QU'ELLE A ÉTÉ EXÉCUTÉE SOUS MA DIRECTION A DRESDE
Je donnai au maître de nouvelles preuves de mon dévouement personnel, par le zèle que je déployai à modifier complètement, selon ses vues, la disposition de la troupe instrumentale. Ces vues se rapportaient moins à un système qu'à de vieilles habitudes ; aussi l'importance qu'il y avait à ne pas apporter à ses manies le moindre changement m' apparut-elle claire comme le jour, quand le maitre voulut bien m'expliquer sa méthode pour conduire l'orchestre.
« Je dirige, me dit-il en propres termes, simplement du coup d'œil : œil gauche, premiers violons ; œ\l droit, seconds violons. Or, pour agir avec le regard, il faut laisser de côté les lunettes, même en cas de myopie ; et c'est là ce qu'ignorent tant de méchants batteurs de mesure, Pour moi, m'avoua-t-il en confidence, je ne vois pas plus loin que le bout de mon nez, et pourtant, sur un coup d'oeil de moi, tout s'accomplit à mon gré. »
Certes, dans sa façon de grouper l'orchestre, il y avait plus d'un détail illogique, et qui tenait uniquement au hasard de ses manies : telle était, tout au moins, son habitude de faire placer les hautboïstes immédiatement derrière lui, habitude qui lui venait d'un orchestre de Paris où la nécessité de s'y prendre ainsi s'était présentée dans quelque circonstance particulière : ces deux instrumentistes se voyaient donc obligés de tourner l'orifice de leur instrument en sens inverse du public,
et l'un d'eux, le chef de pupitre, futtellemenl outré de cette exigence, que je ne parvins h l'apaiser qu'en tournant L'affaire au plaisant.
Mais, à part ces légères erreurs, la pratique suivie par Spontini dans la disposition de l'orchestre n'en reposait pas moins sur un principe fort juste, qui, par malheur, est absolument méconnu, aujourd'hui encore, par la plupart des orchestres allemands : d'après ce principe, la masse des cordes se répartit uniformément dans l'orchestre tout entier; les cuivres et la percussion, qui, par la concentration sur un même point, prédominent et écrasent le reste de l'orchestre, sont divisés et distribués sur les deux flancs ; la masse des autres instruments '/ vent, dont le timbre plus doux s'associe mieux à celui des cordes. s'étend dans leur voisinage, à une distance convenable, et sert de trait d'union entre elles.
Contrairement à ce système, il se trouve
que même aujourd'hui, dans les orchestres les plus nombreux et les plus renommés, la division de la masse instrumentale en deux groupes, cordes et vents, est encore en vigueur : une telle pratique dénote une véritable grossièreté de goût, une véritable indifférence à la beauté d'une sonorité orchestrale intimement fondue, parfaitement homogène.
Pour ma part, je fus bien aise d'une occasion qui me permettait de faire passer une aussiheureuse innovation au théâtre de Dresde; car, grâce à l'initiative prise par Spontini, il n'y avait plus de difficulté à obtenir du roi un ordre qui maintint la disposition nouvelle. Il ne restait plus qu'à attendre le départ du maître pour redresser quelques erreurs accidentelles, pour modifier certaines bizarreries de détail dans son groupement, et parvenir ainsi, désormais, à une disposition de l'orchestre tout à fait satisfaisante et efficace.
Malgré toutes les singularités qui marquèrent la direction de Spontini pendant les ré-
pétitions, cet homme extraordinaire n'en fascina pas moins musiciens et chanteurs, au point qu'ils se surveillèrent dans leur interprétation avec un soin inaccoutumé. Un des faits les plus frappants de sa direction fut l'énergie avec laquelle il insista pour qu'on fit ressortir les accents rythmiques, et souvent pour qu'on les exagérât; dans ce but, il avait pris l'habitude, a l'orchestre de Berlin, de désigner la note à accentuer par le mot dièse (celle-ci), dont je ne saisis pas tout d'abord le sens ; ce procédé fit surtout la joie de Tischatschek, nature de chanteur positivement éprise du rythme; lui aussi, en effet, avait l'habitude, aux entrées importantes du chœur, d'enflammer ainsi le zèle des choristes pour la précision toute spéciale de l'attaque, affirmant qu'il suffisait de donner au temps fort un relief convenable, pour que le reste marchât tout seul.
