LETTRES
La Revue "politique et littéraire a publié la traduction d'une lettre inédite de Richard Wagner, communiquée par un de ses collaborateurs, M. G. Monod, directeur de la Revue historique.
Après les représentations de Bayreuth, en 1870, M. Monod avait écrit à l'auteur du Nibelung pour lui dire la profonde impression que lui avait causée cette tétralogie lyrique, et exprimer le regret que la Capitulation, cette parodie du siège de Paris, rendit très difficile pour le public français une appréciation impartiale de ses œuvres musicales.
A ce propos Richard Wagner, dans sa réponse, fait connaître ses sentiments sur la France, son art et son génie.
Cette lettre constitue un document autobio-
graphique, qu'il nous paraît intéressant de reproduire.
« Sorrente, le 25 octobre 1876.
« Très honoré ami,
« J'aurais dû répondre plus vite h votre lettre ; mais je ne voulais pas le faire en courant, et j'attendais pour cela un peu de tranquillité. Certes, cette tranquilité, j'aurais dû la trouver ici à Sorrente ; mais je ne peux en jouir qu'à la condition d'oublier les fatigues du dernier été, et, si je vous avais exprimé la véritable émotion que votre lettre m'a causée, j'aurais dû penser à l'œuvre et aux événements qui ont été l'occasion de cette lettre.
« Peut-être cependant est-ce le meilleur moyen d'oublier la représentation du Nibelung, que de vous parler d'une question qui a été représentée sous les plus fausses couleurs dans les articles écrits au sujet de mon œuvre. Je tiens d'autant plus à rectifier ces erreurs, qu'elles ont souvent altéré mes rela-
tions amicales avec divers représentants de la nation française, dont quelques-uns me sont très chers.
« Je vois que constamment mes amis français se considèrenl comme obligés de donner toute sorte d'éclaircissements et d'excuses à mon sujet, à cause des prétendues invectives que j'aurais lancées contre la nation française. S'il était vrai qu'à n'importe quelle époque, sous l'impression d'expériences désagréables, je me fusse laissé entraîner à insulter la nation française, j'en subirais les conséquences sans m'en préoccuper davantage, n'ayant pas l'intention d'entreprendre quoi que ce soit en France. Mais il en est tout autrement. Ceux qui veulent connaître ma vraie pensée sur le public parisien qui a pris part à la chute de mon Tannhœuser, au Grand- Opéra, n'ont qu'à lire le récit que j'ai fait, peu après, de cet épisode, et qui a été reproduit dans le septième volume de mes œuvres complètes. Ceux qui liront les pages 189 et 190 de
ce volume (1) se convaincront que si j'ai attaqué les Français, ce n'est pas par mauvaise humeur contre le public parisien. Mais que voulez-vous? Tout le monde croit les fausses interprétations par lesquelles des journalistes ,],• mauvaise foi trompent l'opinion publique; très peu de gens vont à la source pour rectifier leurs jugements.
«Remarquez que tout ce que j'ai écrit au sujet de l'esprit français, je l'ai écrit en allemand, exclusivement pour les Allemands : il est donc clair que je n'ai pas eu l'intention d'offenser ou de provoquer les Français, mais simplement de détourner mes compatriotes de l'imitation de la France, de les inviter à rester fidèle à leur propre génie, s'ils veulent faire quelque chose de bon.
» Une seule fuis je me suis expliqué en français, dans la préface de la traduction de mes quatre principaux opéras, sur les relations
(1) Le passage auquel Wagner fait allusion est reproduit dans le présent volume, pages 170-171.
