, Taoré.

Rue Taitbout, 9, M. Rousseau, peintre, Le tableau n'était qu'un Boucher! « Ah! si Thoré m'avait

parlé d’un Claude, je n'aurais pas été si résistant, » disait Rousseau.

7? ES; L AC È à GA D

OUSsEAU s'arrêta dans le Berry, à un relais de poste nommé Le Fay, hameau de cinq à six maisons, chez le maître de poste, qui lui donna

OX { la chambre qu'avait habitée Dupré, lorsqu'il y était venu de 1833 à 1837 avec son frère Victor, Jules André et Troyon. Le Fay, arrondissement du Blanc, dans l'Indre, est à 350 kilomètres de Paris. C'était alors une contrée toute pleine de beautés sauvages, de pacages primitifs entrecoupés par des cours d’eau et des grands bois au milieu desquels pais= saient les vaches et les chevaux. Le Fay est voisin des cascades de Montgerno, des sinuosités mystérieuses de la Bousane, et des fracas dramatiques de la Creuse. Aussitôt débarqué, Rousseau ne se contint plus et alla comme un affamé de nature à la découverte des antiques chênaies et des grands ormes des fiefs de Boisremond, de Saint-Paul et de Villebussière. Il n'avait jamais vu d'arbres d’une telle proportion. Le terrain, doucement

imprégné d'eau, entretient une sève qui ne donne même pas à l'hiver le temps de calmer ses énergies; et ces géants de végétation, poussant sur un sol de schiste noir, semblaient à Rousseau un coin de l'immense planète Saturne sur laquelle il aurait été jeté. Depuis l’apparition des chemins de fer, le feu de la locomotive, en nivelant tout, à tout détruit.

Le Fay, pays perdu sans voies de communication, a dû extraire de son sol l’attirail et le matériel, pour se doter de voies ferrées. Pendant cinq ans, la cognée et la pioche n’ont pas cessé d’accomplir leurs fonctions ; la fièvre s'était emparée des plus pacifiques; et, dans l'espoir de s'enrichir par l'apparition de la vapeur, chacun criait : guerre aux arbres, et les jetait à terre pour les émietter en traverses et en solives.

Rien n’a été apporté en échange dans cette pauvre vallée : elle a fait sortir de ses flancs le Moloch tout armé des chemins de fer; mais, épuisée, elle ne semble plus aujourd’hui qu'un champ de bataille sans écho.

Rousseau visita les campagnes et les bois poétiques de Saint- Benoist du Sault, les marais de la Souterraine, les bords de la Creuse et les noires approches de Gargilesse; il avait conservé de cette contrée toute celtique un très vivant souvenir ; il s'était régalé du vieux brouet gaulois, de la fromentée, qu'ilavait voulu goûter dans l’écuelle de hêtre des Némovics. Gargilesse est devenu célèbre sous la plume du grand écrivain berrichon, George Sand, et en quelques lignes elle en peint un tableau caractéristique : « Il y a des masses admirablement composées, « des lierres merveilleux, des arbres d’une attitude sereine, « des fouillis impénétrables, des gazons qui se cachent dans les

« fentes des ruisselets babillards qui jaillissent on ne sait d’où, « et qui tombent dans des vasques invisibles ; quand on les « découvre, après avoir laissé un peu de sa peau, on est un peu « tremblant d’avoir osé violer des sanctuaires si bien gardés. »

Rousseau n'avait pas rapporté une impression aussi agréablede ces contrées; leur austérité et leur morne silence l'avaient plutôt saisi que leur effigie bocagère; il s'y était senti esseulé et comme