Il se répandait donc peu à peu, dans l'ensemble du personnel, un esprit de sympathie et de condescendance aux désirs de Spontini :
seuls, les altos lui en voulurent longtemps d'une peur bleue qu'il leur fît. Au finale du deuxième acte, il arriva que l'exécution du dessin de leur partie, qui accompagne de son frémissement doux la lugubre cantilène de Julia, ne répondit pas ;'i l'intention du maitre: aussi, s'étant soudain tourné de leur côté, leur cria-t-il d'une voix caverneuse, sépulcrale :
« Les altos sont-ils morts! » (1). A cette
apostrophe, les deux blêmes vieillards, hypocondriaques incurables, qui, à mon grand déplaisir, s'étaient obstinés jusqu'alors à se cramponner ferme au premier pupitre, bien qu'ils eussent l'expectative de leur retraite, levèrent des yeux hagards vers Spontini, avec le véritable effroi de gens qui viennent d'entendre
une menace J'eus toutes les peines du
monde à les rappeler progressivement à la vie : je tâchai de leur expliquer ce que voulait Spontini, en m'abstenant toutefois
(1) ht der Tod inden Bratschen! . .. Littéralement: La Mort est-elle parmi les altos!
d'expressions mélodramatiques et d'images à effet.
Pendant que ceci se passai! à L'orchestre M. Edouard Devrient s'occupait de la scène il réussit en peu de temps à rétablir la discipline et à obtenir des effets d'ensemble incisifs; lui aussi sut nous tirer d'affaire en satisfaisant aux exigences de Spontini, qui nous avait tous mis en grand embarras.
Conformément à la version abrégée partout adoptée en Allemagne, nous avions résolu de terminer l'opéra par le duo passionné que chantent Licinius et Julia après la délivrance, et qu'accompagne le chœur. Mais le maitre insista pour qu'on fit suivre ce duo de la conclusion originelle, avee ballet et chœur d'allégresse, selon la vieille tradition de Y Opéra séria français. 11 lui répugnait tout à fait de voir son étincelante partition s'éteindre misérablement sur un champ de supplice. Il voulait à toute force un changement de décor, un
nouveau tableau représentant, au sein de la
plus vive lumière, le bosquet de roses de Vénus ; là, parmi les danses joyeuses et les chants d'allégresse, le couple, libre d'épreuves, serait conduit à l'autel nuptial par un gracieux cortège de prêtres et de prêtresses de Vénus, parés de roses.
Ainsi fut-il fait : la chose, malheureusement, fut loin d'aider au succès que tous nous souhaitions si vivement.
La représentation marcha avec une grande précision, et fut animée d'un beau zèle ; mais, quant à la façon dont le rôle principal était tenu, un inconvénient sauta aux yeux de tous, que nul d'entre nous n'avait remarqué auparavant. Évidemment notre grande Schrœder- Devrient n'était plus d'âge h représenter Julia ; elle avait pris, dans tout son air, je ne sais quoi de matronal, qui s'accordait peu avec la qualification du livret : la plus jeune des vestales. Cette discordance éclatait surtout au voisinage d'une Grande Vestale comme celle de l'interprétation de Dresde. Ce rôle était tenu
par ma nièce, Johanna Wagner, alors âgée de dix-sept ans : le jeune éclat de sa beauté virginale était si extraordinaire, que nul artifice ne pouvait parvenir à le dissimuler; déplus, le charme irrésistible de sa voix, ses heureuses dispositions pour la forte diction dramatique, faisaient naître chez tous les assistants le désir involontaire de lui voir échanger son rôle avec celui de la grande tragédienne.
Ce rapprochement défavorable ne pouvait échapper au coup d'oeil perçant de Mmc Devrient; elle parut se croire obligée, en conséquence, à se maintenir victorieusement clans sa position difficile, en faisant un suprême appel à toutes les ressources de son talent. Ce sentiment la poussa, en maint endroit, à quelque exagération, et l'entraîna même, dans un passage important, à une faute vraiment choquante.
Après le grand trio du troisième acte, Julia, aussitôt que son amant a trouvé le salut dans la fuite, revient, épuisée, mourante, au bord
de la scène, et de son âme oppressée s'échappe ce cri : «Il est sauvé!... » Mmc Schrœder se laissa entraîner à parler ces mots, au lieu de les chanter.
