POÉSIE
CHANTÉE APRÈS L'iNHUMATION
« Que vos chants s'élèvent, ô témoins de cette heure, qui nous émeut si gravement, si solennellement ! C'est maintenant au Verbe, c'est à la Musique, qu'il vous faut confier l'annonce du sentiment sublime dont nos cœurs
1(12 SOUVEiNIRS.
tressaillent ! La terre maternelle d'Allemagne n'est plus en deuil du fils emporté si loin de son amour; elle ne tourne plus les yeux, dans une attitude passionnée, au delà des mers, vers la
lointaine Albion : elle l'a repris en son
giron, celui qu'elle envoya un jour, noble, tendre et grand. »
« Ici, où coulèrent les larmes muettes de l'affliction, où l'amour pleure encore son plus cher objet, ici, nous avons formé une noble alliance qui nous réunit autour de lui, le Maitre radieux : affluez ici, fidèles compagnons de l'alliance, saluez-Vous ici comme une pieuse troupe de pèlerins ; apportez, à cette noble place, l'offrande des plus belles fleurs écloses de cette union : qu'ici donc il repose, admiré et aimé, celui à qui notre alliance doit le bonheur de la consécration. »
La mort de Spontini (1851), pour qui observe l'évolution de la musique moderne d'opéra, met fin à un phénomène remarquable, à savoir* que les trois compositeurs d'opéra, représentant les trois directions principales de ce genre artistique, ont été contemporains : nous voulons parler de Spontini, Rossini et Meyerbeer. Spontini fut le dernier anneau d'une chaîne de compositeurs dans laquelle Gluck forme le premier ; ce que voulut Gluck, ce qu'il fut le premier à entreprendre avec méthode, la dramatisation la plus complète possible de la cantate d'opéra, Spontini le réalisa autan]
qu'on y pouvait parvenir dans cette forme musicale de l'opéra. Au moment où Spontini.
par ses actes et ses déclarations, affirmait qu'il était impossible d'aller plus loin que lui dans cette voie, Rossini parut, qui, laissant complètement de côté le but dramatique de l'opéra, mit au contraire en relief et développa exclusivement l'élément frivole et purement sensuel inhérent à ce genre. En dehors de cette divergence, il y avait dans l'influence exercée par ces deux musiciens cette différence essentielle, que Spontini et ses prédécesseurs dirigeaient le goût du public par la fermeté de leurs principes en matière d'art, si bien que ce public devait prendre la peine d'entrer dans l'intention de ces maîtres et de l'adopter, tandis que Rossini le détournait de cette disposition esthétique, en le prenant par son côté faible, celui de la sensualité pure et de la distraction à tout prix, et en lui sacrifiant sa prééminence d'artiste, par l'abandon du droit de fixer lui-même ce qui le devait divertir. Si, jusqu'à Spontini, le compositeur dramatique, dans l'intérêt d'une haute conception d'art, garda en face du pu-
blicla situation d'un Iiomme qui adresse des appels et donno le ton, par contre, depuis Rossini et par lui, le public s'est trouvé mis en mesure de proposer et d'imposer ses exigences au sujet de l'œuvre d'art, de telle façon qu'au fond, il ne peut plus maintenant obtenir de l'artiste rien de nouveau, sinon les seules variations du thème que lui-même a réclamé.
Meyerbeer, qui dans sa manière, dérivée de la tendance rossinienno, adoptait a priori^ pour son code artistique, le goût public préexistant, ne laissa pas de tenter, par égard pour une certaine classe d'intelligences, de laisser à ses procédés quelque semblant de principes et de caractère : outre la tendance rossinienne, il emprunta la sienne à Spontini, les faussant par là et les dénaturant toutes les deux, nécessairement. On ne saurait exprimer quelle aversion Spontini et Rossini aussi éprouvèrent pour cette exploitation et ce mélange de leurs tendances propres ; si celui qui
en était l'auteur faisait l'effet d'un cafard au génie sans gêne (1) de Rossini, Spontini voyait en lui l'artiste qui avait vendu les secrets les plus inaliénables de l'art créateur.
Pendant les triomphes de Meyerbeer, souvent notre vue se porta involontairement vers ces maîtres retirés, appartenant à peine encore à la vie réelle, singulièrement isolés, qui, de loin, apercevaient en cette vision de gloire l'homme incompréhensible pour eux. La figure artistique de Spontini enchaînait surtout nos regards : cet homme pouvait se dire avec fierté, mais sans tristesse (car un extrême dégoût du présent l'en gardait), qu'il était le dernier des compositeurs d'opéra qui eussent voué leur effort, avec un austère enthousiasme, avec un noble vouloir, à une idée artistique, et qui eussent tiré origine d'une époque où s'offrait, aux tentatives pour réaliser cette idée, un universel tribut d'estime et de profond
(1) Dans le texte, génial ungenirten.
respect, auquel s'ajoutaient souvent l'affection et l'appui.
