‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 12 sur 17 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Légèreté française ; elle s*est montrée surtout lorsque Louis XVI abandonna l'autorité à une assemblée. — Niaiseries sentimentales. — Déclaration de Thomas, de l'Académie française, et d'autres écrivains. — Effets de la philosophie de ces temps. — Impôt unique par l'Assemblée constituante. — Seconde assemblée en 1792. — Conduite des ambassadeurs à la seconde restauration. — Court résumé de ce que j'ai écrit dans mes Mémoires . — Anecdotes curieuses. — Conduite de Bonaparte pour le rétablissement de la religion. — Paroles de Bonaparte sur Lafayette ; sa conversation citée par Stanislas Girardin. — Anecdotes k Gand , — Scènes hontetises de Saint-Ouen à la seconde restauration . — Funeste ordonnance de Gouvion-Saint-Cyr . — Hommes à bonnes intentions. — Lettre de quatre pairs ecclé-

siastlques au roi contre les royalistes. — Anecdote dn maréchal de Richelieu , relative à l'ancienne noblesse et à sa propre naissance. — Funeste anientlemeiit à la loi d'élection que j'avais proposée. — Différentes conspirations . — Ébranlement de quatre trônes. — Conspiration militaire contre l'empereur Alexandre. — Courage de son successeur.

Dans des souvenirs , il est permis de passer d'un sujet à un autre; et quand ils sont puisés dans la môme source d'événements, ils ont un ensemble que n'a presque jamais le récit successif des événements.

On a dit souvent et Von répète encore touts les jours que c'est à tort que l'on accuse les Français de légèreté, parce qu'ils ont été fidèles à leurs rois pendant plws de cinq cents ans. On n'a pas remarqué que pendant tout ce temps, les rois n'avaient jamais abandonné leur autorité à une assemblée générale. Nous ne voyons d'assemblée générale à qui les circonstances aient permis d'usurper l'autorité, que les étatsgénéraux assemblés pendant la captivité du roi

Jean. Vous savez que les trois ordres s'unirent alors pour marcher à la dissolution de la monar chie, qu'ils firentcequ'a faitdenosjoursî'assemblée constituante 5 iis furent arrêtés par la forte tête de Charles v, et depuis ces temps, ces états furent contenus et dirigés par la célèbre Anne de Beaujeu , sous la minorité de Charles viii. Mais aussitôt que Louis xvi eut abandonné Fautorité à une assemblée nationale , le caractère français développa son excessive légèreté, ' par le changement et le bouleversement de tout ce qui existait. Passer rapidement d'une ancienne institution à une nouvelle toute contraire , c'est là bien certainement la marque la plus positive de la légèreté. Et depuis ce moment qu'avons nous fait autre chose , que de détruire le lendemain l'ouvrage de la veille et créer ainsi en quarante ans quatorze formes de gouvernement. Quoi de plus extraordinaire , que de condamner comme un crime, le désir d'avoir deux chambres législatives , et d'en créer quatre peu d'années après. Si ce n'est pas là le fruit de la légèreté la plus marquée , je prie de me

(lire ce qui peut caractériser l'esprit d'un peuple.

D'autres personnes qui veulent nous justifier des atrocités et des erreurs inconcevables de nos assemblées, les attribuent aux intrigues et à For des ministères anglais. Ce sont eux , disent-ils , qui nous ont porté à creuser de nos propres mains Tabîme dans lequel nous sommes tombés. Il paraît que l'infortunée Marie- Antoinette adopta cette triste justification. On prétend que dans un moment malheureux , elle s'écria : Ah ! monsieur Pitt , monsieur Pitt ! toujours j'ai senti une indignation profonde en voyant transformer cette corruption en vérité historique par une multitude de Français. J'entends sans cesse répéter que notre révolution est l'ouvrage de l'or des Anglais. Cette accusation retombe honteusement sur nous. Je prie de me permettre de retracer ici en peu de mots notre longue rivalité avec nos voisins. J'y trouverai la preuve que nos imprudences , celles de nos rois et de leurs ministres, ont seules été la source des avantages de nos

rivaux, et j'arriverai ainsi à la preuve que l'or corrupteur n'a pu faire sur nous , dans nos derniers temps , des effets honteux qu'il n'a point produit pendant sept siècles.

Si nous remontons aux pages les plus éloignées de notre histoire, nous voyons que ce sont toujours nos fautes qui amènent et soutiennent la puissance des Anglais en France. En effet, considérez Philippe-Auguste, leur vainqueur , livré tout entier aux deux grands projets de les chasser de la France, et d'abaisser les grands vassaux , détourné de ses desseins par une croisade. Vous le verrez ensuite conquérir la Normandie, la Tourraine, le Maine, l'Anjou. H ne restait plus aux Anglais que la Guyenne et le comté de Ponthieu , mais Philippe , à la prière du pape , suspendit ses conquêtes pour combattre les malheureux Albigeois, et les Anglais restaient maîtres de la Guyenne et de la Rochelle.

Philippe, vainqueur ensuite à Bouvines d'une ligue formidable excitée par les Anglais , et maître d'un grand nombre de seigneurs anglais faits prisonniers dans la bataille, au lieu de

s'emparer des provinces françaises qui restaient encore à l'Angleterre, commitla faute irréparable d'accorder une trêve à ses ennemis; ce fut l'ouvrage du pape. Louis viii enleva à l'Angleterre le Limousin , le Périgord et La Rochelle , après un long siège. Il allait se rendre maître delà Guyenne, lorsque le pape vint encore au secours de l'Angleterre, et détermina Louis à quitter ses conquêtes pour faire une seconde guerre aux Albigeois ; et la Guyenne reste encore à l' Angleterre,.

Bientôt après, Saint-Louis, vainqueur des Anglais dans les batailles de Saintes et de Tailîebourg , pouvait les chasser entièrement de la France. Mais conduit par un sentiment de justice que Ton doit déplorer en lui rendant hommage, il examina ses titres de possessions, et rendit à l'Angleterre le Limousin , le Périgord, le Quercy, la Saintonge et l'Agénois. Le roi d'Angleterre renonça pour lui et ses successeurs, aux provinces de Normandie, d'Anjou, Maine, Tourraine et Poitou; mais remarquez qu'il ne possédait plus ces provinces; il céda donc ce qu'il n'avait plus. Nous voyons

ensuite Philippe- le -Hardi avoir la même modération , en ne profitant pas des deux circonstances favorables pour s'emparer de la Guyenne. Voyez ensuite dans la querelle de Philippe-le-Bel avec Edouard i", une nombreuse flotte française descendue en Angleterre, sous les ordres de Mathieu de Montmorency, et une armée française débarquée sur les côtes. Lisez Guillaume de Nangis ; il vous dira qu'une si belle armée suffisait pour conquérir l'Angleterre. On ne sut pas en profiter, on conclut un accommodement qui dura très peu. L'Angleterre forma une ligue puissante contre la France. Edouard i" arma une flotte considérable 5 mais des révoltes dans son armée et d'autres malheurs, la rendirent inutile. Abandonné par ses nombreux alliés pour lesquels il avait épuisé ses trésors, il demanda une trêve, l'obtint facilement et épousa la sœur du roi de France. Les désastres d'Edouard i" avaient offert des moments bien favorables pour chasser les Anglais de la Guyenne et des autres provinces qu'ils possédaient encore.

Dans ces jours de notre histoire, vous voyez

les Anglais commettant des cruautés, des injustices à Bordeaux , attaquant tout-à-coup la France sans déclaration de guerre; deux fois réduits à demander une trêve et l'obtenant deux fois; bientôt après, le même Edouard fait révolter le comte de Bar qui se jeta sur la Champagne. Jeanne de France , épouse du roi, rassembla une armée , l'attaqua , le fit prisonnier, et l'emmena à Paris chargé de chaînes. Edouard et le comte de Flandre renfermés dans Bruges, demandaient une trêve ; Philippe l'accorda encore. Philippe après d'autres succès, rendit la Guyenne à l'Angleterre. C'était la cinquième fois que la France remettait avec imprudence celte province aux Anglais.

On voit peu de temps après, Edouard comparaître à la cour de Philippe pour de nou\eaux différents, et ce prince content de sa soumission , le reçut avec les plus grands égards.

Sous Charles-le-Bel, un magistrat ayant été pendu par des Anglais, la guerre recommença. On s'empara rapidement d'une partie de la Guyenne. Le comte de Kent, frère d'Edouard, assiégé dans la Réolle, fut obligé de capituler

et signa une trêve qui ne fut point ratifiée par Edouard. Un traité fut encore conclu avec Edouard ii. Il demanda que la Guyenne et le comté de Ponthieu appartinssent à son fils. Il obtint encore cette demande. C'est ce même prince, qui sous le nom d'Edouard lîi, a fait tant de mal à la France. Des troubles terribles éclatèrent en Angleterre. Laifemme d'Edouard II, s'arma contre lui ; Charles - le - Bel n'en profita point et fut même favorable au monarque anglais. Qu'arriva-t-il ? Edouard m réclama la France entière , comme petit fils de Philippele-Bel par sa mère. Je laisse au lecteur à bien examiner ce tableau rapide d'une modération plus qu'imprudente de nos rois , et d'une suite criminelle d'entreprises de l'Angleterre.

