DES RESTES MORTELS DE CHARLES-MARIE DE WERER
(Extrait des Souvenirs de ma vie)
Un événement solennel et beau influa sur les dispositions dans lesquelles, au terme de l'année écoulée, j'achevais la composition de Tannhciuser ; il eut pour moi l'avantage de neutraliser les distractions croissantes qui me venaient de diverses relations extérieures. Ce fut la translation, de. Londres à Dresde, des restes mortels de Charles-Marie de Weber, heureusement accomplie en décembre 1844. Il y avait des années qu'un comité s'était formé dans ce but et faisait de la propagande pour cette translation. On fut informé par un voyageur que le modeste cercueil qui gardait la cendre
de Weber avait été déposé dans un coin écarté de l'église Saint-Paul h Londres, avec un tel manque d'égards, qu'on pouvait craindre de ne pouvoir le retrouver dans quelque temps. Mon énergique ami, le professeur Lœwe, avait tiré parti de cette nouvelle pour pousser la Liedertafel, dont il était le président passionnément actif, à prendre en main cette entreprise de la translation. Le concert donné par les chœurs d'hommes pour subvenir aux frais avait produit un résultat relativement important; on voulut alors engager l'intendance du théâtre à s'affirmer dans le même sens ; mais tout d'abord on se heurta là, aux lieux mêmes où dirigea le maître, à une résistance tenace. Le comité fut averti, de la part de la direction générale, que le roi éprouvait des scrupules religieux à l'encontre d'un projet destiné à troubler le repos d'un mort. Si en droit qu'on fût de ne pas ajouter grande foi au motif allégué, il n'en était pas moins impossible de rien obtenir; ce fut alors qu'utilisant ma nouvelle posi-
RETOUR A DRESDE DES CENDRES DE WEBER. 85 tion pleine d'espoir de capelhncislcr , on me fil entrer dans le plan. Je me prêtai à la chose avec beaucoup d'ardeur ; je me laissai nommer président ; on m'adjoignit une autorité en matière d'art, le directeur du cabinet des antiques, M. le conseiller aulique Schulz, et qui plus est banquier. La propagande fut de nouveau activement poussée; de tous côtés furent publiés des appels; des plans détaillés furent esquissés, et surtout d'innombrables séances eurent lieu. J'entrais donc de nouveau en antagonisme avec mon chef M. de Liïttichau ; certainement, si la chose avait pu se faire, il m'aurait volontiers, au nom de la volonté royale prétextée, opposé tout simplement une interdiction absolue ; mais de précédentes expériences lui avaient fait trouver quelque déboire (1), pour employer le langage familier dont usait d'habitude M. de Liittichau, à entrer en contestation avec moi sur de pareils sujets.
(1) 11 y a dans le texte allemand : lui avaient fait trouver un cheveu.
En tous cas, cette opposition royale ne s'était pas si manifestement prononcée contre l'entreprise, et il lui fallait bien reconnaître enfin que ladite volonté n'aurait pu faire obstacle au projet au point de vue de l'initiative privée, mais au contraire susciter quelque rancune contre la cour, dans le cas où le théâtre royal, auquel Weber avait appartenu autrefois, se confinerait dans une abstention hostile; M. de Liittichau essaya donc plutôt, par des raisons de sentiment, de me détourner de ma participation à ce projet; sans elle, à son avis, l'affaire ne pourrait pas arriver à bonne fin. Il me représenta notamment combien il lui était difficile d'admettre que des honneurs si exagérés fussent rendus précisément à la mémoire de Weber, tandis que pour feu Morlacchi, dont le service à la chapelle royale avait duré bien plus longtemps, personne ne songeait à aller chercher ses cendres en Italie. « Supposez, me disait-il, que Reissiger vienne à mourir dans une station balnéaire ; sa femme pourrait à bon
