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A l'automne de la même année, je me mis en route pour Paris; j'avais toujours en vue la représentation de mon Tristan, pour laquelle je -comptais être appelé à Karlsruhe le 3 décembre ; je pensais qu'après avoir présidé en personne h la première audition de mon œuvre, je pourrais la laisser passer aux autres théâtres allemands; la perspective de m'y prendre de même à l'avenir, pour mes autres œuvres, me suffisait ; dans cette hypothèse, l'unique intérêt que Paris gardât pour moi était d'y entendre, de temps à autre, un excellent quatuor, un orchestre d'élite, et de pouvoir ainsi me retremper dans ce commerce suivi avec les vivants organes de mon art. Ces projets furent renversés d'un seul coup par la nouvelle qui m'arriva de Karlsruhe : on y déclarait impossible la représentation du Tristan. Les difficultés de ma situation me suggérèrent aussitôt l'idée d'engager à Paris, pour le printemps prochain, des chanteurs- allemands d'un talent et d'une réputation éprouvés et de
monter, aux Italiens, avec leur concours, cette exécution modèle tant désirée de ma nouvelle œuvre ; je comptais inviter à cette représentation les chefs d'orchestre et régisseurs des théâtres allemands où j'étais favorablement connu, afin d'arriver ainsi au résultat que je devais obtenir à Karlsruhe. Mais mon plan ne pouvait réussir sans une participation importante du public parisien : j'étais donc tenu de l'amener tout d'abord à goûter ma musique ; c'est dans ce but que je donnai aux Italiens les trois fameux concerts. Bien que leur succès eût été très grand, et comme accueil et comme affluence, il ne put malheureusement hâter la réalisation du projet principal que j'avais conçu ; car à cette occasion même, les difficultés d'une telle entreprise m'apparurent en toute évidence, sans parler de l'impossibilité qui se présentait de .réunir à Paris, à la même époque, les chanteurs allemands choisis par moi : aussi ces raisons m'obligèrent-elles à renoncer à mon dessein.
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iViidant que les obstacles s'accumulaient ainsi autour de moi, et au moment où, dévoré de soucis, je tournais de nouveau les yeux vers l'Allemagne, j'appris, à ma grande surprise, qu'à la cour des Tuileries ma situation avait été l'objet d'entretiens et de chaleureuses recommandations. Ce mouvement de sympathie si extraordinaire, je le devais à l'initiative jusqu'alors ignorée de quelques membres de la légation allemande à Paris. Leurs efforts réussirent si bien, que l'empereur, sur les instances d'une princesse allemande fort en faveur auprès de lui, et qui parla surtout de mon Tannhssuser avec les détails les plus engageants, donna immédiatement l'ordre de monter cet opéra à l'Académie impériale de musique.
Sans nier le vif plaisir que me causa ce témoignage tout à fait inattendu du succès de mes œuvres, dans un monde à l'écart duquel j'étais si complètement resté, j'avoue cependant que je n'envisageai pas sans une grande appréhension une représentation du Tannhxuser
à ce théâtre même. Qui savait mieux que moi que ce grand théâtre d'opéra avait renoncé depuis longtemps à toute visée d'art sérieux, que des exigences tout autres que celles de la musique dramatique y avaient prévalu, et que l'opéra même n'y servait plus que de prétexte au ballet ? J'affirme qu'à l'occasion des instances réitérées qui me furent adressées, ces dernières années, pour taire jouer une de mes œuvres à Paris, je songeai bien moins à ce qu'on appelle le Grand-Opéra qu'au Théâtre lyrique, plus modeste et par conséquent plus propre à. une tentative. J'avais pour cela deux raisons principales : au Théâtre lyrique, il n'y a pas de catégorie particulière du public qui donne le ton ; ensuite grâce à l'exiguïté des ressources, le ballet proprement dit n'y est pas devenu le pivot de toute la machine artistique. — Mais le directeur de ce théâtre, après s'être plusieurs fois arrêté de lui-même à l'idée de monter Tannhseuser, dut y renoncer, faute d'un ténor à la hauteur des difficultés du principal rôle.
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• Je ne m'étais pas trompé : dès mon premier entretien avec le directeur du Grand-Opéra, la première chose en question, la condition la plus essentielle à remplir pour le succès de l'œuvre, fut l'adjonction d'un ballet, et cela au deuxième acte, pas ailleurs. Je ne mis guère longtemps à découvrir le vrai motif d'une pareille exigence : en effet, ayant commencé par déclarer que c'était justement le deuxième acte dont on ne pouvait interrompre la marche par un ballet, dépourvu de toute raison d'être a ce moment-là, j'ajoutai qu'au premier acte, en revanche, le lieu de l'action au début, la cour voluptueuse de Vénus, me semblait très propre à motiver une scène chorégraphique du plus ample caractère, d'autant mieux qu'à cet endroit même, dans ma conception première, la nécessité de la danse m'avait paru s'imposer. J'étais même positivement séduit par l'idée d'avoir à combler cette lacune évidente de ma première partition, et j'esquissai un plan détaillé, d'après lequel
cette scène du Venusberg prenait une grande importance. Ce plan fut repoussé par le directeur avec énergie ; je reçus de lui l'aveu dépouillé d'artifice que, pour un opéra, il ne s'agissait pas seulement d'avoir un ballet, mais surtout de le faire danser vers le milieu de la soirée ; c'est seulement à ce moment-là que les abonnés, dont le ballet est la propriété à peu près exclusive, prennent place dans les loges, habitués qu'ils sont à ne dîner que fort tard ; un ballet dansé au commencement du spectacle ne leur donnerait nullement satisfaction, puisqu'ils n'assistent jamais au premier acte. Ces déclarations et d'autres du même genre me furent réitérées dans la suite par le ministre d'État ; bref, on m'affirma si catégoriquement que toute chance de succès dépendait de l'accomplissement de pareilles conditions, que je me sentis disposé à laisser là toute l'entreprise.