Plus d'une fois déjà , dans Fidclio, elle avait éprouvé quels puissants transports elle excitait dans le public par l'effet d'un mot décisif, proféré, dans l'excès de la passion, sur un ton qui le rapprochait du pur accent parlé : à ce passage « Un pas de plus, tu es mort », elle parlait le mot mort bien plus qu'elle ne le chantait.
Cet effet surprenant, je l'avais éprouvé pour ma part ; il tenait au prodigieux effroi dont j'étais saisi, en me sentant précipité brusquement, comme par un coup de hache, du haut de la sphère idéale où la musique élève les situations même les plus horribles, sur le sol nu de la plus épouvantable réalité ! On avait là comme une révélation directe des limites extrêmes du sublime : en me rappelant cette impression, je ne peux la mieux
faire comprendre qu'en la comparant à l'éclair illuminant soudain deux mondes absolument distincts au point même où ils se touchent et pourtant se séparent tout à fait, et cela de telle sorte, qu'en ce court instant même, on croie vraiment embrassser l'un el l'autre d'un seul coup d'oeil.
Mais quelle extrême difficulté pour saisir cet instant rapide ! Quel danger de jouer avec cri élément, ce redoutable élément, et de chercher à l'approprier à un but personnel ! J'en fis bien l'expérience dans la circonstance en question, car la tentative de la grande artiste avorta complètement. En entendant cette exclamation péniblement poussée d'une voix sourde et rauque, j'éprouvai avec tout le public l'impression de recevoir une douche d'eau froide, si bien que tous nous ne vîmes là rien autre chose qu'un effet théâtral manqué !
Faut-il penser que l'attente du public avait
été trop vivement surexcitée, sans parler de
l'obligation de payer double pour jouir du
curieux spectacle de Spontini conduisant l'oi> chestre ? Faut-il croire que le style général de l'œuvre, avec son sujet antique francisé, causa l'impression involontaire d'une chose quelque peu démodée, en dépit des splendeurs et des beautés de la musique ? Ou bien faut-il se dire enfin que le dénouement languissant, à peu près de même que les effets dramatiques de Mme Devrient. ne porta malheureusement
pas ? Quoi qu'il en soit, les sentiments du
public ne purent atteindre au véritable enthousiasme; les applaudissements assez tièdes par lesquels se termina la soirée parurent un simple témoignage de respect rendu à la réputation universellement consacrée du maître; aussi ne pus-je me défendre d'un sentiment pénible quand je le vis s'avancer sur la scène, chamarré de toutes ses décorations, et répondre par ses salutations reconnaissantes au rappel d'assez courte haleine que lui adressa le public après la chute du rideau. Personne, moins que Spontini, ne se fit
illusion sur cet accueil assez peu engageant. Il résolut de tenter une meilleure chance ; dans ce but, il ne chercha pas d'autre moyen que celui qu'il avait l'habitude d'employer à Berlin, pour obtenir une salle comble et un public chaud. L'expérience lui ayant appris que, le dimanche, la salle était toujours comble et le public chaud, il s'arrangeait pour que ses opéras fussent représentés le dimanche. Il nous offrit donc de diriger une autre fois sa Vestale, le dimanche suivant. Ce jour étant encore assez éloigné, cette prolongation de séjour renouvela pour nous le plaisir particulier de jouir plus longtemps de l'intéressante société de Spontini. J'ai fidèlement gardé la mémoire des longues heures passées dans l'entretien du maître, tantôt chez Mme Devrient, tantôt chez moi, et j'en détache volontiers quelques souvenirs.
Je me rappelle surtout un dîner chez Mme Devrient : Spontini y vint avec sa femme, une sœur d'Érard, le célèbre facteur de pia-
nos; nous y eûmes une conversation fort longue et fort animée.
Généralement il ne prenait part à un entretien qu'en y prêtant une attention calme et digne, de l'air d'un homme qui attend qu'on s'informe de son avis. Quand il voulait bien prendre la parole, il s'exprimait d'un ton pompeux, en phrases tranchantes et catégoriques, avec des inflexions sentencieuses, qui excluaient, comm'e un manquement grave, toute idée de contradiction. Mais après le diner, quand nous nous rapprochâmes, il s'abandonna et s'échauffa davantage. J'ai déjà dit qu'il me montrait tout l'attachement compatible avec sa nature; il me déclara donc sans détour qu'il avait de l'amitié pour moi, et qu'il entendait me le prouver en me mettant en garde contre l'idée funeste de poursuivre ma carrière de compositeur dramatique. Il pensait bien, ajoutait-il, qu'il ne me convaincrait pas sans peine de la valeur d'un tel service d'ami; mais il regardait comme un devoir si
MES SOUVENIRS SUR SPONTINI. 14f
indispensable de prend re ainsi soin de mon bonheur, qu'il ne regretterait pas, pour y réussir, de rester six mois à Dresde; par la même occasion, on pourrait monter sous sa direction ses autres opéras, notamment Agnès de Hohenstaufen.
