‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 2 sur 17 · AO · texte numérisé non relu

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rature et de voyages, etc. La garde en serait confiée à un élève, qui transcrirait les noms de ses camarades auxquels il les prêterait , et qui en rendrait compte. On ne pourrait refuser aux élèves les livres qu'ils demanderaient, s'ils étaient disponibles.

Les huit heures libres de la journée seraient employées dans les cours de récréation, en jeux de toute espèce , et dans les salles d'études à lire ou à écrire, toujours- à la volonté des élèves; les maîtres d'études les surveilleraient dans les cours et dans les salles, ils se mêleraient à leurs entretiens; les professeurs qui auraient le talent de la parole, en rassembleraient nécessairement un certain nombre autour d'eux, et les instruiraient familièrement dans les connaissances qu'ils posséderaient euxmêmes. On voit dans les mémoires de M. de Louville, comme je l'ai déjà dit, que Bossuet et Fénélon , chargés de l'éducation des petitsfils de Louis xiv , pensaient que ces princes s'instruiraient mieux par la conversation, que par les livres. Long-temps avant eux Montaigne et le savant Amyot avaient eu la même opinion.

Dans ces conversations familières , chaque élè\e se porterait naturellement vers les études qui lui plairaient , et y ferait ainsi des progrés certains. Point de monotonie, point d'ennui , point de fatigues , point de ces moments dedésespoir dont j'ai déjà parlé.

Y pensez-vous , me diront les esprits méthodiques ; s'instruire sans méthode^ sans règle, sans les éléments des sciences , sans connaître leurs divisions ! Oui, sans doute ; sans tout cet attirail , qui accable les esprits vifs et les détourne de vos tristes études. Les esprits froids qui aimeraient les règles, les méthodes , prendraient les livres élémentaires et les savoureraient tout à leur aise. N'oubHez donc pas que l'on formait dans ce collège des militaires^ des hommes du monde , et non pas des savants. Laissez -les dans toute la liberté de l'esprit et du corps, agir, parler, s'instruire^ jouer comme ils l'entendent. Rappelez-vous que dans le lycée d'Athènes les leçons se donnaient en plein air, et en se promenant.

Mais , me dira-t-on , combien d'entre eux ne feront que jouer , courir , sauter, lancer la

balle, le ballon? tant mieux pour eux, car ils se fortifieront et jouiront probablement du premier des biens, d'une bonne santé, que les études classiques et méthodiques font perdre à un si grand nombre déjeunes gens. J'ai vu de ces bœufs à travail lent, traçant péniblement leurs sillons dans les règles , les méthodes, les définitions. Je les ai retrouvés hors des écoles , lourds , gauches , maladroits , irrésolus et impropres à faction ; j'en ai vu d'autres qui par la force de leur tempérament avaient échappé à la mort que leur préparaient vos accablantes leçons , se former euxmêmes , et montrer dans nos révolutions, un caractère noble et décidé. Touts vos systèmes ne tendent qu' à priver fhomme de sa vigueur native , qu'à f empêcher de puiser ses pensées en lui-même , en le rendant F esclave des pensées des autres.

Dans un de ces jours de grande récréation, pendant lesquels nous avions plus de liberté qu'à l'ordinaire , nous parcourûmes toutes les parties de ce vaste collège. Nous arrivâmes tout-à-coup à deux grandes salles^ assez éclai-

rées, quoique un peu souterraines , et qui n'avaient aucun meuble. Nous vîmes sur les murs un grand nombre de dessins informes, plus ou moins effacés. Nous cherchions en vain ce qu'ils signifiaient. Les murs en étaient couverts, les parties non effacées nous frappaient par la vigueur et la netteté du dessin. Tout était fait au charbon , et un grand nombre de morceaux restaient encore par terre.

Il y avait dans le collège un vieux jésuite , âgé de plus de quatre-vingts ans. Lors de la destruction de son ordre , on lui avait permis de rester à la Flèche. Nous lui parlâmes de ces salles et des dessins qui nous avaient tant frappés. Il nous dit qu'on avait envoyé à la mission de leur ordre, dans la Chine, un jeune novice doué d'un grand talent pour la peinture. 11 fit à Pékin de beaux ouvrages qui plurent à l'empereur ; mais on s'aperçut bientôt que son esprit s'aliénait, on le renvoya en France, et on le plaça au collège de la Flèche. Sa maladie augmentant touts les jours , il s'imagina que Dieu lui avait déclaré qu'il était las des crimes des hommes , et qu'il voulait exterminer le genre

hiimaiii et toiits les animaux qui couvraient la terre, il voulait la repeupler par d'autres hommes et d'autres animaux , et il lui avait ordonné de lui faire des dessins d'après lesquels seraient créés touts ces êtres nouveaux ; mais il lui avait ordonné de les faire touts différents de ce qu'ils étaient, et qu'aucune partie quelconque ne ressemblât aux parties actuelles. Le bonhomme consumait ses jours à ce grand travail; mais il avait beau faire, il ne pouvait trouver les différences qu'il cherchait, il retombait toujours dans les formes delà nature, c'étaient toujours des pieds, des mains, des cornes, des yeux. En vain, il transportait aux animaux des formes humaines et à l'homme des formes animales; il ne pouvait accomplir l'ordre de Dieu. 11 sentait son impuissance , et il tomba dans un désespoir de découragement qui fut suivi d'une maladie mortelle.

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