VI M PREFACE
usé de mots un peu lourds et d'images imparfaites.
Dans ce volume se trouvent rassemblés divers Souvenirs personnels épars dans les dix volumes d'écrits du maître (Fritzsch, éditeur, Leipzig). S'il était donné à ces pages de contribuer à une élude d'ensemble, de répandre une clarté plus vive sur une grande tigure, en un mot, d'aider en France à l'œuvre de progrès, le vœu du traducteur serait rempli.
Camille BENOIT.
Je me nomme Guillaume-Richard Wagner, et je suis né le 22 mai 1813 à Leipzig. Mon père était greffier de la police et mourut six moi* après ma naissance. Mon beau-père, Ludwig Geyer, était acteur et peintre ; il a écrit aussi quelques comédies, parmi lesquelles celle intitulée le Massacre des Innocents eut du succès; avec lui ma famille se retira à Dresde. Il voulait que je devinsse peintre ; mais j'étais très maladroit au dessin. Mon beau-père, lui
aussi, mourut de bonne heure , je n'avais
que sept ans. Peu de temps avant sa mort, j'avais appris à jouer au piano Sois toujours loyal et fidèle, et la Couronne virginale, alors dans toute sa fraîcheur : la veille de sa mort,
i SOUVENIRS.
je dus lui jouer les deux morceaux dans la pièce voisine; je l'entendis alors dire à ma mère d'une voix faible : « Aurait-il par hasard des dispositions pour la musique ? » Le lendemain, de bon matin, comme il était mort, notre mère entra dans la chambre des enfants, dit quelques mots à chacun de nous et m'adressa ces paroles : « Il voulait faire quelque chose de toi. » J'ai ressouvenir de m'être longtemps imaginé que je ferais quelque chose.
A neuf ans, j'entrai à la Kreuzschule de Dresde; j'allais faire mes études; de musique il n'était pas question ; deux de mes sœurs apprenaient à bien jouer du piano, et je les écoutais, sans recevoir moi-même d'instruction instrumentale. Rien ne me plaisait autant que le Freischûtz: souvent je vis Weber passer devant chez nous, quand il revenait des répétitions ; je le considérai toujours avec un effroi sacré. Un répétiteur à domicile, qui m'expliquait Cornélius Népos, dut finir par me donner aussi des leçons de piano ; à peine eus-je dé-
pas?»} les premiers exercices des doigts, que j'appris secrètement pour mon compte* sans partition toul d'abord, l'ouverture du Freischùtz : mon professeur entendit un jour la Chose et dit qu'on ne ferait rien de moi. Il avait raisoji : je n'ai de ma vie appris à jouer du piano.
V cette époque je ne jouais encore que pour moi; les ouvertures étaient mon fort, et j'y employais les plus épouvantables doigtés. Il m'était impossible de jouer une gamme proprement, aussi j'en conçus pour tout ce qui était trait une grande aversion. De Mozart je n'aimais que l'ouverture de la Flûte enchantée; Don Juan me déplaisait pour être écrit sur un texte italien, et qui me semblait si fade.
Mais ces occupations musicales n'étaient que fort accessoires : le grec, le latin, la mythologie, l'histoire ancienne, étaient l'essentiel. Je faisais aussi des vers. Un de nos camarades vint à mourir, et nos maîtres nous imposèrent la tâche d'écrire une poésie sur sa
mort; la meilleure devait être imprimée ,
ce fut la mienne, mais seulement après que j'en eus fait disparaître l'excessive enflure. En ce temps-là j'avais onze ans. Je voulus alors être poète : j'ébauchai des drames d'après le type grec, poussé par la connaissance que je fis des tragédies d'Apel (1), Polyidos, les Etoliens, etc.; je passais d'ailleurs dans le collège pour une forte tête en littérature : en troisième j'avais déjà traduit les douze premiers livres de l'Odyssée. Un beau jour j'appris aussi l'anglais, simplement, à vrai dire, pour connaître Shakespeare bien à fond : je traduisis, en imitant le mètre, le monologue
(1) Apel (Jean-Auguste), de Leipzig (1771-1814), écrivain dramatique. — « Plus profondément encore que le philosophe G. -A. -F. Ast, auteur d'une étude dans la manière antique, Crésus (1804), il pénétra l'esprit et la forme de la tragédie grecque. Outre Polyidos (Leipzig, 1805), les Etoliens (ibid., 1806), et Callirhoé (ibid., 1807), il écrivit aussi un Kicnz de Kaufungen (Dresde, 1809) et un Faust. » (Histoire de la littérature allemande, Heiurich Kurz, Leipzig, chez B.-G. Teubner, 1865; 3° volume, 4e édition).»
ESQUISSE AUTOBIOGRAPHIQUE. "î
de Roméo. L'anglais bientôt fut aussi délaissé; mais Shakespeare resta mon modèle; je projetai un grand drame, à peu près composé à'Hamlet et du Roi Lear ; le plan était extrêmement grandiose : quarante-deux personnages mouraient au cours de la pièce, et je me vis forcé, au moment de la réalisation, de faire réapparaître la plupart d'entre eux sous forme de fantômes, sans quoi, dans les derniers actes, il ne restait plus personne. Cette pièce m'occupa pendant deux ans. Là-dessus je quittai Dresde et la Kreuzschule, et je vins à Leipzig. Dans cette ville on me mit en troisième au collège Nicolaï, alors qu'à Dresde j'avais déjà pris place sur les bancs de la classe de seconde; cette circonstance m'exaspéra si fort, que désormais toute ardeur pour les études philologiques m'abandonna. Je devins paresseux et négligent ; seul, mon grand drame me tenait encore au cœur. Pendant que je l'achevais, j'apprenais pour la première fois à connaître la musique de Beethoven dans les
concerts de la Halle aux Draps (Gewandhaus) de Leipzig ; son impression sur moi fut toutepuissante. Je me familiarisai aussi avec Mozart, surtout avec son Requiem. La musique de Beethoven pour Egmont m'enthousiasma tellement, que pour tout au monde je n'aurais laissé mon drame, cette fois terminé, sortir du chantier autrement que muni d'une musique de ce genre. Je me crus capable, sans plus de réflexion, d'écrire moi-même cette musique si indispensable; pourtant je trouvai bon de me mettre d'abord au courant de quelques règles essentielles de la basse générale (i). Afin de faire la chose à la volée, j'empruntai pour huit jours la méthode de basse générait* de Logier 2)
(1) En Allemagne, dans le tangage technique, le mot Generalbass répond à ce que nous entendons par études d'harmonie et. de contrepoint.
(2) Logier : voir au tome V de la Biographie universelle des Musiciens, par F.-J. Fétis, une notice très détaillée sur cet inventeur d'un système d'enseignement musical, sur sa méthode détude de piano à l'aide du chiroplaste, sur son long séjour à Londres, sa vo-
et je l'étiidiai avec ardeur. Mais celle étude ne porta pas des fruits aussi rapides que je l'avais pensé; les difficultés qu'elle présentait me stimulèrent et m'attachèrent ; je résolus de devenir musicien.
Cependant mon grand drame avait été découvert par ma famille : elle tomba dans une vive affliction, car il fut manifeste que pour
gne, ses luttes, sur l'essai fait à Paris par le Mimichois F. Stœpel pour répandre son invention, sur ses compositions, ses ouvrages didactiques, leurs traductions françaises et les critiques qu'en fit Fétis dans la Rente musicale.
Logiek fJean-Bernard) descendait d'une famille française réfugiée en Allemagne après la révocation de Fêdit de Nantes; il naquit en 1780 à Kaiserslautern, dans le Palatinat, où son grand-père et son père avaient été organistes ; il mourut à Dublin, le 27 juillet 184G, à l'âge de soixante-cinq ans.
Outre les écrits d'organistes, pianistes et critiques allemands, tels que Girschner, F. Stœpel, G. -F. Millier, C.-G. Wehner, sur le système de Logier, on trouve aussi de longs articles analytiques sur le même, système dans le Quarterly musical magazine and Review (t. I, p. 111 à 139), et dans la Gazette musicale, de Leipzig (t. XXIII et XXIV).
cela j'avais radicalement, négligé mes études classiques, et je n'en fus que plus rigoureusement tenu de les poursuivre avec assiduité. Dans de telles circonstances, je gardai pour moi l'intime conviction que j'avais acquise de ma vocation musicale, mais je n'en composai pas moins, dans le plus grand secret, une sonate, un quatuor et un air. Quand je me sentis suffisamment avancé dans mes études musicales personnelles, je m'enhardis enfin à les révéler. Naturellement j'eus alors de rudes assauts à soutenir, étant donné que les miens devaient regarder mon penchant pour la musique comme un simple caprice, d'autant plus qu'il n'était justifié par aucune étude préalable, et surtout par aucune habileté déjà quelque peu acquise sur un instrument.