Pour me faire mieux sentir le danger qu'il y avait à se hasarder, après Spontini, dans la carrière dramatique, il débuta par un singulier éloge à mon adresse ; voici ses parole : « Quand f ai entendu votre Rienzi, j'ai dit : c'est un homme de génie, mais déjà il a plus fait qu'il ne peut faire. » Et pour m'expliquer ce paradoxe, il remonta ainsi en arrière : <■<• Après Gluck, c'est moi qui ai fait la grande révolution avec la Vestale; j'ai introduit le « Vorhalt de la sexte » (1) dans V harmonie et la grosse caisse dans V orchestre ; avec Cortez j'ai fait un pas plus avant ; puis j'ai fait trois pas avec Olympie; Nurmahal, Alct-
(1) Prolongation do la sixte.
dor et tout ce que j'ai fait dans les premiers temps de Berlin, je vous les livre, c'étaient des œuvres occasionnelles;mais, depuis, j'ai fait cent pas en avant avec Agnès de Hohenstaufen, où j'ai imaginé un emploi de l'orchestre remplaçant parfaitement l'orgue. »
Il ajoutait que, depuis cette époque, il s'était occupé d'un nouveau sujet, les Athéniennes; que le prince-héritier, actuellement roi de Prusse, l'avait même vivement pressé
d'achever cette œuvre et le voici tirant
de son portefeuille, comme preuve à l'appui, quelques lettres de ce monarque, pour nous les faire lire. Dès que nous nous fûmes consciencieusement acquittés de cette tâche, il poursuivit, déclarant qu'en dépit de cette flatteuse insistance, il avait définitivement renoncé à traiter ce sujet en musique, bien qu'il le trouvât d'ailleurs excellent, par la raison qu'il était persuadé de ne pouvoir surpasser son Agnès de Hohenstaufen, et réussir à inventer du nouveau. Il conclut ainsi : « Or, comment
voulez-vous que quiconque puisse inventer quelque chose de nouveau, moi, Spontini, déclarant ne pouvoir en aucune façon surpasser mes œuvres précédentes; d'autre part étant avisé que depuis la Vestale il n'a point été écrit une note qui ne fût volée de mes partitions. )>
Pour nous prouver que cette accusation de plagiat n'était pas simplement une phrase en l'air, mais qu'elle reposait sur des faits scientifiquement constatés, il invoquait le témoignage de sa femme. Elle avait eu sous les yeux, ainsi que lui, une volumineuse dissertation écrite sur ce sujet par un des plus illustres membres de l'Académie française ; dans ce mémoire qui, pour des motifs particuliers, n'avait pas été livré à la publicité, il était prouvé fort clairement, et par raison démonstrative, que, sans la prolongation de la sixte, inventée par Spontini et mise en œuvre dans la Vestale, la mélodie moderne tout entière n'existerait pas, et que
tuutes les formules mélodiques employées depuis étaient tout uniment empruntées à ses compositions.
Je n'en revenais pas; j'eus pourtant l'espoir de ramener l'inflexible maître à des appréciations moins sévères, du moins en ce qui concernait les progrès qu'il lui était réservé à lui-même de réaliser. Admettant avec lui que les choses étaient réellement ainsi que l'avait démontré l'académicien, je me risquai à lui demander s'il ne se sentirait pas stimulé à trouver de nouvelles formes musicales, au cas où on lui présenterait un poème d'une tendance poétique qu'il n'aurait pas encore abordée.
