‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 16 sur 17 · CHAPITRE XVllï · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVllï

Le roi fait consulter Barras à Chaillot. — Le roi me permet de le voir en particulier. — Intrigues pour m'empêcher de jouir de cette faveur. — Traité honteux avec les révoltés de Saint-Domingue. — Ordonnances secrètes sous le ministère de M. de Richelieu pour donner à une maison de commerce un avantage exclusif. — Négociation avec l'Angleterre au sujet de l'Amérique méridionale révoltée contre l'Espagne. — Le ministère consent à l'indépendance de ces provinces . •— Députés membres de la congrégation opposés au ministère. — M. de Polignac fait cesser cette mésintelligence . — Les jésuites ; leur

bannissement de la France. —Projet d'ëriger la statue de Louis xvi en la place de celle de Louis xv . — Motif de ce projet. — Mon mémoire k Louis xviii contre ce projet. — Anecdote qui prouve les vrais sentiments de Charles x. — Triste position d'une dame : bienfaits de Charles x envers elle , d'après la proposition du duc de Doudauville , ministre de la maison duroi. — Projet, à la première restauration, du mariage de la sœur d'Alexandre avec le duc de Berri.

Malgré la confiance déterminée du roi dans M. de Yillèle et dans la marche qu'il suivait, il ne pouvait manquer d'avoir quelquefois des doutes et des inquiétudes. J'appris d'une dame , une chose qui me parut bien étrange ; elle m'assura que M. de Rivière était allé, de la part du roi, consulter Barras dans sa retraite à Chaillot; je rejetai ce récit comme un conte fait à plaisir. Quelquesjoursaprès, cette dame interrogea devant moi un officier général qu'elle voyait souvent , et qui me confirma ce triste récit. 11 me dit qu'il en tenait touts les détails d'un habitant

de Chaillot qui avait vu M. de Rivière entrer chez Barras. Celui-ci, fier sans doute de la confidence, en avait parlé souvent à ce propriétaire et lui avait dit ses réponses. Interrogé sur l'état actuel de la France, Barras avait répondu par des conseils faciles à trouver. Il faut ménager l'armée et surveiller le parti libéral. Certes il ne fallait pas une grande habileté pour donner de tels avis, et il n'était pas nécessaire de les demander à un homme qui n'avait eu que de l'audace. Dans deux circonstances, il avait, il est vrai, pensé au rétablissement des Bourbons, mais seulement par des intrigues , par des sommes mendiées chez l'étranger, sans avoir pu concevoir aucun de ces grands moyens que présentait l'état de la France. 11 fut si maladroit ou si malheureux dans ses intrigues, que Bonaparte eut entre ses. mains, une partie de sa correspondance, et lui lit dire en entrant au consulat, qu'il pourrait le perdre par les preuves de ses intrigues dans l'étranger. On frémit quand on pense à la faiblesse qui faisait demander des conseils à un pareil homme. Au reste, le prince y était pour ainsi dire forcé;

car dès le commencement de son règne, on prit des mesures pour l'empêcher d'avoir des entretiens particuliers avec ses serviteurs les plus éprouvés.

La première fois que je le vis à son retour à Paris, après la mort de Louis xviii, il s'aperçut que je lui parlais avec la réserve respectueuse que je devais à mon roi. Il me dit avec un geste plein de bonté : « Parlez-moi comme auparavant, mon cher Vaublanc; je suis toujours le même envers mes amis. Yenez toutes les fois que vous le voudrez ; je vous recevrai toujours avec un nouveau plaisir. » Quelques jours après , M. de Capel me dit que le roi lui avait parlé de même, et il m'engagea à faire une démarche. Je lui témoignai beaucoup de répugnance, parce que j'étais persuadé que l'intrigue empêcherait le roi de suivre en cela, comme en d'autres choses, l'inspiration de sa belle ame. Je me déterminai néanmoins à faire un premier essai. Dans un moment, où j'étais certain qu'il était seul dans son cabinet, je me présentai au valet de chambre de service, et je le priai de m'annoncer au roi. 11 médit que cela lui était

