SOMMAIRE
Saint-Domingue. —Arrivée en France.
J'ai publié des Mémoires dans lesquels j*ai dit bien des vérités; mais j'ai dû taire beaucoup de choses que je dirai peut-être dans les pages que je vais écrire. J'ai donné les détails de mes cinq proscriptions dans mes Mémoires : je ne les répéterai pas dans cet ouvrage.
J'ai souvent , dans mes loisirs , cultivé l'art attachant de la peinture ; dans mes proscrip- I. 1
tions il a fait mes délices , ma vue me force à m'en priver. Des Mémoires fondés sur des souvenirs, ont l'avantage d'occuper l'esprit sans le fatiguer.
Si je parle de mon enfance et de ma première jeunesse , c'est uniquement a(in de présenter, sur l'éducation, quelques observations qui peuvent être utiles.
Mon père , après la fameuse retraite de Prague , se rendit à Saint-Domingue avec le comte de Belzunce , qui venait d'en être nommé gouverneur. Il commandait la province de l'Ouest lorsqu'il se maria. Quand il quitta la colonie, je n'avais que sept ans. Je n'y avais rien appris. Je ne connaissais pas même les lettres de l'alphabet. Dès que je pus me tenir sur la selle , mon père me donna un petit cheval. Les petits chevaux de ce pays , de race espagnole , étaient excellents et pleins d'ardeur. Ils mangeaient beaucoup de gros sirop, dans lequel on mettait des cannes à sucre, dont le suc était exprimé. C'était à cette nourriture qu'ils devaient leur force et leur vivacité, etl'on remarquaitque lorsqu'un cheval,
élevé sur une sucrerie, était vendu au propriétaire d'une cafeterie ou d'une indigoterie, il n'avait ni la môme force, ni la môme ardeur , parce qu'il était privé de cette nourriture.
L'exercice du cheval était mon occupation et mon bonheur. J'ai conservé jusqu'à une vieillesse avancée l'amour de cet exercice; et peutêtre lui dois-je ma bonne santé et le pouvoir de me livrer , sans fatigue , à un travail ardent et assidu.
Arrivé en France , je fus placé dans une pension à Paris. J'y restai deux ans, et je n'y appris rien , absolument rien. La recommandation d'un parent , intendant général des postes , m'attira les soins et les égards du maître de la pension, portés au point de me laisser dans mon éloignement naturel pour le travail auquel on assujétit les écohers. Mais malgré cette oisiveté, mon esprit naturellement vif travaillait beaucoup. J'étais pour mes camarades un ôtre un peu curieux, parce que j'arrivais de l'Amérique, et que j'avais traversé les mers; ils me faisaient mille questions sur ce
pays et sur la navigation. Je n'hésitais jamais dans mes réponses.
Mon père étant venu me voir , le maître de pension voulut absolument me montrer habile , tout ignorant que j'étais. Il me fit apprendre par cœur une pièce de vers que je récitai , je me rappelle parfaitement qu'elle était à la louange de mon père, et que ses fonctions militaires en Amérique en avaient fourni l'idée. Elle était pleine de pathos , et je la jugeai ainsi d'autant plus facilement, que j'avais eu beaucoup de peine à la mettre dans ma jeune tête encore sauvage , précisément parce qu'elle n'était pas écrite d'un style naturel. Peu de jours auparavant , nous avions beaucoup ri d'un prospectus , dans lequel le maître de pension vantait touts les avantages de son établissement^ parlait d'un vaste jardin , et disait que des allées spacieuses permettaient aux enfants d'y voguer ça et là. Tout ce que cet homme écrivait, était dans ce style tendu que mettaient à la mode M. Thomas et d'autres écrivains.
Je me souviens qu'étant, l'année suivante,
au collège de la Flèche, je reçus de lui une longue lettre écrite dans ce beau style. M. Donjon , principal du collège, ouvrait el parcourait toutes nos lettres ; il me remit lui-même celle-là, en me disant : lisez-la attentivement, et gardez-la, afin de ne jamais écrire d'un style semblable. Ces paroles me frappèrent , et ne sont jamais sorties de ma mémoire. Elles ont sans doute contribué à me donner cette aversion que j'ai toujours eue pour la prose tendue et fatiguée , et même pour la prose poétique, quoique j'aie toujours aimé la poésie, ou plutôt parce que je l'aimais.
Peu de temps après, je fus nommé élève au collège de la Flèche qu'on venait de créer , el qui était une annexe de l'école militaire de Paris. On avait banni le latin de l'école militaire, et l'on condamnait les enfants qui devaient y aller un jour , à pâlir pendant cinq ans à la Flèche sur le rudiment, les thèmes et les versions; ils devaient ensuite n'en plus entendre parler pendant quatre ans. Lorsque le latin fut chassé de l'école militaire , un professeur nommé Valard, qui avait composé un
rudiiiient très estimé, réunit sur une charrette ses vieux livres, ses cahiers , tout ce qu'il possédait. Il s'assit sur ce monceau en désordre, il partit au moment où les élèves étaient en récréation 5 ils s'assemblèrent autour de la charrette, il leur criait : vous êtes perdus, vous allez croupir dans l'ignorance, vous ne serez bons à rien, on chasse de l'école Virgile , Horace et Cicéron, je les emporte avec moi ; l'antiquité vous abandonne, oui, pauvres infortunés,vous êtes perdus. J'ai si souvent entendu raconter ce départ grotesque par mes camarades, que je n'ai pu l'oublier. Arrivé à la Flèche, à la fm d'une année scolastique, je fus mis dans la classe appelée la septième. Après m' avoir interrogé un moment , on me déclara ignorant , et on me plaça sur de petits bancs, qui régnaient autour de la salle, et qu'on appelait les bas bancs. C'était me donner un brevet d'ignorance. Je me gardai bien de travailler pendant les vacances; et l'année suivante, je ils ma sixième sur les mômes bancs , occupé à prendre des mouches , et considéré comme un pauvre diable , dont on ne ferait jamais rien.