oublié. La température humide, le ciel presque toujours embrumé et prodigue de pluies, d'orages et de changements capricieux, avaient tourné ses idées au temps couvert et aux mélancolies. Aussi ses tableaux du Berry sont-ils tous péniblement empreints de vapeurs inquiétantes ; les ciels y sont ou menaçants ou chargés de buées et de brouillards sulfureux. Dans son superbe tableau de /a Mare, où il joûte avec la nature de force, de diversité de formes et de tons, sur les arbres et sur les ter- | rains qui bordent une marnière ronde, près de laquelle une femme à jupon rouge est assise, le ciel, d'une harmonie douteuse, figure exactement l'atmosphère inquiétante de cette contrée (r). La Jetée d'un étang en Berry après l'orage, charmante page d’une impression douloureuse, et peinte avec la légèreté d’un Bonington, nous montre encore un ciel couvert par des brumes d'une telle opacité, qu'elles résistent aux efforts du soleil qui cherche à les dissoudre. La Jetée d'un étang fut fort admirée et l’est encore, mais elle jeta un tel trouble dans le regard de Marvy, qui voulut la graver, qu'il n’y put voir qu'un clair de lune.

C’est encore au Fay que Rousseau commença son tableau du Curé, acheté par le docteur Véron (2). Le curé n’est ici qu’un signalement, et non une idée. Sous les petits chênes clairsemés d'une route, passe à cheval un prêtre campagnard enveloppé de sa soutane et de son manteau noir. Le temps est froid, venteux, et les champs déjà grillés par les gelées d'automne se montrent flétris sous les bises d'octobre; les arbres roussis s’enlèvent en clair sur un ciel bleu foncé quelque peu opaque. Rousseau a sans doute voulu rendre ces effets renversés de lumière, qui par des bonds instantanés se déplacent et vont illuminer les objets que la logique des ciels tient ordinairement

(1) Ce tableau a appartenu d’abord à M. Paul Casimir-Périer, puis à MM. Faux, Tesse et Noël; il a été lithographié par Français, dans les Beaux-Arts de Curmer.

(2) Appartient à M. de Rothschild qui l’a acquis à la vente Henri Didier; a été lithographié.

——— — ——S er Es Seins

dans une subordination mathématique; toutefois, ce tableau pétillant d'esprit, d'élégance, de singularité, dégage de son organisation fiévreuse une atmosphère artificielle et semble plaider un paradoxe contre la simplicité de la nature. On y sent trop l'extraordinaire et le compliqué.

Un autre tableau commencé en Berry fut achevé à Paris avec la même préoccupation de tristesse, c’est un Coucher de soleil par un temps orageux (1); mais là, les vapeurs basses ont fait place à un superbe spectacle du ciel; là, le soleil daigne paraître dans ces contrées froides où les nuages résistent encore sous leurs linceuls noirs et chargés de grêle. Ah ! le Berry dut être pour Rousseau la Scythie d'Ovide, car ses peintures du Fay peuvent être appelées ses Z'ristes.

Cette impression se retrouve même dans les tableaux qu’il exécuta plus tard sur des souvenirs de cet endroit : deux ans avant sa mort il retouchait encore une grande page à effet d'automne, vaste pays que des bouquets d'arbres animent sous un ciel chargé d’eau et qui jette par éclats trompeurs les vivacités de sa lumière (2). On y touche à un sol inhospitalier qui pèse sur nous de son silence et de ses caprices.

Et pourtant, lorsque le soleil faisait trève aux orages ou aux froidures, Rousseau se lançait aussitôt à la piste du rayon et se mettait à dessiner rapidement les plus jolis sites de ces contrées. Muni d’un petit carton et d’un papier de teinte gris-rosé, il traçait prestement, comme un leveur de plans pressé par l'ennemi, les accents pittoresques de Villebussière et de Boisremond. Chassé paruneondée, il se cachait dansle moulin Brachotoudans la tuilerie, ou bien se protégeait d’un tas de bourrées et finissait au crayon noir et blanc, et de souvenir, ces commencements d’ébauche. Il fit ainsi une quarantaine de ces charmants dessins plus poétiques que réalisés, plus nerveux que volontaires, mais

(1) Lithographié par Français, appartient à M. Gavet. Cet amateur possède un autre souvenir du Berry, un soleil couchant sur une campagne désolée qui est admirable dans ses harmonies ambrées etsa mélancolie.