J'étais alors dans ma seizième année, et porté, principalement par la lecture d'Hoffmann, au mysticisme le plus extravagant : pendant le jour, en un demi-sommeil, j'avais
des visions, dans lesquelles la Fondamentale, la Tierce et la Quinte m' apparaissaient en personne, et me dévoilaient leur importante signification : les notes que je rédigeais là-dessus étaient un tissu d'absurdités. On me fit enfin donner des leçons par un bon musicien : le pauvre homme eut grand mal avec moi ; il dut m'expliquer que ce que je prenais pour des êtres surnaturels et des puissances étranges était des intervalles et désaccords. Que pouvait-il y avoir de plus affligeant pour les mi us, sinon d'apprendre que dans cette étude même je me montrais négligent et irrégulier? Mon professeur secouait la tête, et les choses se [tassaient en apparence comme si, même en cette matière, on ne pouvait tirer de moi rien de bon. Mon goût pour l'étude faiblit de plus en plus; je préférais composer des ouvertures pour grand orchestre, dont l'une fut innée un jour au théâtre de Leipzig. Cette ouverture fut le point culminant de mes absurdités : pour mieux aider à l'intelligence de la
partition, j'avais eu positivement l'idée de l'écrire avec trois encres différentes, les cordes en rouge, les bois en vert, les cuivres en noir. La neuvième symphonie de Beethoven semblerait une sonate de Pleyel auprès de cette ouverture aux combinaisons étonnantes. A l'exécution, ce qui surtout me lit du tort fut un roulement de timbales fortissimo, lequel revenait régulièrement toutes les quatre mesures, tout le long du morceau : la surprise qu'éprouva d'abord le public devant l'entêtement du timbalier se changea en une mauvaise humeur non dissimulée, puis en une gaieté qui m'affligea fort. Cette première exécution d'un morceau par moi composé me laissa sous le coup d'une vive impression.
Vint alors la révolution de Juillet : du coup me voici révolutionnaire et parvenu à la conviction que tout homme tant soit peu ambitieux ne devait s'occuper exclusivement que de politique. Je ne me plaisais plus qu'en la corn-
pagnie d'écrivains politiques; j'entrepris aussi une ouverture sur un thème politique. C'est dans ces circonstances que je quittai le collège et que j'entrai à l'Université, non plus pour me vouer à une élude de Faculté (car on me destinait encore à la musique), mais pour suivre les cours d'esthétique et de philosophie. Je profitai aussi peu que possible de cette occasion île m'instruire; en revanche, je m'abandonnai à tous les écarts de la vie d'étudiant, et je le lis, à vrai dire, avec tant d'étourderie et si peu de retenue, que j'en fus bientôt dégoûté. Ma famille, à cette époque, eut beaucoup de mal avec moi; j'avais laissé ma musique presque entièrement de coté. Mais je ne tardai pas à revenir à la raison ; je sentis la nécessité d'une étude de la musique entreprise à nouveau, rigoureusement réglée, et la Providence me fit trouver l'homme qu'il fallait pour m'inspirér une ardeur nouvelle et m'éclaircir la chose par l'enseignement le plus approfondi.
Cet homme était Théodore Weinlig (1), cantor à la Thomasschule de Leipzig. Déjà je m'étais exercé à la fugue ; pourtant ce ne fut qu'avec lui que je commençai l'étude approfondie du contrepoint, étude qu'il avait l'heureux don de rendre attrayante comme un jeu. J'appris seulement à cette époque à connaître et à aimer profondément Mozart. Je composai une sonate dans laquelle je me dégageai de toute enflure et m'abandonnai à un élan naturel et sans contrainte. Ce travail extrêmement simple et modeste fut gravé et publié chez Breitkopf et Hœrtel. En moins de six
(1) Weinlig (Christian-Théodore), neveu de Chrétien- Ehregott Weinlig (organiste et compositeur d'oratorios), et né comme lui à Dresde, le '23 juillet 1780, fit ses études musicales sous la direction de son oncle ; plus tard, il étudia à Bologne avec Mattei. Revenu en Allemagne, il succéda à Schicht, le 10 juillet 1823, dans la place de cantor à l'école Saint-Thomas de Leipzig. Il occupa cette place pendant dix-huit ans, et mourut à Leipzig le 7 mars 1842. Différents ouvrages techniques pour le chant et des œuvres de musique sacrée ont été publiés de lui.
ESQUISSE AlTOBIOGRAPIIirUH. 15
mois, j'eus terminé mes études avec Weinlig; il me dispensa lui-même de continuer, après m'avoir poussé assez loin pour me mettre en état de résoudre aisément les problèmes les plus difficiles du contrepoint. « Ce que vous avez gagné par cette étude aride, me ditil, c'est l'indépendance. » Pendant ces mêmes six mois, je composai aussi une ouverture sur le modèle de celles de Beethoven, alors un peu mieux comprises par moi; ce morceau, joué dans un des concerts du Gewandhaus à Leipzig, obtintain accueil encourageant. Après plusieurs autres travaux, je me mis à une symphonie : à mon modèle principal, Beethoven, se joignit Mozart, surtout avec sa grande symphonie en ut majeur. La clarté et la vigueur, à côté de mainte étrange aberration, étaient l'objet de mes efforts. La symphonie terminée, je me mis en route pour Vienne, pendant l'été de 1832, sans autre but que de faire une connaissance rapide avec cette cité musicale, autrefois si vantée. Ce que je vis et
entendis là m'édifia peu; partout où j'allais, c'étaient Zampa et de* pots-pourris de Strauss sur Zampa, deux choses qui, surtout alors, m'étaient en abomination. En revenant, je m'arrêtai quelque temps à Prague où je fis la connaissance de Dionys Weber (1) et de To-
(1) Frédéric -Dyonis Weber, né en 1771 â Welchau (Bohême). Après des études musicales et universitaires très complètes, il devint le maître de musique le plus occupé chez la noblesse de Prague ; une cantate en deux parties : la Délivrance de la Bohême, exécutée au théâtre de Prague par trois cent cinquante musiciens (chiffre à remarquer pour l'époque), à l'occasion de l'anniversaire de la naissance de l'empereur, le fit connaître comme compositeur (1797). Un autre ouvrage, la Perle trouvée, destiné au théâtre allemand de Prague, ne put être donné à cause du fâcheux état de ce théâtre avant que Gharles-Marie i>e Weber le. réorganisât. Chose amusante, ce sévère théoricien, prédécesseur de Lanner et de Strauss, écrivit un grand nombre de danses qui obtinrent un brillant succès, et rajeunit les formes de ce genre de musique. Il existe plusieurs recueils de ses quadrilles, gravés à Prague et â Vienne. En 1810, quelques magnats constitués en société fondèrent le Conservatoire de Prague; Dionys Weber fut appelé à le diriger. Ce fut alors que la rivalité qui existait entre lui et To-
maschek (1); le premier Ht. jouer au Conservatoire plusieurs <le mes compositions, parmi
VASCHEK (voir ci-dessous) dégénéra en une vive inimitié, entretenue par d'imprudents amis de ces deux artistes. Dionys Weber fit preuve de talent dans sa direction, sous laquelle se sont formés entre autres, Moschelès, Kalliwoda, Joseph Dessacer; mort à Prague, le 25 décembre 1842, il laissa deux ouvrages théoriques importants. On trouve, dans le catalogue de ses compositions, un sextuor pour six trombones!
(1) Tomaschek. (Jean-Wenceslas), né à Skatsch (Bohème), le 17 avril 1774, mort à Prague, le 3 avril 1850. — Fétis, dans une notice qu'il faut lire (Biographie universelle, etc., précédemment citée), après avoir parlé de sa jeune voix de contralto, de ses études universitaires poussées très loiu, de ses lettres des théoriciens allemands (Marpurg, Mattheson, Kirnberger, Vogler, etc.), dit que les voyages de Mozart à Prague, et les œuvres qu'il y écrivit, décidèrent la vocation de Tomaschek pour la composition ; que cependant il se destinait au barreau, et ne songeait à cultiver la musique qu'en amateur, quand un certain comte de Bucquoy, ayant entendu sa Lenore (ballade de Biïrger) qui obtint un très grand succès, lui créa une position indépendante en lui confiant la direction de sa musique. Tomaschek, peu connu en France, a joui, paraît-il, en Bohême et même en Allemagne, d'une grande réputation. Il a formé Schulhoff.
lesquelles la symphonie. J'écrivis aussi dans cette ville un poème d'opéra dans le genre tragique : la Noce. Je ne sais plus où j'avais trouvé ce sujet moyen âge : un homme fou d'amour escalade la . fenêtre de la chambre nuptiale où la fiancée de son ami attend son fiancé; celle-ci lutte avec l'insensé, et le rejette sur le pavé où il se brise et rend l'àme ; à l'office mortuaire, la fiancée, avec un cri, s'affaisse inanimée sur le cadavre. — De retour à Leipzig, je composai aussitôt le premier numéro de cet opéra ; il y avait là-dedans un grand sextuor qui faisait le bonheur de Weinlig. Le livret déplut à ma sœur ; je le détruisis sans qu'il en restât trace. — En janvier 1833, ma symphonie, exécutée aux concerts du Gewandhaus, y reçut un très engageant accueil. C'est alors que je fis la connaissance de Laube (1).
(1) Laube (Hêinrich), littérateur et écrivain politique, né en 180G, à Sprottau, en Silésie (voir le Dictionnaire des contemporains de Vapereau, et le Grand
Pour aller voir un de mes frères, je fis le voyage de Wurzbourg et j'y restai toute l'année 1833 ; mon frère, en sa qualité de chanteur expérimenté, avait pour moi quelque importance. Je composai cette année-là un opéra romantique en trois actes, les Fées, dont je m'étais fabriqué le texte moi-même d'après la Femme serpent de Gozzi (1). Beethoven et Weber étaient mes modèles : dans les ensembles il y avait plus d'une chose réussie : le finale du deuxième acte surtout promettait de faire grand effet. Tout ce que je fis entendre de cet opéra dans les concerts à Wurzbourg fit plaisir. Animé des meilleures espérances au sujet de mon œuvre terminée, je revins à
Dictionnaire de Larousse^. — A cette époque, Laube fit un chaleureux éloge de la symphonie de Wagner, dans sa Gazette du monde élégant.
(1) Gozzi (le comte Carlo), né à Venise en 1718, mort vers 1801, composa ungrand nombre de pièces-féeries : le Roi cerf, le Monstre bleu turquoise, le Petit oiseau d'un beau vert, l'Amour des trois oranges, etc. ; il fut revendiqué par l'école romantique.
