CHAPITRE XI
Coinmenceineiit de la révolution en 1789, —Marche du ^gouvernement. — Réflexions de Bossuet relatives k la conduite de Charles vu et du connétable de Richemont. — Ministres de Louis xv, de Louis xvi . — Le comte de Provence, depuis Louis "xviii, dans l'assemblée des notables. — Mon discours à Louis xvi. — Réflexions sur lord Wellington et M, Peel. — Preuves du mauvais effet des concessions, tirées de celles qui ont été faites en Irlande, en Espagne et en Portugal. — Mon entretien sur ce sujet avec Brissot. — Remarques importantes sur Mirabeau et Tabbc Maury.
Il ne manquait à mon bonheur que de ne pas m' occuper de la politique du moment. Mais c'était impossible ; l'orage grondait au loin et ^'approchait touts les jours. Une vive agitation
régnait dans les esprits , et les remuait dans toutsies sens. Tout homme qui savait lire devenait un profond politique. On ne parlait que des abus du gouvernement , et on étudiait la constitution anglaise. C'était le sujet de toutes les conversations. Maintenant, après cinquante années d'épreuves , tout homme qui ne gémit pas de nos sottises, est un imbécille ou un homme de mauvaise foi.
La première, et la plus funeste alors, fut la permission que Louis xvi donna d'écrire sur les questions politiques qui fermentaient alors dans toutes les têtes. Je recevais toutes les brochures et touts les pamphlets qui paraissaient alors. J'y voyais les misérables et dangereuses querelles des parlements et du roi , la conduite du duc d'Orléans et la ligue de touts les parlements du royaume. J'ai conservé plusieurs de ces feuilles du jour. Il est impossible de les lire sans un profond dégoût. J'ai conservé aussi les arrêts et remontrances des parlements et surtout de celui de Paris. Vous y trouvez le langage révolutionnaire des beaux temps qui suivirent , l'amour des innovations , te mol de
liberté sans le comprendre , un petit commencement de vœux pour l'égalité , qui n'osait encore se produire ouvertement. Que faisaient les ministres? Ils riaient de tout cela, restaient dans une sécurité parfaite, et obsédaient le pauvre roi pour lui arracher des concessions.
A leur tète était le vieux Maurepas , homme d'esprit , cette faculté si dangereuse , quand elle n'est pas jointe à une vaste intelligence et à un caractère assez fort pour tempérer les saillies désordonnées de ce qu'on appelle esprit. Cet homme avait été ministre de la marine dans sa jeunesse ; il avait eu de bons moments dans ce ministère. 11 avait ce qu'on appelle de bonnes intentions , qualité qu'on reconnaît toujours dans les hommes médiocres. Elle sufïit aux yeux des hommes faibles ; et sous cette égide , la faiblesse a fait tout le mal de la révolution.
Dans les temps dont je parle, et avant eux, les ministres ne s'occupaient que d'administration. Mais la marche du gouvernement , le changement qui se faisait dans les esprits , la
ligue qui commençait à se former entre les régiments , l'abandon de toute dignité et par les grands seigneurs et par les princes , tout cela ne les occupait point. Ou plutôt ils ne les voyaient que pour les favoriser. Non content d'avoir soutenu la rébellion de l'Amérique , lorsque des troubles s'élevèrent en Hollande, ce fut le roi de France qui favorisa la démocratie. L'impératrice Catherine eut alors grande raison de s'étonner de ce que Louis xvi ne profitait pas de ces circonstances, pour commencer une guerre qui aurait détourné les esprits d'un mouvement convulsif prêt à perdre la France. Elle fit cette observation à M. de Ségur, ambassadeur de France auprès d'elle. Elle voyait donc alors se préparer un orage , que n'apercevaient ni Louis xvi ni ses ministres.
Après un examen attentif de ces temps , il est impossible d'y voir autre chose, qu'une marche journalière du gouvernement pour abaisser la noblesse, relever le tiers-état, et renverser toutes les anciennes institutions. On ne vit del'accord, entre la noblesse, les princes et le parlement, que pour une chose bien dé-
plorable. Sous Louis w, touts s'élevèrent contre M. deMachaud, ministre des finances, qui voulait établir une caisse d'amortissement; s'il avait réussi, Louis xvi serait monté sur le trône sans trouver de dettes , et encore moins de déficit. A l'avènement de Louis xvi au trône, il voulut rappeler M. de Machaud; la lettre était écrite, elle allait partir, lorsqu'une princesse, tante du roi, fit changer l'adresse; elle persuada de rappeler M. de Maurepas. Ainsi la France fut livrée à la frivolité , à l'insouciance, et subit toutes les suites les plus funestes d'un tel gouvernement. Qu'on dise après cela, et cent autres exemples semblables, que ce sont les peuples qui font les révolutions. INon , ce sont les rois, les rois seuls et leurs ministres. On doit gémir sur la fatalité qui a donné à la France, tant de pauvres ministres , depuis et pendant la régence, en comptant surtout ce faible cardinal ae Fieury, sous qui la monarchie se dégradait touts les jours de plus en plus sur terre et sur mer. Et lorsque pendant la restauration, on s'amusa à chercher les hommes les plus faibles, on sait où ils nous ont conduits.
Bossuet a dit, dans son Histoire de France, que le cardinal d'Amboise avait fait un mal infini à la France et à son roi , que par une ambition personnelle, tantôt pour être cardinal, tantôt pour être pape, il avait excité des guerres en Italie les plus funestes à la France. Bossuet en conclut qu'un roi ne doit jamais avoir de premier ministre, et qu'il doit gouverner seul et par lui-même.
Je trouve dans notre histoire un exemple frappant. Charles vu, retiré à Poitiersà l'âge de quinze ans, fit une proclamation pleine de noblesse, par laquelle il déclara qu'il ne pardonnerait jamais au d uc de Bourgogne l'assassinat du duc d'Orléans. Il déclara cette généreuse résolution, malgré les instances réitérées delà reine sa mère, des ducs de Bourgogne et de Bretagne, et des Anglais.
Il avait donc un cœur haut et royal , mais bientôt il se laissa gouverner par des ministres faibles et des favoris. Le connétable de Richemont vint à lui et lui reprocha durement sa mollesse. Il lui dit qu'il devait gouverner par lui-iiiême ; et qu'alors tout changerait. Il le per-
suada. Charles se mit à la tôle de ses troupes et prit plusieurs places. On le vit descendre dans des fossés pleins d'eau, monter aux échelles, et combattre sur les remparts. Quand il fut reçu dans Paris, il retomba dans la mollesse et dans l'oubli de ses affaires. L'austère connétable de Richemont, vint encore le tirer de cette mollesse. Charles l'écouta, courut à son armée dans la Guyenne , où il remporta une grande victoire sur les Anglais. Dés ce jour la France fut pacifiée. Bossuet conclut de cet exemple comme du précédent, que les rois doivent gouverner par eux-mêmes. Je regrette de n'avoir pas cité ces deux exemples, et l'autorité de Bossuet, dans mon ouvrage sur l'éducation d'un prince ; mais j'y ai donné les preuves les plus fortes que cette maxime était suivie, à côté d'un parlement, par les rois d'Angleterre et stirtout par ceux de la dynastie d'Hanovre, excepté par le roi actuel, Guillaume iv, qui, avec son lord Grey, s'est complu à dénaturer la constitution anglaise.
Dans l'instant oùj'écris, en 1834 et 1835, les journaux de touts les partis ne cessent de ré-
péter que, dans an pays libre, les rois doivent régner et non gouverner; c'est-à-dire qu'ils doivent avoir les dehors de la royauté^ nommer les ministres et rester impassibles. C'est précisément ce qu'ont fait Louis xvi, Louis xviii et Charles x. On voit quels en ont été les fruits. Qu'on ne me dise pas que Charles x est tombé parce qu'il a voulu gouverner par une ordonnance qui n'exprimait que sa seule volonté; cette mesure fut accompagnée de tant d'imprévoyance et tellement dénuée de préparations, sans lesquelles, en toute affaire grande ou petite, on ne réussit jamais, que le roi devait succomber, dans un temps où les rois et les ministres n'ont pas en eux l'ombre môme de cette intelligence qui peut réparer les plus grandes fautes.