impossible, qu'il ne pouvait introduire que les personnes qui avaient des billets d'audience; j'insistai, et il m'avoua qu'il agissait d'après une défense expresse. Comme je m'attendais à cette difficulté , j'avais préparé une lettre adressée au roi, je la remis au valet de chambre, et je le priai de la remettre au roi : nouveau refus. Comment, lui dis-je, on ne peut instruire le roi d'une chose importante par un moyen aussi simple? Vous voyez que la lettre est souscrite sur l'enveloppe par un ministre d'état. Vous êtes témoin souvent de ses bontés pour moi. 11 faudrait au moins lui demander ses ordres. Il m'assura qu'il ne pouvait pas plus remettre ma lettre que m'introduire, et il ajouta l'expression de ses regrets ; ils étaient sincères. Je connaissais ce brave homme, et je savais qu'il gémissait , ainsi que touts les serviteurs particuliers du roi, de la triste marche du gouvernement. Ainsi donc, je ne pouvais, dans un moment où j'aurais eu la chose la plus importante à lui révéler, être introduit près de lui malgré tout ce qu'il m'avait dit. J'appris d'une dame qu'elle

venait à l'instant môme d'entendre dire à une 1. 34

personne de sa connaissance qu'elleavait trouvé dans une joie extraordinaire, une autre dame, et qu'elle lui avait expliqué en ces mots le sujet de sa joie : « Nous sommes tranquilles maintenant ; le roi a promis de ne recevoir personne dans des entretiens particuliers. » On ne pouvait donc lui parler que dans des audiences demandées par écrit. Elles ne duraient que quelques minutes, à cause du nombre plus ou moins grand des personnes qui attendaient pour être introduites.

Cette conduite était bien différente du conseil que Louis xiv donne à son fds, de chercher à s'instruire dans des entretiens particuliers, ou sous prétexte de jeux et de promenade, avec les personnes dignes de sa confiance. J'ai déjà dit que la conduite plus ou moins habile dans le département des finances, ne prouvait point Thabileté dans les affaires générales qui intéressaient l'état. Nous en vîmes bien la preuve, dans le déplorable traité de Saint-Domingue. Il manifestait autant d'ignorance que de petitesse; l'ignorance croyait que cette île entre les mains d'un mulâtre, serait une grande source de

commerce pour la France. Dix années d'expérience ont prouvé le contraire. Quant à la petitesse de ia conception , elle frappe les yeux tout d'abord. Traiter avec des révoltés, couverts encore du sang des Français, anciens habitants des colonies , leur céder le pays le plus fertile, et le mieux situé du nouveau monde, dépouiller des propriétaires de leur patrimoine , leur enlever l'espérance qu'ils conservaient encore de recouvrer leurs biens ; tout cela ne marquait pas plus de grandeur dans les sentiments que de justice dans la politique. Je conviens que les négociants des ports de mer demandaient cet abandon ; ils croyaient y trouver une mine féconde de richesses; mais le gouvernement aurait dû savoir que les négociants pris en général , sont les hommes les plus ignorants sur les grands intérêts du commerce. Ils sont trop absorbés par les détails rivaux les uns des autres de leur commerce particulier, pour voir au-delà de ces détails. Aussi un auteur anglais a-t-il remarqué , avant les imprudents changements faits par lord Grey, qu'il était rare de voir un négociant nommé à la chambre des