Leipzig, au commencement de 1834, et je la
présentai au directeur du théâtre de cette ville. Malgré sa bonne volonté tout d'abord déclarée de se prêter à mon désir, je dus bientôt faire l'expérience d'une chose que tout compositeur allemand a l'occasion d'apprendre aujourd'hui : par suite du succès des auteurs français et italiens, nous avons perdu tout crédit sur notre scène nationale, et l'exécution de nos opéras est une faveur qu'il faut mendier. L'exécution de mes Fées fut traînée en longueur. Pendant ce temps, j'entendis la Devrient (1)
(1) Schroeder-Devrient (Wilhelmine), née à Hambourg (6 octobre 1805), morte à Cobourg (26 janvier 18G0) ; fille de l'actrice célèbre Sophie Schrœder : débuta à Vienne dans la tragédie [Phèdre de Racine, rôle d'Aride ; drames de Schiller ; puis, ayant étudié le chant, aborda la scène lyrique le 20 janvier 1820 (rôle de Pamina, Flûte. enchantée), avec un succès éclatant..., à quinze ans, s'il faut en croire ces dates de Fétis ; continua avec Fidelio, Euryanthe, Oberon, Don Juan ; épousa à Berlin (1823) l'acteur Devrient (Charles-Auguste), engagé peu après à Dresde avec elle. — Wagner, qui la cite très souvent dans ses écrits avec une admiration profonde, l'entendit pour la première fois
ESQI ISSE MTOBIOGRAPHIQUE. 21
chanter dans le Roméo et Juliette de Bellini : je fus étonné de voir réaliser une interprétation aussi extraordinaire d'uni.' musique aussi complètement insignifiante. J'en vins à douter du choix des moyens qui peuvent conduire aux grands succès: j'étais fort loin de reconnaître à Bel lin i une grande valeur; mais les éléments de sa musique me paraissaient toutefois plus heureusement appropriés à répandre chaleur et vie, que la pénible et laborieuse conscience avec laquelle, nous autres Allemands, nous ne pouvons guère arriver qu'à produire un semblant de vérité tourmentée. L'art flasque et sans caractère de l'Italie actuelle, aussi bien que l'esprit léger el frivole de la France contemporaine (1), me
a Leipzig en 1834, ainsi qu'il le dit ici; mais il ne fit vraiment connaissance avec elle qu'après être rewnu de Paris, pendant If deuxième séjour qu'elle fit à Dresde, et qui dura de 1837 à 1847. Elle chanta dans Rienzi sous la direction de l'auteur.
(1) Ne pas oublier la date déjà éloignée à laquell fut écrite cette esquisse.
semblaient exiger des graves et consciencieux Allemands qu'ils se rendissent maîtres des procédés plus heureusement choisis et perfectionnés de leurs rivaux, afin d'arriver à l'emporter décidément sur eux par la production de vraies oeuvres d'art.
J'avais alors vingt et un ans ; j'étais disposé à prendre plaisir à la vie, à trouver satisfaction au spectacle des choses ; Ardinghello et la Jeune Europe (1) me mettaient le diable
(1) La Jeune Europe. Dans rémunération des ouvrages les plus connus du littérateur Heinrich Laube, dont il est question plus haut, figure le titre suivant : la Jeune Europe (1833-1837), 4 volumes (Mannheim). — Ardinghello est un roman de Heinse (Joh.-Jak.- Wilh.), né en 1749, à Langewiesen (Thuringe); étudia le droit à Iéna et les belles-lettres à Erfurt sous la direction de Wieland: se rendit, en 1776, à Diisseldorf, où il collabora avec Jacobi à la rédaction du journal l'Iris, visita l'Italie de 1780 à 1783, puis obtint l'emploi de bibliothécaire de l'électeur de Mayence ; mourut en 1803. On loue dans Ardinghello (1787) un style d'une énergie admirable et d'un coloris brillant, mais on y blâme une trop grande licence. On cite de lui un autre roman, Hildegard de Hohenthal (1795), des Épigrammes, une traduction de Pétrone, Laid ion
au corps : l'Allemagne ne m'apparaissait que pomme une infime portion du monde. J'étais sorti du mysticisme abstrait, et j'apprenais à aimer la réalité. La beauté de la matière, l'esprit et le génie, étaient pour moi de magnifiques choses; en ce qui concernait mon art, je trouvais tout cela chez les Italiens et les Français. Je renonçai à mon modèle, Beethoven ; sa dernière symphonie, conclusion d'une grande époque artistique, me parut être la clef d'une voûte au-dessus de laquelle personne ne pouvait s'élever, et à l'abri de laquelle personne ne pouvait obtenir l'indépendance. C'est ce que Mendelssohn me sembla
ou les Mystères d'Eleusis (1773), Anastasie ou Lettres sur l'Italie (1803), une Correspondance, publiée à Zurich (1808), enfin, des lettres à Gleiin, sortes de Salons, où il rend compte et fait la critique des galeries de tableaux de Dusseldorf. Ses ouvrages se font remarquer, paraît-il, par un mélange d'images et de considérations artistiques, par une sensualité très ardente, qui le rapprochent de notre Diderot. Ses œuvres complètes ont été éditées à Leipzig en 1838 (10 vol.), par les soins de Laube.
avoir senti, quand, laissant do côté la grande formearrètée de la symphonie beethovénienne, il se fit remarquer par des compositions orchestrales plus restreintes; il me parut qu'il
voulait, en débutant par une forme plus restreinte et entièrement indépendante, s'en créer lui-même une plus grande.
Tout, autour de moi, me semblait en fermentation : me laisser gagner par cette fermentation me parut la chose du monde la plus naturelle. Dans un beau voyage d'été aux eaux de la Bohème, j'esquissai le plan d'un nouvel opéra. Défense d'aimer, dont j'empruntai le sujet au drame de Shakespeare, Mesure pour mesure, avec la seule différence que j'en supprimai le ton sérieux prédominant, et le façonnai si bien dans le sens de la Jeune Europe, que la libre et franche sensualité, par sa seule et unique puissance, l'emportait sur le puritanisme hypocrite
C'est aussi pendant l'été de cette même année 1831 que j'acceptai la place de Musikdi-
ESQUISSE AUTOBIOGRAPHIQUE. 2'ô
rsetor au théâtre de Magdebourg. L'application pratique de mes connaissances musicales, dans les fonctions de chef d'orchestre, me causa bientôt un vif plaisir; les relations insolites avec les chanteurs et les chanteuses, dans les coulisses et aux feux de la rampe, répondaient tout à fait à mon goût pour des distractions variées. La composition de ma Défense d'aimer était commencée. J'exécutai dans un concert l'ouverture de mes Fées: elle plut beaucoup. Néanmoins je me dégoûtai de cet opéra, et, ne pouvant surtout continuer à poursuivre en personne mes intérêts à Leipzig, je résolus bientôt de ne plus m 'inquiéter de cette œuvre, ce qui revenait à y renoncer. A l'occasion d'un festival pour la nouvelle année 1835, je composai à la volée une musique qui intéressa généralement. De tels succès, facilement obtenus, me confirmaient fort dans l'opinion qu'il n'était nullement besoin, pour plaire, d'apporter dans le choix des moyens un soin par trop scrupuleux.
C'est dans cet esprit que je poursuivis la composition de ma Défense d'aimer; je ne me donnai pas la moindre peine pour éviter les réminiscences françaises et italiennes. Interrompu dans mon travail pendant quelque temps, je le repris dans l'hiver de 1835 à 1836, et je l'achevai peu de temps avant que la troupe du théâtre de Magdebourg se dispersât. Il ne me restait plus que douze jours jusqu'au départ des premiers sujets; il fallait que, dans cet intervalle, non seulement mon opéra fût appris, mais encore représenté par eux. Avec plus d'étourderie que de réflexion, je laissai passer à la scène, après une étude de dix jours, un opéra qui contenait de très forts rôles; je me fiais au souffleur et à mon bâton de chef d'orchestre. Malgré cela, je ne pus empêcher que les chanteurs ne sussent leurs rôles qu'à moitié tout au plus. Pour tout le monde, la représentation fut comme un rêve ; personne ne put se faire une idée de la chose; ce qui marcha à moitié bien n'en fut pas moins dû-
mont applaudi. La deuxième représentation, pour divers motifs, ne put avoir lieu.
Pendant ce temps, la rigueur de la vie avait frappé à ma porte : la rapide prise de possession de mon indépendance extérieure m'avait induit à toute espèce de folies; j'étais à bout d'argent, criblé de dettes. Je m'avisai de risquer n'importe quel moyen exceptionnel pour ne pas glisser dans l'ornière banale de la misère. Sans la moindre perspective, je me rendis à Berlin, et je présentai ma Défense d'aimer au directeur du théâtre royal-municipal. Accueilli dès l'abord par les meilleures promesses, je dus reconnaître, après une longue attente, qu'aucune d'elles n'avait été loyalement faite. Je quittai Berlin dans la plus fâcheuse situation, et je me rendis à Kcenigsberg en Prusse, pour solliciter la place de Musikdirector au théâtre de cette ville, place que je réussis à obtenir plus tard. De plus, je m'y mariai pendant l'automne de 1836, et pour tout dire, dans une situation des plus hasar-
lieuses. L'année que je passai à Kœnigsberg, au milieu des soucis les plus mesquins, fui entièrement perdue pour mon art. Je n'écrivis qu'une ouverture : Rule Britannia.