droit, aussi bien que le fait maintenant Mmcdc Weber, demander qu'on fit venir le corps de son
mari avec la croix et la bannière. » Je fis en sorte de le tranquilliser là-dessus; si je ne réussis pas à lui faire saisir clairement la différence où s'embrouillait son esprit, je parvins au moins à le convaincre que l'affaire allait maintenant prendre son essor, d'autant mieux que le théâtre royal de Berlin venait d'annoncer une représentation au bénéfice de notre oeuvre. En effet, à l'instigation de Meyerbeer, a qui mon comité s'était adressé, cette représentation eut lieu avec Euryanthe, et, joli résultat, fournit un contingent de 2,000 thalers net. Quelques théâtres d'ordre inférieur suivirent; il n'était plus possible au théâtre royal de Dresde de rester plus longtemps en arrière ; il se trouva que nous pûmes dès lors présenter à notre banquier un capital suffisant pour subvenir aux frais de translation, aussi bien qu'à la commande d'une tombe convenable avec monument approprié; de plus, nous pu-
mes encore prélever un fond de réserve pour arriver un jour à élever une statue à Weber. L'aine des deux fils qui avaient survécu au maître défunt partit lui-même à Londres pour ramener les cendres de son père. Ce retour eut lieu par l'Elbe; la dépouille atteignit enfin le débarcadère de Dresde, où elle devait être pour la première fois transportée en terre allemande. Ce transport devait s'opérer le soir, à la lueur des torches, avec le défilé d'un cortège solennel; je m'étais chargé de pourvoir à la musique funèbre qui devait être exécutée pour la circonstance. Je la composai avec deux motifs d' Euryanthe : la musique qui dans l'ouverture caractérise l'apparition du fantôme me servit d'introduction à la cavatine d' Euryanthe : « Ici, tout près de la source » (1), que je transposai en si bémol majeur, sans y rien changer, en lui enchaînant, en guise de conclusion, la reprise du premier motif transfiguré,
(1) N° 3 du troisième acte, en sol majeur.
comme à la fin de l'opéra. Ce morceau symphonique s'adaptait donc fort bien à la circonstance; je l'avais orchestré pour quatre-vingts instruments à vent choisis, et j'avais eu là l'occasion d'étudier à fond, entre autres choses, l'emploi de leurs registres les plus doux; je remplaçai le trémolo des altos, qui scande de ses frémissements la partie empruntée à l'ouverture, par vingt tambours voilés jouant pianissimo; j'obtins ainsi, même dès les répétitions au théâtre, une impression d'ensemble si exceptionnellement saisissante, et surtout si exactement en harmonie intime avec nos souvenirs sur Weber,que Mmc Schrœder-Devrient. présente à la répétition, et qui, il faut le dire, avait été en relations personnelles d'amitié avec le maître, fut enlevée aux plus hauts sommets de l'émotion, et que je pus me féliciter de n'avoir jamais rien fait qui répondit si parfaitement au but. L'exécution de cette musique en plein air, pendant le cortège solennel, ne fut pas d'un effet moins heureux; des
difficultés spéciales devant résulter de la mesure très lente, et que nulle indication rythmique ne caractérisait clairement, j'avais fait complètement évacuer la scène, à la répétition générale : je gagnai ainsi l'espace nécessaire pour faire évoluer autour de moi les musiciens tout en exécutant le morceau, après l'avoir convenablement étudié. — Des témoins qui, des fenêtres, virent arriver et passer le cortège, m'assurèrent que l'impression de solennité avait été d'une grandeur inexprimable.