coinniunes. D'ailleurs ce n'était pas le com* merce qui pouvait avoir les documens les plus certains sur l'état de Saint-Domingue, ce n'était pas lui non plus qui était chargé de l'honneur delà couronne; c'était le gouvernement. Ce traité ne fut point examiné dans le conseil supérieur du commerce; j'en étais membre, et je l'aurais certainement repoussé ; je n'aurais pas manqué de fortes raisons. On obtint le consentement du roi, en lui peignant la détresse des colons, et en lui présentant ce traité comme un moyen d'adoucir leur situation. On le trompait en cela comme en beaucoup d'autres choses. La loi qui intervint, donna lieu à un grand nombre de procès entre les propriétaires, pour se disputer un cinquième des chétives sommes que cette loi leur accordait. Elle les accabla en même temps du paiement de toutes les anciennes dettes. La manière dont fut commencé ce traité était plus honteux encore que le traité même. Un capitaine de vaisseau dit au mulâtre Boyer : Le roi mon maître m'a dit : « J'ai ap- « pris qu'il existe au-delà des mers un chefillus- « tre qui ne se servit de son autorité que pour

« désarmer la guerre de rigueurs inutiles et « couvrir les Français surtout, de sa protec- « tion. Allez vers cet homme célèbre offrir de « ma part l'indépendance et la paix ; et pour « son pays le bonheur et la prospérité. »

J'ai obéi. Je suis venu, j'ai rencontré le chef que m'avait signalé mon roi , et Haïti a pris son rang parmi les nations indépendantes.

Ce style oriental était bien digne de ce triste message; les journaux de la Colonie, le couvrirent de la dérision la plus amère, et repoussèrent le don qu'on leur offrait, en déclarant avec fierté, qu'ils étaient indépendants par euxmêmes, et qu'ils n'avaient pas besoin pour l'être, de la sanction d'un roi de France. Nos journaux libéraux s'exprimèrent avec le plus grand mépris. L'un deux alla jusqu'à dire : « 11 fallait un ministère royaliste, pour faire un « pareil traité, jamais un ministère libéral ne « l'aurait osé. »

Je me suis contraint à parler dans mes Mémoires , de cette déplorable affaire avec quelques détails. Je ne me sens pas la force d'y rien ajouter. Je me bornerai à dire, que peu de

jours avant la révolution de 1830, M. Pichon, arrivé de St.-Domingue où il avait été envoyé par le gouvernement, me fit la peinture la plus hideuse, de cette autorité auprès de laquelle on avait avili le nom français. Non , je ne crois pas, que jamais l'impéritie et la faiblesse aient fait descendre plus bas une couronne qui s'adonnait à leurs conseils.

J'expliquai à M. Pichon , le plan dont j'ai parlé dans mes Mémoires, pour reprendre Saint- Domingue; il pensa que ce plan pouvait réussir. Je l'ai développé avec tant de détails, que je ne veux point les répéter. M. le Mat, auteur de ce plan, le communiqua à M. de Sercey et à moi. Cet amiral m'a appris sa mort. J'ajouterai, avec une entière conviction, que ce plan était conçu avec grandeur , qu'il intéressait fortement les capitalistes, les négociants des ports de mer , qu'il donnait un moyen certain , d'occuper un grand nombre d'hommes qui ont besoin d'occupation , qu'il réussirait parce qu'il est fondé sur les règlements de notre ancienne compagnie des Indes, et de la compagnie Anglaise. Mais comment puis-je insister là-dessus , moi

qui sais plus que personne combien nos faibles têtes, encore plus affaiblies depuis la révolution, sont incapables de concevoir ou d'adopter des entreprises grandes et utiles.

J'étais convaincu , en écoutant le plan de M. le Mat, et en l'expliquant dans mes Mémoires , que jamais le gouvernement ne l'adopterait. Long-temps avant la révolution de 1830, j'en parlai à un ministre. Il me regarda d'un air étonné et je vis dans ses yeux qu'il me prenait pour un insensé. Cela devait être, car je lui disais que ce plan concourerait à l'affermissement des Bourbons, parce qu'il occuperait les Capitalistes, les hommes remuans, et les têtes sulfureuses. Mais comment faire concevoir de telles idées à ces hommes froids, indifférents, et surtout égoïstes qui ont travaillé nos affaires. Ceci me rappelle, que le conseil supérieur du commerce, dont j'étais membre, examinant quel serait le lieu où l'on pourrait former un établissement semblable à Botany- Bey, je dis naïvement, qu'il me semblait inutile de s'en occuper, parce que nous ne pourrions jamais y réussir. On m'en demanda la