Rossini, avec la vigueur de son exubérante •nature, a survécu aux variations étiques de Bellini et de Donizetti sur son propre thème voluptueux, ce plat de résistance pour le goût public dont il avait régalé le monde de l'opéra ; Meyerbcer assiste, ainsi que nous, à ses succès qui embrassent le monde de l'opéra tout entier, et proposent aux réflexions de l'artiste cette énigme à déchiffrer : à quelle catégorie des arts publics appartient, à proprement parler,
le genre opéra? Mais Spontini, lui
il est mort, et avec lui, une grande et noble période artistique, digne d'un profond respect, est tout entière et visiblement descendue au tombeau : elle et lui n'appartiennent' plus à
la vie, mais uniquement à l'histoire de
l'art
Inclinons-nous, profondément et respectueusement, devant le cercueil du créateur de Ja Vestale, de Fernand Cortez et ÛOlympie!
Je venais d'apprendre la nouvelle de la mort de Spontini, quand je rédigeai pour un journal de Zurich les considérations précédentes, telles que les avait inspirées la gravité du moment. Plus tard, parmi mes souvenirs sur mon temps de capellmeister à Dresde, j'eus à fixer aussi les détails singuliers du commerce très intime que j'eus avec Spontini en 1844. Je trouvai ces détails si fortement gravés en ma mémoire, que je me crus engagé à en conclure aux qualités spéciales et suggestives de leur physionomie, grâce à laquelle ils valaient donc la peine de n'être pas gardés pour moi tout seul. Quel que soit le sentiment de surprise qui puisse être causé par la communication de tels souvenirs à côté de ces graves considérations préliminaires, je crois pourtant que le lecteur attentif ne découvrira pas là de contradiction, à proprement parler, mais qu'après avoir été
MES SOUVENIRS SUR SPONTINI. 11 i
jusqu'au bout de ce récit, il en conclura que je n'avais nul besoin, pour juger Spontini à un point de vue sérieux et très élevé, d'y être incité par la nouvelle de sa mort
Au théâtre royal de Dresde, nous avions décidé de préparer pour l'automne de 1844 une reprise très soignée de la Vestale. Le concours de Mme Schrœder-Devrient nous autorisant à compter sur une exécution à peu de chose près excellente, je suggérai à l'intendant (1), M. de Liittichau, l'idée d'inviter Spontini à conduire en personne son œuvre si justement célèbre ; le maître venait d'essuyer de grandes humiliations à Berlin, il allait s'en
(1) Ce titre correspond à celui de directeur chez nous; il s'explique par le genre de dépendance où se trouve le titulaire vis-à-vis du souverain. — Il a été déjà question de M. de Liittichau dans le Compte rendu sur le retour à Dresde des cendres de Weber.
éloigner pour toujours : en de telles circonstances, il serait fort à propos de lui témoigner un intérêt aussi démonstratif.
La chose se fit ; en ma qualité de chef d'orchestre, je fus spécialement chargé de m'entendre avec le maître à ce sujet. La lettre que je lui adressai, bien que je n'eusse confié à personne le soin de la rédiger en français, lui donna, parut-il, une fort bonne opinion de mon zèle, car dans une épitre tout à fait majestueuse, il voulut bien m' exprimer ses désirs particuliers au sujet des préparatifs de la solennité.
En ce qui concernait les chanteurs, du moment qu'il se trouvait parmi eux une Schrceder-Devrient, il se déclarait franchement rassuré; quant aux chœurs et aux ballets, il présumait qu'on ne négligerait rien pour les équiper d'une façon digne de l'œuvre; il supposait aussi que l'orchestre le satisferait pleinement; il ne doutait pas qu'il ne renfermât le nombre voulu d'excellents instru-
monts, le tout garni de douze bonnes contrebasses (1).
Cette phrase me navra, car d'après cette seule proportion, bien établie en chiffres, je me figurai de quelle robuste trempe devaient être les autres prévisions du maître ; je courus donc chez l'intendant, afin de l'aviser que l'affaire entamée ne se terminerait pas si aisément. Mmo Schrœder-Devrient eut vent de notre embarras; connaissant bien Spontini, elle se mit à rire comme un vrai lutin de la naïve imprudence par nous commise, en adressant cette invitation ; mais elle nous proposa, comme expédient sauveur, de nous servir d'une légère indisposition dont elle venait d'être prise, et qui serait le spécieux prétexte d'un retard suffisant.