J'ai dit que les ministres seuls dégradaient la couronne. Rappelez-vous le comte de Saint- Germain supprimant les chevaux-légers, les gendarmes de la garde, les mousquetaires , les cent-suisses et un grand nombre de gardes-ducorps ; rappelez-vous Necker, poursuivant avec tant d'ardeur le succès de son projet pour le
doublement du tiers-état, dans les états-généraux; et relativement aux princes, rappelez-\ous Monsieur, depuis Louis xviii, emportant ce doublement dans le bureau des notables qu'il présidait; rappelez - vous aussi le ministre Portai, venant demander à l'assemblée constituante, que les officiers et soldats puissent aller dans les clubs révolutionnaires; le roi, sanctionnant toutes ces mesures et dégradant ainsi de sa propre main la vieille couronne des lys. Relisez l'histoire de touts nos ros, depuis Hugues-Capet, vous les verrez touts jusqu'à Louis xvi, soutenant leur autorité et ne l'abandonnant jamais dans la tempête , même dans les discordes religieuses , source la plus terrible du fanatisme et de l'aveuglement des hommes.
Je suis convaincu que pas un de touts ces ministres ne reportait ses regards sur les huit siècles que nos rois ont parcourus sans révolulion , quoiqu'avec des guerres civiles. Je sais fort bien qu'il serait injuste de reprochera ces ministres des actions isolées, même mauvaises, et des discours dangereux ; il faut considérer
l'ensemble, toujours le même, de leurs actions, cette allure imperturbable , qui marchait à la décadence du trône et de la France.
Il y avait alors dans toutes les pauvres têtes des ministres une idée générale, qui est bien la preuve de leur bêtise. C'était de croire que dans le mouvement des esprits vers les changements, il n'y avait qu'une manière de gouverner, c'était de les satisfaire. Ils ne prévoyaient pas que plus on accorderait d'un côté, plus on exigerait de l'autre. Ils ne connaissaient pas l'histoire de Francej car s'ils l'avaient connue, ils auraient su que jusqu'à Louis xvi, aucun roi n'avait fait de concession sur sa propre autorité ; et relativement à la convocation des états si ardemment demandée , ils auraient connu les difficultés innombrables que la princesse Anne de Beaujeu et Charles vi avaient vaincues pour empêcher les états de flétrir la couronne. Us se seraient rappelés qu'Anne d'Autriche, dans sa régence, ayant le dessein de convoquer les états-généraux , le grand Condé, consulté par elle, lui avait répondu ,
qu'un prince du sang devait périr plutôt que de soulFrir la convocation de ces états, qui avaient Mi tant de mal à la France. Ces ministres auraient dû se rappeler aussi que lorsque les Anglais, dans les conférences de Gertrudemberg, demandèrent que Louis xiv convoquât les états-généraux pour sanctionner le traité qu'on allait conclure, ce monarque le refusa formellement.
Ces ministres auraient surtout vu cette grande vérité, que plus on accorde d'un côté, plus on exige de l'autre. A une époque bien remarquable, ce ne fut pas un roi, mais Mazarin , premier ministre, qui par des concessions , enfanta touts les malheurs delà régence d'Anne d'Autriche, et apprit au parlement de Paris quelle était sa force^ et quel usage il en pouvait faire.
Cette partie de notre histoire doit être méditée par tout homme qui veut connaître à fond les choses du gouvernement et le caractère français. Le parlement fit d'abord une demande contre une nouvelle création de charge de maître de requêtes. La régente repoussa sa
demande avec une fermeté un peu dure. Mazarin au contraire temporisa. Mais la reine exigea que des arrêtés contraires à ses ordres fussent rayés des registres du parlement. Il désobéit et prit un arrêté plus violent encore. Nouvelle injonction, et nouvelle désobéissance. La fermeté de la reine ne produisait aucun bon résultat, parce que son ministre cherchait toujours des moyens conciliateurs ; mais il ne faisait qu'augmenter l'audace des opposants. C'est toujours l'effet d'une fermeté irréfléchie, quand elle vient à céder. Le ministre, malgré ses efforts, ne pouvait empêcher les premières boutades de la reine. 11 les condamnait au point de dire qu'elle avait le courage d'un soldat. Mais il remplaçait ce courage par une faiblesse ridicule dans la forme et dans les résultats. Ce fut ainsi que ce ministre conduisit les choses, au point où commença la guerre de la Fronde. 11 est évident que la reine et son ministre n'avaient pas la moindre idée de l'art de gouverner et qu'ils n'avaient pas même réfléchi sur les maximes les plus simples, qui cependant furent toujours suivies par nos anciens rois. Je ne
vois nulle part dans leur histoire ce dangereux système de concessions.
On voit, dans les Mémoires du duc de la Rochefoucault , que dans ces temps , le grand Condé étant lié aux intérêts de la reine, Mazarin brouillait sans cesse ce prince avec le duc d'Orléans. Il ajoute que ces sujets de brouillerie étant toujours inventés par le cardinal, il les faisait cesser quand il le voulait, jusqu'au moment où il trouvait encore un autre sujet de brouillerie. Il pratiquait cette détestable manœuvre envers plusieurs membres du parlement ; ce fut ainsi qu'il amena la guerre de la Fronde. Il imitait ainsi Catherine de Médicis, qui toujours opposa les Guises auxCondés, et les Condés aux Guises. Il fallait, pour nous apprendre cet art funeste des concessions et des brouilleries , une reine italienne et un premier ministre italien. De nos jours, nous avons vu cette belle chose imitée par des ministres pygmées. On lui donna le nom de la Bascule. La tourbe royaliste trouvait que ses ministres avaient beaucoup de finesse et beaucoup d'esprit. Je dirai bientôt ce que c'est que la finesse I. 20
et l'esprit 5 ils marchent presque toujours ensemble.
En revenant sur Mazarin , je vous prie de lire dans les Mémoires du duc de la Rochefoucault, le récit des intrigues, des finesses et des mensonges de ce premier ministre. Vous y trouverez l'impartialité de cet historien; car il n'omet pas une seule des fautes commises par le grand Condé, dont il était l'ami. On y voit avec surprise combien ce prince se laissait tromper facilement , et de quels pièges honteux Mazarin savait l'envelopper. Louis xiv en fut le témoin dans sa première jeunesse. 11 les connaissait sans doute; doué d'un esprit observateur, il devait les remarquer. Ces mauvais exemples auraient corrompu un esprit moins droit et un cœur moins honnête. Plus je suis indigné en considérant toutes ces fourberies de Mazarin, plus je me dis que la plus heureuse nature a pu seule échapper à la contagion de ces vilains exemples.
Si comme je l'ai dit plus haut, les ministres de Louis xvi avaient réfléchi sur cette période de notre histoire , ils n'auraient pas embarqué
ce malheureux prince sur la mer orageuse des concessions; ils ne l'auraient pas surtout engagé à prévenir lui-même les désirs, les vœux d'une vaine opinion publique. Je voudrais bien que quelqu'un me montrât, dans l'histoire des peuples , un moment où un prince et ses ministres se soient complus à dépouiller l'autorité royale de son éclat et de sa force , et à la conduire à la triste abjection d'être l'esclave d'une assemblée d'hommes qui, dès l'abord, n'ont connu et n'ont voulu que la destruction. Il est bien étonnant que les ministres et le roi n'aient pas vu qu'ils n'avaient qu'une seule chose à faire, c'était de s'éloigner du lieu où régnaient leurs ennemis; que dis-je? où leurs ennemis gouvernaient par la peur, la déplorable assemblée sur laquelle ils soufflaient l'esprit infernal de la destruction.
11 est évident que dans une ville forte , éloignée de la capitale, Louis xvi pouvait parler en roi et rallier à lui touts les bons Français. Avant la fatale nuit du 5 octobre, M. le comte de Saint-Priest , ministre de l'Intérieur, arracha de lui la permission de faire atteler ses voi-
tures. Il ne lui demanda point de ceindre l'épée et de prendre l'habit militaire; c'eût été inutile. Mais à peine les voitures étaient-elles attelées , qu'on frémit de l'idée courageuse d'y monter, et qu'elles furent renvoyées.
Une personne, attachée à la cour dans ces temps, et qui voyait sans cesse le roi , m'a dit qu'il était impossible d'être témoin, sans un profond sentiment de compassion, de ces incertitudes continuelles d'un roi qui voyait l'abîme et n'osait s'en éloigner. C'est là que l'avaient conduit les ministres antérieurs à ceux dont je parle, en supprimant les corps les plus dévoués de la maison du roi , et en diminuant le nombre des gardes-du-corps. Cette manie de dépouiller la couronne de son éclat pour mieux l'affermir, est bien étrange dans une nation dont la vanité est si connue ; nous avons vu cette manie sous Louis xv et sous Louis XVI.