Tout en songeant, avec plus d'empressement que jamais, à regagner l'Allemagne, tout en
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cherchant avec anxiété où m' adresser pour l'exécution de mes nouvelles œuvres, je dus finir par reconnaître l'heureuse portée de l'ordre impérial, .qui mettait à ma pleine et entière disposition, sans condition ni réserve, toute cette grande institution de l'Opéra, et m'accordait tous les engagements que je jugerais nécessaires. A peine avais-je formulé le désir d'une acquisition, qu'il y était fait droit, sans qu'on regardât le moins du monde aux frais ; quant à la mise en scène, on y procédait avec une minutie dont je n'avais pu me faire une idée auparavant. Au milieu de circonstances si nouvelles pour moi, je ne tardai pas à être de plus en plus possédé par la pensée que je pourrais goûter la joie d'une représentation tout à fait parfaite, idéale même. C'est précisément la vision d'une exécution pareille (quelle que soit l'œuvre), qui m'a poursuivi dès longtemps et sérieusement préoccupé, depuis que je me suis tenu à l'écart de notre théâtre d'opéra ; et voici que les
moyens dont je n'avais pu disposer, jamais et nulle part, se trouvaient à mes ordres, ici à Paris, d'une façon bien inattendue, et à une époque vraiment où nul effort n'aurait pu me mettre en mesure d'obtenir dans ma patrie une faveur approchant de celle-ci, même de loin. Je l'avoue franchement, cette pensée me remplit d'une ardeur que je n'avais pas connue depuis longtemps, et s'il s'y mêlait quelque amertume, elle n'eut d'autre effet que d'exalter cette ardeur. Je n'eus bientôt plus en tête qu'une pensée unique, la possibilité d'une représentation parfaitement .belle, et dans la préoccupation constante et pressante de donner corps à cette possibilité, je me refusai à me laisser influencer par telle ou telle considération : si je réussis à réaliser ce qui me semble possible, me dis-je, que m'importe le Jockey-club et son ballet !
Dès lors, je n'eus plus qu'un souci : l'interprétation. Il n'y avait pas de ténor français, à ce que me déclara le directeur, pour se char-
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ger du rôle de Tannhœuser. D'après ce qu'on m'avait rapporté des qualités brillantes du jeune chanteur Niemann, je 1»' désignai au directeur pour le rôle principal, sans l'avoir entendu, à vrai dire; mais cette circonstance spéciale qu'il possédait une bonne prononciation française aida, après une discussion des plus minutieuses, à la conclusion de son engagement, avec des honoraires for! élevés. Plusieurs autres chanteurs, notamment le baryton Mord li. durent d'être engagés uniquement au vœu que j'exprimai de les avoir comme interprètes. Pour le reste, je préférai à quelques artistes en vue et déjà en possession de la faveur publique à Paris, mais dont les habitudes invétérées me déroutaient, des artistes encore à li'in- débuts, parla raison qu'ils se prêteraient avec plus de souplesse aux exigences de mon style particulier. Je fus surpris du soin méticuleux apporté aux répétitions de chant au piano ; c'est là une chose absolument inconnue chez nous ; grâce à la vive intelligence et au
sentiment délicat du « chef du chant »Vauthrot. nos études produisirent à vue d'œil des résultats d'une rare perfection. Je fus particulièrement heureux de constater avec quelle prompte intelligence les artistes français de la nouvelle génération entraient dans l'esprit de leurs rôles, et quel zèle, quelle ardeur ils apportaient à l'accomplissement de leur tâche.
Moi-même je reprenais donc plaisir à nu m œuvre déjà ancienne : je retravaillai la partition avec tout le soin possible, je relis entièrement la scène de Vénus avec le ballet qui la précède, et je m'efforçai surtout de faire concorder exactement, dans toute l'œuvre, la partie chantée avec le nouveau texte français.
Jusque-là, toute mon attention s'était concentrée sur l'interprétation, et j'avais laissé de côté toute considération étrangère à cet objet : mais je Unis pourtant par m'apercevoir avec peine que cette interprétation même ne se maintiendrait pas à la hauteur où je l'avais rèvèr. Mettre le doigt sur les points précis où