• J'eus alors la petite vérole en 1766. On ne connaissait pas encore l'inoculation ni la vaccine. Nous étions une vingtaine dans une salle immense, très échauffée, les fenêtres jamais ouvertes; c'était la doctrine de ces temps. Je fus très malade; mais je m'en tirai heureusement. Après ma guérison, convalescent et très faible, je fus rendu à ma sixième , c'est-à-dire à une complète oisiveté; mais j'écoutais, je réfléchissais à ma manière. Quand les vacances arrivèrent , presque toutes nos journées se passaient dans un grand parc; et comme nous étions touts destinés au service militaire , touts nos jeux étaient guerriers. Mes camarades me laissaient prendre de l'ascendant sur eux , comme à un voyageur qui avait vu l'Amérique et les mers, et qui les amusait souvent par ses récits. Ce n'était plus le pauvre diable des bas bancs, c'était un chef plein de vivacité, qui ne doutait de rien , et à qui ses inventions <^le sabres et d'arcs de bois, attirèrent des punitions.
Un élève eut, je ne sais comment, un volume qui renfermait la vie d'Alexandre; un de
nous la lisait pendant que nous prenions nos quartiers d'hiver. Nous étions dix ou douze autour de lui , affamés de cette lecture , et admirateurs du héros , dont nous n'avions pas encore entendu parler. Il devenait le sujet de nos conversations , et je commençais à voir que j'ignorais des choses que j'aurais du plaisir à savoir.
L'année suivante , j'entrai en cinquième. M. Duvigneul, notre professeur , eut le bon esprit de nous dire le premier jour : on m'a donné des notes sur chacun de vous; mais j'aime mieux juger par moi-même de ce que vous savez. Je vous ferai composer touts ensemble un thème et une version. Après nous avoir dicté ces deux pièces, l'une en latin et l'autre en français , il nous laissa travailler. Il descendit de sa chaire, parcourut la salle, en parlant à plusieurs élèves , il s'arrêta surtout devant les bas bancs , et encouragea par des paroles affectueuses les pauvres ignorants qui furent bien étonnés de l'attention qu'il leur accordait ; il m'adressa la parole avec une bonté qui m'encouragea.
Je ne sais comment cela se fit; mais je fus le second en version et le cinq ou sixième en thème. Cela m'étonna plus que mes camarades ; comme ils ne me jugeaient que d'après nos jeux et nos conversations , ils ne me croyaient pas imbécille, ainsi que l'avaient pensé deux professeurs. Le plaisant de tout cela , c'est que je trouvais , ainsi que plusieurs de mes camarades, que ces deux pédagogues étaient de très minces savants; presque touts leurs discours habituels , leurs manières , leur ton doctoral étaient le sujet de nos railleries; dès le premier jour de la cinquième ^ nous jugeâmes M. Duvigneul bien différemment, nous conçûmes pour lui de l'estime, de l'affection, et nous fûmes jaloux de mériter son suffrage.
J'ai souvent réfléchi sur cette circonstance de ma vie; je me suis demandé souvent comment, après avoir passé deux ans à Paris, autant à la Flèche, sans rien faire, j'avais pu me trouver tout-à-coup un des premiers de ma classe. Après beaucoup de réflexions , j'ai résolu le problème en descendant en moi-même. Mon caractère indépendant nepouvait supporter
des leçons données par un professeur , il y avait toujours dans le ton et la forme quelque chose qui me révoltait.
En écrivant ces lignes , je me rappelle , que dans renseignement des petits-fils de Louis xiv, exposé dans les mémoires de M. de Louville , attaché à ces princes, on ne leur apprenait le latin que par l'usage , que l'on passait légèrement sur les règles de la grammaire afin d'éviter les dégoûts, et que les deux aînés parvinrent en peu de temps à bien lire et bien écrire le latin 5 cet enseignement se faisait sous la direction de Fénélon et de Bossuet.
J'ai vu dans les mains de M. Daniset de Canisy, littérateur de Caen , les papiers de l'évéque d'Avranche Huet, l'un des précepteurs de ces princes.
On y voit , qu'il leur enseignait le latin par une méthode pratique , en leur faisant écrire le français au-dessus des lignes latines. J'ai considéré attentivement ces papiers un peu volumineux, et je n'y ai vu aucune trace de ce que nous appelons les règles de grammaire.