Napoléon donna dans la suite un exemple bien contraire. Mais quoique Louis xviii , à la première restauration , eût rétabli des corps brillants de sa garde, dans lesquels des jeunes
gens de famille entraient en tbule , les cris des révolutionnaires le déterminèrent à les supprimer à son retour en France. 11 se passa môme à la première restauration une chose bien honteuse. Le même esprit, qui dans d'autres temps faisait supprimer ces corps brillants, toujours entraîné par la peur, traçait à la première restauration le plan de la garde royale, la moins nombreuse et la plus mesquine que Ton pouvait imaginer; mais, et voici la honte, l'empereur Alexandre ayant demandé dans un simple entretien, à un homme éminent dans l'administration de la guerre , quel était le plan de la garde royale, il l'entendit avec étonnement , et écrivit aussitôt sur le premier papier qu'il trouva sous sa main , un plan qui faisait monter la garde à plus de vingt-cinq mille hommes. On s'effraya, mais un certain sentiment de dépendance envers ce prince, lequel a subsisté pendant toute la restauration, lit approuver le plan qu'il venait de tracer.
Cette manie de diminuer l'éclat de la garde royale fut inspirée ensuite au duc d'Angoulème. On sait qu'il manifesta le dessein de
supprimer un jour les gardes-du-corps. Il le montra bien dans la guerre d'Espagne en 1823. 11 ne voulut jamais employer avec honneur les gardes-du-corps qui l'accompagnaient, et les borna toujours au service de l'intérieur du palais, ïl aurait dû se rappeler quelle fût la conduite des gardes-du-corps à la bataille de Fontenoy.
Je n'écris point l'histoire de la révolution, ni celle de l'assemblée constituante^ ni celle de la faiblesse inconcevable de Louis xvi et de ses ministres. J'ai dit sur ce triste sujet tout ce que m'ont inspiré mon expérience et mes réflexions, dans des Mémoires publiés en 1833. Je me borne aujourd'hui à quelques souvenirs, et je les consacre toujours, autant qu'il m'est possible, à l'art de gouverner.
C'est dans cet esprit, que j'insisterai sur une contrainte dangereuse à laquelle les concessions de Louis xvi entraînèrent la plus grande partie des bons Français. Aussitôt que le nouveausystème fut non-seulement approuvé par lui, mais fortifié par une résolution qui semblait bien déterminée, ceux des bons Français qui étaient ros-
tés en France, crurent que leur devoir leur imposait la loi de soutenir tout ce que le roi approuvait. Dans leur ardeur, ils crurent ne pouvoir aller trop loin, et presque touts déployèrent un enthousiasme factice pour les ineptes décrets de l'assemblée constituante. Us fortifiaient ainsi la révolution. Ils mentaient à la France et à eux-mêmes; car ils voyaient toute la faiblesse du malheureux échafaudage élevé par la constituante ; mais leur conduite n'est-elle pas excusable? Dans un si grand naufrage, ils n'avaient d'autre boussole que l'autorité chancelante d'un prince qui la détruisait chaque jour. Pas un prince puissant , pas un gouverneur de province ou place forte, qui pût y commander j pas une assemblée provinciale qui pût élever la voix. Les restes de quelques parlements parlèrent courageusement, mais le roi lui-même étouffa leur noble langage. Les gardes nationales du Languedoc formèrent le camp de Jalès, et prirent des arrêtés vigoureux. Elles furent dispersées au nom du roi. Telle fut la conduite de ce prince et de ses ministres, pendant toute l'assemblée constituante. Lorsqu'il fut contraint
de venir à Paris et d'y résider, je lui adressai, au nom du département de Seine-et-Marne, un discours dans lequel je lui disais que les provinces désiraient sa présence, que Paris seul ne devait pas le posséder. S'il m'avait répondu d'une manière convenable, ses paroles auraient provoqué d'autres discours semblables, et si les ministres avaient favorisé cet élan , le résultat infaillible eût été de donner quelqu'encouragement à ce malheureux prince.
La réunion des bons Français vers le même but, de sauver le roi sous son égide, formait ce qu'on appelait le parti constitutionnel. Par lui, et par lui seul , le roi et la liberté publique pouvaient être sauvés ; mais il aurait fallu qu'il en eût été le chef, hardi, entreprenant, décidé comme le grand Gustave m , mais c'était absolument impossible, et faute d'un chef, il fallut tomber avec lui dans la honte et dans le sang. Mirabeau, le comte de Bouille, le prince de Kaunitz lui-même, ne conçurent pas d'autres moyens que le parti constitutionnel; mais rien ne pouvait réussir sans le chef; et c'était lui qui toujours présentait les plus grands obsta-
clés. J'en ai donné touts les détails dans la partie de mes Mémoires, qui traite de ces malheureux temps.
Dumont de Genève , l'un des quatre écrivains qui faisaient les discours écrits de Mirabeau , dit dans ses Mémoires : que j'étais le chef du parti royaliste de l'assemblée nationale de 4792. Cette phrase est écrite sans réflexion. Jamais une assemblée de Français ne reconnaîtra un chef, à moins que ce ne soit un ministre, qui par de certains moyens, saura enchaîner sur ses pas la tourbe des hommes médiocres. Mirabeau avait tout ce qu'il fallait pour être le chef de l'assemblée constituante , il ne l'a pas été. J'ai déjà remarqué qu'il n'a eu d'influence que pour détruire. Il y avait dans la tète d'un grand nombre de membres de l'assemblée législative , une opinion arrêtée 5 c'était de se tenir toujours enchaîné à la lettre de ce qu'on appelait une constitution. Or, il était évident, qu'avec ce culte religieux, on ne pouvait sauver le roi. J'employai, il est vrai , le seul moyen qui se présentait. Ce fut, d'après
le conseil donné au roi par Barnave, de se saisir du prétexte des rassemblements des émigrés pour former une armée sur les frontières. Je réussis au-delà de mon attente. Secondés par les ministres , nous eûmes cette armée. Elle était royaliste et demandait à marcher contre les jacobins, réunis en club à Paris, et rassemblant sous leur bannière touts les démagogues de la capitale. Ce cri était général ; mais malheureusement le commandement en fut donné à Lafayette, incapable d'une action vigoureuse. Elle était cependant bien facile alors. La capitale renfermait plus d'hommes dévoués , et plus de force armée qu'il n'en aurait fallu pour renverser des révolutionnaires. J'ai écrit ces dernières phrases , afin de prouver que je n'étais point le chef du parti royaliste de l'assemblée , qu'elle n'avait point et ne pouvait par son caractère avoir de chef. Il m'arriva même, après quelques succès, d'entendre de braves gens me dire : Je vous avertis que l'on commence à murmurer contre vous ; on dit : Il veut nous mener. Je sen-
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lis toute la force de cet arrêt de la puissante faiblesse ,
Tyran qui cède au crime et détruit les vertus.
et je gardai le silence pendant près de deux mois.
Notre épouvantable situation venait de la funeste habitude des concessions. La couronne ne fît autre chose pendant cinq années , et nous voyons, en 1834 et 1835 , les mêmes résultats produits en Angleterre par la même faiblesse.