UNE LETTRK DE RICHARD WAGNER. 269 des nations romanes avec les Allemands et sur la mission différente qui me paraît incomber h celles-là et à ceux-ci. J'assignais aux Allemands la mission de créer un ail à la fois idéal et profondément humain sous une forme nouvelle ; mais je n'avais nullement l'intention de rai laisser pour cela le génie des nations romanes, parmi lesquelles la France a seule conservé aujourd'hui la force créatrice. N'y at-il donc personne qui sache lire avec soin? Bien plus, qui donc, dans la presse actuelle, aura assez d'intelligence et de pénétration pour reconnaître que, dans l'écrit qui m'a été le plus reproché, composé au pire moment de la guerre, dans une disposition amèrement ironique, j'ai eu surtout pour but de ridiculiser l'état du théâtre allemand ? Rappelez-vous la conclusion de cette farce. Les intendants et les directeurs des théâtres allemands se précipitent dans Paris assiégé afin d'emporter pour leurs théâtres toutes les nouveautés en fait de pièces et de ballets.
Pouvais-je m'expliquer d'une façon plus précise et plus expressive contre tout antagonisme allemand et français, en matière d'art, que je ne l'ai fait dans ce joyeux banquet auquel mes amis français m'ont invité à Bayreuth? J'ai reconnu aux Français un art admirable pour donner à la vie et à la pensée des formes précises et élégantes; j'ai dit, au contraire, que les Allemands, quand ils cherchent cette perfection de la forme, me paraissent lourds et impuissants. Je voudrais que, quand les Français cherchent à entrer en rapport avec les nations étrangères pour renouveler leurs conceptions intellectuelles, et échapper à l'épuisement et à la stérilité, surtout lorsqu'ils ont recours à l'Allemagne, je voudrais, dis-je, que les Allemands eussent à leur montrer, non une caricature de la civilisation française, mais le type pur d'une civilisation vraiment originale et allemande. Si l'on combat à ce point de vue l'influence de l'esprit français sur les Allemands, on ne combat
point pour cela l'esprit français; mais on met naturellement en lumière ce qui est, dans l'esprit français, en contradiction avec les qualités propres de l'esprit allemand, et ce dont l'imitation serait funeste pour nos qualités nationales.
« Quel est le défaut qui est le plus vivement reproché à vos compatriotes par les Français les plus cultivés et les plus libres d'esprit? C'est l'ignorance de l'étranger et le mépris qui en résulte pour tout ce qui n'est pas français. De là, dans la nation, une vanité et une arrogance apparentes qui devaient, à un moment donné, être punies. Mais, moi, j'ajoute que ce défaut des Français doit être excusé, car chez leurs voisins les plus proches, les Allemands, il n'y a rien qui puisse les inviter à étudier une civilisation différente de la leur. Tout ce qui est extérieurement visible dans la culture allemande porte la marque ou bien d'une grossièreté barbare, ou bien d'une servile imitation de la France. Et comme cette imitation est mala-
droite ! Comme cette caricature de toutes les choses françaises doit paraître ridicule aux Français ! Nous nous servons de mots français que pas un Français ne comprend, et par contre, il y a dans la langue allemande des mots que pas un écrivain à la mode ne connaît: car. de même que dans ces gallicismes ils emploient la langue française de travers, cette habitude d'employer des termes qu'ils ne comprennent pas les amène à dénaturer leur propre langue. Ce qui arrive pour la langue arrive aussi dans toutes les autres manifestations de la vie intellectuelle et sociale. Celui qui voit clairement ce déplorable état de choses, celui qui en a souffert longtemps et en a pris une conscience de plus en plus nette, comme moi, celui-là en arrive à désespérer de voir naître jamais une forme d'esprit vraiment allemande et originale; aujourd'hui, il ne l'aperçoit nulle part, et il est disposé à croire que ce qu'il a >i longtemps désiré n'est qu'une fantaisie de son imagination.
