‹ SouvenirsChapitre 5 sur 51 · LE PRINCE LICHNOWSKY II · texte numérisé non relu

LE PRINCE LICHNOWSKY II

du gouvernement de Berlin. De tout cela, je parlerai une autre fois.

Deux points cependant de cette époque-là :

Lichnowsky m'affirmait que les relations entre l'Allemagne et l'Angleterre étaient excellentes. Et, le lendemain, Sir Edward Grey me disait : (( Si le prince Lichnowsky fait la proposition dont vous parlez, je lui ferai le meilleur accueil, comme à tout ce qui vient de l'ambassadeur d'Allemagne. Nos relations sont très bonnes. »

Si tôt après Agadir, c'était vraiment remarquable. Aussi je conclus qu'il n'y avait pas de danger de guerre européenne, et j'écrivis, le 7 janvier igiS, au roi Garol, que j'étais sûr que la guerre générale n'éclaterait pas encore.

A la même époque, Lichnowsky me disait un jour : (( Nous'ferons pour vous tout ce que nous pourrons; mais nos moyens sont limités. C'est à Vienne qu'il faut vous adresser. L'Autriche peut beaucoup à Sofia, si elle veut. Je suis certain qu'entre l'Autriche et la Bulgarie il y a quelque -chose. Je ne sais pas précisément quoi, mais je suis sûr qu'il y a quelque chose. »

Au printemps de 191 4, je fis à Londres un

séjour de six jours. Le princQ Lichnowsky donna un déjeuner en mon honneur. Il y avait naturellement .toute l'ambassade, y compris le trop fameux Kûhlman, alors conseiller d'ambassade, actuellement ministre à La Haye, qui, malheureusement, correspondait avec l'empereur, derrière la tête de Lichnowsky, et donnait à Berlin des informations fausses sur l'état des choses en Angleterre*.

Je demandai à Lichnowsky quelles étaient les relations avec l'Angleterre, s'il en était toujours aussi content qu'en janvier igiS. Il me répondit qu'il avait réussi dans son entreprise, que l'Allemagne et la Grande-Bretagne étaient dans les meilleurs termes.

« J'ai dit à l'Empereur, me dit-il, que rien n'était plus facile pour nous que d'entretenir avec l'Angleterre des rapports excellents, parce que l'Angleterre est très sincèrement attachée à la paix. Pour cela, il faut que nous n'attaquions ni^ ne chicanions jamais la France; car, dans ce cas, l'Angleterre irait jusqu'à son dernier homme et son dernier shilhng. El comme nous n'avons

I. Depuis Kûhlmann a connu l'apogée et la chute. En concluant les traités de Brest-Litowsk et de Bucarest il a démasqua TAilemagne, et sans le vouloir, nous a grandement servi.

LB PRINCE LICHNOW8KY l3

aucun intérêt à embêter la France, vous voyez que nos relations avec l'Angleterre resteront excellentes. »

Mes impressions concordaient avec celles de l'ambassadeur d'Allemagne. Je sentais que l'Angleterre ne pourrait pas tolérer qu'on attaquât la France; mais que, sans cela, on désirait à Londres entretenir avec l'Allemagne les meilleurs rapports. On y voyait la garantie de la paix.

Le 12 juillet igiA, j'arrivai à Londres. Je vis Lichnowsky, avec lequel je causai de la question albanaise qui était devenue très inquiétante, et surtout du mutisme de l'Autriche sur ce qu'elle allait faire avec le drame de Serajevo. Lichnowsky sentait que l'Autriche mijotait quelque chose. Son collègue d'Autriche, le comte Mensdorf, était tout à fait fermé. Lichnowsky s'était trouvé à Berlin depuis l'assassinat de Serajevo, et il n'était pas content de ce qu'il avait vu à la Wilhelmstrasse. ce Ils laissent la main libre à l'Autriche, me ditil, sans se douter où cela peut nous mener. Je les ai prévenus. Pourtant je suis inquiet. Je commence à regretter de n'être pas resté à Berlin. »

Lichnowsky ne cachait pas queTchirsky à Vienne encourageait les tendances belliqueuses de FAutriche.