Bientôt après, vous trouvez la fameuse bataille de Créci où des imprudences accumulées amenèrent la défaite de Philippe de Valois; et ensuite la bataille de Poitiers où la présomption la plus aveugle fit succomber soixante mille Français conduits par le roi devant huit mille Anglais, Mais après tant de malheurs causés par nous mômes, quelle gloire brille

sur la France par la sagesse profonde el inaltérable de Charles v. Tout Français doit graver dans sa mémoire cette guerre de huit années , pendant laquelle la sagesse de Charles et la valeur de du Guesclin chassèrent de la France les Anglais qui en possédaient les deux tiers. Les Anglais bientôt rentrés en France, leur roi Henri v, se trouvait auprès d'Azincour dans une fâcheuse situation, lorsque les mêmes fautes qui avaient donné la victoire aux Anglais à Créci et à Poitiers la leur donnèrent encore.

Nous voyons ensuite la France accablée des malheurs les plus terribles ; mais avec quelle gloire elle en sortit. Les Anglais furent entièrement chassés de la France et ne conservèrent que Calais. Une paix de quarante ans régna ensuite entre les deux peuples, et nous ne voyons plus d'événements semblables à ceux que je viens de tracer. Mais en continuant l'examen des siècles suivants, si nous trouvons notre grand Henri secouru par la reine Elisabeth, et la gloire impérissable de Louis xiv, une marine créée comme par enchantement ; les combats

glorieux contrôles Anglais, du célèbreDuquesne, de Jean-Bard, Duguay-Trouin , Tourvilie Nesmond , Ducasse , du comte de Toulouse , Désirées, Coëtelogon et tant d'autres, nous avons la douleur de voir le ministre-cardinal Dubois payé par l'Angleterre, et le cardinal Fleury laissant tomber la marine française. Les Anglais reprennent alors une grande supériorité, et après la guerre de sept ans , nous n'avions plus qu'un seul vaisseau de guerre. Louis xvi rétablit la marine , et après de grands succès sur mer, obscurcis par un seul désastre , il conclut la paix la plus glorieuse. Mais pendant notre révolution , les Anglais dominent les mers , et à la paix de 1815 , ils restent les maîtres de Malte, des sept îles Ioniennes, du cap de Bonne-Espérance, de Sainte-Lucie, la clef des Antilles, de la Trinité, de l'île de France, de plusieurs riches colonies Hollandaises, et sont les dominateurs absolus de l'Inde, où pendant longtemps nous avions été bien plus puissans qu'ils ne l'étaient dans ces contrées dans les temps de notre domination.

En résumant tous les événements dont je

viens de parler, nous voyons beaucoup d'imprudences et une bonne foi facile à tromper dans le cœur de nos plus grands rois , abandonnant de grandes provinces aux Anglais; nous trouvons l'aveugle témérité des Français donnant trois grandes victoires aux Anglais, et peu après les jours les pliis lamentables. Mais dans cette longue période de temps , pendant cinq siècles, nous n'entendons jamais dire que les Anglais aient obtenus leurs avantages par la corruption. Le cardinal Dubois est le seul Français qu'on en ait accusé; et après des faits si longs et si authentiques, on ose dire que c'est l'or corrupteur des Anglais qui a fait notre révolution. Ceux qui parlent ainsi ne voient pas qu'ils font tomber sur nous la plus terrible accusation. En effet, qu'un peuple devienne insensé , qu'il agisse contre lui-même , qu'il commette des crimes, c'est une situation bien déplorable. Mais qu'il devienne aussi coupable parles intrigues d'un peuple rival, et par la corruption que ce peuple obtient par ses richesses , ce serait le comble de la dégradation ; et le peuple qui adopterait contre lui-même une sembla-

ble accusation , ne pourrait exciter que le mépris. En outre il faudrait se dire : Est-ce l'or de M. Pitt qui a engagé le parlement à demander avec tant d'instance la convocation des états généraux ? Est-ce lui qui a forcé les ministres de Louis xvi, et ce roi lui-même à doubler la députation du Tiers-États? Qu'on me dise , quelle somme il en a coûté pour inspirer à l'assemblée constituante la noble émulation de tout détruire, tout sans aucune exception. Ce serait nous déshonorer nous-mêmes, que de faire naître toutes ces causes révolutionnaires de la cause corruptrice de l'or étranger. Mon esprit répugne à pousser ce raisonnement aussi loin qu'il pourrait aller ; je suis arrêté par un dégoût insurmontable.

Ainsi donc , je peux opposer à l'étrange assertion que je combats , cinq siècles d'honneur malgré des imprudences accumulées. Vous ne pouvez plus parler des effets de l'or de nos rivaux, sans qu'il en résulte nécessairement, que la révolution nous a rendus bien différents de ce que nous avons été pendant cinq siècles. C'est à vous de choisir.

Ces mêmes hommes ne manquent pas de présenter comme une cause éminente de la révolution , les ouvrages et les systèmes de la philosophie moderne. Comme il m'est impossible de trouver les causes d'une révolution ailleurs que dans les fautes du gouvernement, je demanderai encore , comme j'ai fait dans les pages précédentes, en parlant des Anglais, si les philosophes ont conseillé toutes ces mesures pernicieuses , adoptées par les ministres de Louis xvi. Un gouvernement ferme, inspiré parle bon sens, aurait vu avec mépris touts ces écrits philosophiques , et aurait imprimé à la nation un caractère de grandeur. Non, ce n'est point par leurs idées politiques que les philosophes ont corrompu et changé l'allure du gouvernement ; mais ils ont altéré le caractère français par une niaiserie sentimentale, qui s'est glissée insensiblement dans touts les esprits. La tourbe des hommes instruits était merveilleusement disposée à saisir touts ces beaux sentiments. Ils infectaient de la faiblesse la plus débile touts ceux qui les adoptaient. On ne parlait que d'humanité, et môme d'égalité. Les

grands seigneurs abandonnaient iouts les jours leurs prérogatives et leurs honneurs, et même ils étaient fiers de cet abandon. Touls les livres étaient infectés de ces puériles maximes. C'était un Thomas qui dans un éloge du maréchal de Saxe, disait : « Je ne puis le dissimuler, il était du sang des rois. » On admirait cette phrase. Pauvre homme! pourquoi ne disais-tu pas franchement ta pensée? Si c'était un malheur ou une honte d'être né du sang des rois, il fallait le dire ouvertement. Dans ce même éloge, en parlant de Chevertqui de soldat, était devenu lieutenant-général , il dit que le maréchal de Saxe choisit un homme qui ajoutait à son courage ce qui manquait à sa naissance. On voit dans cette phrase le même sentiment déclamateur, et une opposition de mots impossible à comprendre. En effet , comment ajouter à son courage ce qui manque à sa naissance. De telles phrases viennent de la manie de ne pas écrire simplement. Il était bien facile de dire : « Son courage surmonta les obstacles que sa naissance opposait à son avancement. Ce même Thomas, parlant de l'exil du chancelier d'Aguessau à sa

terre de Fresne auprès de Paris , peignait la cour et la ville courant lui rendre hommage. Et cependant, rassemblait tout son Pathos pour peindre la grande ame du chancelier , supportant avec fermeté de grandes infortunes; comme si c'était un malheur de vivre dans l'opulence, et environné d'hommages dans une terre auprès de Paris.

C'était aussi M. Necker, dans son éloge de Colbert; il y peignait ce ministre, qui de ses fenêtres, contemplait dans sa cour les femmes qui arrachaient les mauvaises herbes des pavés, et s'écriait : « Ahîj'aimeraisbien mieux que ma cour fut couverte d'herbes, et que le peuple fût heureux ! » Cette phrase niaise et cent autres semblables contribuèrent sans doute à porter ce banquier au ministère. Comment ne pas citer ici cette phrase d'une préface écrite par madame Necker, du vivant de son mari : « Si Dieu, avant de créer le monde , avait appelé dans son conseil les âmes privilégiées qui devaient un jour animer les grands hommes sur la terre , sans doute l'ame de M. Necker aurait été appelée. »

Je citerais cent exemples pareils. Ces sot-

lises pénétraient les esprits , les infectaient d'une faiblesse mortelle. Je demande la permission de citer une phrase que j'ai entendu bien souvent répéter avec attendrissement. Dans une revue militaire, le premier dauphin, fils de Louis xv, passa devant les troupes , en donnant le bras à la dauphine, et leur dit : « Mes enfans, voici ma femme. » Cette phrase était citée comme l'héroïsme de l'humanité philosophique; mais certes, ce n'était pas la phrase d'un prince guerrier.