Je demande la permission de dire mon opinion , sur la conduite de lord Wellington et de M. Peel en 1834. Le moment était bien grave et bien important ; ils étaient les chefs des conservateurs. Qu'ont-ils dit dans touts leurs discours avant l'ouverture du parlement ? ils ont fait des promesses très étendues. Et à qui ces promesses? aux libéraux. Ils m'ont rappelé les plus misérables temps de notre révolution , où nos ministres faisaient aussi des promesses. J'avoue ([uv ces deux ministres, d'une si
grande réputation , m'ont rappelé le langage niais, qui nous a déshonorés et perdus. Il est résulté de cette conduite^ que le nombre de leurs amis a diminué, parce qu'ils ont eu moins de confiance en eux , et que le nombre de leurs ennemis a augmenté, parce qu'ils ont vu clairement que ces ministres les craignaient et les flattaient. Si c'est l'instruction du siècle des lumières , qui a dénaturé ainsi le caractère des hommes d'état d'Angleterre, maudite soit cette instruction, et ses suites funestes. Je n'écris rien ici, que je n'aie dit et répété tandis que les gazettes nous donnaient ces tristes discours. Il me paraissait bien évident , que ces deux hommes n'avaient pas tiré le moindre fruit de l'expérience que leur présentait notre révolution. Les discours de M. Peel étaient surtout, d'autant plus remplis de la faiblesse française , qu'ils étaient plus verbeux et plus nourris de circonlocutions; qu'il tournait autour de la pensée principale qu'il étouffait, et qui expirait sur ses lèvres. Ce n'était pas ainsi que parlait M. Pitt, quand il s'écriait pendant notre révolution : « Je voudrais pouvoir élever une mu-
» raille de feu entre la France et l'Angle- » terre. »
Il est impossible à un homme qui considère l'ordre social en général , de ne point s'affliger, quand il le voit menacé, dans une contrée de l'Europe, parce qu'il voit toutes les conséquences terribles que ce malheur doit avoir sur les autres peuples. D'après ce sentiment, comment ne pas s'affliger de voir le peuple anglais , entraîné par des ministres aveugles, vers des changements dangereux. Après deux cents ans d'une prospérité et d'une grandeur toujours croissante , sur terre et sur mer, après ces temps inouis peut-être dans les annales des peuples, comment ne pas s'étonner de voir un parti nombreux , se porter à la destruction des éléments de cette grandeur. Loin de moi , de ne pas être frappé de la résistance constante de la chambre des lords, et du chef qui la dirige. Il faut sans doute avoir une plus grande connaissance que je ne l'ai du peuple anglais et de son caractère, pour prévoir
les résultats du inouvement dont je parle. Mais il doit être permis à un homme ballotté pendant cinquante ans , par notre révolution , de gémir en voyant un grand nombre d'Anglais , imiter une partie de nos folies, et regretter que les autres ne soient pas imitées. Ils demandent le vote secret dans les élections; ils ne connaissent pas les turpitudes secrètes et hypocrites , qui souillent les votes de nos électeurs; ils demandent que la chambre des pairs soit sujette à Télection du peuple ; ils ne voyent donc pas combien la notre est débile, malgré la nomination royale; combien ce titre de pair est ridicule , et quelle disparate il met entre le titre et les fonctions. C'est comme Français que je gémis sur le tableau que je viens d'esquisser, parce que je sais combien terrible serait sur ma patrie, le triomphe des révolutionnaires en Angleterre. Les deux peuples se réuniraient alors dans la route du mal; et si les affreux principes qui régnent parmi nous depuis cinquante ans, étouffaient l'ancienne rivalité des deux peuples , pour les unir par un accord qui favoriserait les révolutions, rien
ne pourrait arrêter ce torrent ; les deux peuples et l'Europe entière seraient entraînés dans le même gouffre.
Tout ce que je viens de dire sur les concessions de Mazarin , de Louis xvi , et sur les paroles impolitiques de Lord Wellington et de M. Peel , me conduit à fortifier mes réflexions, par l'histoire du monopole de l'Angleterre envers l'Irlande, et des concessions faites ensuite à l'Irlande. Jusqu'en 1780 ce pays a été tenu dans une sorte de dépendance coloniale . En 1779, on demanda que l'Irlande fut admise à faire un commerce direct avec les Indes-Occidentales , pour en tirer le sucre nécessaire à sa consommation et qu'elle pût exporter ses verreries. La chambre des communes s'y opposa vivement. On prétendit que si cette liberté de commerce lui était accordée^ elle préparerait la ruine de l'agriculture, de la navigation et du commerce de l'Angleterre. On permit cependant à l'Irlande, pendant la guerre d'Amérique , d'exporter ses beurres et ses salaisons. Elle demanda la permission d'habiller du pro^
duit de ses manufactures une armée irlandaise, qui combattait en Amérique. Des pétitions repoussèrent cette demande. On remarqua surtout celle de Glascow, qui prétendit que cette ville avait des droits héréditaires au commerce du sucre. Manchester allait plus loin; elle traitait la chose comme une question de loyauté et d'allégeance. Liverpool déclarait que si l'on adoptait cette mesure, la conséquence inévitable serait de réduire la ville et le port de Liverpool, à son état d'insignifiance primitive. Mais les circonstances forcèrent à la fin de 1779 à concéder tout ce qu'on avait repoussé avec tant de chaleur.
Ces concessions étaient bien justes; on ne pouvait en faire de plus justes. Quel en fut le résultat? Depuis ce moment, l'Irlande n'a cessé de faire de nouvelles demandes. Elle a obtenu la plus importante, l'admission des catholiques aux droits politiques. Dès le premier jour , les pairs catholiques irlandais , excepté un seul , se placèrent sur les bancs de l'opposition. Un grand nombre d'Irlandais catholiques entra
dans la chambre des communes ; depuis cet instant , les chefs des Irlandais ne se souviennent plus de ce qu'ils ont obtenu , et ne cessent de faire de nouvelles demandes. Ils vont jusqu'à demander toutes nos sottises, le vote au scrutin secret, que les pairs ne soient point héréditaires et soient nommés aussi au scrutin par les électeurs. Enfin, la chambre des communes ne parle que de réforme, et rappelle nos misérables assemblées politiques. Elle est saisie comme elle de la rage des innovations. Tel est l'effet constant et inévitable des concessions. Ajoutez à ces exemples ce que vous voyez en Espagne et en Portugal, où les demandes succèdent aux demandes , et les fureurs à d'autres fureurs. Tout cela met les bons esprits en Angleterre dans la position où ils se sont trouvés en France. En effet , la position des bons Français, pendant les cinq premières années de la révolution, les obligeait à dire ce qu'ils ne pensaient pas , à louer l'acte qu'ils méprisaient, à paraître seconder les fruits de ce détestable ouvrage. Cette position était bien honteuse et bien amère; plus d'une fois.
j'ai versé sur elle des larmes de douleur. De quelle ignominie le nom français se couvrait alors ! mais comment pouvions-nous sortir de cette fange où nous plongeait incessamment la main respectée par nous. Lorsque la seconde assemblée eût prononcé la déchéance du roi , je dis aux fameux Brissot : « Vous allez » porter le dernier arrêt contre ce malheu- » reux prince ; vous lui devez au contraire » des remercîmens. C'est nous qui devrions » l'accuser si c'était possible. Il a tout fait » pour vous, ingrats que vous êtes; il a tout » fait contre nous, serviteurs toujours fidèles » et soumis. » Beaucoup de députés entendaient ces mots, que je prononçai à la fin d'une séance. Ni Brissot, ni les libéraux ne me contredirent. Ils étaient dans une sorte de stupéfaction de ce qu'ils venaient de faire. Ils en voyaient d'avance les suites; ils les redoutaient. Mais enchaînés par la divinité de la France, la peur, ils disaient tout bas ce qu'ils pensaient et hautement ce qu'ils ne pensaient pas. Oui, la peur a établi pendant quarante ans le mensonge en France, et durant cet
espace de temps^ même dans les moments les plus tranquilles , jamais la majorité des chambres n'a été ouvertement ce qu'elle était en secret. Elle a toujours menti à elle-même, au ciel et à la terre.
CUAPITRE XU.
lleinaïqiies sur Mirabeau, l'abbé Mauiy elLalayetle. — Eloigneuient de Louis xvi de toute éducation uiilitalie.
Vous voyez quels furent les effets des concessions dont j'ai parlé, elles furent toutes inspirées par ces sentiments irréfléchis de bien public et d'humanité , si dangereux parce qu'ils ne se présentaient jamais qu'avec un prestige trompeur ^ et cachaient les fruits amers qu'ils allaient produire. C'est ainsi , que les vertus de Louis xvi furent la cause de ses malheurs et des nôtres. Au moment où l'on pro
nonçait sa déchéance , les auteurs de cet attentat étaient presque touts^ comme on \ient de le voir , stupéfaits de ce qu'ils venaient de faire. Mais ils n'en convenaient qu'en secret. La peur de leur propre parti les dominait , et ne permettait à leur voix, comme à toute la France , d'exhaler d'autres pensées que celles du mensonge.