« Mais ce qui est imporlanl pour moi dans mes récentes expériences, c'est que l'espoir
que cette fantaisie pouvait se réaliser m'est venu des étrangers. Mes représentations de Bayreuth, pour y revenir enfin, ont été mieux jugées et avec plus d'intelligence par les Anglais et les Français que par la plus grande partie de la presse allemand»'. Je crois que si j'ai eu eette agréable surprise, c'est que les Anglais et les Français cultivés sont préparés par leur propre développement à comprendre ce qu'il y a d'original et d'individuel dans une œuvre qui leur était jusque-là étrangère. Vousmême vous m'en fournissez la preuve la plus frappante. Vous cherchiez et vous attendiez quelque chose de différent de l'esprit français, quelque chose d'original, d'individuel; vous l'avez comparé avec ce que vous possédiez en vous, et vous vous êtes enrichi en vous l'appropriant. Combien je serai récompensé par mon succès si j'ai l'heureuse conviction que vous m'avez compris ,à fond, moi. mon œuvre et mes
efforts! Qu'est-ce que je vous aurais apporté, au contraire, si jadis, à Paris, je m'étais plié aux exigences de l'opéra français, si je m'y étais ainsi assuré une place et peut-être des succès analogues à ceux de maint autre musicien allemand ? Je suis sûr que je n'aurais pas pu achever un seul opéra tout à fait conforme au modèle parisien. Aussi suis-je heureux d'avoir pu vous saluer dans mon petit Bayreuth. Ici vous avez, grâce à moi, connu quelque chose de nouveau, et je n'aurais pas pu vous le donner à Paris.
« De si douces expériences, si rares qu'elles soient, sont et resteront ma seule récompense; quant à un succès plus grand, quant à un mouvement plus grand en Allemagne même, je n'y crois plus. Je suis resté plus éloigné de la sphère où se renferme le mouvement intellectuel de l'Allemagne contemporaine, que des régions où je rencontre les esprits sérieux de l'étranger, si différentes pourtant de cette soidisant culture allemande. C'est peut-être là
une preuve du caractère profondément humain de mon art, dans lequel des étrangers et des Allemands peu clairvoyants ont voulu ne voir qu'une tendance étroitement nationale.
« Votre tout dévoué,
« Richard Wagner. »
Cette lettre, écrite en français, fut adressée au duc de Bagnera. président du collège de musique de Naples, après un exercice des élèves de l'établissement, exercice auquel Wagner avait été solennellement convié. •
« Monsieur le Due,
« Vous auriez déjà reçu hier les lignes de remerciements que je me fais un plaisir et un devoir de vous adresser, si je ne m'étais senti engagé, par la confiance dont vous m'honorez, à y joindre l'expression d'une pensée sérieuse, sur le sens et la portée que pourraient avoir, pour l'art, dramatique italien, les études musicales au conservatoire de Naples. Cette pensée
(1) Publiée pour la première fois par la revue Archivio musicale de Naples.
a surgi en moi durant l'audition de l'opérette (1) où j'ai vu se manifester des facultés remarquables, tant de la part des élèves que de celle du jeune compositeur. Quelle serait, me demandais-je alors, la direction à dunner à des dispositions si notoires ? Comment prévenir leur altération au contact de la manière théâtrale actuelle ? Comment empêcher, par exemple, que les chanteurs courent incessammertf vers la rampe déclamer leurs sentiments au public? Comment faire qu'un jeune compositeur tienne compte de son sujet, et n'applique point des effets d'opéras héroïques et tragiques à une idylle ? Comment surtout éviter cette recherche de l'effet à l'aide des moyens les plus étrangers au grand art scénique? Comment, enfin, inculquer d'une manière ineffaçable le sentiment du beau à ces jeunes natures si richement douées ?
« J'ai cherché la réponse à ces questions,
(1) Ouvrage d'un des élèves de l'établissement.
soulevées par la sympathie que m'inspiraient tous les participants à l'exécution, et je puis dire que je la médite depuis que j'ai quitté la belle enceinte, où j'ai trouvé un accueil si hospitalier et si flatteur. Orvoici, Monsieur le Duc, ce que mes réflexions m'ont suggéré.