Pendant l'été de 1837, je fis un court séjour à Dresde. J'y fus ramené, par la lecture du roman de Bulwer, Rienzi, à l'idée, déjà couvée et caressée, de faire du dernier tribun romain le héros d'un grand opéra tragique. J'en fus empêché par des circonstances extérieures contraires, et je cessai d'ébaucher des projets. Pendant l'automne de cette même année, je me rendis à Riga pour entrer en fonction comme premier Musikdirector dans le théâtre récemment inauguré sous la direction d'Holtei. Je trouvai réunies là d'excellentes ressources pour l'exécution de l'opéra, et je me mis à les employer avec beaucoup d'ardeur. C'est alors que je composai, au service particulier de chaque chanteur, plusieurs morceaux à intercaler dans des opéras. Je fis aussi le texte d'un opéra comique en deux actes, l'Heureuse fa-
mille des ours, dont j'empruntai le sujet à un •conte des Mille et une nuits. J'en avais déjà composé deux numéros, quand je m'aperçus avec dégoût que j'étais encore entrain de faire de la musique à la Adam (1) ; mon sens le plus (intime se trouva inconsolablement blessé par cette découverte. J'abandonnai mon travail avec horreur. La mise à l'étude et la direction quotidienne de la musique d'Adam et de Bellini avaient donc fini par produire leur effet, en me gâtant bientôt à fond l'insouciant plaisir •que j'y prenais. La complète incapacité du public de théâtre de nos villes provinciales, en ce qui concerne un premier jugement à porter sur une œuvre nouvelle (habitué qu'il est à ne voir représenter que des œuvres déjà appréciées et accréditées à l'étranger), me suggéra la résolution de ne faire représenter pour la première fois dans des théâtres inférieurs, à aucun prix, une œuvre de quelque importance.
(1) En français dans le texte.
C'est pourquoi, ayant éprouvé de nouveau le besoin d'entreprendre une œuvre de la sorte, je renonçai complètement à sa prompte et prochaine exécution ; je supposai qu'il y avait quelque part un théâtre d'importance qui la jouerait quelque jour, et m'embarrassai peu de savoir quand et où la chose se passerait. C'est dans ces dispositions que je conçus le projet d'un grand opéra tragique en cinq actes : Rienzi, le dernier des tribuns: le plan, a priori, était si considérable, qu'il devenait impossible, au moins pour la première fois, de faire représenter cet opéra sur un petit théâtre. De plus, le despotique sujet n'admettait rien en dehors de lui, et dans ma conduite, la prévoyance cédait plutôt le pas à la nécessité. Je traitai le sujet pendant l'été de 1838. A cette époque, je faisais étudier à notre personnel d'opéra, avec beaucoup d'ardeur et d'enthousiasme, Jaeob et ses fils (1), de Méhul.
(1) Il s'agit de Joseph. En Allemagne, on aime à changer les titres; c'est ainsi que Faust devient Marguerite.
Quand je mo mis, en automne, à la composition musicale de mon ftienzi, je inm'assujettis à rien autre qu'au but unique de répondre à mon sujet ; je ne me proposai pas de modèle, mais je m'abandonnai exclusivement au sentiment qui me consumait, au sentiment que j'avais d'être maintenant assez avancé pour exiger du développement de mes facultés artistiques quelque chose qui marquât, et pour ne rien en attendre d'insignifiant. La pensée d'être sciemment plat ou trivial, ne fût-ce qu'une seule mesure, m'était insupportable. Plein d'enthousiasme, je continuai à composer pendant l'hiver, si bien qu'au printemps de 1839, j'avais terminé les deux grands premiers actes. A ce moment, mon engagement avec le directeur du théâtre prenait fin, et des circonstances spéciales me dégoûtaient de rester plus longtemps à Riga. Déjà, depuis deux ans, je nourrissais le dessein d'aller à Paris ; dans ce but, j'avais déjà envoyé à Scribe, de Kœnigsberg,
l'esquisse d'un sujet d'opéra, avec la proposition de le traiter pour son compte au cas où il lui plairait, et de me procurer la commande d'en faire un opéra pour Paris. Naturellement Scribe n'en avait fait aucun cas. Néanmoins, je n'abandonnai pas mes projets ; bien plus, dans l'été de 1839, je les repris activement: bref, je décidai ma femme à s'embarquer avec moi à bord d'un voilier qui devait nous conduire jusqu'à Londres. Cette traversée restera pour moi éternellement inoubliable ; elle dura trois semaines et demie, et fut féconde en accident s. Trois fois nous eûmes à subir la plus violente tempête et, dans un des cas, le capitaine se vit forcé de se réfugier dans un port norwégien. Le passage àtravers les brisants des • ••Mes norwégiennes produisit sur mon imagination une impression merveilleuse. La légende du Hollandais errant, telle que j'en reçus confirmation par la bouche des matelots, revêtit en moi une couleur tranchée, spéciale, que purent seules lui prêter les aventures par moi courues.
Pour nous remettre de ce voyage extrêmement fatigant, nous nous arrêtâmes huit jours à Londres; rien ne m'intéressa autant que la ville même et les deux Chambres; quant aux théâtres, je n'y mis pas les pieds. A Boulognesur-Mer. je restai quatre semaines : là, j'entrai pour la première fois en relations avec Meyerbeer, et je lui fis connaître les deux actes terminés de mon Rienzi; il me promit son appui à Paris le plus amicalement du monde. Avec fort peu d'argent, mais force espérances, j'entrai donc à Paris. Je n'avais absolument pas d'autres recommandations que l'unique adresse de Meyerbeer; celui-ci parut s'employer, avec les attentions les plus marquées, à tout ce qui pouvait servir à mes fins, et je me croyais certain d'atteindre bientôt le but désiré, sans la malchance qui voulut que, pendant presque tout le temps de mon séjour à Paris, Meyerbeer, le plus souvent, et même à peu près constamment, en fût éloigné. Il est vrai qu'il eut l'intention de m'ètre utile même
de loin ; mais, d'après ses propres prédictions, des démarches par lettres ne pouvaient être suivies d'aucun résultat, dans des cas où c'était surtout une insistance personnelle sans relâche qui devait être de quelque effet. J'entrai d'abord en rapport avec le théâtre de la Renaissance, qui donnait alors à la fois des drames et des opéras. La partition de ma Défense d'aimer me sembla tout à fait appropriée à ce théâtre ; je me disais même que le sujet tant soit peu léger serait bon à arranger pour la scène française. J'étais si ebaudement recommandé par Meyerbeer au directeur du théâtre, qu'il ne pouvait faire autrement que de me donner les meilleures assurances. En conséquence, un des dramaturges parisiens les plus féconds, Dumersan (1), s'offrit à moi pour entreprendre l'arrange-
(t) Dumersan. S'agit-il de Théophile Dumersan (1780- 1849), vaudevilliste, et numismate? Ce Dumersan collabora avec Désaugiers, Bouffé, Scribe, etc. 'Voir Larousse, Grand dictionnaire universel du XIXe siècle.)
ment du sujet. Trois morceaux, destinés à une audition, furent traduits par lui avec un si grand bonheur, que ma musique avait l'air de mieux s'adapter au nouveau texte français qu'elle ne marchait sur les vers allemands primitifs; c'était même de la musique telle que les Français ont le moins de peine à la comprendre et tout me promettait le meilleur succès, quand, sur ces entrefaites, le théâtre de la Renaissance fit faillite. Tous mes efforts, tous mes espoirs étaient donc vains. Pendant cette même saison d'hiver de 1839 à 1840, je composai, outre une ouverture pour la première partie du Faust de Gœthe, plusieurs mélodies françaises, parmi lesquelles une traduction française faite pour moi des Deux Grenadiers d'Henri Heine. Quant à la possibilité de réaliser une exécution de mon Rienzi à Paris, je n'y ai jamais songé ; je prévoyais avec certitude qu'il me faudrait attendre au moins cinq ou six ans, avant qu'un tel plan, même dans le cas le plus heureux, pût de-
venir exécutable; la traduction de cet opéra r déjà à moitié achevé, aurait même créé d'insurmontables obstacles.
C'est ainsi que j'entrai dans l'été de 1840, complètement dénué de toute perspective prochaine ; mes relations avec Habeneck, Halévy, Berlioz, etc., ne pouvaient nullement contribuer à m'en ouvrir quelqu'une : à Pari>. il n'existe pas d'artiste qui ait le temps de lier amitié avec un autre, chacun se démène et s'agite pour son propre compte. Halévy, comme tous les compositeurs parisiens de notre époque, n'a été enflammé d'enthousiasme pour son art que juste le temps qu'il fallut avant d'arriver à obtenir un grand succès : à peine celui-ci remporté, et l'auteur rangé dans la catégorie privilégiée des lions (1) de la musique, qu'il n'eut en tète qu'une chose, taire des opéras et en tirer argent. La renommée (2) est tout à Paris, elle fait le bonheur et lu perte des
,1} (2) En français dans le texte.
artistes. — Berlioz, en dépit de son caractère déplaisant, m'attira beaucoup plus : il y a entre lui et ses collègues parisiens cette immense différence qu'il ne fait pas sa musique pour gagner de l'argent. Mais il ne peut écrire pour l'art pur, le sens du beau lui manque. Il reste complètement isolé dans sa tendance : il n'a personne à ses eûtes qu'une troupe d'adorateurs, qui, platement et sans le moindre jugement, saluent en lui le créateur d'un système de musique tout battant neuf, et lui ont complètement tourné la tète ; en dehors d'eux, tout le monde l'évite comme un fou.