Spontini, par bonheur, avait positivement insisté pour qu'on pressât vigoureusement la mise à exécution de notre projet ; car il n'a-
(1) En français dans le texte, ainsi que les nombreuses phrases soulignées dans la suite du récit.
vait que peu de temps à nous consacrer, vu qu'on attendait son arrivée à Paris avec la plus vive impatience. Ce fut là le point d'attache dont je dus m'emparer pour ourdir la trame de la ruse innocente, grâce à laquelle je pourrais dissuader le maître d'accepter définitivement l'invitation à lui adressée.
Nous respirâmes enfin, et nous reprîmes les études. Nous étions arrivés sans encombre à la veille de la répétition générale, quand, sur le midi, une voiture s'arrête devant ma porte, et voici, fièrement drapé dans une longue houppelande bleue, le maître ; lui qui d'ordinaire ne marchait jamais qu'avec la solennité d'un grand d'Espagne, il s'avançait avec une allure passionnée : sans que personne le guidât, il va droit à ma chambre, me met sous le nez mes lettres, et me démontre, d'après cette correspondance, qu'il n'a nullement décliné notre invitation, et qu'il n'a fait, en toute sincérité, que se conformer parfaitement à nos désirs.
J'oubliai tout ce qu'on pouvait prévoir d'embarras, et je me livrai à la joie vraiment cordiale de voir de près l'étonnant personnage, dVntendre son œuvre sous sa direction; surle-champ je me proposai de mettre tout en œuvre pour le satisfaire. Je lui déclarai cette intention avec l'accent du zèle le plus sincère : là-dessus, il eut un sourire bienveillant, presque enfantin ; bref, pour dissiper dans son esprit toute arrière-pensée sur ma sincérité, je lui proposai tout simplement de diriger lui-même, sans plus attendre, la répétition fixée au lendemain ; mais alors il se rembrunit tout d'un coup, et parut se dire qu'on allait faire des difficultés à plusieurs de ses exigences; fort agité, pourtant il ne s'expliquait clairement sur rien, si bien que j'avais grand'peine, parmes questions, à obtenir qu'il me dit par quelles mesures je pourrais le décider à se charger de cette tâche.
Après quelques hésitations il finit pourtant par me demander avec quelle sorte de bâton
nous battions la mesure : je lui indiquai approximativement les proportions d'une baguette moyenne en bois ordinaire, qu'on revêtait de papier blanc, et que le garçon d'orchestre (1) ne manquait jamais de nousapporter chaque fois renouvelée.
Il soupira' et me demanda si je croyais possible, d'ici au lendemain, de lui faire fabriquer un bâton d'ébène d'une longueur et d'une épaisseur extraordinairement apparentes (avec son bras et le creux de sa main il me décrivait la chose), et portant, adaptées à chaque bout, deux pommes d'ivoire assez, grosses. Je promis de pourvoir à ce qu'en tous cas, il eût déjà pour la prochaine répétition un instrument d'aspect tout à fait pareil,' mais j'ajoutai que, pour la représentation, il en aurait un autre, fabriqué, selon sa formule, avec les matériaux prescrits.
11 se rassura d'une façon surprenante, se
(1) Capelldicner.
passa la main sur le front, m'autorisa à annoncer qu'il se chargerait de la direction le lendemain, ot repartit pour son hôtel, non sans m'avoir encore inculqué ses instructions méticuleuses au sujet du hâton de mesure....
Je ne savais trop si je rêvais ou si j'étais éveillé; avec l'impétuosité de l'ouragan, je courus répandre l'alarme, mettre les gens au courant de ce qui venait de se passer, et de ce qui nous pendait à l'oreille : nous étions pris.
Mmc Schrœder-Devrient s'offrit pour jouer le rôle de bouc émissaire, et j'entrai en une conférence des plus minutieuses avec le menuisier du théâtre, au sujet du bâton de mesure. La chose réussit à merveille : l'appareil avait la longueur et l'épaisseur voulues, sa couleur jouait l'ébène, et deux grosses pommes blanches ornaient ses extrémités.
Il s'agissait maintenant de procéder à la répétition.