Le célèbre grammairien Dumarsais avait
les mêmes principes d'enseignement. On voit dans son ouvrage que les langues s'apprennent par l'usage et la raison ; il veut qu'on enseigne successivement aux enfans les mots le plus en usage , et que pour la traduction , on place sous chaque mot latin, îe mot français, puis en regard, le texte pur de l'auteur, et une version conforme au génie de notre langue. Par ce moyen , dit ensuite Dumarsais , l'enfant apprend deux langues à la fois.
Dumarsais éprouva beaucoup d'oppositions à sa méthode. L'auteur de sa vie en donne pour cause, « les pédants, les férules, l'intérêt des » maîtres particuliers , la morgue des collèges, » et plus que tout l'empire despotique de l'u- » sage. » On sait qu'il fut persécuté, et ce ne fut que cinquante ans après sa mort que des sa vans lui rendirent la justice due à ses travaux.
Montaigne raconte qu'il apprit aussi le latin par pratique, et l'on peut inférer de plusieurs passages de son ouvrage, que les femmes de son temps, qui savaient le latin, l'avaient appris par cette méthode. Marmontel raconte daUvS
ses mémoires, que dans l'espace d'un an, il apprit le latin à son frère, plus jeune que lui, en lui épargnant les épines de la syntaxe et de la grammaire. Ce sont ses expressions.
En écrivant toutes ces citations, je me rappelle encore plus fortement tout ce que m'a fait éprouver l'aride enseignement du collège. La vivacité de mon esprit repoussait les règles , les préceptes, était accablée de cet aride enseignement. Rien, dans tout cela, ne pouvait satisfaire ni mon esprit , ni mon caractère ; mon intelligence voyait plus loin que les choses minutieuses qu'on exigeait de moi. L'ennui m'accablait et me dégoûtait. Si l'on m'avait tout de suite fait expliquer la première Gatilinaire , en médisant d'abord, en deux mots, la situation de Rome et la position personnelle de Cicéron, j'y aurais pris le plus grand intérêt, et j'aurais été affamé de comprendre un si beau discours. 11 aurait fallu surtout me le faire traduire littéralement , car le sens littéral est très beau en français , autant qu'il est lâche et décoloré dans la traduction de l'abbé d' Olive! , grammairien de l'Académie française.
Rien ne révoltait plus mon esprit que les classifications des verbes, qu'il fallait apprendre par cœur et réciter niaisement; que m'importait que amare fût de la première ou de la seconde conjugaison? Mon bon sens me disait qu'il n'y avait ni première , ni seconde conjugaison , que tout cela avait été imaginé par des pédagogues, qui ne voyaient que des mots et non la beauté des pensées. Si l'on avait frappé mon esprit de la grandeur romaine, de la majesté du sénat, de l'audace de Catilina , de la vigilance et du courage de Cicéron , j'aurais passé les jours et les nuits à tâcher de comprendre son discours.
Mais si le dégoût d'un enseignement de pédagogue indignait et révoltait ma jeune tête , elle travaillait par instinct : j'écoutais , je réfléchissais, je causais avec des camarades instruits; ma mémoire qui n'avait pas été fatiguée, retenait aisément bien des choses , parce qu'elle les retenait librement et sans contrainte.
FuOrsque M. Duvigneul nous fit composer touts ensemble , je fus frappé de cette idée, j'en étais flatté comme si elle ne concernait que moi
seulj et lorsqu'il m'adressa des paroles d'encouragement, je fus saisi d'une espèce de frisson, je vis devant moi un combat, une lutte, dont je pouvais, comme un autre, sortir victorieux; je grandis à mes propres yeux; je rasremblai toutes les forces de ma petite intelligence et de ma mémoire.
Tout cela est présent à mon esprit, comme si je l'avais éprouvé hier. Il n'est personne qui ne sache par son expérience, quel profond souvenir laissent dans notre mémoire certaines circonstances de notre jeune âge. Aucune ne pouvait être plus frappante pour moi , que cet heureux essai de mes forces ; je ne les soupçonnais pas, quoique je les augmentasse touts les jours.
Le jour de mon petit triomphe, je dînais au réfectoire avec mes camarades , et j'étais placé de façon à tourner le dos à l'intérieur de la salle; je sentis tout-à-coup tirer fortement mes oreilles , et j'entendis le principal , M. Donjon , qui me disait : C'est donc vous, monsieur le paresseux, qui faisiez l'imbécille pour ne pas
travailler. Si vous ne restez pas toujours dans les premiers rangs de votre classe, je vous punirai sévèrement.
Outre nos classes, une fois par jour, nous avions ce qu'on appelait les Salles d'Études. Nous y faisions le travail qu'on nous avait imposé dans la classe; et le plus souvent, nous n'y faisions rien. Le principal envoya un jour dans chaque salle la liste des élèves qui la composaient. Chaque nom était accompagné des notes qu'on avait données sur l'élève, et de quelques indications relatives aux familles. Ces états avaient été adressés au duc de Choiseul, ministre de la guerre. Il avait dans son département le collège de la Flèche, comme annexe de l'École Militaire : plusieurs notes , mises en marge, avaient été dictées par lui et étaient suivies de son paraphe ; surtout, quand ces noms lui rappelaient des officiers qu'il avait connus. Il avait été colonel du régiment de Navarre , sous le nom du marquis de Stainville. Mon père et mon oncle avaient servi dans ce régiment. En voyant mon nom, il se les rappela , et dicta une note , par laquelle il me
recommanda particulièrement au principal. H y avait quelques mots relatifs aux notes mises à la suite de mon nom , dans lesquelles on me peignait comme un enfant , qui ne donnait aucune espérance.