Mes opinions prématurées et inconsidérées sur les procédés musicaux reçurent le coup de grâce... des Italiens. Ces héros du chant si vantés, Rubini en tète, m'ont complètement dégoûté de leur musique. Le public qui les écoute a contribué pour sa part à cet effet. Le Grand Opéra me laissa tout à fait mécontent par l'absence de tout esprit supérieur dans ses interprétations : je trouvai tout commun et
médiocre. La mise en scène (1) et les décors, je le dis franchement, sont ce que je préfère dans toute F Académie royale de musique (2). L'Opéra- Comique aurait été bien plutôt en état de me satisfaire ; il possède les premiers talents, et ses représentations offrent quelque ehose de complet et d'original, que nous ignorons en Allemagne. Mais ce qu'on écrit actuellement pour ce théâtre appartient aux plus détestables productions qui aient jamais paru aux époques de dégénération artistique. Où s'est enfuie la grâce de Méhul, d'Isouard (3), de Boïeldieu et du jeune Auber, devant les ignobles rythmes de quadrille qui, h l'heure qu'il est , .remplissent ce théâtre de leur fracas?
La seule chose, digne de remarque pour le musicien, que renferme Paris, c'est l'orchestre du Conservatoire. Les exécutions des œuvres symphoniques allemandes dans ces concerts
(1) (2) En français.
(3) Nicolo Isoi'ard (ou Isoard'. l'auteur de Joconde.
ont produit sur moi une impression profonde, et m'ont initié de nouveau aux merveilleux mystères de l'art véritable. Qui veut apprendre à connaître à fond la neuvième symphonie de i Beethoven, doit l'entendre jouer par l'orchestre du Conservatoire de Paris... Mais ces concerts f sont complètement isolés, rien ne s'y rattache.
Je ne frayais presque pas du tout avec des musiciens : des lettrés, des peintres, formaient ma société; j'ai fait à Paris plus d'une belle expérience d'amitié.
Me trouvant ainsi dans cette ville sans la moindre perspective en vue, je repris la composition de mon Bienzi ; je le destinais maintenant à Dresde, d'abord parce que je savais qu'à ce théâtre on avait sous la main les meilleurs interprètes, la Devrient, Tichatschek (1), etc., ensuite parce que je pouvais
(1) Tichatschek Joseph Aloys), ténor célèbre, né en Bohême (11 juillet 1807), étudiait en 1827 la médecine à Vienne, quand la beauté remarquée de sa
espérer, avec l'aide de mes relations de jeunesse, y trouver accès du premier coup. Je renonçai donc à peu près entièrement à ma Défense d'aimer : je sentis que son auteur n'avait plus droit à mon estime. Je n'en fus que plus indépendant pour me conformer à ma vraie foi artistique pendant l'achèvement de mon Rienzi. Des soucis de diverses sortes. une misère noire, tourmentèrent ma vie à cette époque. Soudain Meyerbeer reparut pour quelque temps à Paris ; il s'informa avec le plus aimable intérêt de l'état de mes affaires, et
voix lui fit conseiller de renoncer à cette carrière, et le décida à entrer au théâtre d'opéra. Berlioz, dans ses Mémoires, parle de lui à plusieurs reprises. Avant d'aller à Dresde ;1838), où il devait passer de longues années, il débuta comme premier ténor à Grretz 1834 et à Vienne. En 1839, il fit le voyage de Londres pour y chanter l'opéra allemand pendant la saison; il y retourna les deux années suivantes. Naturellement, ce fut à Dresde que Wagner le connut. Fétis dit l'avoir entendu en 1850 au théâtre de cette ville, et le perd de vue à partir de cette époque. Tichatschek, s'il vit encore, a donc soixante-seize ans, âge que doit rarement atteindre un premier ténor célèbre.
ESQUISSE AUTOBIOGRAPHIQUE. il
voulut me venir en aide. Il me mit alors en relations avec le directeur du Grand Opéra, Léon Pillet : à cette occasion, il fut question d'un opéra en deux ou trois actes dont on me confierait la composition pour ce théâtre. Dans cette éventualité, je m'étais déjà pourvu d'un canevas de sujet. Le Hollandais errant, dont j'avais fait sur mer la connaissance intime, avait persisté à captiver mon imagination ; de plus, j'eus connaissance de l'emploi caractéristique qu'avait fait Henri Heine de cette légende dans une partie de son Salon. En particulier, le mode de rédemption de cet Ahasvérus de l'Océan, emprunté par Heine à une pièce hollandaise du même titre, acheva de me mettre en main tous les moyens propres à faire de cette légende un sujet d'opéra. Je m'entendis là-dessus avec Heine lui-même, je composai le canevas et le transmis à M. Léon Pillet, avec la proposition de faire faire d'après lui un livret français. Les choses en étaient arrivées là, quand Meyerbeer quitta encore Paris
et dut abandonner au destin l'accomplissement de mes vœux. Bientôt j'appris avec stupéfaction que l'esquisse présentée h M. Pillet lui plaisait tellement, qu'il désirait que je la lui cédasse. Il se disait obligé, par une ancienne promesse, de confier un livret à un autre compositeur le plus tôt possible ; l'esquisse par moi imaginée lui semblait parfaitement appropriée à ce but ; il pensait que je n'hésiterais pas à consentir à la cession demandée, si je réfléchissais qu'il m'était impossible d'espérer obtenir, avant un laps de quatre ans, la commande immédiate d'un opéra, vu qu'il avait d'abord à remplir les promesses faites à plusieurs candidats ; naturellement il me semblerait trop long, en attendant cette époque, d'aller colportant mon sujet ; j'en inventerais un nouveau, et je me consolerais certainement d'avoir fait ce sacrifice. Je combattis opiniâtrement cette prétention, sans pouvoir obtenir autre chose que l'ajournement provisoire de la question. Je comptais sur un
ESQUISSE AlTOBIOfiRAPHIQUE. 43
prompt retour de Meyerbeer, et je gardai le silence.
Pendant ce temps, je fus engagé par Sehlesinger à écrire dans sa Gazette musicale : je fournis plusieurs articles développés Sur la musique allemande, etc. On goûta surtout vivement une petite nouvelle intitulée : une Visite à Beethoven. Ces travaux ne m'ont pas peu aidé à. être connu et estimé à Paris. Au mois de novembre de cette année, j'avais complètement terminé la partition de mon Rienzi, et je l'envoyai sans retard h Dresde. Ce fut le point culminant de ma situation absolument déplorable : j'écrivis pour la Gazette musicale une petite nouvelle, la Fin d'un musicien allemand à Paris, dans laquelle je faisais mourir l'infortuné héros avec la profession de foi suivante : « Je crois en Dieu, en Mozart et en Beethoven ». Il était heureux que mon opéra fût terminé, car je me vis forcé de renoncer pour longtemps à l'exercice de tout ce qui était art ; je dus entreprendre, au service de
n SOUVENIRS.
Schlesinger, des arrangements (1) pour tous les instruments du monde, même pour cornet à pistons (2) ; à ce prix, je trouvai à ma situation un léger adoucissement. Je passai donc l'hiver de 1841 de la façon la moins glorieuse. Au printemps, je me retirai à là campagne, à Meudon ; la chaude approche de l'été me fit soupirer de nouveau après un travail intellectuel ; l'occasion devait s'en présenter plus tôt que je ne le pensais. J'appris positivement que mon projet de texte pour le Hollandais errant avait été déjà communiqué à un poète, Paul Fouché (3), et je vis que si je ne finissais pas par me déclarer prêt à m'en dessaisir, j'en serais entièrement frustré sous n'importe quel
(1) En français.
(2) En français.
(3) Paul Eouciié. — Dans une Étude publiée par le Ménestrel en 18G6, sous ce titre : la Nouvelle Allemagne musicale, Richard Wagner, par A. de Gasperini, on ht à la page . 29 : « Le Vaisseau-Fantôme , malgré les vers élégants de M. Paul Fouché et l'honnête musique de Lielsch, sombra après quelques représentations. »
ESQUISSE AUTOBIOGRAPHIQUE. i'i
prétexte; je finis par consentir, pour une certaine somme, à céder ce canevas. Je n'eus alors rien de plus pressé que de traiter mon sujet moi-même en vers allemands. Pour me mettre à l'oeuvre, j'avais besoin d'un piano ; car, après avoir interrompu pendant neuf mois toute production musicale, je dus chercher d'abord à me replacer dans une atmosphère musicale : je louai un piano. L'instrument arrivé, je tournai autour, pris d'une véritable angoisse : je tremblais maintenant d'avoir à découvrir que je n'étais plus du tout musicien. Je commençai d'abord par le chœur des matelots et la chanson des fileuses ; en un clin d'ceil tout marcha à souhait, et je poussai de bruyants cris de joie à cette constatation, profondément ressentie, que j'étais encore musicien. En sept semaines, l'opéra entier fut composé. Mais, à la fin de ce laps de temps, les plus vulgaires soucis matériels m'accablèrent : il fallut deux grands mois avant que je pusse parvenir h écrire l'ouverture de l'opéra terminé, bien que je la portasse
à peu près achevée dans ma tête. Naturellement je n'eus rien de plus à cœur que de chercher à faire promptement représenter cet opéra en Allemagne : de Munich et de Leipzig on me répondit par cette formule de refus, que l'œuvre ne convenait pas à l'Allemagne. Naïf que j'étais, j'avais cru qu'elle ne convenait qu'à l'Allemagne, parce qu'elle touchait des cordes qui ne sont en état de vibrer que chez l'Allemand.
Je finis par envoyer mon nouveau travail à Meyerbeer à Berlin, en le priant de le faire recevoir au Théâtre royal de cette ville. La chose fut faite assez vite. Mon Bienzi étant déjà reçu au théâtre royal de Dresde, j'envisageai la représentation de deux de mes œuvres sur les premières scènes allemandes, et je fus involontairement obsédé de cette pensée, que par une fortune singulière Paris m'avait été du plus grand secours pour l'Allemagne.