« Une étude sérieuse, approfondie et constante d'une œuvre de Mozart, telle que le Nozze di Figaro, serait seule, à mon sens, capable de mettre les élèves du chant et de la composition dramatique sur la voie que vous leur faites suivre dans la musique vocale. Une déclamation correcte, une énonciation pure de la mélodie, une connaissance exacte des moyens de l'instrumentation et de l'opportunité de leur application respective, résulteraient naturellement de cette étude ; et si, un jour, le conservatoire donnait une bonne représentation du chef-d'œuvre que je viens de nommer, non seulemeut il en remontrerait à bien des théâtres, mais encore il aurait satisfait à sa mission, qui consiste à prémunir
les élèves contre la décadence régnante, en leur présentant les grands exemples, en les rendant coopératenrs des grands maîtres par la vivante interprétation de leurs créations.
« Toutes les mauvaises habitudes dont regorgent nos théâtres, comme, entre antres, l'oubli de ce qui se passe sur la scène, pour s'occuper du public, et attirer ses acclamations par une cadence finale plus ou moins hurlée, «tûtes ces habitudes, dis-je, ne sauraient être prises par des élèves auxquels on ferait connaître exclusivement des œuvres de l'ordre de celle que je viens de nommer. Quant à la tragédie, je recommanderais, pour commencer, les deux Fpkigénies de Gluck, et, pour conclure, la Vestale de Spontini. Une fois ces œuvres bien étudiées, bien connues, leurs qualités analysées, et leur mérite véritablement apprécié, l'élève s'essaiera lui-même, et vous serez sûr alors de ne pas le voir tomber dans les exagérations et dans la manière qui dés-
honorent notre scène dramatique actuelle, et sont cause que nous ne connaissons que par ouï-dire les grands chanteurs qui furent autrefois la gloire du théâtre italien. Dans l'art, de même que dans la vie, il y a la bonne compagnie et c'est le devoir des parents et des précepteurs de n'introduire les enfants qui leur sont confiés que dans cette compagnie, jusqu'à ce qu'ils soient aptes à distinguer le vrai du faux, et qu'armés de pied en cap ils soient invulnérables aux traits de l'effet. Qu'ils hantent ensuite ce que je nomme volontiers la Bohème musicale, peu importe; car une fois capables de la juger et de classer ses produits, il gagneront à son contact à savoir nettement distinguer ce qui séduit le vulgaire d'avec ce qui est bon.
« Il est vraiment digne du conservatoire de Naples, de ses hautes traditions, de la distinction de ses membres actuels, de donner l'exemple d'une stricte observance, et de présenter au public italien, par l'intermédiaire
de ses élèves, non point ce qu'il a coutume de trouver au théâtre, mais précisément ce qu'il n'y trouve plus : le style ! J'ai applaudi à cet exemple dans le domaine de la musique vocale et de la musique de chambre. Le chœur du maître flamand, si intéressant et si parfaitement exécuté, le morceau de Corelli, si bien compris et si bien rendu, m'ont surtout enhardi à vous conseiller d'appliquer à l'enseignement de la musique dramatique la méthode qui a déjà porté des fruits, dont il m'a été permis de jouir, grâce à la bienveillance dont je suis l'objet.
« Il m'a semblé, Monsieur le Duc, que seulement un exposé sérieux de mes opinions serait à la hauteur de la réception dont vous avez bien voulu m'honorer. Monsieur le bibliothécaire, et Messieurs les professeurs du conservatoire reconnaîtraient, j'espère, dans ces lignes, si vous vouliez les leur communiquer, le prix que j'attache à l'accueil qui m'a été fait, et la profonde impression que je garde
de ma visite. Quant aux élèves, ils y trouveraient aussi la marque des sentiments que je leur porte en échange de la chaleureuse sympathie qu'ils m'ont témoignée.