A peine au fauteuil, il fut évident que Spontini se sentait gêné ; il voulait avant tout que les hautbois fussent placés derrière lui; comme ce simple changement dans la disposition de l'orchestre y aurait jeté un grand trouble à ce moment, je lui promis d'arranger la chose après la répétition. Il ne répondit rien et saisit le bâton.
A l'instant même, je compris pourquoi il attachait à sa forme et à ses dimensions une si grande importance : en effet, au lieu de le prendre par l'un des bouts, comme nous autres chefs d'orchestre, il l'empoigna à poing fermé, à peu près par le milieu, et le brandit de telle façon, qu'on vit bien qu'il s'en servait comme d'un bâton de mare chai, non pour battre la mesure, mais pour commander.
Mais voici que bientôt, au cours des premières scènes, une confusion se produisit, d'autant plus malaisée à débrouiller, que l'allemand impropre employé par le maître, en
s'adressant à l'orchestre et aux chanteurs, était le plus grand obstacle à l'entente.
Les choses vinrent au point que nous ne mîmes pas longtemps à nous apercevoir de sa préoccupation dominante : nous détourner de l'idée que ce fût là une répétition générale ; car son objectif bien arrêté était de faire recommencer sur nouveaux frais toutes les études de l'opéra.
Grand fut le désappointement de Fischer, mon bon vieux régisseur et chef des chœurs ; il s'était d'abord associé avec beaucoup d'enthousiasme a nos efforts pour amener Spontini à Dresde ; mais quand il reconnut comme inévitable ce dérangement du programme, son dépit finit par se changer ouvertement en fureur : aveuglé par la rage, il s'imaginait, dès que Spontini ouvrait la bouche, que c'était encore pour lui chercher noise, et il ne se gênait pas pour lui répliquer en un allemand des plus grossiers.
Une fois entre autres, à la fin d'un n or-
ceau d'ensemble, Spontini me fit signe de m'approcher, et me dit à l'oreille : Mais, savez-vous, vos chœurs ne chantent pas mal. Fischer, qui avait observé la chose d'un œil méfiant, me demanda d'un ton furieux : « Qu'est-ce qu'il lui faut encore, à ce
vieux ? » J'eus quelque peine à calmer tant
soit peu l'enthousiaste si tôt retourné.
Ce qui nous arrêta le plus longtemps, au premier acte, fut le défilé de la marche triomphale ; le maître se répandait surtout en objurgations intarissables au sujet de l'attitude indifférente du peuple pendant la procession des Vestales ; il n'avait positivement pas remarqué que tout le monde s'agenouillait à l'apparition des prêtresses, ainsi que l'avait réglé le régisseur ; car tout ce qui n'était pas sous ses yeux même n'existait plus pour lui, affligé qu'il était d'une excessive myopie. Ce qu'il exigeait, c'est que le respect sacré de l'armée romaine se traduisît avec la plus grande énergie, en se prosternant la face contre terre, et
surtout, en frappant bruyamment le soi avec
les lances, tout cela d'un seul coup. [1 fallut it| m 'ter la chose un nombre incalculable de fois ; mais toujours on entendait le cliquetis dé quelques piques retardataires ou trop pressées; le maître lui-même, à plusieurs reprises, exécuta la manœuvre sur son pupitre, avec le fameux bâton : peine perdue ! le coup manquait toujours de décision et d'énergie. Je me rappelai alors avec quelle précision absolument remarquable, avec quelle effet presque effrayant, des évolutions analogues avaient été exécutées dans Fernand Cortez, ouvrage que j'avais vu représenter autrefois à Berlin, et quelle vive impression elles m'avaient causée; je compris que la mollesse admise chez nous dans ces sortes de manœuvres demanderait, pour être stimulée, une grande dépense de temps et de peine, avant qu'on arrivât à satisfaire le maître, toujours fort gâté jusqu'alors pour ses exigences à ce sujet.
Après le premier acte, Spontini en personne enjamba la rampe, et se supposant entouré des artistes du théâtre royal de Dresde, il entreprit d'expliquer, par un exposé circonstancié, les motifs qui le forçaient à insister sur un ajournement considérable de la représentation, pour gagner le temps nécessaire aux répétitions les plus diverses, et préparer ainsi une exécution selon ses vues. Mais déjà tout le personnel était en pleine déroute ; chanteurs et régisseur s'étaient éclipsés avec la rapidité de l'ouragan et dispersés dans toutes les directions, pour s'épancher à leur guise sur cette situation calamiteuse : seuls, les machinistes, les lampistes et quelques choristes formaient le demi-cercle autour de Spontini, les yeux braqués sur ce curieux homme, tandis qu'il pérorait avec une chaleur singulière sur les exigences du véritable art dramatique.