Quant à Paris même, je n'y avais maintenant plus rien en perspective de quelques années :
je le quittai donc au printemps de 1842. Pour la première fois je vis le Rhin.... ; les yeux mouillés de claires larmes, je jurai, pauvre musicien, une fidélité éternelle h ma patrie allemande.
I liAS LIEBESVERBOT)
COMPTE RENDl hï'.XE MEMIÉRE REPRÉSENTATION' D'OPÉRA
De mon deuxième opéra entièrement achevé. Défense d'aimer, je publie seulement une esquisse du texte, en même temps qu'un compte rendu sur la tentative de représentation et les circonstances qui s'y rattachent. Si je m'abstiens d'une semblable communication en ce qui concerne mon premier opéra, les Fées, par la raison que cette œuvre n'a nullement eu affaire à la publicité, j'ai cru que je ne pouvais pas complètement passer sous silence cette deuxième œuvre de jeunesse, puisqu'elle a pu parvenir, comme on va le \ oir, a une publicité véritable, et que l'attention, en cette circonstance, a été attirée sur elle
J'ai esquissé le poème de cet opéra dans l'été de 1834, pendant un séjour de vacances à Tœplitz, sur lequel mes souvenirs personnels, consignés dans les pages suivantes, sont restés précis.
Pendant quelques belles matinées, je m'esquivai de mon entourage, pour aller faire un déjeuner solitaire à la Schlatenburg, et en profiter pour noter dans mon calepin l'esquisse d'un nouveau poème d'opéra. Je m'étais emparé dans ce but du sujet de Shakespeare, Mesure pour mesure, et, conformément à mes dispositions d'alors, je l'avais fort librement transformé en un livret à mon usage, auquel je donnai pour titre : Défense d'aimer. Les idées de la Jeune Europe, qui hantaient alors les cervelles, et la lecture d'Ardingkello, exaspérées qu'elles étaient par les dispositions personnelles dont j'étais animé contre la musique allemande, me fournirent la note fondamentale pour ma conception, spéciale-
DÉFENSE D'AIMER. :i3
ment dirigée contre le puritanisme hypocrite, et conduisant en conséquence à la glorification hardie de la « libre sensualité ». Je ne me donnai pas la moindre peine pour comprendre autrement que dans ce sens l'austère sujet de Shakespeare; je ne vis que le gouverneur sombre et rigoriste brûlant lui-même d'un amour formidablement passionné pour la belle novice, et celle-ci, tout en implorant de lui la grâce de son frère condamné pour un forfait d'amour, allumant dans le rigide puritain la plus funeste flamme par le rayonnement de la belle chaleur de ses sentiments humains. Que ces puissants motifs dramatiques ne fussent si richement développés, dans la pièce de Shakespeare, que pour peser enfin avec plus de force dans la balance de la justice, c'est ce que je ne me souciais nullement de remarquer ; une seule chose m'importait, dévoiler ce qu'il y avait de coupable dans l'hypocrisie, et d 'antinaturel dans le rôle cruel de censeur. Je laissai donc complète-
nient de côté Mesure pour mesure, et je ne m'occupai que de faire châtier l'hypocrite par l'amour vengeur. Je transportai le sujet de la Vienne fabuleuse dans la capitale de la brûlante Sicile : là, un gouverneur allemand, indigné de la liberté, incompréhensible pour lui, des mœurs du pays, lente un essai de réforme puritaine, où il succombe lamentablement. Il est probable que la Muette de Portici me fut de quelque secours en cette affaire ; même des réminiscences des Vêpres siciliennes ont pu coopérer à la chose : quand je songe qu'en somme le doux Sicilien luimême, Bellini, entre pour quelque part dans cette composition, je ne puis assurément que sourire de l'étrange quiproquo formé à cette occasion par les malentendus les plus drôles. Ce fut seulement pendant l'hiver de 1835 à 1836 que je parvins à terminer la partition de cet opéra. La chose se fît au milieu du grand désordre d'impressions causé par mes rapports avec le petit théâtre municipal de
Magdebourg, où j'avais conduit l'opéra pondant deux saisons d'hiver (1). De mon contact immédiat avec le train de l'opéra allemand, une étrange dépravation était résultée, qui se remarquait alors dans tout le plan et l'exécution de cette œuvre, au point que personne n'aurait certainement reconnu dans l'auteur de cette partition le jeune enthousiaste de Beethoven et de Weber.
Voici maintenant quel fut son destin.
En dépit d'un appui royal, et malgré l'immixtion du Comité du théâtre dans l'administration, notre digne directeur restait empêtré dans une perpétuelle faillite, et il n'y avait pas à songer à la continuation de son entreprise théâtrale sous n'importe quelle forme. Il fallait donc que la représentation de mon opéra, par l'excellent personnel du chant, tout à mes ordres, devint le point de départ d'un changement complet dans ma position
(1) Voir l'Esquisse autobiographique.
critique. Depuis l'été précédent, comme indemnité à certains frais de voyage, j'avais droit à une représentation à mon bénéfice : naturellement je pensai la consacrer à une exécution de mon œuvre, et je m'efforçai de rendre aussi peu coûteuse que possible à la direction cette faveur dont elle m'était redevable. Malgré cela, certains déboursés pour le nouvel opéra étant à la charge de la direction, je convins de lui abandonner la recette de la première représentation, en retour de quoi celle de la deuxième seule me reviendrait. Il ne me sembla pas précisément défavorable que l'époque de la mise à l'étude fût reculée tout à fait vers la fin de la saison ; car je pouvais supposer que le public prêterait une attention particulière aux dernières représentations d'un personnel souvent accueilli par une faveur peu commune. Malheureusement nous n'atteignîmes pas du tout cette fin excellente de la saison, qui avait été fixée aux derniers jours d'avril; car déjà eu mars, pour cause d'inexac-
titude dans le payement des honoraires, les sujets favoris de la troupe, nullement cmbarrassés de se faire autre part une position meilleure, avaienl donné congé à la direction, qui, vu .-<>n insolvabilité, n'avait aucun moyen de s'y opposer. J'éprouvai alors une véritable appréhension : il me parut plus que douteux qu'une représentation de ma Défense d'aimer pût avoir lieu. La grande popularité dont je jouissais auprès de toute la troupe me procura l'unique avantage de pouvoir décider les chanteurs, non seulement à prolonger leur Séjour jusqu'à la fin du mois de mars, mais encore à entreprendre l'étudede mon opéra, étude bien fatigante, étant donné le peu de temps. Ce temps, dans le cas où deux représentations auraient lieu, était si chichement mesuré, que nous avions dix jours seulement pour faire toutes les répétitions. Comme il ne s'agissait nullement d'une opérette facile, mais, en dépit du caractère léger de la musique, d'un grand opéra, avec des morceaux d'ensemble nom-
breux et importants, l'entreprise pouvait à bon droit être traitée de follement audacieuse. Je comptais pourtant sur le succès de l'effort singulier auquel, pour me faire plaisir, se soumirent les chanteurs, en étudiant sans relâche matin et soir; et, bien qu'il fût tout simplement impossible que les malheureux parvinssent à se sentir quelque peu sûrs d'eux, voire même pour la mémoire, je m'attendais pourtant à un miracle final, opéré par mon habileté déjà acquise de chef d'orchestre. La faculté spéciale que je possédais de soutenir les chanteurs, et de les maintenir, en dépit du manque de sûreté le plus radical, dans un certain courant propre à entretenir l'illusion, se manifesta réellement pendant ces quelques répétitions générales : en leur soufflant constamment les rôles, en chantant avec eux à haute voix, en leur adressant d'énergiques appels concernant l'action nécessaire, je maintins si bien l'ensemble dans la droite voie, qu'on pouvait croire qu'il devait produire un très supportable effet. Malheureu-
DÉFENSE D'AIMER. o9
semenl nous n'avions pas réfléchi qu'à l'exécution, en présence «lu public, tous ces énergiques moyens pour mettre en mouvement la machine dramàtico-musicale devraient se borner exclusivement aux indications de mon bâton de mesure et aux jeux de ma physionomie. En réalité, les chanteurs, notamment ceux du personnel masculin, manquaient si extraordinairement de sûreté, qu'il en résultait un embarras qui, d'un bout à l'autre de leurs rûies, en paralysait l'action. Le premier ténor, le moins doué de mémoire, cherchait avec la meilleure volonté du monde à suppléer au caractère vif et provoquant de son rôle (l'écervelé Lucio), par la routine qu'il avait acquise dans Fra Dlavolo et Zampa, mais surtout par un panache multicolore, démesurément grand et ondoyant. Malgré cela, il n'y avait pas à en vouloir au public de n'avoir absolument pas vu clair aux détails d'une action simplement ebantée, alors surtout que la direction n'était pas venue à bout de
faire imprimer le texte séparé. A l'exception
de quelques traits des chanteuses, accueillis même avec succès, l'ensemble, que j'avais conçu dans le sens d'une action et d'un dialogue hardis et énergiques, resta, sur la scène, un jeu musical d'ombres chinoises, auquel l'orchestre, avec un tapage souvent exagéré, prêta le généreux concours de ses épanehements confus. Comme détail caractéristique de ma façon de traiter la couleur instrumentale, je citerai ce fait : le chef d'une musique militaire prussienne, qui d'ailleurs avait fort goûté l'œuvre, jugea nécessaire de me donner, en vue de mes compositions futures, de bienveillantes instructions pour l'emploi de la grosse caisse.
Avant de faire part du sort ultérieur de cette singulière œuvre de jeunesse, je m'attarderai encore à donner un court aperçu de son caractère, notamment au point de vue du poème.
