‹ Souvenirs, traduits de l'allemand pour la première foisChapitre 10 sur 16 · LETTRE SUB LE TANN1LEUSEB · texte numérisé non relu

LETTRE SUB LE TANN1LEUSEB

je dus m'abandonner à mes déceptions n'est pas chose aisée. En tous cas, l'obstacle le plus fâcheux venait du chanteur du difficile rôle principal : plus nous approchions de la représentation, et plus son découragement croissait ; on avait jugé nécessaire qu'il se mit en rapport avec les critiques, et ceux-ci lui prédisaient la chute irrémissible de mon opéra. Les espérances favorables que j'avais entretenues pendant les répétitions au piano s'évanouirent de plus en plus, à mesure que nous approchions de la mise en scène et de la lecture à l'orchestre. Je vis que nous retombions au niveau d'une représentation banale d'opéra, et que tous les efforts pour le dépasser seraient vains. A ce point de vue, il manquait un élément de succès auquel il était naturel que je n'eusse pas songé au début, et qui seul eût pu donner le relief voulu à une représentation de ce genre : c'était la présence d'un artiste en vue, déjà adopté et choyé par le public, tandis que je me présentais à ses suffrages

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avec une troupe à peu près entièrement corn-' posée de simples débutants. Une chose enfin me peinait avant tout : c'était de n'avoir pu obtenir que le chef d'orchestre en fonctions me cédât la direction, grâce à laquelle j'aurais pu exercer encore une grande influence sur l'esprit de l'interprétation; et ce qui achevait de me contrister, ce qui, encore à l'heure qu'il est, met le comble à mon véritable chagrin, c'est de n'avoir pu obtenir qu'on se rendit à mon désir de retirer la partition, c'est d'avoir dû consentir, avec une résignation piteuse, à ceque mon œuvre fût exécutée sans inspiration et sans élan.

Quant à la façon dont mon opéra serait accueilli de la part du public, de telles circonstances m'y rendaient presque indifférent ; le i plus brillant accueil n'aurait pu me décider à suivre une longue série de représentations, vu le peu de plaisir que j'y prenais.

Il me semble, en ce qui concerne la nature de cet accueil, qu'on vous a, jusqu'à présent.

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entretenu dans l'erreur à dessein; certes, vous vous tromperiez grandement, si vous tiriez de vos précédentes informations, au sujet du public parisien en général, une conclusion flatteuse peut-être pour le public allemand, mais en vérité très injuste. Je persiste, au contraire, à reconnaître au public parisien des qualités fort agréables, notamment une compréhension très vive, et un sentiment de la justice vraiment généreux.

Voici un public (je parle de ce public pris dans son ensemble), auquel je suis, personnellement, tout à fait inconnu, un public auquel les journaux, les bavards et les oisifs rapportent journellement sur mon compte les choses les plus absurdes, et qu'on travaille contre moi avec une rage presque sans exemple : eh bien ! qu'un tel public, pendant des quarts d'heure entiers, lutte pour moi contre une clique et me prodigue les témoignages les plus opiniâtres de son approbation, c'est là un spectacle qui devait me mettre la joie au cœur,

eussé-je été l'homme le plus indifférent du monde !

Grâce à l'étrange sollicitude de ceux qui disposent exclusivement des places un jour de première, et qui m'avaient presque refusé de caser mes quelques amis personnels, on voyait réuni ce soir-là, dans la salle du Grand-Opéra, un public dont la mine annonçait à tout observateur de sang-froid une extrême prévention contre mon œuvre ; ajoutez-y toute la presse parisienne, officiellement invitée en pareil cas, et dont il suffit que vous lisiez les comptes rendus pour juger de son hostilité contre moi : dans de telles conditions, vous admettrez bien que je puisse me permettre de prononcer le mot de victoire, si je vous affirme, sans la moindre exagération, que l'exécution médiocre de mon œuvre fit éclater des applaudissements plus nourris, plus unanimes, que ceux dont j'ai été jusqu'à présent, en Allemagne, l'objet et le témoin.

, Les critiques musicaux d'ici, en majorité, on

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peut même dire en totalité, étaient les bouteen-train de l'opposition , presque générale au début. Jusque vers la fin du second acte, ils s'étaient évertués à détourner l'attention du public ; ils laissèrent percer alors la crainte d'être obligés d'assister à un succès complet et éclatant du Tannhasuser ; aussi s'avisèrent-ils de recourir à un stratagème; c'était d'éclater en rires assez grossiers; après des répliques sur lesquelles ils s'étaient entendus aux répétitions générales. Ils parvinrent ainsi, dès la fin du second acte, à produire une diversion suffisamment fâcheuse pour diminuer l'importance de la manifestation qui eut lieu à la chute du rideau. Ces messieurs, à toutes les répétitions générales, d'où il n'avait pas dépendu de moi de les écarter, avaient remarqué que c'était sur le troisième acte que reposait le succès proprement dit de mon opéra. Un fort beau décorde M. Despléchin, représentant le val au pied de la Wartburg, à la lueur d'un crépuscule d'automne, opéra déjà aux répéti-