C'était ainsi qu'on se préparait à force de bonté et d'humanité , à faire triompher des maximes, qui devaient enfanter tant de crimes. Pourquoi un tel effet de cette cause? parce que la classe des hommes , qui aurait dû s'opposer à nos malheurs, était dégradée par de fausses vertus et incapable de résistance. Qu'on ne m'objecte point la valeur qu'elle a déployée dans les armées. Il n'est rien de commun , entre la bravoure guerrière et le caractère mâle qui seul peut empêcher les bouleversements. Le premier effet de cet esprit philosophique, était de mettre sa gloire dans un abandon que nos

ayeux auraient regardé comme un déshonneur. Ils mettaient une certaine grandeur à ne jamais céder les honneurs de leur position. J. J. Rousseau lui-même, racontant l'action de Sully , arrivant à Fontainebleau avec cinq cents gentilshommes, pour résister à d'Épernon, qui dahs le dessein de l'insulter, en avait amené trois cents , s'écrie : « Il y avait du moins de la grandeur, dans ce luxe extraordinaire d'orgueil et de prétention. »

Tel est donc le mal réel produit par la philosophie de ces temps; c'est d'avoir achevé la dégradation des âmes, commencée par le cardinal de Richeheu, comme je crois l'avoir démontré dans mes Mémoires. Les moyens étaient bien différents, mais ils tendaient au même but. J'insiste fortement sur toutes ces idées, parce que je suis convaincu que rien n'est plus dangereux que d'attribuer la chute d'un état à d'autres causes qu'à celles enfantées par le gouvernement lui-même. Pourquoi Louis xvi et ses ministres, suivaient-ils des maximes d'une bénévolence pernicieuse , au lieu d'étudier et de suivre les maximes d'Henri iv et de Louis xiv.

L'orgueil de leur position qui animait ces grands princes, ne se bornait pas à leur personne. On le trouvait dans les parlements , c'était à cet orgueil, qu'Henri m rendait hommage , quand accompagné des deux reines, il alla visiter la veuve du i" président , et quand Henri iv lit annoncer au i" président de Harlay qu'il allait délibérer chez lui, sur une affaire importante. Le même orgueil animait toute la magistrature, la bourgeoisie, les états des provinces, les corps militaires, la noblesse de province. Tout cela formait un ensemble, qui puisait son origine dans les siècles , et qui défendant chaque position , défendait en môme temps la couronne. Mais dès lors qu'on s'est fait une gloire de s'abaisser soi-même, nous avons vu finir cinq siècles qui n'avaient subi aucune révolution , et commencer un siècle de bouleversement , tel que les âges n'en présentent point d'exemple.

Parmi toutes les pensées dangereuses de l'assemblée constituante , il faut en remarquer une, enfantée par la secte de l'économie politique. Elle avait rêvé que tout venant de la

terre, tout doit y retourner; et en conséquence, elle imagina l'impôt unique, l'impôt territorial. On s'aperçut bientôt qu'il enlevait les richesses de cette terre , qui produit effectivement toutes les richesses, mais avec des frais i mmenses .On fut bientôt obligé de recourir aux impôts indirects.

Ce fut aussi un singulier spectacle, que celui du moment où le discrédit total des assignats et des mandats , fit reparaître insensiblement le numéraire. On entendit alors les joyeuses prédictions des économistes, et des gens qui raisonnent sur la richesse publique. Le prix de toutes les choses allait diminuer, suivant eux, et se mettre en proportion avec le numéraire, qui ne reparaîtrait que lentement. On devait accourir en France, de toutes les parties de l'Europe , afin de profiter de cet état heureux.

Mais bientôt il devait attirer les capitaux étrangers ; la France augmenterait nécessairement ses productions agricoles et industrielles, et elle parviendrait à un degré de prospérité , dont il n'y avait jamais eu d'exemple chez aucun peuple. Nos braves gens accumulaient les

raisonnements et les preuves ; ils s'attendrissaient sur le bonheur qui nous attendait; ils pleuraient de joie , et s'accablaient de félicitations mutuelles. Mais il en arriva tout autrement. L'industrie profita de l'habitude prise pendant plusieurs années, de payer très chèrement touts ses produits, et quoique le numéraire reparût péniblement, elle dépassa dans ses demandes , les prix qui existaient avant la révolution, lorsque le numéraire abondait en France. Ainsi , dans toutes ses opérations , l'assemblée constituante produisit de longues erreurs qui se manifestèrent long-temps après, dans l'administration comme dans la politique.

Les membres influents de l'assemblée constituante ne s'attendaient pas à ce triste avenir. Ils recommandèrent leur pauvre ouvrage aux mères de famille , aux jeunes gens, à touts les citoyens, et défendirent d'y toucher pendant trente ans. Ils ne s'attendaient pas, qu'il serait anéanti, après dix mois d'une triste expérience.

La seconde assemblée traita la première.

comme celle-ci avait traité Louis xvi , elle l'accabla de louanges outrées, et jura en secret la ruine de son ouvrage. Il était également méprisé des hommes forts des deux partis; et la conduite des ministres du roi était bien propre à augmenter ce mépris. Si les souverains de l'Europe étaient capables de méditer profondément sur la destruction d'une monarchie, ils trouveraient une bien forte leçon dans l'histoire de la seconde assemblée. C'est dans cet esprit que je l'ai écrite dans mes Mémoires. J'y ai rassemblé tout ce qui pouvait frapper le plus les rois et leurs ministres. J'en ai formé un ensemble frappant. J'ai peint autant que les bienséances me l'ont permis, la faiblesse inconcevable du roi , et la sotte conduite de ses ministres. Mais après cette grande leçon, j'ai vu les ambassadeurs étrangers se porter euxmêmes pendant la seconde restauration, à la renaissance du parti destructeur. Je ne conçois rien plus digne de pitié que ce malheureux corps diplomatique, qui prenant pour son instrument le duc de Richelieu, favorisait la démocratie,

et d'un sot rire se moquait journellement du parti royaliste.

J'ai parlé dans mes Mémoires avec des détails que je ne dois pas retracer ici, de touts les événements qui ont préparé et amené la terrible révolution de 1789. J'ai comparé la conduite du grand Gustave m roi de Suède en 1788, à celle de Louis xvi, si différente en 1789. J'ai peint cette assemblée constituante , composée d'hommes très instruits par les livres, mais plongés dans l'ignorance des choses et des hommes. J'ai tâché de frapper l'esprit du lecteur, de cette rage inconcevable de destruction, qui saisit cette assemblée , et de la niaiserie sentimentale qui l'anima constamment. J'ai peint l'assemblée législative , ses désordres et ses folies, de manière à montrer aux rois et à leurs ministres , un tableau frappant de ces réunions d'hommes, rassemblés pour faire des lois, si toutefois ils sont plus capables de réflexion, qu'ils ne l'ont été jusqu'à présent. Afin dedonner une plus juste idée, du régime de la terreur , j'ai écrit une liste de toutes les personnes des deux sexes immolées sur l'échafaud, dans

Paris seulement. J'ai distingué ces victimes par leur profession , afin de montrer que les artisans, les laboureurs, et les autres classes du peuple, avaient été sacrifiés en plus grand nombre encore, que les hautes classes de la société. En montrant ensuite comment j'ai échappéaux sanglants arrêts de proscription, toujours errant sur les grands chemins et n'ayant pas d'autre asile, j'ai fait voir ce qu'était cet affreux gouvernement delà terreur; j'en ai fait ressortir une vérité frappante , que mon impartialité répète avec plaisir; c'est que souvent j'ai trouvé des hommes très honnêtes , qui avaient accepté des fonctions instituées pour le mal; mais dans lesquelles ils faisaient beaucoup de bien. J'ai tâché de détruire ainsi l'injuste préjugé qui condamne des hommes, sous le rapport unique de leurs fonctions sans s'informer de la manière dont ils les ont exercées.

Je n'ai point parlé des scènes épouvantables de la Convention ; l'horreur et même le dégoût m'en ont éloigné. Mais il est impossible de prononcer seulement le nom de cette assemblée , sans se rappeler le courage des députés qui fu-

rent mis par elle hors la loi. Je crois rendre à touts l'hommage dû à leur courage , en citant la manière dont a voté l'un d'entre eux contre l'arrêt de mort de Louis xvi.

M. Bresson osa adresser ces mots à cette assemblée : « Vous, les juges de Louis xvi! Un juge a un bandeau glacé sur le front, mais vous! la haine de Louis vous dévore ! » Tout le reste du discours est de la même force. Ce courage admirable n'empêcha point un calomniateur de signaler à M. de Richelieu M. Bresson, comme un homme infâme. Il avait une place honorable dans les affaires étrangères, et le calomniateur voulait l'avoir. Mais heureusement M. de Richelieu parla de cette calomnie dans le conseil des ministres. M. Barbé-Marbois et moi , nous lui apprîmes la vérité , et M. Bresson garda sa place.

Après avoir défendu le roi avec tant de courage , il ne cessait de défendre les proscrits ; et trois fois je l'ai trouvé accourant à mes dangers , et me rendant les plus grands services.

J'aiparlédans mes Mémoires delà journée du 13 vendémiaire (octobre 4796) , si funeste au

bon parti; de ma condamnation à mort, du conseil des Cinq-Cents, dont j'étais membre, de l'aveugle conduite des royalistes, qui ont perdu alors la plus belle position.