(2) Appartient à M. Edwards.

où il sut prendre le côté spécial de chaque lieu : marécages, grands bois, taillis visités par le pâle soleil de novembre, vieux arbres déracinés par le drainage des cours d’eau, pacages solitaires, sentiers à travers bois; tout le pays enfin se fixa dans ses yeux et sur ses admirables dessins comme sur un objectif : patient toujours, mais distrait par une inquiétude qui obsédait sa liberté d'expansion. Cette solitude absolue, au milieu d'un pays accablant de beautés austères, de mutismes prolongés, alors qu'il n'avait pour diversion que la malle-poste qui s’arrêtait quelques minutes pour lui apporter l'air ou plutôt le symbole du grand bruit de Paris, avait terrassé son esprit. Rousseau, si avide de sauvageries et si réfractaire aux sentimentalités efléminées, s'était senti envahi par la nostalgie parisienne. Le passage de son ami Thierry, le savant décorateur, n'avait qu'aggravé son état moral, car Thierry, plus malheureux que lui, courait à travers monts pour étourdir sa douleur ; il venait de perdre sa femme, cette charmante fille de Filastre. Ce fut Dupré qui, par une lettre, sortit Rousseau de son engourdissement.

« Paris, ce lundi 6 juin 1842.

« Le soir même de votre départ, mon cher Rousseau, je suis allé chez

« votre ami Thoré, où j'ai appris qu’il ne lui était rien arrivé de fâcheux

et qu'il se portait parfaitement. Mon intention était de vous l'écrire de

« suite, mais vous savez comment le temps passe ici, avec le travail et les

affaires. Je pense pourtant bien à vous et je vous regrette tous les jours ;

je fais souvent seul des promenades le soir, ce qui ne m'arriverait pas si

vous étiez ici. Cependant je suis heureux de vous savoir tranquille dans

un beau pays, et livré tout entier à notre si difficile métier! Je vous crois

chez Delanneau, au Fay; le désir de vous mettre à la besogne vous aura

peut-être empêché de faire votre excursion projetée à la Souterraine: si

je dis vrai je vous engagerais à ne pas revenir sans pousser une pointe de

« ce côté, Je voudrais bien être de la partie, mais je n'ose vraiment pas

l’espérer ; j'ai trop de choses à terminer, et je craindrais qu'un voyage ne

«me donnât le dessein d’en commencer de nouvelles, ce que je regarderais

« comme vraiment pernicicux. Cependant si avant votre retour je puis dis-

THÉODORE ROUSSEAU 135 « poser d'une quinzaine de jours, j'irai les passer avec vous, pour prendre «un peu d’air, de repos, et surtout pour vous voir et tâcher de vous

« ramener; car je ne prévois guère être libre avant la fin de juillet. »

Inutile de dire que Dupré, malgré ses désirs, ne put aller retrouver Rousseau, mais il connaissait le caractère de son ami et il craignait qu'installé dans un pays aussi productif en inspirations que le Berry, en inspirations élégiaques surtout, Rousseau n'y prit racine comme les tristes aunes de cette contrée. Aussi lui rappelle-t-il leur bon temps de Monsoult et Les projets d'installation de l’avenir, un ermitage à la Ferté-sous-Jouarre, qu'ils ne réalisèrent jamais. Puis, il l’engage à distance à se contenter plus facilement de ses travaux, il s’ingénie à le prémunir contre ce délire de destruction qui le dominait sans cesse :

« J'ai eu vraiment bien tort, mon cher ami, de ne pas être allé m'ins- « taller tout à fait avec vous à Monsoult ou à la Ferté. Je me rappelle sans « cesse la bonne existence que nous avons menée ensemble, et la vie aurait « encore pu se passer de même cet été. Pour m'ôter un peu de regrets, je « fais des projets pour une bonne installation à la campagne, et comme « nous avons à peu près les mêmes goûts, il faut espérer que nous y vivrons « un jour, tranquilles et heureux. Je n'ai pas encore bougé de Paris, mais « je compte aller prochainement passer deux ou trois jours à la Ferté; je « vous dirai un mot du pays qui pourrait bien être l'endroit où nous plan- « terions un jour notre tente, — Mais vous, mon cher Rousseau, dites-moi « comment vous avez trouvé la Sologne, que vous avez dû traverser par un « beau temps; parlez-moi surtout de vos travaux. Je ne saurais trep vous « engager à vous satisfaire plus facilement ; ce que vous ferez sera toujours « supérieur à tout ce qui se produit et vos peintures seront b2lles comme « celles des vieux maîtres. Vous connaissez ma franchise et vous ne « pouvez douter de ma sincérité. Avez-vous fait des dessins sur les fameux « châssis? le papier est-il bon ? dites-le mot. »