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-lions, sur toute l'assistance, le charme grâce auquel la disposition d'esprit nécessaire à l'intelligence des scènes suivantes se développait irrésistiblement. Du côté des interprètes, ces scènes furent la partie brillante de toute l'exécution. La réalisation musicale et scénique du chœur des pèlerins atteignait à une beauté qui ne pouvait être surpassée ; la prière d'Elisabeth était rendue en perfection et avec une -expression saisissante par Mlle Sax ; la rêverie adressée à l'étoile du soir était soupirée par Morelli avec une parfaite délicatesse élégiaque : ce cortège de morceaux amenait si heureusement le récit du pèlerinage (la meilleure partie de l'interprétation de Niemann, celle fjui toujours lui gagna les plus vifs suffrages), que même les adversaires les plus acharnés de mon œuvre durent s'avouer l'importance tout à fait exceptionnelle du succès réservé à ce troisième acte. Ce fut précisément à ce troisième acte que s'attaquèrent les meneurs dont -il a été question : par de bruyants éclats de

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rire, auxquels les motifs les plus futiles, les plus puérils, servaient de prétexte, ils ten- •tèrent de troubler cet état indispensable d'émotion recueillie, dès qu'il paraissait gagner le public. Sans se laisser désarçonner par ces démonstrations hostiles, mes interprètes ne plièrent pas ; le public, lui aussi, tint bon, et prêta une attention sympathique à leurs vaillants efforts , souvent récompensés par de chaleureux applaudissements, si bien qu'à la fin de l'acte, l'opposition fut complètement terrassée par le rappel véhément des interprètes.

L'attitude du public, le soir de la deuxième représentation, me prouva que je ne m'étais pas trompé, en considérant le succès de la première soirée comme une complète victoire ; car ce fut alors qu'on put voir décidément à quel genre d'opposition je devais, désormais, avoir exclusivement affaire : je veux parler du Jockey-Club d'ici, et je puis d'autant mieux me, permettre de le citer, que le public, en criant:

A la porte les Jockeys/ (i), a lui-même désigné mes principaux adversaires à haute et intelligible voix. Les membres de ce club (dispensezmoi, n'est-ce pas, de trop insister sur la légitimité du droit qu'ils croient posséder de régner en maîtres au Grand-Opéra) s'étaient sentis profondément lésés dans leurs intérêts par la suppression du ballet habituel au moment de leur entrée, c'est-à-dire vers le milieu de la représentation ; grand fut donc leur effroi, quand ils s'aperçurent que le Tannhwuser, à la première représentation, non seulement n'était pas tombé, mais qu'il avait même, en réalité, remporté un triomphe. C'était donc à eux, désormais, de mettre bon ordre à ce que cet opéra sans ballet se prolongeât à leur barbe de soirée en soirée ; à cet effet, en quittant la table, ils étaient allés faire ample provision de sifflets de chasse et autres instruments du même genre, et voici qu'à peine entrés au théâtre, la manœuvre contre le : (1) En français.

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Tannhseuser commença, sans plus de façons. Jusque-là, c'est-à-dire pendant le premier acte et jusqu'à la moitié du second, on n'eût pu surprendre la moindre apparence d'opposition; les applaudissements les plus soutenus avaient fait escorte, sans soulever de protestations, aux passages de l'œuvre qu'on avait tout d'abord goûtés. Mais à partir de ce moment, toute démonstration favorable devint inutile : en vain l'empereur lui-même et l'impératrice donnèrent-ils à mon œuvre, pour la deuxième fois, des marques publiques de leur bienveillance; ceux qui se considèrent comme les maîtres de la salle, et qui tous appartiennent à la plus haute aristocratie de France, prononcèrent l'arrêt irrévocable contre le Tannhseuser. Jusqu'à la fin, sifflets et mirlitons accompagnèrent chaque salve d'applaudissements du public.

En présence de l'impuissance absolue de la direction vis-à-vis de ce club puissant, devant la peur manifeste du ministre d'Etat lui-même,

je ne me crus plus le droit d'exposer plus longtemps mes fidèles interprètes à cette ignoble agitation, à laquelle onles abandonnait sans scrupule, et, bien entendu, avec l'espoir qu'ils battraient en retraite forcément. Je déclarai à la direction que je retirais mon opéra, et si je consentis à une troisième représentation, ce

-fut à cette condition seulement, qu'elle aurait lieu un dimanche, c'est-à-dire en dehors de

-l'abonnement, et par suite, dans des circonstances telles, que les abonnés n'y fussent point attirés, et qu'au contraire le public proprement dit pût occuper entièrement la salle. A

-mon désir de voir désigner cette représentation sur l'affiche comme la dernière, on opposa une fin de non-recevoir ; je n'eus d'autre ressource que d'informer moi-même les personnes de ma connaissance qu'il n'y en aurait pas d'autres.