La pièce de Shakespeare, d'une tenue très
austère dans le fond, avait été ainsi modifiée dans mon >nj»d .
Un roi de Sicile anonyme quitte son royaume, je suppose, pour faire un voyage h Naples; il transmet au gouverneur par lui investi (simplement nommé Friedrich, afin de lui donner le caractère allemand), le plein pouvoir d'employer tous les moyens de sa propre puissance pour tenter de réformer radicalement les mœurs de la capitale, desquelles s'est scandalisé le rigide conseiller.
Au début de la pièce, on voit les officiers de la force publique en plein travail, les uns fermant les lieux de plaisir du peuple, dans un faubourg de Palerme, les autres les rasant et emmenant prisonniers leurs habitants, hôteliers et valets. Le peuple s'oppose à cette entreprise ; grande batterie : au plus fort du tumulte le chef des sbires, Brighella (basse bouffe), après un roulement de tambour qui ramène le calme, donne lecture de l'arrêté du gouverneur, conformément auquel il a été
procédé comme il est dit plus haut, afin d'assurer l'amélioration des mœurs. Une risée générale, un chœur ironique, interrompent la lecture; Lucio (ténor), jeune gentilhomme et libertin jovial, semble vouloir s'ériger en meneur du peuple ; il trouve aussitôt l'occasion de s'intéresser plus à fond à la cause des opprimés ; apercevant sur sa route son ami Claudio (autre ténor), qu'on emmène en prison, il apprend de lui qu'en vertu d'une très vieille loi exhumée par Friedrich, Claudio doit être puni de mort pour un méfait d'amour. Il a rendu mère sa bien-aimée, dont la main lui avait été jusqu'alors refusée par des parents hostiles. A la haine de la famille s'associe le zèle rigoriste de Friedrich ; Claudio craint que la chose ne finisse au pis, et n'attend plus son salut que de la clémence, aussitôt que sa sœur Isabella pourra réussir, par son intercession, à changer le cœur de l'inflexible gouverneur. Lucio promet à son ami de partir à l'instant pour aller chercher Isabella au couvent des Filles de Sainte-
Elisabeth, où elle vient d'entrer comme novice.
Là, clans la paisible enceinte du cloître, nous apprenons maintenant à mieux connaître celle sœur, par un dialogue intime avec son amie Marianne, entrée aussi comme novice. Marianne découvre à l'amie dont elle a été trop longtemps séparée le triste destin qui l'a conduite ici. Elle a été décidée, par la promesse d'une fidélité éternelle, à s'unir secrètement d'amour avec un homme d'une haute situation ; mais elle s'est vue enfin abandonnée de lui au milieu d'une extrême détresse, et même persécutée, car le traître s'est aussi révélé à elle comme l'homme le plus puissant de l'Etat ; ce n'est ni plus ni moins que le gouverneur actuel du roi. L'indignation d'Isabella éclate en accents enflammés et ne s'apaise qu'à la suite de la résolution de quitter un monde où a pu se commettre impunément un si monstrueux forfait.
Mais quand Lucio vient lui apprendre le sort de son propre frère, l'aversion qu'elle
éprouve pour l'erreur de ce dernier se change à l'instant en une colère éclatante contre Tinta mie de l'hypocrite gouverneur : cette faute infiniment moindre que la sienne, cette faute d'un frère qu'au moins nulle trahison n'a souillé, c'est lui qui prétend la châtier si cruellement ! Sa vive effervescence la montre à Lucio sous un jour imprévu d'extrême séduction; subitement enflammé d'un violent amour.il la presse d'abandonner pour toujours le couvent et d'accepter sa main. Pleine de dignité, elle sait aussitôt maintenir à distance l'audacieux; mais elle se décide sans hésitation à accepter qu'il lui fasse escorte jusqu'au tribunal où siège le gouverneur.
Ici se prépare la scène du jugement, à laquelle je donnai pour introduction un interrogatoire burlesque de divers délinquants contre les mœurs, par le chef des sbires, Brighella. Le sérieux de la situation n'en devient que plus frappant, quand la sombre figure de Friedrich,
DÉFENSE DAIMER. 65
commandant le silence, fait son entrée au milieu du déchaînement tumultueux de la populace, et quand l'interrogatoire de Claudio est entrepris par le gouverneur lui-même dans des termes rigoureux. Déjà l'inexorable juge va prononcer la sentence. Survient Isabella, demandant avant tout de l'entretenir seul à seul. Pendant Bel entretien, elle se maîtrise avec une noble réserve en face de cet homme qu'elle redoute et méprise pourtant, tout en ne s'adressant d'abord qu'à son indulgence et à sa miséricorde. Les objections qu'il lui oppose augmentent la chaleur de ses sentiments : elle présente sous un jour touchant la faute de son frère, elle implore le pardon d'une erreur si humaine, et nullement inexcusable. Remarquant l'impression produite par son chaleureux exposé, elle continue avec une ardeur toujours croissante, elle en appelle à ce cœur de juge qui maintenant se ferme avec tant de dureté, à ce cœur qui ne peut pas être toujours resté entièrement fermé aux mêmes sentiments qui
tifi SOUVENIRS.
ontentraînécefrère,àcecœurdon1 elle invoque
en ce moment la propre expérience pour l'aider en sa requête pleine d'angoisse. La glace est maintenant rompue: Friedrich, ému au plus profond de l'être par la beauté d'Isabella, m' se sent plus maître de lui-même. Il promet de lui accorder ce qu'elle demande, au prix de son propre amour. A peine s'est-elle rendu compte d'avoir causé cet effet inattendu, qu'en un accès de la plus vive indignation contre une si inconcevable infamie, elle court à la porte et à la fenêtre, appelant le peuple afin de démasquer l'hypocrite aux yeux du monde entier. Déjà la foule soulevée fait irruption dans la salle du tribunal, quand Friedrich, grâce aux efforts d'une énergie désespérée, parvient à démontrer à Isabella, au moyen de quelques indications significatives, l'impossibilité de réussir dans son dessein: il contesterait hardiment son accusation, il expliquerait la proposition qu'il lui a faite comme un moyen d'épreuve, el >au> aucun doute on ajouterait ï<n
à ses paroles, dès qu'il s'agirait de repousser Le reproche d'avoir fait une proposition libertine. Isabella, confuse elle-même et troublée, reconnaît ce qu'il y avait d'excessif dans sa tentative, et s'abondonne à la rage muette du désespoir. Mais lorsque Friedrich, de nouveau, annonce au peuple la suprême rigueur, et à l'accusé sa sentence. Isabella, guidée parle douloureux sort de Marianne, s'arrête, avec la rapidité de l'éclair, à l'expédient sauveur d'obtenir parla ruse ce qu'il semble impossible d'atteindre par la franche violence. C'est pourquoi ses sentiments, par un retour brusque, passent de la plus profonde affliction au plus libre enjouement: elle s'adresse au frère désolé, à son ami consterné, à la foule perplexe, en annonçant qu'elle leur prépare à tous la plus plaisante aventure ; car les réjouissances du carnaval, que le gouverneur vient de défendre sévèrement, doivent être fêtées cette fois ;\\rr une extravagance toute particulière : en effet, cet homme aux interdictions redoutées ne se
montre aussi cruel qu'en apparence, afin de surprendre d'autant plus agréablement le monde par sa joyeuse participation à tout ce qu'il a interdit. Tous la croient devenue folle ; Friedrich notamment, en termes d'une dureté passionnée, lui remontre son inconcevable démence ; mais quelques mots dTsabella suffisent pour pousser au vertige le gouverneur lui-même, car elle murmure à son oreille, en une confidence furtive, la promesse de combler tous ses vœux, et de lui adresser, pour la nuit suivante, un message lui annonçant le bonheur.
Ainsi se termine le premier acte, au milieu de l'agitation la plus vive. — Quel est ce plan si rapidement conçu par l'héroïne? C'est là ce que nous apprenons au début du second acte. — Isabella se rend à la prison de son frère pour éprouver d'abord s'il est encore digne de la délivrance. Elle lui découvre les propositions outrageuses de Friedrich, et lui demande s'il désire, au prix du déshonneur de sa sœur,
DÉFENSE D'AIMER. fiO
sauver sa vie forfaite. Aux sentiments d'extrême colère de Claudio, à son empressement au sacrifice, succède une disposition attendrie qui fait passer l'infortuné de la tristesse à la faiblesse, quand il prend congé de sa sœur pour la vie, et la charge des plus émouvants adieux pour la fiancée en deuil qu'il abandonne. Isabella, toute prête à lui annoncer sa délivrance, s'arrête consternée, quand elle voit son frère déchoir du plus noble enthousiasme jusqu'à l'aveu timide de son amour de vivre, jusqu'à cette demande craintive : le prix de son salut lui paraît-il donc exorbitant ? Elle se lève avec horreur, repousse loin d'elle ce frère indigne, et lui annonce qu'il n'a plus qu'à joindre à une mort ignominieuse son entier mépris. Après l'avoir rendu au geôlier, son attitude, par un changement rapide, revêt de nouveau l'expression sereine et fière d'une âme résolue : il est vrai, elle se décide à punir les hésitations de son frère en prolongeant l'incerîitude où il doit rester sur son sort ; mais elle
n'en persiste pas moins dans son projet de délivrer le monde du plus affreux hypocrite qui ait jamais voulu lui dicter des lois. Elle a fait savoir ù Marianne qu'au rendez-vous convenu avec Friedrich pour la nuit prochaine, Marianne doit se substituer à son amie Isabella, objetd'une perfide convoitise; elle envoie donc à Friedrich l'invitation à ce rendez-vous, qui, pour mieux envelopper l'ennemi dans sa perdition, doit se passer sous le masque et le déguisement, en un lieu de plaisir interdit par le gouverneur lui-même. Ayant formé le dessein de punir aussi cet écervelé de Lucio pour l'audacieuse proposition d'amour faite à la novice, elle lui fait part de la convoitise de Friedrich et de la résolution, à laquelle elle se suppose forcée par la nécessité, de céder à ses désirs ; elle explique la chose avec une aisance si inimaginable, que le franc étourdi d'auparavant en éprouve la stupéfaction la plus sérieuse, la rage la plus désespérée ; il jure que s'il convient à la noble vierge de subir cet outrage inouï, il tentera
pour sa part de l'écarter d'elle de tout son pouvoir: il mettrai! plutôt tout Palermcà feu et à sang.