raison. Je répondis : parce qu'il nous serait impossible de donner au chef qui serait choisi, la latitude nécessaire. Que le capitaine Philippe, qui avait commencé a\ec tant de succès Botany-Bey , avait tous les pouvoirs, ceux d'officier de terre et de mer , de législation , d'administration et des avances aux colons ; que pour nous, après avoir choisi un chef, nous remplirions son vaisseau d'instructions rédigées dans les bureaux, et que cet infortuné, à peine débarqué , s'apercevant des chaînes multipliées dont il serait garrotté, tomberait dans le découragement, et ne pourrait conserver cette liberté entière d'esprit, et cette confiance hardie, sans laquelle il n'est point de succès.

Il s'était passé une chose bien étrange au commencement de la restauration, sous le ministère de M. de Richelieu. On avait obtenu une ordonnance tenue secrète, par laquelle une maison de commerce eût le privilège de commercer dans les Indes, sans y avoir de rivaux parmi les négociants français. Le bénéfice était certain, les auteurs de l'ordonnance étaient-ils intéressés dans ces profits, je l'ignore.

Cette faiblesse continuelle dans les affaires qui intéressaient le commerce, donna à l'Angleterre un avantage singulier sur la France. Les ministres anglais voulaient que la France consentit à la reconnaissance des provinces de l'Amérique du Sud, révoltées contre un Bourbon. Les Cortez qui avaient détrôné le roi Ferdinand, avaient déclaré dans les termes les plus forts, que jamais ils ne reconnaîtraient cette indépendance, et c'est le ministère royaliste de Louis xviii^ qui la reconnaît! aussi le ministère anglais, en fut-il étonné lui-même, et témoigna sa joie, dans des termes qui marquaient à la fois son étonnementet son triomphe. « Voyez, « disait Lord Liverpool , à la chambre des « Pairs, voyez les papiers déposés sur votre bu- « reau. Vous y trouverez le consentement for- «r mel de la France, à la reconnaissance des « états de l'Amérique Espagnole. » M. Caning en fut si glorieux, qu'il enparladansla chambre des communes avec une exaltation ridicule. Comment pourrait-on être étonné de la révolution de 1830, quand onvoit pendant toute la restauration, les ministres abaisser ainsi la cou-

ronrie, devant les rébelles de St. -Domingue, et de l'Amérique Espagnole. Et remarquez, que tandis que notre armée assiégeait Cadix, l'Espagne recevait les députés du Pérou et du Mexique , envoyés dans un temps où ces provinces reconnaissaient encore le roi d'Espagne. Combien il eût été facile alors , au gouvernement français de traiter avec ces provinces. Nos armées victorieuses reprenaient Cadix et rétablissaient Ferdinand. Une seule frégate qui aurait paru alors dans les ports de ces pays , avec les pavillons de France et d'Espagne réunis, aurait rallié presque touts les Espagnols de ces contrées, et les aurait replacés, si ce n'est sous l'ancienne autorité du roi d'Espagne, au moins sous son influence et ses anciens titres. On ne songea pas môme à profiter de l'heureuse arrivée des députés du Pérou et du Mexique ; et des hommes, sans cesse occupés à craindre et à flatter les libéraux^ ne songèrent pas à rappeler, les déclarations des Corlez les plus libérales, contre l'indépendance de ce pays. Elles avaient fait plus encore; elles y avaient envoyé des troupes qui trouvèrent le