Le plus grand menteur de louts fut certainement Mirabeau. 11 ne concevait pas de gouvernement sans monarchie ; et cependant il ne cessa dans les premiers temps, de parler comme un factieux républicain. 11 n'a été éloquent que lorsqu'il parlait en destructeur. Toute sa force venait alors , de ce qu'il prêchait le mal en démagogue. Les applaudissements l'enivraient et lui donnaient sa force; ces sortes de discours étaient ordinairement très courts et quelquefois très éloquents. Mais qu'est-ce que l'éloquence qui prêche le mal. Rien n'est plus facile. Le succès est alors toujours certain. Quand il voulut réparer le mal auquel il avait tant contribué, il ne put réussir. Il s'opposa à la déclaration des droits de l'homme; il
soutînt que le roi devait avoir le veto absolu, et non ce ridicule rtro suspensif, le comble de l'absurdité humaine; il voulut que le roi eût le droit de paix et de guerre, et qu'il pût commander les armées; il s'opposa à la loi sur l'émigration; il combattit la démarcation de la France en départements ; il demanda la chose la plus importante, que le roi pût prendre ses ministres parmi les députés. Il succomba dans toutes ses questions , et toujours devant de misérables petits rivaux. Ainsi donc, la véritable gloire de Mirabeau , fut d'avoir soutenu les principes monarchiques. Mais les discours écrits et qu'il lisait à la tribune, ne répondaient point à la force des discours destructeurs qu'il prononça d'abord. J'entends dire touts les jours, qu'il faisait ce qu'on appelle si ridiculement improviser. Non, il n'improvisait pas, excepté dans les discours véhéments et courts, dont plusieurs ont produit tant de mal. Dans les autres occasions , il lisait les discours écrits par Clavière, Dumont de Genève, Ramon et un autre dont le nom m'est échappé, qui depuis ce temps fut secrétaire du prince de Kaunitz.
On sait qu'il avait promis au roi et à la reine de soutenir leur cause chancelante. 11 débuta franchement par quelques discours. Interrompu un jour par la troupe agglomérée des factieux , il s'écria, en les regardant avec hauteur : « Silence! les trente voix. » Mots énergiques et éloquents, qui désignaient leur petit nombre et leur déclaraient la guerre.
Quelques jours après cette déclaration, il eut l'imprudence d'aller à la société des jacobins, et d'y parler suivant les vrais principes du gouvernement. Il succomba devant Alexandre de Lameth , qui l'accabla en lui opposant les déclamations démagogiques. Sa force fut dans leur déraison, et dans les applaudissements d'une multitude de factieux; car d'ailleurs^ personne ne parlait plus mal que cet Alexandre. Il était verbeux et traînant , et empruntait toute sa force de la démence qui l'applaudissait.
L'abbé Maury fut le constant antagoniste de Mirabeau. Il avait raison de le combattre, lorsqu'il détruisait la monarchie; mais il aurait dû le soutenir lorsqu'il revenait aux bons principes. Maury parlait beaucoup , avec faciUté; il ne
lisait jamais j mais son élocution, ses gestes , le ton de sa voix, annonçaient rarement une profonde conviction de ce qu'il disait. Il semblait ne parler que pour remplir un devoir qu'il s'était imposé. Sa physionomie peu expressive ajoutait à cet air d'indifférence.
Cazalés , au contraire, ne parlait qu'avec une véhémence inspirée par de profonds sentiments. Ses gestes, son ton de voix , toute sa personne étaient d'accord avec cette conviction, et pénétraientles cœurs de toutes les personnes qui l'entendaient. Malheureusement il parla très rarement. Mais du moins ne fit-il pas la cruelle faute des cinq cents députés qui s'absentaient toujours ; il resta constamment à son poste.
On a souvent examiné si Mirabeau aurait pu relever la monarchie , si la mort ne l'avait arrêté. Non, il n'aurait pu y réussir par l'assemblée. On ne persuade jamais des Français pour le bien ; il l'avait éprouvé. On les entraîne aisément au mal; il l'éprouva aussi. Mais il était capable d'action. On ne peut mettre des bornes au pouvoir d'un homme dominé par une éner-
gique volonté. Cependant pour agir avec succès, il faut une position qui donne de l'autorité. Touts les hommes qui dans l'antiquité , ont été assez forts pour renverser ou soutenir les lois, commandaient des armées, ou étaient à la tête du gouvernement. C'est ainsi que Cromwel parvint à la puissance; et ainsi des princes d'Orange, et de même de Bonaparte. Mirabeau n'aurait pu être ministre : une loi faite par des imbécilles défendait au roi de le nommer. Il n'aurait pu commander les armées. Je ne conçois qu'un seul moyen; c'eûtétéd'ent rainer Louis xvi à une action constante et vigoureuse , comme le connétable de Richemont entraîna Charles vu. Mais quelle différence entre ces deux rois ? Charles , à quinze ans , avait instruit la France et l'Europe , de la résolution la plus magnanime, de la résolution de ne jamais pardonner au puissant duc de Bourgogne, la mort du duc d'Orléans.
De quelque manière qu'on envisage les choses, on ne peut voir qu'un seul auteur des malheurs de Louis xvi et des nôtres; ce fut le
vertueux Louis xvi : s'il fut victime de ses vertus, combien de millions d'hommes en furent aussi victimes et le seront encore , avant que puisse se refermer l'abîme qu'il a creusé sous la France !
Parmi les causes nombreuses qui le perdirent, il faut compter la malheureuse éducation qui l'éloigna de toute espèce d'action militaire. Je me rappelle que dans les premiers jours du consulat, après une revue des troupes faite par Bonaparte, sur la place des Tuileries , j'en parlai à M. Suard , de l'Académie française, et je lui dis que Bonaparte montrait ainsi qu il était toujours prêt à se défendre l'épée à la main . Eh bien ! me répondit naïvement M . Suard , nous pensions différemment, nous autres, nous voulions que le roi n'eût rien en lui de militaire et qu'il n'en portât jamais l'habit. En parlant ainsi, cet homme d'esprit empruntait le langage de l'humaine philosophie, et rappelait îa grande faute commise dans l'éducation de Louis XVI. Elle fut fortifiée par l'habitude , et tandis que nous voyons un jeune laboureur braver la mort, en mettant l'uniforme, d'aveu-
gles pédagogues imposaient à un prince l'obligation de ne jamais porter l'iiabit militaire. Nous eûmes en 1792, une forte preuve de l'abattement sous lequel peut gémir une ame royale froissée par une si détestable éducation. Monsieur de Narbonne, ministre de la guerre, détermina le roi avec bien de la peine à passer en revue trois excellents bataillons de la garde nationalede Paris. Il étaità pied, enliabitde soie, avec la bourse noire et les bas de soie blancs. Après la revue , un notaire, qui je crois se nommait Chaudron, sortit des rangs , et dit au roi : Sire, la garde nationale serait bien honorée de voir votre majesté porter son uniforme. Sire, dit aussitôt M. de Narbonne , ayez la bonté défaire cette promesse. Avec cet uniforme, à la tête de ces trois bataillons de braves , vous détruirez Je repaire des jacobins. Le roi, après une minute de réflexion, répondit : J'examinerai dans mon conseil , si la constitution me permet de porter l'habit de garde national. Cette réponse me rappelle celle que me fit le comte d'Artois, lorsque je lui dis combien il serait utile à la monarchie et à la grandeur de la France, do
donner à nos régiments des noms de nos provinces. 11 me répondit sérieusement que la charte ne le permettait pas.
Un homme eut alors une grande influence , ce fut Lafayette. Nous l'avons vu commandant général de la garde nationale de Paris. Tandis qu'il était membre de l'assemblée constituante, il avait une très grande popularité ; elle provenait de ce qu'il était passé en Amérique dans le temps où la France était encore en paix avec l'Angleterre. Il y avait combattu pour la cause de ces contrées révoltées contre l'Angleterre. Dès les premiers jours de l'assemblée constituante, il fut opposé à la cour , ainsi que dans les deux assemblées des notables. Il se signala par ce mot tant répété: L'insurrection est le plus saint des devoirs. Il proposa cette déclaration des droits de l'homme, si ridicule, si incohérente, si fausse dans touts ses points et qui fut abandonnée par la convention elle-même, par la constitution directoriale , par Bonaparte, Louis XVIII , et enfin par les chambres après la révolution de 1830. Mais quand elle parut, elle fut regardée comme l'acte sacramentel de la
grandeur et de la prospérité des peuples; elle reçut un culte religieux; elle servait de texte et d'argument dans touts les débats politiques, et les controverses qu'elle amenait sans cesse ne pouvaient encore ouvrir les yeux sur son absurdité. Il fallut que Bonaparte, élevé à l'empire par des victoires, renversa cette déclaration des droits de l'homme, et sa chimérique égalité, en couvrant de cordons la poitrine de ceux qui l'avaient servi , et en les décorant de titres cent fois plus nombreux que ceux contre les- (juels on avait tant déclamé avant et pendant la révolution.
Le plus grand reproche qu'on ait fait à Lafayette est son inaction pendant la nuit du 6 octobre. C'était pendant son sommeil à Versailles, que des factieux envahissaient le palais du roi et cherchaient la reine dans touts les appartements pour l'égorger. Cet attentat ne serait pas arrivé si Lafayette avait passé la nuit au château , et peut-être le roi n'aurait pas été dès le lendemain traîné captif à Paris.