Mon attention fut attirée par cette scène déplorable : avec des paroles de déférence et
d'amitié, je fis comprendre à Spontini qu'il s'échauffait, inutilement ; je lui donnai l'assurance que tous ses vœux seraient accomplis, et notamment, qu'on manderait M. Edouard Devrient, qui gardait encore en mémoire les moindres détails de la représentation de la Vestale, à Berlin, afin qu'il dressât les choristes et les comparses à donner à leur accueil toute la solennité voulue ; je pus ainsi arracher le maître à la situation ridicule où je l'avais trouvé engagé, à ma grande désolation. Cette promesse l'apaisa, et nous esquissâmes ensemble un plan d'études conforme à son désir.
A la vérité, j'étais le seul qui, malgré tout, ne fit pas grise mine à cette nouvelle tournure des choses ; c'est qu'à travers des manières qui souvent frisaient le burlesque, en dépit d'altérations baroques dont j'arrivais peu à peu à trouver l'explication, je démêlais quelle énergie peu commune mettait Spontini à poursuivre et à maintenir un but dé
l'art dramatique à peu près oublié de notre époque.
Nous recommençâmes d'abord nos études par une répétition au piano, afin que le maître pût communiquer aux chanteurs ses imputions spéciales. Dans le fond, nous n'apprîmes de lui, à cette occasion, pas grand'chose de nouveau : il s'attacha moins aux observations de détail sur l'interprétation, qu'il ne s'épancha au sujet de la conception générale de l'œuvre. Je remarquais chez lui, à ce propos, une habitude déjà bien enracinée de traiter sans ménagements les chanteurs en renom, tels que l'étaient certes Mmc Schrœder-Devrient et Tichatschek. Il interdit à ce dernier d'employer le mot Braut (1), dont Licinius se servait dans le texte allemand pour s'adresser à Julia ; ce mot lui écorchait horriblement les oreilles, il ne comprenait pas qu'on pût mettre en musique un son aussi commun.
(1) Fiancée.
Quant à l'artiste, moins bien doué et assez mal dégrossi, qui chantait le grand-prêtre, le maître lui lit pourtant une leçon circonstanciée sur la façon de comprendre son personnage, dont il devait déduire le caractère de son récitatif dialogué avec l'aruspice ; il lui montra (pie d'après ce passage, l'ensemble du rùle reposait sur la fourbe sacerdotale et sur les calculs pour tirer parti de la superstition. Le pontife devait donner à comprendre qu'il ne redoutait nullement son adversaire, tout placé que fût celui-ci au pinacle de la puissance militaire de Rome ; qu'il se tenait prêt aux pires événements ; qu'à l'aide des appareils à sa disposition, il pouvait, dès que les choses ne prendraient pas une autre tournure, produire à son gré le miracle qui devait rallumer le feu sacré de Vesta, sauvegardant ainsi l'influence sacerdotale, même au cas où Julia échapperait à l'immolation.
À l'occasion d'un entretien sur l'orchestre,
je priai Spontini de m'expliquer pourquoi, lui
qui avait employé si vigoureusement les trombones au cours de sa partition, il leur avait fait justement garder le silence pendant la superbe marche triomphale du premier acte : Est-ce que je n'y ai pas de trombones ? Me répondit-il fort étonné.
Pour loute réponse, je lui montrai la partition gravée. Aussitôt il me pria d'ajouter des parties de trombones à cette marche, de façon à ce qu'on pût déjà les exécuter à la prochaine répétition, autant que possible. Il ajouta : « J'ai entendu dans votre Rienzi un instrument que vous appelez basse-tuba ; je ne veux pas bannir cet instrument de V orchestre : faites m'en une partie pour la Vestale. »
Je me fis un plaisir de satisfaire au vœu du maître avec discrétion et mesure. Aussi quand à la répétition il entendit pour la première fois l'effet des instruments ajoutés, me lança-t-il un regard de reconnaissance vraiment affectueux. L'impression qu'il garda de ce facile enrichissement de sa partition fut si persistante
qu'il m'écrivit plus tard de Paris une lettre pour me prier de lui expédier mie partitionnette de ce supplément instrumental de mon cru ; dans l'expression de son désir, sa fierté ne lui permit pas de convenir qu'il demandait une chose dont je fusse l'auteur, mais il rédigea ainsi sa prière : « Envoyez-moi une partition des trombones pour la marche triomphale et de la basse-tuba, telle