Je crois avoir présenté un récit très curieux de la conspiration de Carnot , Yillaret-Joyeuse et moi. J'ai dit pourquoi elle n'avait pas réussi; la faute en fut tout entière dans l'indiscrétion des royalistes. Elle faisait trembler Carnot sur sa propre sûreté. Yillaret-Joyeuse, était un des hommes les plus courageux qu'on pût voir. Ses longs services dans la marine , la gloire qu'il y avait acquise^ deux combats célèbres contre des escadres anglaises plus fortes que la sienne, auraient dû lui donner un grand crédit dans notre triste assemblée. J'ai parlé des succès étonnants du général Pichegru , de ses grands talents , et des services qu'il aurait pu rendre à la bonne cause , si nous avions su reconnaître ses talents et les apprécier. Je ne peux me rappeler ces moments , sans gémir sur notre parti , qui bien loin de profiter des heureux moyens qu'il avait dans ses mains , ne cessa de se perdre lui-même par de fausses espérances , par

des désirs manifestés d'un rétablissement impossible alors. J'ai parlé de lajournéediH 8 fructidor, qui a prouvé combien faible était devant une faction , le vain titre de représentant du peuple souverain.

On avait vu, peu de temps avant cette journée, une chose bizarre qui prouve à quel point se jettent dans des travers de toute espèce, les hommes qui ne veulent que des nouveautés.

Peu de mois après l'installation de Barthélémy au directoire, ce conseil exécutif reçut les ambassadeurs de Rome et de la Porte ottomane. On dressa une grande tente dans la petite cour du Luxembourg. On éleva des gradins pour les spectateurs, et d'autres pour des musiciens, et les jeunes fdies élèves du conservatoire de musique. Les cinq directeurs étaient assis sur des fauteuils élevés, et sous un beau pavillon. Ils étaient vêtus de longues robes à l'antique-, ils avaient une ceinture, à laquelle était attachée une épée romaine; et sur la tête, une loque de velours avec des glands d'or et des plumes. M. de Talleyrand, ministre des affaires étrangères , présenta alternativement au

directoire^ l^ambassadeur du pontife romain, et celui du monarque maliométan. Il avait aussi une grande robe et une épée romaine. II fut forcé d'aller et de venir plusieurs fois, pour achever ses présentations 5 et comme il boitait, Je sabre antique embarrassait un peu ses jambes. On était frappé de voir un ancien évêque chargé à la fois de la dignité de la tiare , du turban, et de nos cinq directeurs. Au commencement et à la fin de la cérémonie, où les lettres de créance furentprésentées, où des discours furent prononcés , et des réponses faites et écoutées, une musique brillante se (il entendre. On avait remarqué que l'ambassadeur ottoman avait paru surpris de celte nombreuse réunion de jeunes personnes, dont les figures ne lui rappelaient point des Géorgiennes ou des Circassiennes; mais lorsqu'elles eurent commencé leur cantate discordante , on vit se contracter les muscles du visage de l'ambassadeur romain. Leur chant partait du haut de la voix, etfaisaitentendreparintervalledescrisperçants. Les musiciens et les chanteuses, tantôt faisaient un bruit elfrayant , et tantôt tombaient dans

un silence qui laissait reposer les oreilles des spectateurs. Tout cela était très étrange, très ridicule , et fut un sujet continuel de sarcasmes et de plaisanteries. Peu de mois après, la scène changea , et nous eûmes les barbares déportations des députés, des prêtres et des journalistes.

J'ai peint le gouvernement de Bonaparte. J'ai osé dire que s'il avait pu mettre des bornes à son amour pour la guerre, il aurait été plus grand dans l'administration, et dans le noble ouvrage d'établir une. monarchie , qu'il ne l'a été dans ses batailles nombreuses , qui ont lini par amener les Cosaques devant l'antique palais de nos rois.

Dans les premiers jours du consulat , il y eut une chose qui mérite d'être remarquée. La religion n'existait nulle part ; ses pratiques n'étaient point publiques. Bonaparte avait un grand désir de la rétablir dans son ancienne splendeur. 11 en parla à M. de Talleyrand, ministre des affaires étrangères. Celui-ci (jui connaît bien notre pauvre caractère français, conçut la pensée de faire venir de l'Angleterre les ré-

primantks sur notre impiété, et les exhortations à notre amendement.

M. D'arbelle, qui travaillait dans ses bureaux, fut chargé de rédiger d'abord les réprimandes. Elles nous gourmandaient vigoureusement de notre impiété; elles peignaient le spectacle douloureux que nous présentions à l'Europe. Elles étaient envoyées à Londres à un journal, qui les traduisait en Anglais, et les imprimait comme un article de sa propre rédaction. Ensuite , vinrent les exhortations à faire cesser ce scandale, à satisfaire même un grand nombre de Français , qui avaient conservé des sentiments religieux, et de nombreux villages, qui déjà rappelaient les prêtres et faisaient retentir les cloches. Tout cela était copié dans nos journaux, et servait de texte, pour louer Bonaparte de son dessein. Ainsi un général et un ex-évéque, invoquaient des protestants, et en faisaient les prédicateurs des Français.

Bonaparte voulait en même temps entraîner des généraux, vers le rétablissement de la religion. J'appris dans le temps, qu'il avait fortement sermonné le général Lcfcbvre sur

ce sujet. Il l'avait trouvé un peu récakitrant avant cet entretien. H le persuada , ainsi que d'autres généraux. L'un d'eux me dit alors; s'il osait , il irait à la messe dès maintenant. C'est ainsi qu'il montra beaucoup de circonspection dans les premiers temps de son consulat; mais bientôt il connut le caractère français; il vit qu'on pouvait le faire passer rapidement d'un excès à l'autre. Il négocia avec le pape ; il nomma évêque d'Orléans un homme qui avait soutenu la cause des Bourbons dans la Vendée. Il marcha sans aucune incertitude au rétablissement des titres , des cordons , des honneurs de toute espèce , des majorais , et ii parvint à l'empire, sans aucun tâtonnement de sa part , et sans aucune opposition déclarée de la part des Français.

Lorsqu'on vota , dans des registres publics , sur l'établissement des consulats à vie , Lafayette vota pubUquement, et annonça un suffrage contraire. Bonaparte l'ayant appris , dit ces mots : « Si je faisais ce que désire M. de « Lafayette, lui et moi, dans trois mois, nous « serions chassés de la France. »

Stanislas Girardin a laissé des Mémoires , dans lesquels il cite une conversation curieuse de Bonaparte au commencement du consulat , avec un sénateur idéologue. On y voit les sentiments de Bonaparte sur la prétendue liberté politique , sur l'égalité , sur la liberté de la presse, et sur toutes les autres idées enfantées par les pauvres honnêtes gens et par les révolutionnaires. Cet entretien devrait être lu souvent parles souverains de l'Europe.

Pendant le court intervalle de paix que nous donna le traité d'Amiens, beaucoup d'Anglais vinrent à Paris. Le lord Henry Petty, très jeune alors, depuis lord Lauderdal, me témoigna son étonnement du silence du corps législatif^ institué par Bonaparte; je lui citai la loi qui nous forçait au silence. « Oh! me dit-il, c'est que vous le voulez bien. » Je répétai les termes de la loi. « Oh! me dit-il encore, c'est que vous le voulez. » Je ne pus en tirer autre chose ; je lui dis alors : Voltaire a terminé un chapitre sur les lettres de cachet par ces mots. « On a «r montré ce chapitre à un Anglais, il n'a jamais « pu le comprendre. » Je dirai de môme, on a

montré le corps législatif de France à un Anglais, il n'a jamais pu le comprendre. Ce corps silencieux devint la tour de Babel; à la restauration on y a entendu plus de cent discours écrits sur une seule question. Le même esprit avait proscrit les deux chambres pendant quatre ans , et trois ans après il en créa trois, et enlîn deux.

Lorsque Bonaparte revint de Tîle d'Elbe, dont les alliés lui avaient donné la souveraineté , il est plus que probable qu'il ne se détermina à la quitter si promptement que par les conseils des amis qu'il avait en France. Ils ne se trompaient pas en lui peignant le gouvernement faible et incertain de Louis xviii; mais ils ne faisaient pas une attention importante. Les armées des alliés n'étaient pas encore disloquées, elles avaient l'attirail de guerre, elles pouvaient se réunir promptement. Bonaparte savait sans doute qu'il ne trouverait aucun obstacle dans la marine française. Lorsque j'étais à Marseille, l'amiral Ganthaume médit que l'on avait à l'amirauté de Toulon , une lettre du ministre de la marine, qui ordonnait

(ie respecter le pavillon de l'Ile d'Elbe, comme pavillon souverain.

On sait que dans les premiers jours du retour de Bonaparte, un prince commandait dans le midi de la France des troupes peu nombreuses, et qu'il eut d'abord des succès. Le roi de Sardaigne chargea l'ambassadeur de France auprès de lui, d'offrir de la cavalerie à ce prince qui n'en avait pas ; il refusa avec une sorte de hauteur. Ce roi lui fit offrir aussi de l'artillerie légère qu'il n'avait pas non plus , même refus. Une sorte d'indignation accompagnait ces refus. On ne voulait vaincre qu'avec des Français ; on n'avait besoin que de la valeur française.