Cette attention à de pareils détails , de la part du duc de Choiseul , ne doit pas étonner, il était actif et grand travailleur , et quoique livré aux dissipations de la Cour , il voyait tout dans ses deux ministères, la guerre et les affaires étrangères.
Toutes ces petites circonstances commencèrent à me donner un peu plus de goût pour le travail; mais je conservai mon indépendance. Souvent je ne faisais rien pendant la classe, et à la Un , je brochais rapidement la tâche qu'on m'avait imposée. Le bon M. Duvigneul ne s'en fâchait point; il saisissait même toutes les occasions de m' encourager. Je me rappelle qu'il me donna quelques louanges sur mon orthographe. Elle ne nous était pas enseignée, mais je l'apprenais par instinct, et surtout par le plaisir que j'ai toujours trouvé à apprendre les choses de moi-même.
Je crois que ce brave homme aimait mon caractère , parce qu'il avait du rapport avec le sien. En me rappelant beaucoup de choses, je vois qu'il aimait aussi l'indépendance , et que par cette raison, il respectait celle des autres. Sa manière d'enseigner ne nous gênait pas, et laissait nos esprits en liberté. J'ai toujours conservé avec vénération la mémoire de ce brave homme. J'ai vu , en avançant en âge , quelle influence heureuse il avait eue sur moi , surtout en la comparant aux effets contraires de la conduite des professeurs de quatrième et de troisième que j'eus après celui dont je parle.
Ce récit serait ridicule , s'il ne donnait une ample matière à des réflexions sur la manière dont on élève la jeunesse. Combien de jeunes gens dont le caractère a été froissé , affaibli , peut-être même dénaturé par des hommes incapables de discerner les caractères, et de les diriger au lieu de les révolter. Combien , dont l'esprit s'est éloigné de toute instruction, parce qu'on ne l'a pas laissé se porter de lui-même aux choses qu'il aurait saisies par une inclina-
tion naturelle , et dans lesquelles il se serait lancé avec une ardeur constante.
Le professeur de quatrième, nommé Boucher, était l'opposé du bon Duvigneul. Gomme il était ignorant , chose que des jeunes gens aperçoivent à merveille , il s'appesantissait sur de prétendues règles et des préceptes ; il s'y traînait lui-même comme il voulait nous y traîner; il ne donnait aucun essor à son esprit très borné, et il étouffait le nôtre. 11 nous assommait par son lourd pédantisme. Joignez-y sa violence et le fanatisme ; il disait qu'il voulait aller en mission dans les Indes , et il se croyait destiné à renverser toutes les pagodes.
Voici comme il s'essayait à ce travail : une brigade de carabiniers était en garnison à la Flèche. Les officiers entendaient la messe le dimanche dans la chapelle du collège. C'était une belle église; elle a servi de modèle à la chapelle du château de Versailles. Henri iv l'avait fait bâtir, ainsi que le collège; son cœur y reposait dans une urne dorée, auprès de l'autel.
Les officiers de carabiniers étaient un corps
d'élite , touts beaux , bien faits , portant un bel uniforme brodé. Ils assistaient à la messe avec cette espèce de distraction , voisine de l'ennui, qu'ont souvent les jeunes gens. L'un d'eux , remarquable par sa beauté , s'étalait sur sa chaise , mettait ses pieds sur les barreaux d'une seconde , caressait son chien loup qui était couché sur une troisième. M. Boucher vint tout-à-coup devant ce corps d'officiers , leur adressa un discours violent , apostropha celui dont je viens de parler. Un éclat de rire suivit sa harangue , que rien ne pouvait faire respecter. Nouvelle violence du missionnaire. Le colonel de la brigade, M. de Cambon , fît cesser la scène en imposant le silence, et en recommandant la bienséance convenable dans une église. On nous dit que le principal du collège avait blâmé le prétendu missionnaire de son sermon , et de ce qu'il avait ainsi parlé sans y être autorisé.
Outre les élèves qui assistaient aux classes , il y avait des externes qui demeuraient chez leurs parents, et ne venaient au collège qu'aux heures des classes. Un certain lundi , l'abbé
Boucher reprocha vivement à un jeune externe de s'être baigné la veille dans la rivière avec d'autres jeunes gens , peignit cette chose si simple de propreté et de santé comme une action abominable y et lui fit subir une punition honteuse et douloureuse. Ses cris émurent toute la classe; les élèves étaient plus indignés encore que les externes. On s'échauffa , on cria , on dit à l'abbé qu'il était un boucher de cruauté comme de nom ; on environna le patient , on lui prodigua toutes les marques possibles d'intérêt et d'affection. L'orage allait en grossissant, toutes les têtes s'échauffaient, le bourreau devenait plus furieux. Je ne sais ce qui serait arrivé, si la cloche n'eut annoncé la fin de la classe , et donné l'ordre de se rendre à l'église. On sortit en foule, et l'on n'épargna point les imprécations au féroce ennemi des bains de rivière.