Il y a quelqu'apparence que Lafayette était instruit de la fuite du roi en 1791 , et qu'il au-
rait pu l'empêcher s'il l'avait voulu. Lorsqu'il envoya des aides-de-camp pour l'arrêter, le roi avait une avance si considérable, qu'il serait arrivé à Montmédie comme il le voulait, s'il n'avait pas été reconnu en route.
A la fin de 1792, Lafayette commandait une armée qui faisait éclater ouvertement une haine violente contre les Jacobins, maîtres alors de Paris. Les régiments de cette armée , leurs colonels et des généraux , adressèrent à la chambre des députés les adresses les plus énergiques contre les factieux. Elles étaient secondées parla voix d'un grand nombre de provinces et de leurs administrateurs. Si Lafayette avait eu un de ces caractères vigoureux que nous trouvons dans notre ancienne histoire, il aurait marché sur Paris avec trois ou quatre mille hommes; il y aurait trouvé trois bataillons excellents de garde nationale, plusieurs régiments suisses et un grand nombre de bons citoyens prêts à braver touts les périls pour le soutien du trône, et bien plus encore pour écraser une faction qui menaçait à la fois la vie et les propriétés de touts les hommes qui ne se déclaraient pas en sa faveur. La
présence de Lafayette aurait enhardi la majorité des députés , et il aurait pu facilement la conduire avec le roi à Compiègne ou à Rouen. H n'aurait eu contre lui qu'une faible populace. Pendant la plus grande fermentation, j'avais osé déclarer à la tribune que je ferais incessamment la demande de cette translation. Quels moments pour la monarchie! quelle gloire pour Lafayette s'il avait eu cette noble audace que presque toute la France attendait de lui! Il se borna à venir seul parler à l'assemblée au nom de son armée , et dès ce jour , le drapeau royaliste qu'il portait de travers, mais qu'il portait, s'inclina devant les factieux et n'eut que de faibles moments de résistance. Nous vîmes alors les scènes les plus honteuses, l'acquittement des soldats rebelles de Château-Vieux, les promenades des faubourgs dans la chambre des députés, portant, oserai-je le dire? de vieilles culottes au bout des piques , afin de bien constater leur beau titre de Sans-Culottes. La faction demanda un décret d'accusation contre plusieurs ministres du roi et enfin contre La-
fayelte. La rage était extrême contre lui. Les royalistes de la chambre le défendirent avec la plus grande fermeté ; je prononçai un discours très étendu en répondant à ses nombreux accusateurs. Après mon discours , deux cents membres de la gauche passèrent de notre côté, et un appel nominal constata cette grande majorité. C'était encore un de ces moments heureux, dont Lafayette aurait pu profiter; mais la terrible journée du 40 août vint terminer nos différents. La faible probité du roi et l'incertitude de son général , firent pencher la balance en faveur des factieux.
Au 10 août 479'i , comme au 27 juillet 1830, la couronne avait des moyens immenses ; nonseulement elle ne sut pas en profiter ; mais encore elle les tourna contre elle-même.
Après la chute du trône , le décret d'accusation fut porté contre Lafayette. L'assemblée en\oya des commissaires à son a.rmée ; il sortit de France avec un grand nombre de généraux et d'officiers fidèles à sa cause. Parmi eux étaient cinq ou six membres de cette assemblée constituante , cause de tant de malheurs et de
la catastrophe qui précipita dans un abirne Louis XVI et sa famille , et qui bouleversa la France et l'Europe.
Tandis que Lafayette et sa petite troupe s'avançaient hors de nos frontières , les officiers qui étaient à l'avant-garde, craignirent de marcher vers les postes autrichiens. Ils arrêtèrent un homme du pays; ils lui promirent une forte récompense, s'il les conduisait de la manière qu'ils indiquaient. Cet homme résista ; on le menaça , mais il fut ferme dans sa résistance. Lafayette entendit ces débats et marcha vers les officiers qui contestaient avec l'homme qu'ils avaient arrêté. Il fut témoin de la résistance ; il y trouva une belle occasion de manifester encore cette belle théorie des droits de l'homme, et après avoir fait par ses principes tant de mal à la France, il en fit autant à ses compagnons d'armes. 11 laissa le guide s'en aller tranquillement, et il tomba avec sa petite troupe dans les postes ennemis.
Je tiens cette anecdote curieuse de M. de la Ïour-Maubourg , frère de l'ancien et honorable ministre de la guerre, qui s'est acquis une si
belle renommée. M. de la Tour-Maiibourg prenait occasion de ce récit pour peindre le caractère de Lafayette , toujours incertain et faible dans ses actions politiques , et toujours inébranlable dans les prétendus principes qu'il avait enfoncés dans sa tête. Tel il a été pendant toute la révolution, et tel il fut encore en juillet
Lorsque je défendis le général Lafayette , j'entrai dans la chambre à travers une multitude féroce qui m'annonçait la mort si j'osais parler en faveur de ce général. Je commençai mon discours par le récit de cette belle circonstance , et j'ajoutai que les menaces ne feraient que fortifier ma résolution et augmenter l'énergie de mes paroles. Je remplissais un devoir sacré, puisque je défendais le général nommé par Louis xvi , et qui seul encore était dans la position de pouvoir combattre pour ce malheureux prince. Eh bien , j'eus le plaisir pendant toute la restauration d'entendre les bons royalistes me reprocher cette défense, comme une action indigne. J'aurais été amèrement pénétré de ce reproche , si je n'avais pas
su que ces braves gens, ces honnêtes gens, que l'on désignait si bien par le nom de circonspects, avaient résolu de toujours mal raisonner, de parler comme s'ils étaient méchants, d'allertoujours contre les intérêts de la royauté, dont ils font leur idole sans la connaître , et de saper ainsi insensiblement la monarchie. Elle pouvait bien alors s'écrier que de tels amis étaient bien plus dangereux pour elle que ses ennemis. L'idiotisme de ces hommes a toujours grandi et toujours travaillé dans le chemin qui leur était tracé par les libéraux. Ils n'ont jamais été autre chose que les esclaves de cette peur que les libéraux savaient si bien faire entrer dans leurs cœurs; et comme ceux-ci ne cessaient de me faire l'honneur d'accumuler des reproches contre moi. Les braves gens dont je parle ne cessaient de répéter leurs discours. Bien différents de ces hommes de la restauration 5 les ro;yalistes ont eu une conduite admirable pendant les quatre premières années de la révolution. Je l'ai peinte avec complaisance dans mes Mémoires; j'ai montré le courage de l'élite des habitants de Paris, des an-
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ciens magistrats , des administrateurs d« presque touts les départements 5 j'ai accumulé les preuves; je ne les répéterai pas. Mais il m'est impossible de ne pas répéter que le chef de l'état et ses ministres formaient alors le plus grand obstacle que les royalistes eussent à \aincre. A (juoi serviraient ces tristes souvenirs, s'ils ne retraçaient pas leurs devoirs aux rois et à leurs ministres.
Conclura-t-on de cette dernière ligne que les royalistes en général n'étaient plus sous la restauration ce qu'ils avaient été pendant les cinq premières années. On aurait raison; la faiblesse qui partait d'en haut , plus grande encore peutêtre dans les commencements, fut une cause plus agissante encore pendant la restauration. Mais heureusement pour le nom français, la Vendée avait acquis une gloire impérissable. Elle avait montré que parmi des hommes agrestes se trouvaient des âmes fortement trempées. En même temps , par un contraste frappant , le plus grand courage avait brillé dans une ville industrieuse accoutumée aux arts sédentaires; ce fut un vrai phénomène. La ville de Lyon
disputa de résolution magnanime avec la glorieuse Vendée.
A la guerre , les succès et les revers dépendent toujours de la position des armées. Il en est de même en politique. La France, pendant la révolution , n'a pas été ce qu'elle pouvait être. J'en vois une cause dominante ; le changement des provinces en départements. Les noms et les souvenirs anciens étant effacés^ on manquait de point de ralliement. Les noms ridicules tirés des rivières et des montagnes ne présentaient aucun drapeau et ne pouvaient rallier les hommes de cœur. Lyon et la Vendée furent des exceptions; mais il ne faut jamais raisonner d'après les exceptions. Tout le reste était dans la stupeur de l'esclavage et attendait chaque jour les ordres partis de la capitale. Là, des factions se disputaient le pouvoir ; et cette grande cité, plus esclave encore que le reste ^ de la France , tremblante sous l'assemblée qui tremblait elle-même sous l'ascendant de la faction , donnait l'exemple de l'obéissance. Tant que la France sera morcelée comme elle l'est maintenant, en petites portions, sans noms et
sans souvenirs, elle ne produira point ces grandes vertus civiques^ qui relèvent les empires , à l'instant de leur chute.