Rousseau ne put se servir que difficilement de cette invention nouvelle, qui permettait de dessiner sur place de très vastes compositions, mais la pluie le dérangeait sans cesse, et quant au papier ce fut un de ses tourments; il était grenu et rétif comme si l'on dessinait sur «un granit de trottoir. » Il fit cependant sur

cette matière résistante les plus poétiques dessins de sa vie, de vrais mélodies berrichonnes, plaintives ou graves comme les sites de cet étrange pays.

« .….…. Votre père, que j'ai vu hier, est bien portant ainsi que tout votre « monde; ma famille me parle de vous, et moi, mon cher Rousseau, je suis « du fond du cœur votre bien affectionné

« Juces Dupré. »

« J’oubliais de vous dire que l'ami Jeanron avait eu le travail qu'il « sollicitait par l'entremise d'Ary Scheffer; cette nouvelle, j'en suis sûr, « vous fera plaisir. Croiriez-vous que Calame et son digne maître Diday « viennent d’avoir la croix! Quelle misère! Adieu encore, si vous avez « besoin de moi écrivez-moi. »

Rousseau était déjà dans le fort de sa désespérance quand cette lettre lui arriva, elle fut pour lui un coup de foudre et le réveilla de son marasme. Il prit aussitôt la plume et d’une main fiévreuse il répondit tout ému à son ami une de ses lettres les plus agitées; elle dénote sa profonde sensibilité, sous les apparences souvent tendues ou distraites de sa physionomie. Rousseau était de ceux pour lesquels Montaigne a dit : « Ce «n'est pas pour la montre que nostre âme doibt iouer son « roolle ; c’est chez nous, au dedans, où nuls yeulx ne donnent « que les nostres... »

« Mon cher Dupré, la seule vue de votre lettre m’a causé une émotion « indicible, voix amie reconnue tout à coup au milieu de l’affreux silence « d’un désert. Toute ma réponse est dans un profond sentiment de recon- « naissance pour ce soin et cette indulgence de amitié. Par quelle fatale « disposition d’esprit n’ai-je pas sollicité une communication qui m'était « si nécessaire! quel mauvais génie m'a poussé à créer autour de moi une « solitude qui m'a été si amère! Pourquoi ne vous ai-je pas confié les pre- « miers chagrins qui sont venus m'assaillir, et ai-je ainsi accumulé un « abîme de réflexions douloureuses dans lesquelles j'étais comme anéanti ? « J'ai eu bien tort de me retrancher ainsi dans une austérité sauvage. Mais, « croyez-moi, ne faites pas pour cela une raie sur le passé et ne regardez

pas l'amitié comme lésée; dans cette triste vacance, le passé a son enseignement et j'ai subi une cruelle épreuve; mon pauvre père a eu la même part que vous et j'ai bien besoin de vous revoir l’un et l’autre. Si j'avais vécu dans la sérénité, vous auriez eu de mes nouvelles. Ah! mon cher Dupré, avec notre malheureuse passion de l’art nous sommes voués à un tourment perpétuel, sans cesse nous croyons toucher à une vérité qui nous échappe. Et quelle position! sans cesse aussi en lutte avec les exigences de la vie positive, toujours insoluble! quelle torture morale! Et penser que tout cela est ridicule et risible pour la plupart du monde, parce que ce n'est ni la peste, ni la lèpre, c’est cent fois pis. Tout cela est trop triste, il faudra que nous avisions ensemble au moyen d'en sortir.