Nous avions déposé provisoirement le cercueil dans la petite chapelle funéraire du cimetière catholique à Friediïchstadt, où l'attendait Mmo Devrient avec une couronne, discret et modeste hommage de bienvenue ; le matin suivant s'accomplit l'ensevelissement solennel dans le caveau préparé par nos soins. En même temps que l'autre président du comité, je fus chargé de l'honneur de prononcer une oraison funèbre. Pour la composer, une
circonstance toute récente et particulièrement
touchante me fournissait matière : la mort du iils cadet du maître défunt, Alexandre de Weber, arrivée peu de temps avant cette translation. La perte inattendue de ce jeune homme à la fleur de làge avait causé à sa mère une si effrayante secousse, que si notre entreprise n'avait pas été déjà trop engagée dans la voie du succès, nous nous serions vus presque obligés d'y renoncer, car la veuve semblait disposée à reconnaître dans cette nouvelle et terrible perte un arrêt du ciel, qui signalait ainsi comme un péché de vanité ce désir de transférer la dépouille de celui qui était pour longtemps parti. Voyant que le public, dans sa sentimentalité particulière, donnait aussi accès à des imaginations de ce genre, je me regardai comme chargé du devoir de présenter au contraire notre entreprise sous son vrai jour; j'y réussis de telle sorte, qu'il ne s'éleva plus la moindre objection contre ma justification, à ce qu'on m'attesta de toutes parts. Ce
fut une occasion de faire à mon propre sujet une expérience particulière; car, pour la première fois de ma vie, j'étais chargé de prononcer en public un discours solennel. Depuis, quand le cas s'est présenté de faire des discours, je n'ai jamais parlé que ex tempore ; pour ce début, et afin de donner à ma harangue la concision nécessaire, je l'avais cependant développée par écrit et apprise par cœur. Tout plein de mon sujet et des réflexions qu'il m'avait inspirées, je me croyais si sûr de ma mémoire, que je n'avais songé à prendre aucune mesure pour qu'on me vint en aide; aussi causai-je à mon frère Albert, qui se tenait non loin de moi pendant la cérémonie, un instant de vive perplexité, au point qu'il m'avoua m'avoir maudit, dans l'excès de son saisissement, pour ne pas lui avoir remis le manuscrit afin qu'il me soufflât. En effet, il m'était arrivé ceci : ayant commencé mon discours à voix claire et pleine, je fus, pendant un instant, si vivement affecté par l'impression
presque effrayante que produisirent sur moi ma propre parole, sa sonorité et son accent, que, dans une absence complète, je crus, de même que je m'entendais, me voir en face de cette foule qui retenait son souffle pour m'écouter; et tandis que je m'objectivais ainsi vis-à-vis de moi-même, je tombai dans un état de concentration absolue, où j'attendais le déroulement de l'action captivante qui allait se passer devant moi, absolument comme si je n'avais pas été la même personne qui d'ailleurs se tint à cette place, et eût à porter la parole. Je n'éprouvai pas la moindre anxiété, pas même le moindre trouble ; il se produisit seulement, après une interruption convenable, un arrêt si démesurément long, que ceux qui me virent ainsi immobile, absorbé, le regard absent, ne surent que penser de moi. Enfin mon propre silence prolongé, et l'immobilité muette de la foule, qui m'environnait me rappelèrent que j'étais là non pour écouter, mais pour parler ; je revins aussitôt à moi, et je prononçai
mon discours jusqu'au bout avec un débit si coulant, que le célèbre acteur Emile Devrient m'affirma ensuite qu'il en avait été impressionné de la plus surprenante façon, non seulement comme spectateur intéressé aux funérailles les plus émouvantes, mais encore et surtout en qualité de déclamateur dramatique. La cérémonie se termina par 1 exécution d'une poésie composée et mise en musique par moi ; écrite pour voix d'hommes, et fort difficile, elle fut parfaitement rendue, sous la direction des meilleurs chanteurs de notre théâtre. M. de Luttichau lui-même, présent à cette cérémonie, me déclara qu'il était désormais persuadé de la légitimité de l'entreprise, et gagné à notre cause.
Ce fut là un beau résultat dont j'eus à me réjouir, et qui satisfit à mes sentiments les plus profonds, les plus intimes ; si quelque chose encore y avait manqué, la veuve de Weber, h qui je rendis visite à la sortie du cimetière, aurait contribué, par l'extrême cordialité de
ses effusions, à dissiper tout nuage à mes yeux. Pour moi, il y avait dans ce fait un sens profond : dans mes premières années d'adolescence, ayant été conquis à la musique, avec une passion si exaltée, par l'apparition débordante de vie de Weber, ayant été, ensuite, si douloureusement frappé par la nouvelle de sa mort, maintenant, dans mon âge viril, par cette seconde et dernière inhumation, je venais d'entrer, pour ainsi dire, en contact immédiat et personnel avec lui. D'après la portée de mes relations d'autrefois avec les maîtres vivants de l'art musical, et d'après les expériences que je fis d'eux, on peut présumer à quelle source avaient à se fortifier mes aspirations vers un commerce intime avec les maîtres. Il n'était pas consolant de porter ses regards, du tombeau de Weber, sur ses successeurs vivants ; mais le peu d'espoir laissé par cette perspective ne devait qu'avec le temps se manifester clairement à moi.