plus grand obstacle dans une légion anglaise , envoyée par le ministère britannique. Et n'oubliez pas, que Ferdinand à peine rétabli par nos armes , fut sans cesse contrarié par nous, dans l'exercice de son autorité. On voulait le forcer à reconnaître le fameux emprunt des Cortez qui avait été fait contre lui. Des particuliers français qui avaient acheté des coupons de cet emprunt, ne cessaient d'envelopper et de fatiguer les ministres, pour obtenir la reconnaissance de cet emprunt. La plupart ayant acheté à très bas prix , auraient fait une fortune immense. Il y eut dans les détails des choses plus honteuses que la chose principale, je ne veux point lesretracer. D'autres plus hardis sans doute que moi , les écriront et laisseront ainsi des leçons inutiles ; mais quoique inutiles, on ne doit point se lasser de les répéter. Je me bornerai à dire que c'est toujours dans la capitale que sont ourdies les plus basses intrigues, que se préparent les manœuvres révolutionnaires , pour renverser les trônes et satisfaire la cupidité la plus effrénée ; et c'est de ce gouffre que sont partis, les ordres

qui tant de fois, ont mis toutes les provinces aux pieds de la capitale, ont soumis leur volonté à la sienne, et les ont réduites à la condition servile d'une obéissance passive.

11 y avait dans la chambre élective, un certain nombre de députés qui formaient ce que l'on appelait alors la congrégation. Ils pouvaient ep se réunissant, faire pencher la majorité contre les ministres ou en leur faveur. M. de Villèle désira de leur être associé. Les membres de cette réunion étaient mécontents du ministère, parce qu'ils trouvaient qu'il ne mettait pas assez de fermeté dans le rétablissement de plusieurs choses qu'on croyait utiles à la religion. Ils le menaçait souvent de ne pas voter en sa faveur. Le ministère était inquiet de cette espèce de menace^ il s'adressa à M. de Polignac, qui était alors ambassadeur en Angleterre; et à qui l'on croyait du crédit sur cette réunion. On lui donna un congé, il vint à Paris, et réconcilia les deux puissances par un arrangement à l'amiable. On leur fit voir qu'il était impossible encore de terminer une chose qu'ils désiraient ardemment. Pour les contenter, on leur pro-

mil une loi, qui sanctionnerait l'établissemenl d'un grand nombre de maisons religieuses, et une loi contre les sacrilèges qui se commettaient dans les églises. Us étaient enchantés de celle-ci, ils en espéraient un résultat qu'elle n'a pas eu, car les profanations et les vols dans les églises, dans les sacristies, continuèrent comme auparavant. Les âmes timorées furent ravies de ces lois, et promirent leur appui au ministère. Nos pauvres ministres ne voyaient pas que pour la religion même, ils devaient élever ctfortiflerle gouvernement. Sous un gouvernement fort, la religion et ses ministres sont toujours respectés. On a remarqué que sous Napoléon jamais un prêtre ne fut outragé.

Dans ces temps où l'on faisait mille reproches au gouvernement, la calomnie s'étendait sur le roi ; on l'accusait de vouloir rétablir les jésuites ; les journaux de la faction étaient remplis de cette accusation. On a bien dû voir le contraire peu de temps après, quand il consentit à bannir les jésuites de la France. 11 existe une preuve sans réplique de l'éloignement de Charles x, pour tout ce qui était inspiré par une religion

mal entendue. C'est ce que j'ai raconté du désir très vif que me témoigna Louis xviii pendant mon ministère, de changer l'article de la cliarte relatif à la religion. Le comte d'Artois sentit touts les inconvénients du changement désiré par Louis xviii, et empêcha par son crédit sur un député, que la demande n'en fût faite par lui dans la chambre. La calomnie ne cessait aussi de défigurer tout ce qui pouvait avoir le moindre trait aux choses rehgieuses. Lorsqu'il prit malheureusement la résolution de placer la statue de Louis xvi sur la place de Louis XY, au lieu même où l'on avait érigé une statue équestre à ce monarque, on dit qu'il avait agi par l'inspiration des jésuites qui ne voulaient point qu'on relevât la statue de Louis xv, parce que ce prince avait détruit leur ordre; cette allégation était ridicule. Le dessein d'établir la statue de Louis xvi, dans l'endroit même où son sang avait été répandu, fut inspiré à Madame la Dauphine , par des sentiments profonds et religieux.