Je remarque que cette conduite était inspirée par cette vanité singulière qui nous a caractérisés si souvent, pendant la restauration. On oubliait qu'Henri iv avait eu des Reitres, des Suisses, même des Anglais dans son armée; que Bonaparte avait joint à ses troupes, des Suisses, des Italiens, des Hollandais, des Allemands de plusieurs états différents; peut-être n'oubliait-on pas tout cela, mais on était entraîné par un certain sentiment ((ui n'a jamais abandonné les

royalistes pendant la révolution , et qui consistait à toujours craindre d'attirer sur soi l'animadversion du parti libéral; on était alors, comme pendant toute la révolution , dominé par ce sentiment; ce fut par lui que Louis xviii, réfugié dans les Pays-Bas, ne put jamais se résoudre à faire la plus petite démarche de convenance envers le roi des contrées où il trouvait une retraite. Aussi le fds de ce roi , parcourant ces provinces, tourna ses pas autour de la ville de Gand sans y entrer, parce que Louis XVIII y était. Ce prince cependant rassemblait une armée qui allait combattre pour la cause de Louis xviii. Louis acceptait cette alliance, ces efforts pour sa cause et une retraite; et cependant il ne faisait pas ce que semblaient demander la plus simple convenance et la plus faible reconnaissance. Ses ministres lui proposèrent d'écrire une lettre au roi qui lui donnait asile; il ne le voulut pas. Je demande quelle pouvait être la cause d'un pareil refus , si ce n'est la crainte de se compromettre envers le parti libéral.

Touts les dimanches, il assistait à la messe >

dans une église d'où les Français avaient enlevé un beau tableau peint par Rubens; on lui suggéra qu'il pouvait sans inconvénient promettre à la municipalité de Gand de lui rendre un jour ce tableau, ce fut en vain. Tout cela provenait d'un sentiment intérieur qui depuis ce temps le détermina si facilement à se prononcer contre le parti royaliste. 11 ne le craignait pas; mais il craignait le parti libéral.

Le général Marescot m'a dit qu'au moment de la rentrée de Bonaparte en France , il avait présenté à Louis xviii un mémoire dans lequel il lui conseillait de faire sortir de Lille les troupes que cette ville renfermait alors; d'y faire entrer la garde royale et des régiments dont la fidélité était connue. 11 disait que Bonaparte ne pourrait en faire le siège , parce qu'il aurait à combattre l'armée des alliés. De cette ville le roi aurait pu gouverner son royaume , donner ses ordres, appeler à lui ses ministres, son conseil et les généraux fidèles ; il aurait pu même y convoquer les deux chambres si dévouées alors , et entretenir ainsi dans toute la France, le dévouement si fortement manifesté

envers le Irone des Bourbons. H ajoutait que les troupes des alliés qui occuj)aient la Flandre, au lieu de rester dans ce pays, viendraient certainement prendre une position militaire derrière la ville de Lille et les autres places fortes qui tiendraient pour le roi. Ce plan fut à peine écouté} on répondit au général Marescot d'une manière qui lui inspira un peu d'indignation, mêlée à beaucoup d'étonnement.

Il faut observer qu'alors l'ancienne garde impériale de Bonaparte avait reçu le beau nom de grenadiers de France, et qu'elle était en garnison à Metz et à Nancy.

Lorsque j'étais à Gand, le maréchal Marmond me parla d'un plan bien différent qu'il avait présenté. H proposait de conserver la famille royale et les personnes nécessaires à son service, dans le château des Tuileries, d'en faire murer les portes et les fenêtres , et d'attendre ainsi les événements. Il était persuadé que Bonaparte n'aurait pas osé attaquer le château. Quelques années après, je vis dans les Mémoires de Bourrienne, ce plan écrit par le général Fabvier qui était alors aide-de-camp

du maréchal Marmond. Quoiqu'il en soit, on a bien regretté dans le temps que le conseil du général Marescot n'ait pas été suivi. Si le roi était resté en France, il aurait rallié à la cause royale un grand nombre de Français. Beaucoup de militaires qui n'ont vu alors que leur ancien drapeau et qui s'appuyaient sur la sortie du roi hors de France, se seraient décidés pour la cause royale.

Les Anglais avaient des troupes à Gand. Leurs généraux d'artillerie proposèrent au maréchal Marmond de venir visiter ces troupes; j'y allai avec lui, le maréchal parut surpris de tout ce qu'il voyait; il remarqua surtout un moyen très facile et très prompt de mettre l'un devant l'autre les quatre chevaux attelés à une pièce , lorscju'on était forcé de passer dans des chemins étroits. INous admirâmes la beauté des chevaux et nous en demandâmes le prix. Le général anglais nous dit que le gouvernement donnait 500 francs par cheval , et que l'état-major de chaque régiment faisait tout ce qu'il jugeait à propos pour employer cette somme de la manière la plus convenable et la plus économique»

Je lui répondis que jamais on ne pourrait employer de pareils moyens en France , que nous étions trop déHants et trop soupçonneux. Il me dit : en ce cas, si vous êtes soupçonneux, votre administration doit être bien chère. Je liii répondis : elle est pitoyable et chère.

En effet , rien de plus pitoyable que les détails de cette administration 5 j'en ai parlé dans mes Mémoires ; j'ai mis dans un journal plusieurs articles dans lesquels j'ai comparé l'administration de l'armée française à celle des armées étrangères. Autant Bonaparte avait mis de grandeur et d'étendue dans l'administration civile et militaire en général, autant ses ministres avaient-ils adopté et suivi les idées les plus mesquines et surtout les défiances et les soupçons. Cela venait de l'autorité qu'il laissait aux chefs de leurs bureaux. Il est naturel à un chef d'augmenter sa petite administration et son influence^ de montrer grand ce qui est petit, et de chercher à s'en faire un mérite auprès du ministre. Quoi de plus misérable que ces écritures immenses et multipliées qui ont fait dire au général Lamarque qu'on faisait

d^un sous-ofïîcier un malheureux écrivain. El cette idée si baroque , de donner au poids, le drap employépour l'habillement des troupes, et cet autre d'empêcher les chefs d'un régiment de confier leurs malades à une administration civile, malgré la certitude d'une dépense moins considérable que celle des hôpitaux militaires. Et enfin, n'était-ce pas le démon de la défiance, qui dans les derniers temps de la restauration, ne permettait pas aux régiments d'avoir la plus petite somme dans les caisses militaires. On semblait ne voir partout que des fripons, et l'on déshonorait ainsi des hommes à qui l'on parlait sans cesse d'honneur. En Prusse et en Angleterre, l'habillement des troupes est traité de la manière la plus convenable pour les troupes ;, la plus honorable pour les chefs, et par cela même la moins dispendieuse pour le gouvernement.

J'ai parlé plus haut du refus fait par un prince , d'une troupe de cavalerie et d'artillerie que lui offrait le roi de Sardaigne dans les Cent-Jours. Après ces tristes jours, ce prince parcourut des provinces du côté de la

Loire , plusieurs corps do l'armée de Bonaparte étaient cantonnés dans cette partie de la France. Malgré leur présence, le prince déploya, dans touts ses entretiens avec les autorités civiles et militaires, la plus grande sévérité. Des officiers qui l'accompagnaient craignirent quelquefois que cette sévérité n'eût des suites fâcheuses. Quand le prince fut retourné à Paris, je demandai au roi qu'il pût faire une seconde tournée dans ces provinces du midi. Le prince me demanda ce qu'il appelait des instructions; je les écrivis de ma main , afin que personne n'en eût connaissance. Sa conduite fut admirable, surtout envers les protestants ; j'en ai donné les détails dans mes Mémoires^ je ne veux point les répéter. A son retour, et pendant tout mon ministère, il marcha toujours dans la voie qu'il s'était tracée à lui-même; les lettres qu'il m'écrivait sont toutes empreintes du meilleur esprit, inspiré par les vraies maximes d'une monarchie tempérée par les lois.

Après ma sortie du ministère , il changea trop promptement d'opinion, et dans un voyage qu'il fit dans les provinces de l'ouest , il affli-

gea les royalistes par la manière dont il les reçut^ et encouragea les partisans de la démocratie autant qu'il les étonna. Il était alors ainsi changé, par l'influence d'un homme qui lui était personnellement attaché; quand ce même homme vit les dangers de la marche suivie par le gouvernement , il voulut ramener le prince à une opinion plus convenable à un fils de France ; il éprouva que les bons conseils ne sont pas suivis aussi facilement que les mauvais. On se débarrassa des conseils importuns en éloignant le conseiller. Je gémis sur une conduite si inconstante , mais je n'en suis pas étonné : dans ces deux circonstances , le prince suivait la marche tracée par un ministre du roi 5 cela suffisait à ses yeux , pour motiver sa conduite, et cette pensée était la suite d'une éducation qui rendait le caractère de nos princes aussi souple que leur esprit recevait peu d'étendue.