« Veuillez donc, Monsieur le Duc, vous faire l'interprète de tous ces sentiments, et agréer pour vous, avec la réitération de mes remerciements les plus vifs, l'assurance de ma considération haute, distinguée et dévouée !
« Richard Wagner. »
Villa d'Angri, 22 avril 1882.
(Extrait du Guide musical de Bruxelles, n° du 22 février 1883.)
C'est au palais Vendramin (1), à Venise, ou il s'était installé avec toute sa famille au mois d'octobre 1882, que Richard Wagner est mort subitement, le mardi 15 février 1883. Il a succombé à une crise de la maladie de cœur dont il était atteint depuis longtemps. L'effort extraordinaire d'énergie qu'il avait dépensé, l'été dernier, pendant les répétitions du Par-
(1) Le palais Vendrauiiu est un des plus beaux spécimens de l'architecture de la renaissance à Venise 11 est situé sur le Canal Grande, non loin du pont du chemin de fer sur le Rialto. Il a appartenu à la duchesse de Berry, puis au comte de Chamhord. Wagner y occupait les appartements du premier étage qu'il avait loués pour tout l'hiver. De ses fenêtres, la vue sur le large canal était, dit- on, magnifique. C'est un des plus beaux sites de Venise.
sifal à Bayreuth, n'est sans doute pas étranger à cette mort si inattendue. Ceux qui l'ont vu à Bayreuth ne se sont aperçus de rien, ils ont même trouvé au maître une mine resplendissante, une vivacité de jeunesse qui étonna ses intimes. Mais le feu de l'action convenait à sa nature extrêmement nerveuse. La bataille finie, la réaction ne tarda pas à se manifester, et il n'y eut pas longtemps d'illusion à conserver sur l'affaissement très réel de sa santé. Il y a un mois, des nouvelles alarmantes se répandirent en Allemagne, même le bruit de la mort du maître courut un moment. Wagner, du reste, se rendait si bien compte de son état, que sur le conseil de ses médecins, il se préparait à entreprendre, avec son fils Siegfried, un voyage dans le sud de l'Italie, voyage en vue duquel il avait pris de l'argent chez son banquier.
Ce voyage ne devait pas s'accomplir.
Mardi, vers 3 heures, au moment où il allait s'embarquer sur sa gondole, com-
mandée pour faire sa promenade quotidienne sur le Canal Grande qui baigne le palais Vendramin, il fut pris (l'un étoufîement subit. Il murmura : « Je me sens très mal », et tomba évanoui. On le porta sur son lit. Le docteur Keppler. son médecin ordinaire, appelé, accourut aussitôt .
Il trouva Richard Wagner toujours évanoui, dans les bras de s;t femme, qui croyait que son mari était endormi. Le docteur constata encore quelques faibles battements du cœur, mais la paralysie gagnait de plus en plus. Tous ses efforts pour retarder le dénouement fatal furent vains. Wagner expirait quelques moments après, vers quatre heures, entouré de sa femme et des enfants de celle-ci, après avoir cberché à serrer dan^ ses liras son ûls unique, Siegfried, la joie de ses derniers ans.
Wagner, depuis son arrivée à Venise, avait le pressentiment de sa mort. Lui, d'ordinaire si gai, si enjoué, si pétulant, il avait eu dans ces derniers temps de fréquents accès de mé-
lancolie. Quelques jours avant la catastrophe, il disait à l'un de ses amis : « Le Parsifal sera décidément ma dernière œuvre. — Par exemple ! Pourquoi donc ? — Parce que je vais mourir. » On donne ce mot comme absolument authentique. Ce qui le rend vraisemblable, c'est que l'auteur du Nibelung s'était mis, depuis peu, à dicter à sa femme une suite à l'autobiographie dont une partie a déjà paru dans un journal allemand.