« Pouvez-vous demander 500 francs pour moi à M. Périer? Oui, car je rapporterai un tableau, peut-être deux et quatre en train, œuvres modestes pourtant et de sainte résignation, débris ralliés encore une fois après une défaite; mais je suis tout entier maintenant aux moyens de retourner auprès de vous et de mon père. Quant au départ, je le fixe au 15 novembre, mais malheureusement vous savez qu'on ne peut prendre ici de place qu’à l’aventure, peut-être cependant pourrai-je vous prévenir du jour et ce serait pour moi une grande joie de vous apercevoir ENTAMÉ bee

« J'ai la tête en meilleur état maintenant que je me suis débarrassé de mes remords. Il ÿ a quelques jours M. Delanneau m'ayant demandé si J'avais de vos nouvelles, j'ai tressailli comme si je vous avais tué, mon pauvre ami; adieu, je vous aime de tout cœur et j'ai un ardent désir de

vous revoir. À bientôt. Votre tout affectionné « TH, Rousseau. »

« Je suis bien content que vous ayez pu donner à M. Paul Périer le tableau du Petit Berger, qui doit lui plaire infiniment, et qui le fera

patienter pour les autres. »

Dupré reconnut au style de cette lettre combien son ami était

profondement atteint du mal de l'oubli; il lui répondit aussitôt

et lui envoya la rançon de sa captivité :

« M. Périer m'a beaucoup parlé de vous et de votre peinture dont il est enthousiaste; il compte voir le premier ce que vous rapporterez; vous recevrez à part de cette lettre une petite boîte qui ne vous déplaira pas (je le crois bien, c'étaient les bienheureux 500 fra ncs) ; je ne puis assez vous

« dire combien je suis heureux de savoir votre travail en train; mais c'est € vous surtout que je voudrais voir, car je m'ennuie de votre absence et je {n'ai pas l'espoir d'aller vous retrouver; les tableaux sont interminables, « quelque acharné que je sois à vouloir les finir. Quelle dure chose que la « finl........ Je ne puis terminer ma lettre sans vous apprendre la mort « affreuse du duc d'Orléans : hier matin, vers onze heures, en revenant de « Neuilly, il s'est élancé de sa voiture dont les chevaux étaient emportés; «il s’est blessé mortellement et quelques heures après il avait cessé de « vivre, Vous comprendrez sans peine combien cette nouvelle m'afflige; « tout le monde en est attristé.

Jures Duprré.

« Paris 14 juillet 1842, »

Rousseau se sentit rasséréné en voyant arriver les subsides, et sa philosophie reprit un peu le dessus ; l'approche du départ lui rendit un semblant de gaîté, mais ce ne fut qu'un éclair.

« Le Fay, 15 décembre.

« Mon cher Dupré, dans le pays fabuleux du Fay, je me suis mis à pour-

« suivre trop longtemps une chimère; elle me tient encore en haleine,

« mais la queue tout au plus m2 restera dans la main. Vous connai

« bien la Chambre du Portail. Eh bien, voyez-y votre homme au milieu

« des bocages verdoyants qu'y fait naître sa brillante imagination avec « laquelle il se démène à la-manière de Don Quichotte. Mon cher ami, il « faut m'écrire vite et avoir la complaisance de mettre un petit paquet

« d'argent à mon adresse, car me voici las de me trouver la folie d’une

ë « vieille femme qui nourrit un numéro à la loterie. | « Je vais être condamné à revenir comme ma pauvre malle, ma compagne

« d’infortune, avec du linge sale. J'étais parti brave, pourtant m'y voilà

« encore une fois pris; heureusement encore que vous m'avez adressé à de « braves gens qui ont bien eu soin de me faire boire et manger, de telle « sorte qu'à l'extérieur j'ai encore l’air d'un homme comme un autre. Sans « cet antidote j'aurais couru le risque d’intriguer par trop les braves habi-

« tants du pays, qui me demandent souvent sices

que je veux tirer tout

ne

« le pays en perspective. Ne manquez pas de m'écrire, je vous en

| « serait-ce qu’un mot, j'en tirerai beaucoup de s:

action. Si ma bonne

« humeur avait pu se maintenir un peu, il y a longtemps que vous auriez

eu des bulletins de mes campagnes. Vous avez vu mon ami Thierry qui

vous en a dit la plus riante moitié, mais entre nous c'était déjà un peu

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