Si vous voulez avoir une juste idée du bien que produisaient les états provinciaux , lisez l'excellente histoire des états du Languedoc , par M. le baron Trouvé, ancien préfet dans ces contrées. Vous y verrez avec quel esprit de suite, avec quel travail asssidu ces états s'occupaient de toutes les branches de l'administration ; et comment ils faisaient rejaillir sur la couronne la gloire de leurs succès. Ils créèrent et augmentèrent ces belles manufactures de draps que Marseille expédiait dans tout l'Orient, et dont les ballots étaient reçus sans être ouverts. Après la révolution , au contraire , on ne recevait plus un seul de ces ballots , sans les ouvrir et les examiner. Triste effet d'une tromperie habituelle , qui s' enrichissant d'abord aux dépens des Français , voulait s'enrichir plus encore aux dépens de l'étranger. On ne peut lire l'ouvrage de M. le baron Trouvé sans regretter que de pareilles institutions
aient été détruites par l'ineptie de la constituante.
J'ai parlé dans mes Mémoires avec beaucoup de détails de cette année 4792, où des crimes inouis préparaient des forfaits plus grands encore. J'y ai peint l'horrible situation des députés fidèles au roî; leurs dangers furent plus grands encore , le lendemain du jour où ils défendirent Lafayette. Après mon discours en faveur de ce général, deux cents membres du côté gauche, passèrent de notre côté, et le faible général fut acquitté. La rage des Jacobins contre moi, si souvent manifestée , fut alors portée à son comble. En sortant de la chambre, je fus entouré d'une multitude. Je ne sais par quel miracle j'échappai à sa fureur. Je me rappelle seulement que chaque fois que les plus acharnés se portaient contre moi , en me menaçant , je présentais tranquillement ma poitrine , en leur disant : J'ai fait mon devoir: frappez, si vous voulez. Ils se retiraient, et j'avançais quelques pas. La même scène se renouvela trois fois. Enfin , ils me laissèrent
passer , en accumulant les menaces et les outrages. Ils avaient un autre dessein contre moi, et le soir même ils voulurent l'exécuter.
Soixante députés éprouvèrent les mêmes insultes en sortant de la séance. Plusieurs même furent frappés et obligés de se réfugier dans différents endroits. Le lendemain ils écrivirent à l'assemblée. Leur lettre portait les plaintes les plus énergiques. Ils déclaraient qu'ils ne retourneraient plus à leurs fonctions , tant qu'ils ne jouiraient pas d'une entière liberté.
Qu'il me soit permis de rappeler ici ce qu'écrivait M. Bertrand de Molle ville , l'un des ministres de Louis xvi. « Un des défenseurs » les plus courageux de M. de Lafayette , » M. de Vaublanc , échappé , par le plus » heureux hasard , aux assassins qui avaient » été, au nombre de douze, le chercher » chez lui et dans les maisons voisines, vint » porter lui-même ses plaintes à l'assem- » blée, avec une intrépidité qui força touts » les partis à l'admirer et à l'applaudir. « Et moi aussi, dit M. de Vaublanc, j'ai été > insulté , menacé ; et j'eusse été probable-
» menl assassiné , sans l'avertissement qui me » fut donné, qu'une fouie d'hommes armés, » revêtus de i'iiabit de garde national , inves- ^» tissaient ma maison, et qu'ils criaient hau- » tement que quatre-vingts députés devaient y> périr par leurs mains , et moi le premier. )♦ Sans doute les injures, les menaces, les » mauvais traitements sont d'excellents moyens » pour préparer la discussion sur la déchéance » du roi , mais ces moyens ne nous rendront » pas plus parjures dans quelques jours, que » nous n'avons été injustes hier. »
Je raconte ces événements, parce qu'ils tiennent essentiellement aux idées que j'ai soutenues dans mes Mémoires et dans ces Souvenirs. Vous voyez combien faible, est ce prétendu respect que la constituante voyait imprimer au titre de député , par cette phrase pompeuse : Leur personne est inviolable et sacrée. Dans la deuxième et troisième assemblée, plus de trente ont été envoyés à l'échafaud, et plus de soixante mis hors la loi. Le directoire^ bientôt après , les a fait fouler aux pieds d'un escadron de cavalerie, dans la journée du 18 fructidor, et a
jeté dans les déserts de Sinnamari touts ceux qu'il a pu saisir. Les hommes des faubourgs sont entrés dans leur salle et ont coupé la tête au député Féraud. Au 18 brumaire, à Saint- Cloud , la garde même du corps législatif, a fait sortir les députés par les fenêtres de leur salle. Au 29 juillet d830, tout a été tenté et fini sans la chambre des députés, et la chambre des pairs n'a été qu'une ombre vaine. Parlez maintenant de l'excellence du gouvernement représentatif, dites qu'il convient au caractère français , et faites de nouveaux essais. Vous trouverez encore des esprits forts qui vous applaudiront , et qui diront que le remède est dans quelques lignes écrites; vous ^trouverez des raisonneurs de la force de ce rêveur , qui disait pendant la restauration : Le peuple a donné sa démission. Et je ne sais si la manière très claire dont le peuple de Parisl'a prouvé en 1830, lui aura fait penser qu'il s'était trompé. Ce mot répété par touts nos honnêtes gens, ressemblait à ce bel adage : union et oublia répété un million de fois pendant notre triste restauration : comme si l'oubli des événemens , dea
atrocités, ii'étouttait pas l'expérience, et comme si l'expérience n'était pas le seul guide de l'homme. Ainsi donc , en étudiant l'histoire de votre pays , écartez diligemment la connaissance de cinquante ans de sottises et de forfaits. Admirable conseil , que renferme ce bel adage , union et oubli , et qu'on a pratiqué, en instruisant un jeune prince d'une manière nouvelle et merveilleuse ; car c'est par l'ignorance des cinquante années qu'on l'instruisait. Nos trois rois ont été instruits ainsi. Ils savaient tout, excepté ce qu'ils auraient dû savoir.
Cette manière de raisonner, si commune à nos honnêtes gens, me rappelle qu'un personnage élevé me disait deux moisavant juillet 1830: Vous avez tort ; vos craintes ne sont point fondées; nos finances sont dans le meilleur état; les révolutions ne sont amenées que par le désordre des finances, nous n'avons rien à craindre. En vain je lui répondais que cent causes différentes peuvent amener une révolution, sans qu'aucune provienne de l'état des finances. Ce brave homme se souvenait que le mauvais état des finances avait éminemment contri-
bué à la révolution de 1789. Il ne voyait que cette cause , il s'arrêtait là ; c'était toute son instruction, toute sa lumière.
C'est ainsi que nous raisonnons toujours, nous autres Français; nous ne voyons qu'une seule chose, nous n'écoutons qu'un raisonnement; nous ne retenons et ne répétons qu'un seul mot. Yoilà pourquoi les adages ridicules que j'ai cités ont pénétré notre esprit et nous ont fait tant de mal.
J'ai parlé dans les pages précédentes de cet esprit sentimental, qui malheureusement affaiblissait nos âmes. Parmi les auteurs des ouvrages de ce genre , on distinguait , si ce n'est par la beauté de ses ouvrages, au moins par le grand nombre, le larmoyant Arnauld de Baculard. Ses livres de toute espèce sont innombrables; mais malheureusement il n'en tira pas un assez grand profit pour vivre honorablement . Dans les derniers jours de 1792 , au milieu de la fermentation la plus terrible, il vint me demander un secours. Je lui parlai de ma position particulière et je ne pus lui offrir que la modique somme de six francs. Quelques jours après il
renouvela sa demande. Je lui répondis de la même manière, en ajoutant que je ne pourrais plus renouveler môme ces faibles secours, parce que j'étais dans la crise la plus menaçante pour ma famille et pour moi. Il se présenta un autre jour encore, on lui dit que je n'y étais pas. Je fus très étonné quelques jours après, de le voir entrer tout-à-coup dans la salle où je dînais avec ma famille, et de l'entendre renouveler ses demandes. Je lui témoignai ma surprise de son insistance, et je l'assurai que je ne pouvais sans imprudence diminuer les faibles moyens qui me restaient pour la sûreté de ma famille et pour la mienne. Mais à ses nouvelles et pressantes demandes, je fus forcé de répondre encore par le même secours afin de m'en débarrasser. Quelques jours après , je reçus de lui une lettre écrite dans un pathos sentimental. Il me disait qu'au moment même où j'étais menacé le matin de ce jour, parla multidude qui m'environnait, il s'était exposé pour me secourir, et qu'en se livrant aux plus grands périls, il m'avait sauvé la vie. H ajoutait : C'est ainsi que je me venge noblement de vos refus.