On voit dans les mémoires très curieux de Marmontel le récit d'une révolte dans son collège, en province. Un professeur avait menacé de cet ignoble punition des écoliers de la classe de rhétorique. Us se révoltèrent ouvertement ;
prononcèrent des harangues véhémentes , et abandonnèrent la classe un mois avant la fin de l'année scolaslique.
Le lendemain de la scène dont je viens de parler , le professeur Boucher nous dicta un thème. L'usage voulait qu'on écrivît un verset appelé maxime , tiré de l'Ecclésiaste , au-devant de son thème, ou de sa version. Un élève , Bigos de la Falitre , mit cette phrase de son invention : Quis de vobis cum leone furente posset habilare ? Qui de vous pourrait habiter avec un bon furieux. Quand l'abbé Boucher lut ce verset très significatif , il interrogea Bigos , lui demanda pourquoi il avait osé mettre un verset outrageant en tète de son thème , et si c'était lui qu'il osait désigner. « Oui , lui répond Bigos ; c'est vous , c'est vous-même » ; et ce cri retentit dans toute la classe. Il était furieux. 11 dit à Bigos de venir recevoir des férules. « Je n'irai pas »;, fut sa réponse. — « IN'^r va pas! n'y va pas î » fut le cri général. Le professeur était furieux. Mais l'événement de la veille et les cris d'indignation le continrent; il dissimula et passa à l'examen des autres compositions.
Ces deux scènes et celle de Téglise firent, sans doute une impression profonde sur son esprit , car il fut tranquille pendant le reste de l'année scolastique; mais il voyait à quel point nous le méprisions, et qu'il lui était désormais impossible de regagner notre confiance.
Je n'ai pas besoin de dire qu'un tel professeur m'avait ôté le faible goût du travail, que m'avait inspiré le bon M. Duvigneul.
L'année suivante , en troisième , nous ne fu~ mes guère plus heureux ; le professeur Dolbeau, était un homme sec, maigre, noir et velu, dont la figure rébarbative repoussait toute confiance. Il n'était pas violent comme son collègue, mais il affectait une sévérité outrée. Tout en lui était désagréable. Presque tous les thèmes et versions qu'il nous dictait, avaient un côté ridicule ; on sait comme les jeunes gens saisissent avidement le ridicule , et comme ils savent le peindre entre eux et s'en amuser. Il avait mis en prose emphatique le beau discours de Lusignan à Zaïre. Chaque demi -phrase était suivie de quatre points , quelquefois de six, de huit , il allait même jusqu'à dix et plus. Il prescrivait
le nombre des points d'un ton de pédagogue , qui annonçait l'importance qu'il y attachait. Les dramaturges avaient mis ces points à la mode dans leurs malheureux drames qui ont tant contribué à dénaturer la littérature. Nos grands auteurs n'auraient jamais imaginé ces points merveilleux. La médiocrité seule pouvait les inventer; Voltaire s'en était moqué en vain. Cette importance attachée au point, était un aveu tacite que faisaient les auteurs de la pauvreté de leurs pensées. Car , si elles étaient fortes et grandes, et bien inspirées par le sujet, elles entraîneraient l'auteur lui-même, et ne lui inspireraient pas de recourir à la misérable ressource de ces points. Ils semblaient dire : arrêtez -vous là, afin de mieux savourer la beauté de ce passage , un peu plus ici , parce que la pensée est plus forte, et ensuite une longue pose avec de profonds soupirs. Car les soupirs étaient un des ornements, et notre professeur ne les épargnai«|rt pas , en nous dictant son chef-d'œuvre. Je suis persuadé qu'il mettait sa prose emphatique bien au-dessus des vers de Voltaire. Aucun de nous ne les connais-
sait, mais nous connaissions la grande renommée de l'auteur. Elle suffisait pour nous convaincre que cette prose ridicule ne faisait que défigurer l'ouvrage du grand poète.
Ce travestissement des vers en prose était une de ces choses qui préparaient et annonçaient la décadence de la littérature.
Le professeur était au milieu de sa belleprose, lorsque plusieurs élèves imaginèrent de se faire saigner du nez, afin de sortir de la classe et de s'arracher à la fatigue douloureuse qu'ils éprouvaient, d'autres imitèrent leur exemple , c'était une espèce de secret qu'ils avaient pour exciter ces saignemens de nez ; et je crois que si tous avaient eu cette faculté, toute la classe aurait été déserte. J'ai encore présent à mon oreille et à ma mémoire le ton de ce pauvre homme , tantôt déclamateur , tantôt attendri , et ses inflexions douloureuses , et ses soupirs , et les repos marqués par les admirables points ; l'effet que tout cela m|oduisait sur nous était de nous dégoûter du travail.