Pressentiment vague, d'ailleurs, et mal défini, car le maître s'occupait encore des représentations du Parsifal qu'il projetait de donner en juillet prochain à Bayreuth. Il écrivait à ce sujet, le mois dernier, h la grande artiste qui a si merveilleusement incarné ses poétiques créations de Briinnhilde et de Kundry. Mmc Friedrich-Materna, la lettre suivante :
« Très chère enfant et amie bien dévouée,
« C'est fait ! Et cela devient sérieux ! J'en suis aux invitations, et je vous prie de vouloir
me « rekundryser » (1) de nouveau cette année! Malheureusement on ne m'accorde (2), cette fois, que le mois de juillet; j'espère cependant, en comptant le temps nécessaire aux répétitions, pouvoir donner, jusqu'au 30 juillet inclusivement, douze représentations. Nous serons entre nous, à peu près tous les anciens. Arrangez tout, je vous prie, avec mes administrateurs, selon vos convenances. N'est-ce pas? M. Scaria vous a-t-il communiqué ce que je lui ai dernièrement écrit au sujet des récentes représentations du Nibelung à Vienne ? La comtesse Donhof m'a écrit tant de choses enthousiastes au sujet de votre interprétation de Briinnhilde, que j'en ai eu le
(1) Wagner se forge, avec le nom deKundry,un verbe bekundrigen, dont nous cherchons tant bien que mal à rendre la physionomie. En un mot, Wagner demande à Mmc Materna de jouer une fois encore le rôle de Kundry à Bayreuth.
2) Allusion à l'autorisation donnée par le roi de Bavière a la chapelle et aux chœurs de l'Opéra de Munich de se rendre à Bayreuth.
cœur plein de bonheur. Mille fois merci pour votre grandiose et généreuse Walkûre, qui est venue réaliser un vœu de toute ma vie. Dieu ! quand je songe aux dernières journées de Kundry ! Au revoir, ma bien chère, ma bonne, ma meilleure amie ! Ma femme vous salue, et les enfants qui vous admirent, et moi je vous embrasse.
« Richard Wagner. »>
Venise, du Palais Vendramin, Canal Grande, 14 janvier 1883.
Charmant billet, plein de cœur, et qui répond victorieusement aux sottes histoires que depuis si longtemps on a cherché à répandre au sujet de l'égoïsme de Wagner.
Dans une autre de ses dernières lettres, Wagner manifestait des préoccupations plus sombres, et touchantes, à l'égard de son fils, le jeune Siegfried : « Je ne voudrais pas mourir sans avoir assuré l'avenir démon fils uni-
que Siegfried, encore mineur I . » Lettre à l/. Angelo Neumann,du ISjanvier.
Ainsi il était assiégé par la pensée de la mort, sans qu'elle l'eûl effrayé cependant, car il revenait sans cesse à la vie, et ne perdait pas de vue ses projets pour l'avenir.
Les funérailles de l'illustre maître ont eu lieu dimanche h Bayreuth, où son corps a été transporté. <>u avait d'abord songé à lui faire à Venise des obsèques solennelles; mais, sur le désir de la famille, ce projel a été abandonné. Vendredi dernier, le corps a quitté Venise, après avoir été embaumé par le professeur Hofmann, de Berlin. Le syndic de Venise et une foule immense t'ont accompagné jusqu'à la gare. Partout où 1* train qui l'emportait
^1) Afin de contribuer à L'accomplissement de ce vœu, la direction du théâtre Wagner, qui jouait mercredi à Aix-la-Chapelle, a résolu de verser toute la recette de la représentation en vue de constituer un
capital eu faveur du iils de Wagner. Un grand nombre de théâtres allemands vont suivre cet exemple. de manière à réaliser le vœu suprême de l'artiste.