Ces mesures de précaution n'avaient pas réussi à dissiper les craintes du Jockey-Club ; tout au contraire, ses membres crurent voir dans cette

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représentation dominicale une démonstration audacieuse et menaçante pour leurs intérêts ; après cela, pensaient-ils, une fois l'opéra accueilli par un succès incontesté et admis au répertoire, l'ouvrage exècre leur serait aisément imposé de force. On n'avait pas osé croire que je parlais sincèrement, quand j'assurais qu'au ea:d'untel succès du 7a»nAa?Mser,jen'en serais que plus décidé à retirer la partition. Ces messieurs renoncèrent donc, pour ce soir-là, à leurs autres amusements : ils revinrent à l'Opéra, équipés au grand complet, et renouvelèrent les scènes de la deuxième soirée.

Cette fois l'exaspération du public, à voir qu'il allait lui être absolument interdit de suivre la représentation, grandit dans des proportions qu'elle n'avait pas encore connues, à ce qu'on m'a assuré ; il paraîtrait que messieurs les perturbateurs, n'eût été l'inviolabilité de leur position sociale, n'auraient pas échappé aux mauvais traitements et aux voies de fait.. Je le dis sans ambages : autant j'ai

été stupéfait de l'attitude effrénée de ces messieurs, autant j'ai été ému et touché des efforts héroïques déployés par le public proprement dit, pour réparer ce déni de justice à mon égard ; jamais il ne m'est moins venu à l'esprit de douter, si peu que ce soit, du public parisien dès qu'il se trouve sur un terrain neutre qui lui soit propre.

Le retrait de ma partition, désormais officiel, a mis la direction de l'Opéra dans un grand et réel embarras. Elle crie sur les toits que dans l'affaire de mon Tannhxuser elle voit, au lieu d'une chute, un très grand succès, et qu'elle a beau interroger ses souvenirs, elle n'a nulle idée qu'on ait jamais vu un public prendre parti avec une passion si vive pour une œuvre contestée. Il lui semble que les plus belles recettes sont assurées au Tannhœuser, car la . salle est déjà louée d'avance pour plusieurs représentations. On l'informe de l'exaspération croissante du public, à se voir frustré, par une minorité infime, de l'intérêt qu'il a à pou-

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voir écouter el apprécier en paix une œuvre nouvelle dont on a beaucoup parlé!

J'apprends de mon côte que l'empereur reste l<ml à l'ail fidèle à ses bonnes dispositions pour ma cause, que l'impératrice veul bien prendre mon opéra sous sa protection, el ré-

elamer des mesures pour prévenir le retour de n< niveaux désordres. En ce moment même une protestation contre les honteux événements de l'Opéra, adressée au ministre d'Etat, circule parmi les musiciens, les peintres, les artistes et les littérateurs de Paris ; on me dit qu'elle se couvre de signatures. Dans de telles Circonstances, il semble que je devrais me sentir aisément encouragé à autoriser la reprise de mon opéra. Mais une importante considéralion d'art m'empêche de le faire.

Jusqu'à présent, je n'ai pu obtenir une seule audition calme et recueillie de mon œuvre : ces conditions particulières, indispensables pour comprendre ce que j'ai voulu faire, pour entrer

dans cette disposition d'esprit étrangère au

public ordinaire d'opéra, par laquelle on saisit l'ensemble, l'unité d'une œuvre, ces conditions, dis-je, n'ont pas encore été réalisées pour mes auditeurs ; ceux-ci, au contraire, ne pouvaient s'attacher, jusqu'à présent, qu'à des épisodes brillants, aisés à comprendre, tout en dehors, et placés là par moi simplement pour encadrer mon tableau ; ces auditeurs ont dû se borner à remarquer ces pages, et à les saluer de leurs vives sympathies. En admettant que j'obtienne maintenant cette audition paisible et recueillie de mon opéra, je n'en redouterais pas moins ce que je vous ai marqué précédemment sur le caractère de l'exécution d'ici : elle était foncièrement dépourvue de vigueur et d'élan, cette exécution, et c'est là une chose qui n'a échappé à aucun de ceux auxquels l'œuvre est familière. Quant à moi, il m'était interdit d'intervenir en personne pour stimuler cette faiblesse; j'aurais donc peur qu'elle ne devînt peu à peu évidente ?t manifeste, si bien que j'ai renoncé à tout

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