Dansées temps , des professeurs avaient imaginé un singulier système de traduction : ils
disaient qu'il fallait traduire les mots latins par les mots français équivalents , tels que l'auteur latin s'en serait servi s'il avait écrit en français. En conséquence ih traidai auïeni patres conscripti, pères conscrits , par messieurs ; les matrones romaines par les dames romaines. L'un d'eux alla jusqu'à changer les litières en carrosses. Un traducteur des commentaires de César avait à traduire une phrase dans laquelle César, impatient de ne pas voir arriver une légion d'élite qu'il attendait , s'élança sur son cheval , et demisso equo; le cheval abandonné courut audevant des légions. Le traducteur a mis : courut à franc é trier. Notre -bon professeur traduisit de même. Chacun de nous se demanda si les Romains avaient des étriers ; nous fûmes bientôt convaincus qu'ils n'en avaient pas , que c'était une invention moderne , et nous rîmes beaucoup des étriers de César. Quelques jours après nous eûmes à traduire une phrase qui disait que César avait fait ejnbarquer l'élite de ses légions. Bigos de la Falitre, dont j'ai déjà parlé, traduisit ainsi cette phrase : César fit embarquer les grenadiers de la république. A la
lecture de cette phrase , un éclat de rire saisit toute la classe ; le professeur demanda d'un ton sévère à Bigos pourquoi il s'était servi de cette expression. Bigos répondit au professeur qu'il nous avait souvent enseigné qu'il fallait traduire lés mots latins par des mots français correspondants; que les grenadiers étaient l'élite des troupes françaises , et que par conséquent ce mot exprimait très bien l'élite des troupes romaines. Le professeur en colère lui déclara que la première fois qu'il traduirait ainsi il le punirait sévèrement. Mais les éclats de rire redoublèrent ; les grenadiers de la république furent répétés de toutes les bouches, passèrent dans toutes les classes , et servirent de texte pour se moquer du système de traduction devenu à la mode.
Ainsi donc me voilà , après six années d'enseignement , en comptant celles de Paris , avec quelques mots de latin dans la mémoire, quelques phrases de la langue grecque apprises péniblement par cœur, et une certaine facilité d'écrire en français , que je devais à la nature.
Mais tout changea l'année suivante , dans la classe qu'on appelait la seconde. Le professeur Dernière était un homme poli , de formes aimables, qui s'attirait tout d'abord la confiance et l'amitié des élèves. Quand je l'entendis réciter les vers de\irgile et de Racine, avec un doux enthousiasme, un accent qui flattait l'oreille et pénétrait l'ame, un nouveau jour s'ouvrit devant moi, je conçus ce que pouvait le génie de l'homme, et j'espérai une jouissance dont je n'avais encore aucune idée. J'appris beaucoup de \ers de \irgile, que je n'ai jamais oubliés. Les volumes de ce grand poète, qu'on m'avait donnés comme aux autres élèves, sont toujours restés entre mes mains; ils m'ont suivi dans plusieurs voyages d'Amérique , et je les ai encore; mais nous n'avions pas un seul volume de Racine , et nous ne le connaissions que par les morceaux que récitait le professeur.
Je n'ai vu qu'à un seul élève, un talent qui se manifestait avec grandeur pour la poésie latine. Tournas de Fabrezan faisait des vers latins d'une supériorité qui étonnait
ses camarades et ses professeurs. Il composa sur le mariage du Dauphin , l'infortuné Louis XVI, un poème qui laissa des traces profondes dans ma mémoire. J'en étais tout étonné, je ne concevais pas comment il avait pu avoir des idées qui me paraissaient si belles, et auxquelles il m'était impossible d'atteindre ^ mais malgré cette grande distance que je voyais entre lui et moi, j'avais en moi-même une certaine confiance que je devais à mes deux bons professeurs.
C'était dans la version que je réussissais le plus; c'était aussi la partie la plus facile, ainsi que dans ce qu'on appelait amplification. On nous donna un jour pour sujet, dans ce dernier genre, les adieux d'Hector et d'Andromaque; nous ne les connaissions que par ce que nous avions lu dans Virgile, Nous touchions à la fin de la classe , et je n'avais encore rien écrit. Notre excellent professeur me pressait , m'encourageait , je lui répondais toujours que je ne savais que dire ; mais tout en ne faisant rien, ma tête bouillonnait, j'écrivis enfin et avec rapidité tout ce qui se présentait
à mon esprit; quelques jours avant la distribution des prix, un des examinateurs dit à un élève, qu'il avait été étonné de la composition d'un élève de seconde; màh qu'il n'aurait pas le prix, à cause d'une lourde faute qu'il y avait laissée. C'était de moi qu'il parlait, sans me nommer. J'eus ^e prix malgré la lourde faute; j'appris qu'on avait beaucoup disserté sur cette faute. Les gens méthodiques avaient repoussé l'ouvrage avec mépris , d'autres l'avaient défendu avec chaleur.
Quant aux vers latins, je n'ai jamais pu en faire un seul qui fût seulement passable , quoique j'aimasse tant ceux de Yirgile , peut-être était-ce parce que je les aimais. Je sentais par instinct combien les miens étaient ridicules ; Tournas m'en donnait quelquefois pour les compositions delà semaine, peut-être en donnait-il à d'autres , car il les faisait avec une prodigieuse facilité.
Un autre de mes camarades m' étonnait plus encore que Tournas; c'était Rigouet de Sancé, il avait le premier prix dans toutes les compositions, il devait principalement ses succès à
une mémoire merveilleuse ; Fortia a\ait aussi touts les premiers prix , et il les devait à une application constante et infatigable.