Enfin il prend des mesures pour que tout ce qu'il a d'amis et de connaissances se réunisse ce soir-là à la sortie du Corso, sous prétexte d'inaugurer la grande mascarade interdite du carnaval. Là, à la tombée de la nuit, au moment où déjà la joie et la turbulence entrent en branle. Lucio se présente avec une chanson extravavagante de circonstance ayant pour refrain :
A quiconque avec nous n'exulte pas en chœur. Enfoncez le poignard au cœur!
11 parvient à provoquer la multitude à la révolte ouverte et sanglante. Au moment où une bande de sbires, sous les ordres de Brighella, s'approche pour disperser la foule bigarrée, le plan séditieux doit déjà entrer en exécution; mais Lucio réclame pour l'instant une dernière concession, celle de se disperser danslevoisi-
nage ; car c'est ici que Lucio doit gagner d'abord le vrai chef de leur entreprise : voici l'endroit même du prétendu rendez-vous avec le gouverneur, l'endroit dont Isabella, dans son arrogance, lui a livré le secret. C'est Friedrich que guette Lucio : il le reconnaît en effet, sous un masque qui le dissimule avec soin, il l'arrête au passage, et, l'autre se dégageant avec énergie, il va le poursuivre à grands cris, et flamberge au vent ; mais il est lui-même retenu et égaré par les soins d'Isabella, cachée dans un bosquet voisin. Isabella sort alors du bosquet ; elle se réjouit de la pensée qu'à l'instant même l'époux infidèle est rendu à cette Marianne qu'il avait trahie ; aussitôt, croyant tenir en main la lettre de grâce promise, elle est sur le point de renoncer débonnairement à toute vengeance ultérieure, quand, ayant décacheté l'écrit à la lueur d'une torche, elle reconnaît avec épouvante l'ordre d'exécution aggravé, cet ordre qui, grâce à la corruption du geôlier, fut remis entre ses mains, à ce
moment où elle se vit dans le cas imprévu de retenir à son frère la nouvelle de son pardon. Après de rudes combats contre la passion qui le rongeait, Friedrich, reconnaissant son impuissance contre cet ennemi de son repos, avait résolu dépérir, et bien qu'en criminel, du moins en homme d'honneur. Une heure dans les bras
d'Isabella, puis sa propre mort selon la
même loi par la rigueur de laquelle la vie de Claudio doit rester irrévocablement condamnée. Isabella, ne voyant dans cette façon d'agir qu'une nouvelle accumulation d'ignominies par l'hypocrite, laisse éclater encore une lois la fureur du plus cuisant désespoir. A son appel à la révolte immédiate contre le plus infâme des tyrans, le peuple tout entier se précipite en une masse confuse, bigarrée, passionnée : Lucio, [qui survient aussi, dissuade cependant la foule, en termes d'une violente amertume, de prêter l'oreille à l'emportement de cette femme qui certainement les tromperait tous comme elle l'a trompé;
car il est sous l'illusion de sa très ignominieuse déloyauté. Nouvelle confusion, désespoir grandissant d'Isabella : soudain, derrière la scène, cris burlesques de Brighella, appelant à l'aide : enveloppé lui-même dans cette intrigue de la jalousie, il s'est emparé par méprise du gouverneur masqué, et le fait ainsi découvrir. Friedrich est démasqué. Tremblante et contre lui serrée, Marianne est reconnue; la surprise, la colère, la joie se propagent ; les explications nécessaires ont lieu rapidement ; Friedrich demande d'un air sombre à subir le jugement du roi qui revient, pour encourir la peine capitale. Claudio, qui a été délivré de sa prison par la multitude en délire, lui apprend que la peine de mort, en ce temps-ci, ne frappe pas les méfaits d'amour. De nouveaux messagers annoncent l'entrée inattendue du roi dans le port ; on décide de former une grande mascarade, et de se porter ainsi, en guise de joyeux hommage, à la rencontre du prince bien-aimé qui, à la joie de son cœur, reconnaîtra bien
DÉFENSE D'AIMER. 75 quel mauvais effet doit faire le sombre puritanisme allemand en cette chaude terre de Sicile. C'est de lui qu'on rapporte ce mot : « J'ai plus de plaisir à l'animation des fêtes qu'à vos sombres luis. » Friedrich, avec son épouse Marianne, de nouveau unie à lui, doit maintenant ouvrir la marche ; après eux, Lucio et la novice, à jamais perdue pour le cloître, forment un deuxième couple
Cette action vive, ces scènesdont la conception, à maint égard, peut bien être qualifiée de hardie, je les avais rédigées dans un style qui n'était pas sans convenance, et en vers soignés. La police se heurta d'abord au titre de l'œuvre : si je ne l'avais changé, il aurait été cause de la ruine complète de mes plans d'exécution. Nous nous trouvions dans la semaine sainte, époque où les représentations de pièces légères ou simplement frivoles étaient interdites au théâtre. Heureusement le magistrat préposé à la chose, avec qui j'avais à négocier là-dessus, n'était pas entré plus avant dans le détail du
poème ; et comme j'assurais qu'il était composé d'après une pièce très sérieuse de Shakespeare, on se contenta de la modification du titre, qui, surtout, semblait choquant, tandis que la dénomination la Novice de Palerme ne paraissait rien contenir de scabreux, et que nul autre scrupule ne s'était élevé au sujet de l'impropriété de ce second titre.
Je n'eus pas la même chance à Leipzig, où, peu de temps après, j'essayai de glisser ma nouvelle œuvre en remplacement de mes Fées, sacrifiées. J'espérais amadouer et gagner à mon projet le directeur du théâtre en adjugeant le rôle de Marianne à sa propre fille, qui débutait dans l'opéra ; mais il trouva dans la tendance du sujet, qu'il avait comprise, un prétexte fort présentable de repousser mon œuvre. Il prétendait que si le magistrat de Leipzig en permettait la représentation, ce dont il doutait fort par respect pour cette autorité compétente, en tous cas lui-même, en père consciencieux, ne laisserait pas sa fille y figurer.
Cette particularité délicate de mon livret, chose curieuse, ne me fit pas le moindre tort lors de l'exécution à Magdebourg; carie sujet, comme je l'ai dit, resta purement et simplement ignoré du public, à cause de la façon absolument embrouillée dont il fut joué. Cette circonstance, le fait que pas une opposition ne s'était manifestée contre la tendance, rendait donc possible encore une deuxième représentation ; d'aucune part il ne s'éleva de réclamation à l'encontre, car personne ne s'en souciait. Je sentais bien que mon opéra n'avait fait aucune impression, et qu'il avait laissé le public dans une disposition tout à fait indécise sur ce que pouvait bien vouloir dire tout cela ; je comptais pourtant sur une bonne, voire une forte recette, vu que c'était là la dernière représentation de notre troupe d'opéra ; considération qui ne m'empêcha pas de demander, pour le prix des places, ce qu'on appelait le fort tarif. S'est-il trouvé quelques personnes -dans la salle avant le début de l'ouverture ?
Question sur laquelle il m'est difficile île nie prononcer à. coup sûr : environ un quart d'heure avant le moment en question, j'aperçus seulement ma propriétaire et son mari, et, chose très surprenante, un Juif polonais, en grand costume, aux fauteuils d'orchestre. Néanmoins j'espérais encore une plus grande atfluence, quand soudain les scènes les plus inouïes se passèrent dans les coulisses. Là, le mari de ma première chanteuse (qui jouait Isabella) battait le deuxième ténor (qui chantait Claudio); ce dernier était un tout jeune et joli homme , depuis longtemps, l'époux mortifié nourrissait secrètement contre lui une rancune jalouse. Il semblait que ce mari, après >'ètrc convaincu comme moi au rideau de l'état du public, jugeait enfin arrivée l'heure si longtemps attendue où, sans causer de dommage à l'entreprise théâtrale, il pourrait exercer sa vengeance sur l'amant de sa femme. Claudio, vigoureusement frappé et poussé par lui, dut, le malheureux, s'esquiver au vestiaire, le
visage en sang, [sabella, ayant eu vent de la chose, se précipita désespérée au-devant de son mari furieux . et en reçut de si violentes bourrades, qu'elle tomba en convulsions. Le désordre du personnel ne connut bientôt plus uV bornes; on prit parti pour et contre, et peu s'en fallut qu'on n'en vînt à une mêlée générale: car il semblait que cette malheureuse soirée parût convenir à tous pour le règlement de compte final des prétendues offenses réciproques. 11 devint de touteévidence que le couple, endommagé par la défense d'aimer du mari d'Isabella, était devenu incapable d'entrer en scène cejour-là. Le régisseur fut dépêché devant le rideau, pour annoncer à la petite société singulièrement choisie qui se trouvait dans la salle que, « par suite d'empêchements survenus », la représentation de Topera ne pourrait
avoir lieu
Nul autre essai ne fut plus jamais tenté pour réhabiliter mon œuvre de jeunesse.