vers Bayreuth s'est arrêté, à Vienne, à Munich, à Innspruck, à Bozen, des députations sont venues saluer la dépouille mortelle du grand artiste dont les œuvres ont si profondément remué Ips cœurs de ses contemporains. Samedi soir, un peu avant minuit, le corps est arrivé à la gare de Bayreuth, où une garde d'honneur, fournit- par les sociétés de gymnastique de la ville, l'a veillé jusqu'à l'heure de la cérémonie funèbre, qui a eu lieu le lendemain, à 4 heures de l'après-midi. Un cortège imposant s'est formé sur la place de la Station, qui avait reçu une décoration de circonstance. Desmâts, avec des drapeaux voilés de crêpe, et portant des cartels où se lisaient les titres des ouvrages de Wagner, avaient été plantés tout autour. Dans le lointain on voyait s'arrondir la rotonde du Théatre-Wagner, sur lequel flottait un grand drapeau aux couleurs allemandes, voilé d'un crêpe. Sur la place de la Station, qui était gardée par les pompiers delà ville, on voyait
Les couronnes, envoyées de toutes parts, en nombre incalculable, déposées sur trois chars. Les nombreux admirateurs que Wagner compte à Bruxelles se sont associés à cette manifestation en chargeant M. Angelo Neumannde déposer, en leur nom, sur le cercueil, une couronne magnifique, en témoignage de leur admiration. La plupart des théâtres, les orchestres, les conservatoires, les associations wagnériennes de la Bavière, de l'Allemagne et de l'Autriche, étaient représentés par des députations.
Le comte Pappenheim et le conseiller privé Buerkel représentaient le roi Louis de Bavière ; les intendants des théâtres de la cour, les deux grands-ducs de Saxe-Weimar et de Meiningen.
Le cercueil a été placé sur un char traîné par quatre chevaux et conduit au son de la marche funèbre de Siegfried devant une tribune élevée sur la place. De cette tribune, M. le bourgmestre Muncker, parlant au nom
de la ville de Bayreuth. et M. Feustel, le banquier bien connu, parlant au nom du conseil d'administration du Théâtre-Wagner, ont adressé un dernier adieu au grand maître et rappelé ses titres à la mémoire de tous. L'impression de ces deux discours a été profonde. La foule était très émue, beaucoup de spectateurs pleuraient. Le Liederkranz de Bayreuth a chanté ensuite un chœur de Weber.
Aussitôt après, le cortège s'est mis en marche au son des cloches des églises, accompagné par le corps des sapeurs-pompiers et les bourgeois de la ville portant des torches allumées ; toutes les rues par où il devait passer étaient ornées de fleurs et de drapeaux. Les lampes de gaz brûlaient sous des voiles de crêpe.
C'est, on le sait, dans sa villa de Wahnl'ried que le maître avait exprimé le désir d'être inhumé, et c'est là qu'il a été descendu dans le caveau qu'il s'était fait construire. L'entrée de
ce caveau est gardée par L'ombre du chien de Wagner, Russ, dont parle Judith Gauthier. Le marbre qui recouvre !<• cadavre du pauvre animal, qu'un misérable avait empoisonné, porte : « Ici Etuss repose el al tend. »
Quelques personnes seulement onl assisté au dernier acte de la cérémonie funèbre dans le jardin de la villa : les invités, les personnages officiels, les (Mrves du maître qui ont porté le cercueil du char jusqu'à l'entrée du caveau. La foule silencieuse était restée dehors. A l'entrée du jardin, le corps a été reçu par la famille, sauf Mme Cosima Wagner que la douleur a brisée. On attendait, Franz Liszt, en sa qualité de beau-père et d'ami du défunt; mais l'illustre abbé est en ce moment à Pesth, et son émotion a été si vive en apprenant la mort, qu'on a jugé à propos de ne pas exposer sa vieillesse aux émotions poignantes de ces derniers devoirs rendus à celui qu'il avait tant aimé et admiré.
Devant la tombe, aucune parole n'a été pro-
noncée. Suivant le désir de AYagner, tout s'est borné aux prières et bénédictions d'usage dans l'église protestante. Puis tout le monde s'est retiré, laissant la famille seule devant la tombe à jamais fermée !