Dans ce pays classique , où l'on nous parlait sans cesse de la liberté des républiques anciennes , nous étions de vrais esclaves ; nous étions 300, le cinquième avait quatorze ans; à cet âge, on sent très-bien qu'on est destiné à autre chose qu'à languir dans une vaste prison , sous le poids du plus cruel de touts les maux , sous le poids de l'ennui. L'un de nous, Breton, en était peut-être le plus fatigué, il le témoigna un jour avec colère à notre maître d'études; cet homme avait un extérieur ignoble et dégradé, qui invitait au mépris. Ce mépris et la colère du pédant amenèrent une scène terrible, qui augmenta dans touts nos cœurs un dégoût profond de nos travaux, et de tout ce qui les accompagnait.
Le pédagogue dût bien souffrir le reste de cette année. Tout ce qu'on put inventer pour lui témoigner le mépris qu'il inspirait , il l'éprouva cent fois par jour; il avait la vue très courte, ce qui lit inventer bien des trom-
peries et des superclieries qui l'exposaient sans cesse à la risée des élèves.
On avait des scènes semblables dans d'autres salles ; mais jamais dans celles dont le pédagogue savait se faire respecter. Les élèves avaient horreur du supplice ignoble qu'il est inutile de nommer, il a été cause jadis de scènes affreuses dans l'ancienne Université de Paris. II y avait une autre punition, que nos pédants renouvellaient souvent , celle de la férule; elle était d'un cuir épais, et donnait des coups dans la main 5 le pédant disait à l'élève qu'il avait appelé : porrige manum, tendez la main. C'était une lutte d'adresse entre le frappant et le frappé. Celui-ci avançait , retirait, avançait, retirait la main, en fixant les yeux sur la main du frappant , afin de retirer la sienne , au moment où la férule tombait, en sorte qu'elle frappait dans le vide, ce qui amusait le patient et donnait de l'humeur au pédant; il recommençait, et quand sa maladresse le mettait en colère, il donnait un coup violent, qui n'était que plus comique, quand il n'atteignait rien. Des élèves adroits en fai-
saient un jeu, ils faisaient semblant de craindre la férule, de pleurer, de s'avancer en tremblant ; et au moment où la férule allait tomber, bien sûrs de n'être pas atteints , ils redoublaient décris et de pleurs, comme s'ils avaient déjà reçu le coup fatal. Les pédants se vengeaient de leurs défaites sur les élèves maladroits , et se complaisaient à leur donner de bonnes férules.
On dit que le fouet est en usage dans les universités et les collèges de l'Angleterre, et qu'il est supporté patiemment par des jeunes gens de dix-huit à vingt ans. J'en suis très étonné, les caractères si différents des deux peuples devraient se rapprocher à l'égard d'une punition ignoble dans les apprêts, dans la chose même , et dans ce qui la suit. Elle n'aurait pas été tolérée dans nos écoles militaires , et la révolution qui a produit tant de nouveautés exécrables, a du moins banni ce châtiment de nos collèges.
Il y avait une autre punition ; c'était un habit complet de la bure la plus grossière , bonnet, pantalon, et jusqu'à des souHers lourds
et informes; des élèves prenaient avec indifférence ce travestissement honleux ; d'autres en étaient indignés. L'un d'eux, après qu'on eût employé la force pour lui mettre cet habit, se frappa la tête contre le mur avec tant de violence, qu'on craignît pour sa vie: on fut forcé de le lui ôter, et de le transporter à l'infirmerie. Les élèves, pénétrés de leur destination à l'état militaire, en concevaient des sentiments qui les rendaient très difficiles à conduire; plusieurs, après des querelles violentes, accompagnées de coups vigoureux, se donnèrent mutuellement des billets signés de leur sang, par lesquels ils promettaient de se battre jusqu'à la mort , lorsqu'ils seraient libres.
Henri iv avait fondé le collège de la Flèche, et l'avait donné aux jésuites , lorsqu'il les rappela en France, malgré l'avis des parlements. Son cœur reposait auprès de l'autel. Touts les ans, le jour de sa mort, on célébrait un service funèbre, l'éghsc était tendue de noir, avec les armes de France et de Navarre. Une brigade du beau corps des carabiniers rendait cette
cérémonie plus imposante et environnait le catafalque. Un prédicateur prononçait l'oraison funèbre. Que de combats et de victoires, quel courage , combien de résolutions intrépides et de sentiments magnanimes à célébrer devant trois cents jeunes gens ! Au moment de l'assassinat, on entendait des sanglots et des gémissements, tout était en larmes. L'histoire de ce grand prince nous était bien connue, et c'était la seule de tous nos rois.
La statue de Charlemagne était dans l'église , à la gauche du chœur. Elle appelait naturellement notre attention sur la vie de cet homme si étonnant; mais nous ne la connaissions que par lambeaux , et par les choses que nous racontaient nos professeurs interrogés par nous , car il n'y avait pas dans le collège une seule histoire de France; je me rappelle que nous demandions souvent s'il était saint canonisé, on nous répondait qu'il n'était que béatifié. Touts les livres qu'on nous donnait pour des prix , étaient des livres classiques ; nous attrapions aussi quelques lambeaux de l'histoire ancienne, dont on faisait la lecture pendant
les repas. Mais dans une salle immense et retentissante, la voix du lecteur était aisément couverte par le bruit des fourchettes et des mâchoires. Je me souviens seulement d'avoir été frappé du récit du siège de Jérusalem, par l'historien Joseph, et de l'impression que produisit sur moi la lettre de Pline le jeune , sur l'irruption du Vésuve et les affreux désastres d'Herculanum et de Pompeïa.