Je suis persuadé qu'il avait gardé une copie de celle belle letlre dont toutes les phrases étaient méditées, afin d'en faire un monument de son courage magnanime. 11 était très à plaindre sans doute, mais il aurait dû, dans son ame sentimentale, apercevoir combien étaient indiscrètes ces demandes faites à un homme qui touts les jours était menacé du plus affreux péril d'être déchiré par un peuple en fureur. Ses demandes et le ton exigeant qu'il employait me prouvaient que les sentiments portés à l'excès, dans un style ampoulé ne sont pas une preuve de la noblesse d'une ame élevée.
ClîAPiillL: Xiir.
Les armées prussiennes en Clianijaagne à ]a (:n (Je 1792. — Conduite du duc de Rrunsvvirk, généralissime des armées prussiennes. — Piemarcjnes sur la dernière campagne d'Annibal en Italie, et sur la campagne de Nnpoléon en Champagne.
Bans les derniers mois de cette année 1702, le roi de Prusse et le duc de Brunswick entrèrent en Champagne à la tùte d'une armée et s'avancèrent vers Paris. Ils se trouvèrent devant les armées françaises; l'une commandée par le maréchal Kelcrman , et l'antre par Du-
mouriez. Quel que fût le courage de nos soldats et l'habileté de nos généraux, il est certain que Dumouriez fut d'abord dans une situation dangereuse ; le voi de Prusse s'en aperçut et donna l'ordre de l'attaque. Le duc de Brunswick, qui avait le titre de général de l'armée prussienne, empêcha d'exécuter l'ordre du roi. Touts les rapports s'accordent sur cet ordre et sur sa non exécution. Cet événement me conduit à une réflexion frappante. Il prouve, ainsi que plusieurs autres semblables, que l'on peut être traître à ses devoirs^ môme à son roi, sans concevoir une trahison. Le duc de Brunswick avait eu des succès militaires dans sa jeunesse ; il s'était en même temps occupé de littérature,il avait eu des correspondances avec plusieurs philosoplies de ces temps : Enivré des éloges qu'il en recevait, il avait un secret penchant pour les nouvelles maximes qu'on appelait des principes. Il n'avait pas vu dans la révolution française, les causes destructives de l'ordre social, mais des moyens de le rétablir sur des bases plus nobles et plus solides. Ce fut l'erreur d'un ^rand nombre de belles âmes. 11
fallut, pour les détromper , les horreurs de nos effroyables saturnales.
Telle était la situation intérieure du duc de Brunswick pendant cette célèbre campagne. Il y avait deux hommes en lui ; le général habile et l'homme livré à des sentiments dont peut-être il ne se rendait pas compte. Mais d'autres apercevaient clairement ses combats intérieurs; et si le roi de Prusse les avait pénétrés, s'il avait eu un sentiment vrai de son autorité, il aurait ôté le commandement au duc de Brunswick.
Cette même situation était peut-être celle des ambassadeurs étrangers pendant la restauration. Témoin etacteur dans touts les événements de ces temps , je dois dire ou plutôt répéter ce que j'ai déjà dit, qu'ils ont été la Cause la plus agissante, la plus forte , la plus déplorable de la faiblesse journalière qui a perdu les descendants d'Henri iv.
Cette différente manière de penser et d'agir qui se rencontre si souvent dans les hommes éminents, doit être la matière la plus féconde des instructions qu'un gouverneur doit donner
à un priiK.e. De semblables raisonnements valent bi<^.n des démonstrations de géométrie , et portent dans une ame royale des semences bien plus fécondes. Les sentiments philosophiques du duc de Brunswick étaient si connus, que M. de Narbonne, étant ministre de la guerre, lui écrivit pour lui offrir, au nom dvi roi, le commandement des armées françaises. Ce ministre m'a montré la réponse du prince ; elle ne permettait aucun doute sur l'offre et sur le refus. Cette proposition me parut bien étrange. Au reste, cette réponse écrite de la main du prince, était remarquable par une écriture aussi belle que pourrait l'être celle d'un de ces maîtres qui ne savent que former leurs lettres. J'ai su, depuis ces temps, que les Girondins avaient suggéré à M. de Narbonne l'idée de cette lettre. Ils ont ensuite fait des démarches auprès du duc de Sudermanie pour lui offrir le titre de roi constitutionnel des Français; et l'on voit encore de braves gens les décorer du nom le plus beau à leurs yeux, du nom de républicains. Le souvenir de cette campagne des Prussiens dans la Champagne, me rappelle une compa-
raison entre Annibal et Bonaparte, qui m'a été suggérée , il y a long-temps. Je remarquai que dans toutes ces guerres, Bonaparte avait toujours eu un dessein déterminé, qu'il avait marché à l'enne ai sans aucune hésitation, et que jusqu'à la campagne de Moscou, il avait toujours été victori )ux ; mais après la malheureuse bataille de Leij «sik , rentré en France, il se trouva dans une po ûtion entièrement différente de ses campagnes précédentes. 11 n'avait plus devant lui une seu'e armée à combattre; il avait des ennemis à sa droite et devant lui; il ne pouvait plus alors marcher à un seul ennemi et le renverser; il i^.ombaltait tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, sans aucun plan déterminé. J'ai beaucoup paxlé de cette campagne dans mes Mémoires, je n î veux point répéter ce que j'en ai dit ; mais j'inh^ste sur la remarque suivante qui me paraît essentielle.
Bonaparte avait toujours agi d'après un plan commandé par les circonsi:mces , position toujours heureuse à la guerre comme en politique, parce qu'elle ôte toute incertitude. On a dit cependant que son but dans cette campagne
était de couvrir Paris. Ceux qui parlent ainsi ne font pas attention qu'il rompit lui-même ce dessein en se portant tout-à-coup à Saint-Mihielen Lorraine. Il crut alors que Tarmée Austro-russe était en pleine retraite 5 il le crut , malgré les maréchaux Macdonald et Oudinot, qui lui dirent que cette armée se ralliait et marchait sur Paris. Il leur répondait qu il allait couper la retraite à cette armée. Bonaparte ne fut désabusé que sur les lieux mêmes, et il revint en toute hâte à Fontainebleau où il signa son abdication.
Si je me rappelle l'histoire d'Annibal, je vois que jusqu'à la bataille de Cannes, il fut constamment dans la position où j'ai peint Bonaparte dans ses premières campagnes; marchant à l'ennemi qui était devant lui , il l'attaquait et le renversait. Mais quand il arriva devant Rome, ne voulant point attaquer cette ville par des motifs que je ne dois pas examiner, il se trouva dans la campagne entre Rome et Naples. Il marchait tantôt d'un côté, tantôt d'un autre; il prit quelques villes où il séjourna plus ou moins long-temps ; mais toujours sans un but
déterminé amené par les circonstances. Rome arma des légions, envoya des consuls contre lui. Ânnibal eut des succès et des revers ; tantôt il s'approchait de Rome et tantôt il s'en éloignait. Ce grand capitaine , l'homme le moins irrésolu, se trouvait dans l'incertitude par la force des choses et de sa position. Après l'admiration causée par ses premiers succès, on est tout étonné de voir ce grand homme, réduit à n'avoir devant lui aucun but déterminé. Ce fut alors que Scipion conçut la plus haute pensée; il porta la guerre en Afrique. Annibal y fut appelé par les ordres du sénat de Carthage; il partit désespéré. On sait le reste des événements.
Il rpe semble que le rapprochement de ces deux campagnes présente des réflexions frappantes. On voit ces deux grands capitaines toujours vainqueurs, lorsque les circonstances et la nature même de la guerre les amènent devant un ennemi qu'ils combattent nécessairement , et qui succombe devant eux. Mais quand ensuite leur situation n'est plus commandée
p'jp la CorcM môme des choses, lis noui plus cet r.Fcendanl irrésistible qu'ils avaient eu jusqu'alors, et ils finissent l'un et l'autre d'une niaiHÙre qu'ils n'attendaient certainement pas de leur fortune , et qui fait pâlir leur étoile.