Je vais passer maintenant à des observations qui ont plus de rapport au grand art du gouvernement; cependant il m'en coûterait t!*op de revenir encore sur les scènes les plus

afJligeantos dont un Français puisse être témoin. C'est assez d'avoir fait dans mes Mémoires la peinture de la première restauration et des scènes lionteuses de Sainl-Ouen j les hommes de bon sens ne pourront jamais croire ce que nous vîmes dans ces temps. Quelques intrigants arrivés à Gand , aidés de nombreuses lettres du faubourg Saint -Germain , criaient que tout était perdu sans Fouché , que Fouché seul j)ouvait rétablir les Bourbons.

Jamais notre légèreté n'a pu donner des preuves si multipliées de l'ardeur irréfléchie de nos sentiments et de nos opinions ; et je me rappelle qu'à Gand , dans un dîner que je fis avec mTrnon ville, Capelleet d'autres personnes, un des convives , très honnête homme , très royaliste, et constitué en dignité , s'écria : Oui , je sais que Fouché à Lyon a mis pour cocarde des oreilles d'enfant à son chapeau ; mais toujours est-il certain que c'est le seul homme qui puisse introduire le roi dans Paris. Cent discours de cette espèce annonçaient une persuasion qui entraînait les hommes faibles. Quand j'appris à Saint-Ouen que Fouché était

dans ce moment même dans le cabinet du roi et qu'il y recevait sa nomination au ministère , je ne pus contenir mon indignation , et je m'écriai : « Je ne suis plus Français ! » Je sortis en m'arrachant des bras des très honnêtes hommes qui blâmaient ma chaleur.

Pour exprimer la faiblesse de Louis xviii , il ne me vient pas à l'esprit une seule expression que je puisse écrire ; j'aime mieux me taire , que de rester loin de la vérité.

Je ne peux parier , ni de ma préfecture de Marseille , ni de mon ministère. 11 faudrait répéter ce que j'ai dit dans mes Mémoires. Mais dans les choses étranges que nous vîmes ensuite , quoi de plus frappant que l'ordonnance du maréchal de Gouvion Saint-Cyr sur l'armée! Richelieu admirait cet homme et le (it passer de la marine à la guerre. Un auteur qui a écrit l'histoire de la restauration dans un esprit bien différent de mes Souvenirs a exprimé avec force celte pensée, que l'armée était placée par cette ordonnance dans une position où elle devait renverser la monarchie. M. de Richelieu , alors président du conseil, l'approuva, la vanta , et

quand ses yeux furent dessillés, lorsqu'il sortit du ministèi^, il exprima au comte d'Artois ses regrets de la situation où il laissait la France, et lui dit ces propres mots : « J'en mourrai de chagrin. » Tels sont ces hommes qu'on appelle hommes à bonnes intentions. Je ne sais quand nous nous lasserons de répéter cette sotte phrase ; mais je sais que je l'entends encore touts les jours. C'est une phrase banale inspirée par notre pauvre caractère sur les hommes en place. Je demande si l'on a jamais dit d'un général d'armée : il a de bonnes intentions.

Je dis un jour à un homme éminent , qui répétait sans cesse cette phrase au sujet de M. de Richelieu : « Monsieur, quand vous aurez besoin d'un cocher, je vous en présenterai un qui aura les meilleures intentions de vous bien conduire; mais comme il est maladroit, il vous cassera le cou; vous en serez consolé en pensant à ses bonnes intentions. »

Il serait impossible de trouver dans l'histoire d'aucun peuple plus de leçons instructives que celles que nous a laissé la restauration. 11 y avait dans Louis xviiietdansses ministres un penchant

irrésistible à favoriser la faction libérale. Us ne pouvaient avoir peur personnellement des royalistes ; mais ils affectaient de craindre les effets de leur conduite. Je dis un jour à M. de Richelieu, qui me parlait de cette conduite et qui taxait les préfets et leurs agents d'autoriser par leur silence et par leur conduite les regrets de la vente des biens des émigrés : « Nommezmoi, Monsieur, un seul de ces préfets, et vous verrez avec quelle diligence sévère je rechercherai sa conduite. » 11 en était de même de toutes les autres parties de l'administration, et je puis dire que mon ministère fut une lutte continuelle avec ce brave homme; il ne savait jamais ce qu'il disait, car il ne disait rien d'après lui-même. 11 peignit bien son caractère par sa joie extrême de la lettre écrite au roi contre les royalistes, par quatre ecclésiastiques, membres de la chambre des pairs. Us étaient archevêques ou évêques, excepté l'abbé de Montesquiou. M. de Bosset fut le rédacteur de cette lettre, qui ravissait M. de Richelieu. Ah! disait-il de sa voix criarde, ils sont bien arrangés dans cette lettre. C'est avec regret que je

parle de M. de Richelieu ; mais comme il était dominé par le parti doctrinaire et par l'ambassadeur de Russie, il obtint la plus grande influence sur notre malheureuse restauration. On ne peut nier que ce fut lui surtout qui releva le parti démocratique. Aussi je le vois, jusqu'en 1836, recevoir souvent de ce parti des louanges mêlées de regrets. Il avait une singulière manie, il détestait les anciens grands seigneurs et la noblesse de province. J'en parlais au marquis d'Albertas, pair de France, il me dit : « Le maréchal de Richelieu était de même. Je l'ai vu très souvent pendant un temps, et je remarquai qu'après l'expression de cette espèce d'animosité, il revenait continuellement à parler de sa propre naissance. » Il ajoutait : « Ils ont la bêtise de dire que M. de Yignerod était un joueur de flûte; comment le cardinal de Richelieu aurait-il pu donner sa nièce à un joueur de flûte? M. de Yignerod était issu d'une des plus anciennes et des plus illustres maisons d'Italie. » Il insistait d'autant plus là-dessus, me disait M. d'Albertas, qu'il voyait bien, qu'il ne persuadait personne.

Le duc de Richelieu ne tenait point de semblables discours ; mais il ne perdait pas une occasion de montrer même involontairement son éloignement des anciens grands seigneurs et de la noblesse de province. Une des choses dont il fut le plus flatté , ce fut de donner le cordon bleu à M. Lainée; c'était un gage au parti démocratique , à cause de la naissance ; le chancelier M. Dambré, me montra alors un article du TîmeSj journal libéral anglais , dans lequel, en se servant d'une expression dure que je ne répéterai point, il disait que depuis cette nomination, il n'y avait plus de monarchie en France.

Cetle aigreur, qui lui était habituelle, parut surtout contre les députés royalistes; mais je dois avouer qu'ils en étaient eux-mêmes la cause par leur obstination à mettre dans la loi que j'avais proposée sur les élections un article qui perpétuait leurs fonctions pendant plusieurs années. La loi passa à une grande majorité, mais avec ce fatal amendement 5 non seulement il était contraire à la charte; mais il blessait encore la prérogative royale. Ce fut le triste ou-

vrago de MM. de Villèle et de Corbière. Je (is ensuite tout ce qui dépendait de moi pour engager le roi à déclarer qu'il séparait cet amendement du reste de la loi et qu'elle pouvait être adoptée sans cette addition par la chambre des Pairs. Il y était presque déterminé, et sans M. de Richelieu, il aurait fait cette déclaration ; la loi aurait été adoptée par les pairs ; mais ce n'était pas là le désir ni la volonté des hommes qui menaient M. de Richelieu ; ils auraient été désolés de voir échapper une si belle occasion de nourrir l'animosité du roi contre le parti royaliste. M. de Yillèle eut le malheureux crédit d'aggraver encore cette position si fâcheuse. Je proposai une seconde loi d'élection, qui n'était pa§ autre chose que l'ordonnance par laquelle avaient été élus ces mômes royahstes. MM. de Yillèle et Corbière eurent le crédit d'y faire insérer un amendement par lequel la chambre défendait positivement au roi de faire la chose qu'il avait le plus droit de faire^ de casser la chambre quand il le voulait. On ne pouvait pousser plus loin l'outrage envers la couronne ; c'était donner le plus beau prétexte aux

ennemis des royalistes, pour augmenter l'animosité du roi contre eux. De ce jour s'établit fortement la haine du ministère contre le parti royaliste.

Si le roi et les ministres avaient eu des maximes saines de gouvernement, ils ne se seraient pas livrés à une pareille animosité, dont les suites ont été bien graves. Ils auraient froidement considéré la conduite de la chambre comme une faute politique, qui provenait d'une profonde ignorance des choses d'un ordre élevé; ils auraient vu combien il était dangereux d'établir la discorde entre le parti royaliste et le roi, et qu'il fallait au contraire éviter toute apparence de désunion ; car elle était le triompha des libéraux. Bien loin de là ; ils crurent triompher eux-mêmes en cassant cette chambre. Le roi ouvrit la cession suivante par un discours solennel, qui marquait son mécontentement du parti royaliste et réprouvait son zèle. Les royalistes furent consternés, les démocrates triomphèrent, et M. de Richelieu lit éclater cette joie bruyante qui lui était familière.