Les élèves furent très bien nourris pendant les premières années ; le principal réglait tout, ordonnait les achats, jamais aucune plainte, et comme il mangeait toujours au réfectoire , à une table séparée, d'où il étendait ses regards sur toute la salle, il surveillait les repas, comme les apprêts. Tout-à-coup nous vîmes paraître un maître d'hôtel , un contrôleur , et cinq ou six officiers de bouche, qui touts lui obéissaient. Je les vois encore avec leurs habits mordorés, à boutons de fd d'or, leurs vestes brochées d'or , qui tombaient à moitié de la cuisse, leurs longues manchettes défilées, et leurs grandes perruques à trois circonstances ; je suis encore dans l'étonnement que nous fit éprouver cette apparition. Tout cet appareil ,
touts ces titres pompeux étaient pour notre service! Us nous saluaient avec les grands airs de cour et de ville , et nous étions touts ébahis.
Le premier jour, nous eûmes des petits pâtés; c'était la première fois, ils étaient accompagnés de bonnes côtelettes bien tendres. Cela se soutint ainsi les premières semaines; mais bientôt tout changea ; nos tables ne virent plus que du bouilli bien sec et ces gros haricots bien gras , que voulait l'avare de Molière , parce qu'on n'en mange guères; delà bien des rumeurs parmi les élèves et même les professeurs , dont la cuisine se ressentait aussi du changement.
Le principal, revenant de Paris, où il était allé pour les affaires du collège , fut accueilli, comme disent les marins , par une horrible tempête. Les éclairs et le tonnerre effrayaient les chevaux, on ne pouvait les faire marcher, il fallut descendre de voiture et chercher un asile dans une maison délabrée, voisine du grand chemin. Le principal y fut reçu par un enfant de huit à neuf ans, d'une jolie figure;
interrogé sur son nom , il répondit : ViUiers de VIsle-Adam. Il allait répondre à d'autres questions, lorsque son père entra. 11 répéta le nom qu'avait dit son fils, et lorsqu'il apprit à qui il parlait, il répondit à toutes ses questions , il montra de vieilles armures, de vieux papiers. M. Donjon les parcourut, et fut persuadé que cette famille descendait du célèbre grand-maître de Rhodes. 11 emporta les papiers , les envoya au ministre, qui les fit examiner par le juge d'armes de France; il trouva la descendance bien prouvée, et l'enfant fut placé au collège de la Flèche.
J'étais à la fin de ma cinquième année dans ce collège, je voyais arriver le moment d'en sortir; aller à Paris, et à l'école mifitaire! ce nom seul nous faisait frémir d'impatience. Où en étais-je, après sept années d'une éducation claustrale , en comptant les deux ans de pension à Paris ? deux chants de l'Enéide , les catilinaires , la première harangue contre Verres , quelques passages des commentaires de César, voilà tout mon pauvre petit fond , encore ne pouvais-je comprendre facilement que les
beaux morceaux, les vers de passion ; car ceuxlà sont si simples , qu'on les comprend comme sa propre langue. Voilà donc tout mon petit bagage, après sept années d'une prétendue instruction ! Nulle notion de géographie , ni d'histoire, excepté quelque idée superficielle de l'histoire grecque et romaine, puisée dans les livres que nous avions exphqués. D'autres élèves étaient plus instruits que moi, mais dans le cercle que je viens de tracer, et je doute qu'un seul de ceux-là eût autant d'enthousiasme que moi pour les parties que je viens de citer.
Jamais on n'a tant écrit sur l'éducation qu'à la fm du dix-huitième siècle; on publia beaucoup de plans nouveaux et de nouvelles méthodes. Dans la suite de ma vie, les fonctions administratives que j'ai exercées, m'ont donné l'occasion de voir les pratiques nouvelles, et de réfléchir sur leurs avantages et leurs inconvénients. J'ai dû reporter mes regards sur les choses que j'avais vues dans ma première jeunesse, et sur ce que j'avais éprouvé. De tout cela s'est formé un plan, dans lequel je suivais
— soles inspirations d'un caractère indépendant , et le souvenir des gènes cruelles que j'avais éprouvées, ainsi qu'un grand nombre de mes camarades, le souvenir de nos profonds ennuis, de nos dégoûts accablants, de nos moments d'une presque fureur, où nous parlions de finir des jours si misérables. Ce tableau n'est pas trop fort, j'ai eu plus d'une fois de ces moments cruels , et j'en ai vu de semblables à des élèves, qui depuis sont parvenus aux plus hautes dignités , ou sont sortis de la foule par une conduite ferme et courageuse.
Il me semble qu'on aurait pu borner l'étude du latin , aux deux heures passées le matin dans les classes. Le reste de la journée aurait été livré aux jeux et à un enseignement Hbre et indépendant, voici comment :
Le lever, les repas, la messe journalière, prenaient environ quatre heures , la classe latine deux heures 5 restaient à peu près huit ou neuf heures, suivant les saisons. Tout ce temps serait libre, chaque salle d'études aurait une petite bibliothèque d'ouvrages, de mathématiques, d'histoire, de géographie, de litté-