Il eut un sourire de pitié et me fit observer que ma question même contenait une erreur : où donc trouver cet élément nouveau? « Dans la Vestale, dit-il, j'ai composé un sujet romain, dans Fernand Gortez un sujet espagnol-mexicain, dans Olympie un sujet grec-macédonien, enfin dans Agnès de iïohenstaufen un sujet
allemand : tout le reste ne vaut rien. » Bien entendu, en lui parlant d'une pièce à tendances nouvelles, il espérait bien que je n'avais pas en tête le genre soi-disant romantique, à la Freisckûtz : de pareils enfantillages étaient indignes d'occuper un homme sérieux; l'art, en effet, est chose sérieuse, et tout ce qui est sérieux, c'est lui qui l'avait épuisé. De quel pays, en somme, sortirait le compositeur capable de le surpasser? Pas de risque que ce phénix vînt de chez les Italiens (qu'il traitait tout simplement de cochons), de chez les Français qui se bornaient à imiter les Italiens, ou de chez les Allemands, qui ne pouvaient s'arracher à leurs rêveries puériles, et dont les bonnes dispositions, si jamais ils en avaient eues, étaient désormais complètement gâtées par l'influence des Juifs. « Oh! croyez moi, il y avait de l'espoir pour l'Allemagne lorsque j'étais empereur de la musique à Berlin ; mais depuis que le roi de Prusse a
livré sa musique au désordre occasionné par
les deux juifs errants qu'il a attires, tout espoir est perdu. »
A ce moment de l'entretien, notre aimable hôtesse crut s'apercevoir qu'il serait à proposde faire quelque peu diversion à la grande surexcitation du maître. Le théâtre était à deux pas de sa maison; comme on donnait justement Antigqne ce soir-là, elle engagea Spontini à s'y laisser conduire par un ami présent parmi les invités, l'assurant que l'arrangement de la scène, excellemment disposée à . la manière antique, d'après les plans de Semper (1), l'intéresserait beaucoup. Il refusa d'abord, prétendit qu'il connaissait cela depuis son Olympie, et dans de bien meilleures conditions. On parvint néanmoins à le décider ,' mais son absence ne fut pas longue : il revint avec un dédaigneux sourire, et déclara qu'il en avait vu et entendu plu- qu'il
il L'architecte Semper, né à Dresde, prit part avec Wagner à l'insurrection de 1848 et fut exilé avec lui; il est l'auteur des plans du théâtre de Bayreuth.
ne fallait {tour être confirmé dans son sentiment.
F/ami qui raccompagnait nous raconta plus tard qu'à peine entré avec Spontini dans la tribune presque entièrement vide de l'amphithéâtre, le maître, dès le début du chœur à Bacchus, s'était tourné vers lui: « C'est de la Berliner Sing- Académie, allons-nous-en. » Et ce disant, il entr' ouvrit la porte : un rayon de lumière tomba sur une ombre qu'ils n'avaient pas remarquée auparavant, et qui se cachait, solitaire, derrière une colonne ; notre ami- avait reconnu Mendelssohn, et en avait conclu qu'il avait parfaitement entendu le -propos de Spontini.
Les jours suivants, nous démêlâmes claire- -ment, à travers les propos exaltés du maître, l'jdée arrêtée de se faire inviter par nous à prolonger son séjour à Dresde pour monter la série de ses opéras. Mais déjà Mmc Schrœder-Devrient, croyant bien faire, songeait, dans l'intérêt même de Spontini, à empêcher
une deuxième représentation de la Vestale, au moins tant qu'il serait là; elle voulait ainsi éviter au compositeur une cruelle déconvenue pour les espérances qu'il entretenait avec passion. Elle prétexta encore une indisposition, et je fus chargé par l'administration du théâtre d'avertir le maître qu'un ajournement indéfini de la reprise était à prévoir. Cette mission m'était si pénible, que je fus heureux de m'y associer Rceckel, notre directeur de la musique. Rceckel, lui aussi, avait gagné les bonnes grâces de Spontini, et il parlait le français bien plus facilement que moi.