De ce jour , les hommes qui réfléchissaient,

pensèrent que la dynastie était perdue. Je manifestai hautement eette opinion, et ce fut à ce sujet que je dis au comte d'Artois : « Mille fautes peuvent ne pas ébranler seulement un gouvernement, mais une seule faute d'une certaine gravité peut le perdre. De ce nombre est la faute qu'on vient de commettre. » Un roi, dont le frère a été lancé du trône sur l'échafaud, qui a reçu dans son conseil un homme qui avait voté la mort de son frère et qui ensuite se sépare ouvertement du parti royaliste, ce roi a porté le poignard dans son sein et dans le cœur de sa famille. On y mit le comble, en outrageant le frère du roi, en lui ôtant, immédiatement après ma sortie du ministère , le commandement général des gardes nationales de France. Il sentit vivement cette injure, mais pas assez fortement. 11 eut dans cette circonstance celte modération qui ne l'abandonna jamais^ mais qui approchait trop de la faiblesse. Ce récit est trop peu détaillé, pour donner une j uste idée des fautes faites alors, et de leurs suites inévitables; je renvoie à ce que j'en dis dans me* Mémoires. Après tout cela, que l'on accuse

encore les factions, les philosophes, les étrangers de renverser un gouvernement, ce ne sera qu'une bêtise sans cesse répétée. Non, un gouvei'nement n'est jamais renversé que par le chef de l'état et ses ministres. Cette conduite de Louis xviii et de ses ministres ne tarda pas à porter ses fruits. Les libéraux n'étaient pas gens à rester en si beau chemin. On vit successivement les conjurations des militaires à Vincennes, celles de La Rochelle, de Lyon, de Grenoble, du Jura, de Befort, le mouvement des faubourgs à Paris, qui dura plusieurs jours; les mouvements séditieux de Brest, une explosion hardie dans le château des Tuileries, à côté de la demeure du roi ; une autre auprès de la demeure delà duchesse de Berry enceinte alors ; et l'on avait vu l'horrible assassinat du duc de Berry. Ce n'est pas touU Comme les libéraux avaient unecorrespondance étendue dans toute l'Europe, on vit les conspirations armées de Naples, de Turin, celle de l'Ile deLéon, qui contraignit à la convocation des Cortèz, qui détrônèrent Ferdinand et l'envoyèrent captif avec sa famille à Cadix. Des révoltes furieuses et sanglantes , dans le

Mexique et dans le Pérou; et quelque temps après la fameuse conspiration militaire contre le puissant Alexandre, laquelle menaça encore son successeur , et ne fut étouffée que par le courage personnel de ce prince et par la force de son caractère. En est-ce assez ? Non , non ; et comme tout partait des sociétés secrètes de Paris, le ministère conduit par elles paralysa tant qu'il put les efforts des fidèles Espagnols, du comte d'Erolès, et de ses collègues qui avaient établi la Junte de Laceo d'Urgel. On arrêta, on confisqua lés armes qu'ils avaient achetées pour soutenir la cause monarchique. Le fameux et cruel Mina , vaincu , poursuivi , réfugié en France , reçut du ministère français des passeports pour retourner en Espagne. Cette douloureuse suite d'événements prenait sa source dans la conduite du ministère français, présidé par M. de Richelieu.

Le tableau que je viens d'esquisser présente une suite de conspirations , de tentatives criminelles, et en même temps une source féconde de réflexions ; tout cela provenait de la conduite (hi gouvernement, et souvent même était son

ouvrage. J'ai annoncé de cent manières ditférentes les suites inévitables d'une telle conduite. C'était le sujet perpétuel de mes querelles avec M. de Richelieu. J'ai montré dans mes Mémoires les tentatives que j'avais faites pour être d'accord avec lui. Mais, après la manière dont il oublia tout ce qu'il avait promis dans sa conférence avec moi et son ami l'ancien évêque de Rennes, je ne pouvais plus espérer de marcher avec un homme , qui n'avait dans la tête aucune maxime du gouvernement et qui sans cesse travaillé par l'obsession des personnes qui l'environnaient, était toujours le lendemain, différent de ce qu'il avait été la veille. J'étais donc accablé du ministère et je désirais passionnément d'en sortir. Toute ma famille le savait et le désirait comme moi.

On a dit souvent que les ministres ne pouvaient se consoler de perdre leur place; on a peint la douleur non dissimulée de plusieurs d'entre eux , du comte d'Argenson , de Brienne et de Lamoignon. On croit même que ces deux derniers ont abrégé leurs jours. Pour moi , je n'ai trouvé que le bonheur dans ma sortie d'une

place on je sentais croître de jour en jour un profond mépris pour l'ignorance , la faiblesse et la peur sans cesse agissante des hommes dont dépendait le salut des Bourbons. Peu de temps avant ma sortie du ministère, M. le Dauphin m'en parla comme d'une chose qu'il prévoyait et craignait. Il me fit entendre que je pourrais conjurer cet orage par quelques démarches. Je lui répondis que cela m'était im-. possible, que mon caractère ne me le permettait point. D'ailleurs, ajoutai-je, je suis las d'être condamné au supplice ancien des Persans. Quel est ce supplice , me dit le prince? C'est, répondis-je, d'attacher un homme vivant à un cadavre. Je suis l'homme vivant , un autre est le cadavre. En ce cas , me dit-il , il n'y a rien à faire. Je lui répondis qu'effectivement je ne pouvais qu'attendre le dernier moment. Dans ce temps, à peu près, M. Hydede Neuville, qui voyait ma situation, me conseilla de donner ma démission. Je ne fus pas de cet avis, je savais quels étaient les vrais sentiments du roi envers M. de Richelieu et moi ; et quoique je n'eusse aucune espérance qu'il fût en cela d'accord

avec lui-même, je pensai que je devais attendre qu'il fût entraîné contre moi. Je savais que plusieurs jours avant, il s'était exprimé devant quelques dames dans son cabinet de manière à faire penser qu'il voulait me garder. Pour le déterminer, on employa l'autorité de l'empereur Alexandre; on dit au roi que ce prince pensait que j'allais trop loin, que ma conduite exaspérait un parti qu'il fallait craindre et ménager. Cette phrase était parfaitement semblable à celle du roi de Prusse. Aussitôt après ma sortie du ministère , il témoigna à l'envoyé de France quelques regrets sur ma sortie du ministère; M. de Vaudreuil, à qui il parlait, voulut bien faire l'éloge de mon administration , cela est vrai, dit ce prince, mais il allait trop loin. C'était la phrase banale; elle volait de Paris à l'oreille des souverains. Malheureux souverains, trompés indignement par leurs ambassadeurs qui ne voyaient rien et qui étaient même incapables de rien voir et de rien connaître. Que dis-je ? ils sentaient fortement une chose : la peur qu'ils avaient des révolutionnaires et la magnanime résolution de les mé-

nager. Ce fut précisément quelques jours après ma sortie du ministère que commencèrent par les mouvements de Grenoble et de Lyon toutes les conspirations dont je viens de donner la liste.

Je pourrais remarquer une chose assez singulière. Les deux sœurs de M. de Richelieu m'avaient demandé une audience du soir et m'avaient parlé avec beaucoup d'intérêt; je vis clairement que leur opinion politique n'était point celle de leur frère. J'appris d'un prélat attaché à madame de Richelieu, et qui souvent allait la voir à sa campagne, qu'elle prenait le même intérêt à ma position. Lorsque son mari fut rappelé au ministère, elle dit à ce prélat : « M. de Richelieu ne serait pas éloigné de rappeler M. de Vaublanc; il lui rend justice, mais il se plaint de lui personnellement. Il dit qu'il ne lui a pas même fait une visite. »

Ce discours frappa le prélat , il désirait ma rentrée au ministère, il en parla à M. de Richelieu; il en reçut cette réponse remarquable : « Une m'a pas mêmefaic une visite, » Il convint cependant qu'il regrettait d'avoir empêché que I. 27

ma loi d'élection ne fût adoptée à la chambre des pairs. Je savais qu'il avait écrit la même chose à M. le duc Descars qui me parla de sa lettre. Voilà bien les hommes à bonnes intentions ! ils ont toujours des regrets de n'avoir pas fait ce qu'ils auraient dû faire. Quelques jours après ma sortie du ministère, madame de Montcalm , sœur de M. de Richelieu, dit à M. de Capel , avec l'air de l'intérêt : « Eh bien î comment se trouve M. de Yaublanc ? — Vous ne le plaindrez plus , répondit M. de Capel, quand vous saurez que je viens à l'instant même de chez lui; je l'ai trouvé travaillant au poème qu'il compose sur la chute de l'empire d'Orient. Après les premiers compliments, il me dit : Vous me voyez malheureux; je ne puis me détacher de cet ouvrage , et je voudrais le quitter cependant. Je vois à ma porte mon cheval tout sellé qui m'attend. » M. de Capel ajouta : « Vous voyez, madame, qu'il n'est pas malheureux. »

Quelques jours après, M. de Cazes parlait de moi devant plusieurs personnes , et disait que j'avais bien manqué d'esprit, que je n'avais pas

su préparer mon avenir. « Vous en parlez ainsi, lui dit M. de Capel , parce que vous en jugez d'après vous. Mais il ne faut juger de lui que d'après son caractère. 11 n'a jamais songé à sa fortune personnelle. Il est heureux de n'être plus ministre. >♦