Les soucis de Lichnowsky étaient ^légitimes. Le chanceUer n'a jamais été fort, — loin de là, — dans les questions de politique étrangère*. Quant à M. de Jagow, je savais que, du temps où il était encore à Rome, il avait déclaré à un de ses collègues qu'il voyait dans les événements balkaniques la preuve de la désagrégation prochaine de r Autriche-Hongrie, et que ce problème l'inquiétait. Avec une pareille idée fixe, on pouvait facilement faire des fautes.

Le soir du 22 juillet, un mercredi, je dînais chez la baronne Deichmann, sœur de M. de Bunsen, ambassadeur d'Angleterre à Vienne.

C'était un des centres sociaux de Londres le plus favorable à une entente anglo-allemande. Je savais que je devais y rencontrer Lichnowsky, qui avait dit désirer me parler ce jour même.

Après dîner, je me retirai avec Lichnowsky dans le petit salon oii se trouve un très beau portrait de M. de Bunsen, dû, si je ne me trompe, au grand peintre anglais Herkomer.

I. Kiderlen-Yaechter me disait de Bethman-Holweg qu'il n'entendait rien à la politique étrangère.

LE PRINCE LICHNOWSKY l5

Lichnowsky était en costume de cour; il devait, ce soir-là, voir le Roi, je ne sais à quelle occasion. Lichnowsky me dit qu'il n'avait pas encore réussi à connaître le texte même des demandes que l'Autriche adresserait à la Serbie ; mais il avait appris assez pour savoir que ces demandes seraient très, très dures. Il savait qu'il y avait, entre autres, la demande de dissolution d'une société nationaUste, et cela lui paraissait déjà très dur. Il me pria avec insistance de suggérer au gouvernement roumain d'employer toute l'influence qu'il pouvait avoir à Belgrade pour que la note autrichienne, quelle qu'elle fût, soit acceptée par la Serbie. « Je vous promets, me dit-il, que, dans l'exécution, les Serbes pourront atténuer, éluder, et nous nous arrangerons pour qu'on ne dise rien. Je prends cela sur moi. Il faut passer ce moment critique. Par exemple, cette dissolution de la société patriotique ne veut rien dire. Dans quelques mois, on pourra la rétablir sous un autre nom. »

Je lui promis de le faire. Et, la nuit même, je télégraphiai à M. Jean Bratiano, alors président du conseil roumain, ce que m'avait, communiqué l'ambassadeur d'Allemagne.

l6 SOUVENIRS

Le vendredi 24 juillet, on connût l'ultimatum autrichien. En le lisant dans le Times, j'avais dit à ma femme : « C'est la guerre générale. Nous devons rentrer en Roumanie. »

J'allai voir Lichnowsky dans la matinée. Il était au Foreign-OfiBce. Je retournai chez lui plus tard. Je le trouvai très bouleversé. Visiblement, la note autrichienne avait dépassé son attente. Mais il était fermement convaincu qu'il n'y avait aucun danger de guerre. Il était sûr qu'on trouverait le moyen de préserver la paix. Il me dit, avec un fin sourire, qu'on lui demandait de soutenir devant le cabinet anglais la thèse de la localisation du litige entre la Serbie et l'Autriche. Il ne qualifia pas cette sottise, mais il était évident qu'au fond lui-même en riait. Il était tellement sûr de la paix, qu'il me demanda si, deBrighton, j'irais directement à Aix-les-Bains, ou si je reviendrais pour un jour à Londres. Comme je lui répondais que cela dépendrait de la situation politique, il me dit adieu, étant sûr que, de Brighton, je continuerais sur Aix. Sa tranquiUité était telle

Page 1