Ce fut avec une réelle anxiété que nous entrâmes chez le maitre ; nous nous attendions à un mauvais accueil. Aussi quel ne fut pas notre étonnement, en voyant le maitre, prévenu déjà fort à propos par un billet de Mme Devrient, venir à nous d'un air souriant. Il nous apprit qu'il était obligé de partir le plus tôt possible pour Paris, d'où il comptait se rendre immédiatement à Rome,
appelé par le Saint-Père, qui venait de lui conférer le titre de Comte de San Andréa. En même temps il nous montra un second document, par lequel le roi de Danemark venait de lui donner des lettres de noblesse. En réalité il s'agissait du brevet de chevalier dans l'ordre de l'Eléphant, brevet qui confère en en effet la dignité nobiliaire ; mais ce n'était pas de la décoration, chose de peu de prix à ses yeux, que faisait mention Spontini ; ce qu'il citait avec fierté, c'était ce titre aristocratique. L'orgueilleux contentement qu'il en éprouvait éclatait par les transports d'une joie enfantine. Du cercle étroit des travaux de la Vestale à Dresde, il avait été transporté, comme par l'effet d'un charme libérateur, dans une sphère de gloire, du haut de laquelle il contemplait ce monde et ses misères d'opéra avec un sentiment de béatitude angélique. Rceckel et moi, comme bien on pense, nous bénîmes du fond du cœur le Saint-Père et le roi de Danemark. Nous fîmes nos adieux
non sans émotion, à ce drôle d'homme, et pour mettre le comble à son bonheur, je lui donnai la promesse de méditer tout à loisir ses bienveillants conseils au sujet de la carrière de compositeur dramatique.
Je ne devais plus le revoir. Plus tard, Berlioz me fit part de la mort du maître, qu'il avait assisté fidèlement dans son agonie ; il m'apprit qu'aux approches de sa fin, Spontini s'était regimbé de toutes ses forces contre cette extrémité, et qu'il s'était écrié à maintes reprises : « Je ne veux pas mourir, je ne veux pas mourir! » En guise de consolation, Berlioz lui dit : « Comment pouvez-vous penser mourir, vous, mon maître, qui êtes immortel! » « Te faites pas d'esprit! » lui répliqua le vieillard en colère.
La nouvelle de cette mort me parvint à Zurich : elle m'émut profondément, en dépit des singuliers souvenirs de Dresde. J'écrivis dans la Gazette fédérale un article où j'exposais en termes concis ma manière de voir
MES SOI VENIRS SUR SPOtfTINI. LSJ
sur Spontini; je m'attachai à faire ressortir à son sujet ce point particulier : Spontini, bien différent en cela de Meycrbeer, qui fait actuellement la loi dans le monde musical, et de Rossini, dont la vieillesse se prolonge encore aujourd'hui, s'est distingué par une foi sincère en son art et en son propre génie. Que cette foi. ainsi que j'en dus faire l'épreuve presque désolante, eûl dégénéré en une superstition fantastique, ce fut là ce que je n'eus pas le courage d'ajouter.
Je ne me souviens pas d'avoir trouvé, dans mes dispositions d'alors à Dresde, l'occasion de réfléchir plus à fond sur les impressions extrêmement singulières que je reçus de ma curieuse rencontre avec Spontini, et d'avoir eu quelque peine à les faire accorder avec la haute estime que j'éprouvais pour ce grand maitre, et qui, somme toute, n'avait pu que s'accroître. Évidemment je n'avais eu sous les yeux que sa charge; avec l'âge, et par une prodigieuse exagération de la conscience
qu'il avait de sa valeur, les traits de son caractère d'homme fait avaient été poussés jusqu'à la caricature. Je ne fus pas moins frappé de l'influence exercée sur Spontini par l'absolue décadence de la musique dramatique, pendant la période qui le vit vieillir à Berlin, dans une situation équivoque et stérile. Le fait de mettre sa principale gloire dans des détails secondaires prouvait seulement que son jugement était retombé en enfance; mais cela ne pouvait rabaisser à mes yeux la valeur exceptionnelle de ses œuvres, quelle que fût l'opinion excessive qu'il en eût. J'irai plus loin : si son orgueil s'était enflé de façon si démesurée, n'était-ce pas par la comparaison de son propre mérite avec celui des musiciens célèbres qui maintenant le supplantaient; cette comparaison, je la faisais de mon côté, et elle ne contribuait pas peu à justifier le vieux maître à mes yeux. En voyant le peu de cas qu'il faisait de ces princes du monde musical, je sentais qu'au plus profond
de mon cœur j'étais bien plus d'accord avec lui que je n'eusse alors osé l'avouer. Il en résulte ce fait étrange, que cette visite à Dresde, toute déparée qu'elle fut par les traits d'un ridicule presque unique, me remplit le cœur d'une sympathie profonde, mêlée d'une sorte de terreur, pour cet homme dont je n'ai jamais retrouvé le pareil.