Dans ces temps déplorables, la faiblesse qui conduisait le gouvernement, nous faisait prendre souvent des moyens détournés bien ridicules. Lorsque M. Corvetto, ministre des finances, fit au conseil des ministres un rapport sur ce qu'on appelle si bêtement le budget de l'État, M. le duc de Feltre , ministre delà guerre , se récria fortement sur la somme qui lui était allouée. Il prouva, par un calcul qu'on ne pouvait contester , qu'il lui faudrait au moins cinquante millions de plus. En effet, il fallait recréer l'armée tout entière. Le duc de Feltre consumait à ce travail pénible les jours et les nuits. Il y joignait toute l'économie possible. M. Corvetto ne contesta point les raisons qu'il alléguait, mais il dit qu'il fallait se garder de présenter un déficit , que les ennemis du gouvernement en profiteraient pour l'attaquer

et l'accabler. M. de Feltre prouva une seconde fois tout ce qu'il avait dit. M. Corvetto dit, que le roi pourrait dans le cours de l'année ajouter par des ordonnances les sommes nécessaires. Cette petite finesse était détestable ; mais elle était si conforme à notre pauvre esprit , qu'il fut impossible de la renverser. Je soutins en vain tout ce que disait M. le duc de Feltre. On était charmé de présenter une belle situation apparente. J'insiste là-dessus, parce que ce fut une centième preuve du misérable esprit qui nous conduisait dans toutes les affaires. On était ravi de tromper les chambres, en se trompant soi-même.

Mais lorsque M. le duc de Feltre eût été forcé de demander au roi des ordonnances de supplément, dans le moment même où la commission des pairs examinait ces comptes , elle se récria sur ce que M. le duc de Feltre, avait dépassé les sommes allouées à son ministère. Il semblait que c'était un crime capital. M. le duc de Lévy qui était de cette commission , m'en parla avec une sorte d'indignation , je lui racontai comment la chose s'était passée dans le

conseil des ministres , et la forte insistance de M. le duc de Feltre, pour avoir les sommes nécessaires. J'exprimai en même temps le mépris dont j'étais rempli, pour la misérable ruse employée par le conseil des ministres. J'ignore quel usage a pu faire M. le duc de Lévy des renseignemens que je lui donnai.

Deux ans après , lorsque je n'étais pas député, M. Casimir Perrier renouvela contre M. le duc de Feltre, l'accusation d'avoir outre-passé les fonds de son ministère. Je regrettai bien vivement de n'être pas présent et de ne pouvoir pas répondre à un discours véhément qui faisait triompher les libéraux et accablait les royalistes. C'est ainsi que des ruses maladroites d'un ministère royaliste tournaient contre notre pauvre parti et nous faisaient presqu'autant de mal que sa marche ordinaire. Tout cela partait toujours des éblouissemens que lui donnait la peur qu'il avait des libéraux. Il n'y eut jamais de ministre plus loyal, plus désintéressé et plus grand travailleur que M. le duc de Feltre.

En entrant au ministère , M. de Richelieu

voulut rappeler M. Laine , celui-ci refusa par la lettre la plus noble, en déclarant que ce fardeau était au-dessus de ses forces. Ce refus et ce noble aveu lui font beaucoup d'honneur. 11 avait éprouvé sa faiblesse pendant son ministère, et il ne l'avait point dissimulée à M. de Lescarennes qui m'a rapporté son discours. M. de Lescarennes a été depuis ministre de l'intérieur, et a eu la confiance du roi de Sardaigne. Mais M. de Richelieu qui seul peut-être ne voyait pas celte faiblesse dans un honnête homme, prouvait en cela, comme en bien d'autres choses, qu'il ne savait pas juger les hommes.

Une des causes qui a perdu la restauration, est d'avoir choisi pour ministres des hommes d'esprit , mais incapables d'action. De ce nombre futl'abbéde Montesquiou. Comment Louis xviii, qui avait ce qu'on appelle esprit en France, n'a-t'il pas aperçu l'inconvenance de prendre un abbé pour ministre, pour diriger un peuple au milieu d'une révolution terrible, et après vingt-cinq ans de guerre.

Lorsque j'appris à Metz la nomination de ce ministre , j'en fus affligé, à cause de ce ti-

tre d'abbé ; et je ne fus pas le seul. Ce choix était inconvenant sous touts les rapports. M. deMontesquiou avait tant d'esprit , sans la plus petite parcelle de ces aperçus qui distinguent même un faible génie, qu'il lui était impossible de s'élever aux considérations qu'exigeaient les temps marqués par tant d'événements extraordinaires. Lorsque je m'aperçus à Metz du changement que l'on commençait à remarquer dans les anciens corps de la garde impériale, dont la plus grande partie était en garnison à Metz, je me rendis à Paris, j'eus une conférence avec M. de Montesquiou ; je lui parlai de plusieurs lettres adressées de l'île d'Elbe à des vieux soldats de cette ancienne garde ; je lui peignis la conduite singulière de ce corps dont touts les soldats se promenaient ensemble avec un air de préoccupation et fuyaient les bals et les plaisirs que les militaires cherchent ordinairement ; je lui dis que des colonels d'artillerie m'avaient parlé de cette conduite inusitée et m'avaient dit que tant de sagesse les inquiétait ; j'ajoutai à mon récit beaucoup de réflexions inspirées par tout ce que j'avais vu el

entendu. Je m'aperçus qu'il m' écoutait avec un peu d'impatience. Il changea la conversation , et me parla d'un plan qu'il avait conçu pour l'instruction des prisonniers détenus dans les prisons civiles ; il m'étala les principes d'humanité qui l'avaient guidé dans son projet. En l'écoutant , je reconnus le temps où nous vivons; je reconnus un homme d'esprit. 11 était pénétré de sentiments d'humanité pour les prisonniers et il ne se doutait pas de l'orage qui nous menaçait , il ne se doutait pas des choses que lui imposait son devoir de ministre. J'eus beaucoup de peine à contenir une sorte d'indignation ; mais je changeai à mon tour la conversation, et j'allai droit au fait. Monsieur, lui dis-je , je vous prie de rendre compte au roi dès ce soir de tout ce que je viens de vous dire et de lui demander un ordre positif pour que M. le maréchal Oudinot et moi nous nous rendions sans délai à Metz. J'en ai parlé au maréchal et nous sommes d'accord. J'insistai si fortement , qu'il me promit de faire ce que je demandais, et il me tint parole. J'espérais qu'un pareil ordre serait connu des autres ministres,

et les disposerait à une surveillance bien nécessaire. Le surlendemain , en prenant congé du roi , je recommençai le récit que j'avais fait à M. de Montesquiou, je lui dis que des avis venaient de toutes parts et que j'avais observé dans toutes les crises de la révolution que des gens qui n'appartenaient point aux emplois publics étaient toujours vaguement instruits de tout ce qui se préparait et qu'il ne fallait jamais négliger ces sortes d'avertissements. Le roi me remercia de cet avis ; mais il avait trop d'esprit pour en profiter.

En effet , il se trouve toujours dans les bureaux , dans les cabinets , dans les antichambres , dans le service domestique , quelqu'un qui écoute, entend, observe^ qui obtient plus ou moins de confiance , qui rassemble tout cela, en tire une conclusion , et fait part à un autre quelqu'un de ce qu'il sait ou de ce qu'il croit savoir; delà, un bruit vague qu'un homme de bon sens accoutumé aux hommes et aux affaires ne négligera jamais.

Un autre ministre , dont le choix devait étonner, c'était M. Ferrand. Un ouvrage poli-

tique et métaphisiqiie fut son titre auprès de Louis xviii. C'était sans doute un homme de mérite; mais il était paralitique en partie , il ne pouvait ouvrir ses lettres qu'avec beaucoup de peine , et je l'ai vu y perdre beaucoup de temps ; j'étais assis auprès de lui dans ce moment, j'étais étonné qu'il ne me priât point d'ouvrir au moins les enveloppes. Directeur-général de la poste aux lettres, place si importante dans ces temps, il y joignit par intérim le ministère de la marine , j'en témoignai mon étonnement à une dame qui me dit : il prendrait touts les ministères à la fois; car il ne sait pas ce que c'est. Il avait en effet plutôt un esprit spéculatif, qu'une tête propre à l'action. Lorsque Bonaparte revint de l'île d'Elbe, ce minisire déclara naïvement à la chambre des députés qu'il n'avait pu être instruit exactement de ce qui se passait, parce que M. de la Valette était plus maître que lui dans ses bureaux. C'était le directeur de la poste sous Bonaparte. Tout le monde savait qu'il était personnellement attaché à l'Empereur.

Dans un pareil choix Louis xviii avait consi-

déré l'auteur d'un ouvrage qu'il estimait, il n'avait certainement pas songé à son caractère; il n'avait pas examiné s'il avait eu quelques fonctions qui le rendissent propre aux grandes affaires dans les temps les plus difficiles. On ne peut trop répéter que les lumières, l'instruction et les connaissances spéculatives ne rendent pas un homme propre au gouvernement et qu'il faut d'autres qualités.

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