Cette résolution n'en fut pas moins malheureuse; mais c'était la faute des ministres, qui

n'instruisirent point le roi de l'état des choses. J'avais ordonné pendant mon ministère, le rétablissement des statues de Louis xiii, Louis xiv • et Louis XV. J'avais en même temps présenté à Louis XVIII, un projet pour un monument expiatoire érigé en la mémoire de Louis xvi, et de sa famille; ce devait être l'église de la Madeleine, dans laquelle quatre autels devaient être érigés pour ces tristes et grands souvenirs. Je ne craignis pas de dire au roi, que Louis xvi , martyr de ses vertus, et non grand roi, ayant succombé sous les innombrables concessions qu'il avait faites aux factieux, devait avoir un monument religieux élevé dans un temple, et non une statue tqujours exposée aux regards du peuple, et qui présenterait inévitablement, des réflexions qu'il fallait éloigner. Louis xviii consulta des prélats sur mon mémoire, et l'approuva, d'après leur avis.

Madame la marquise de Pastoret, vice-présidente de la charité maternelle , sous la présidence de madame la Dauphine, m'a dit, que lorsqu'elle avait parlé à cette princesse , du projet de ce monument religieux de la Made-

leine, cette princesse avait témoigné des regrets de n'en avoir pas été instruite , parce qu'elle n'aurait point demandé l'érection de la statue sur la place Louis xv. J'avoue que je ne puis comprendre, comment Charles x, et ses ministres, n'ont pas vu que la statue équestre de Louis xv ayant été renversée par les factieux, comme celles de Henry iv, de Louis XIII et de Louis xiv , elle devait être rétablie comme celle de ces monarques. Cette statue était achevée, elle allait être placée, quand on prit la résolution dont je viens de parler.

On a remarqué avec raison que pendant toute la restauration, on n'a eu que des desseins peu favorables à la majesté du grand nom des Bourbons. Dans la circonstance dont je parle , on ne rendait point à la mémoire de Louis xv^ ce qu'il lui était dû, et l'on voulait honorer la mémoire d'un autre roi, en le plaçant , sa main étendue vers la royale demeure qu'il n'avait pas su défendre , et qu'il avait abandonnée , en abandonnant ses plus fidèles serviteurs à une mort certaine. Que de tristes

réflexions d'une part, et de l'autre que de remarques amères ce monument devait inspirer ; tandis qu'au contraire, mon projet n'environnait cet infortuné prince , que de sentiments religieux.

Les calomnies dont j'ai parlé, dirigées contre Charles x, m'enhardissent à raconter une anecdote qui prouve ses vrais sentiments. On a dit souvent, et l'on a même imprimé pendant les Cent-Jours, qu'une femme qu'il aimait , avait exigé de lui la promesse de ne point se marier ; et comme il a toujours repoussé les propositions de cette nature, on a conclu de celte circonstance, qu'il avait effectivement fait la promesse dont je viens de parler. Une personne très honorable sous touts les rapports , m'a dit que deux hommes , aussi incapables qu'elle, de manquera la vérité, lui avaient dit, que lorsque madame de P^** avait senti sa fin appprocher, elle avait demandé un prêtre. On lui avait nommé M. de Latil, alors ignoré dans l'exil qu'il partageait avec cette dame; il exigea d'elle de déclarer devant des témoins , qu'elle demandait pardon

à Dieu ciii scandale qu'elle avait causé. A cette seule condition, elle pouvait recevoir les sacrements de l'église. Le viatique fut apporté dans sa chambre, et placé sur une table disposée en autel. Plusieurs personnes le suivaient de l'église dans sa chambre, parmi elles, on remarquait un homme couvert d'un manteau, ayant un mouchoir sur la figure. 1! se mit à genoux auprès de l'autel ; il ôta son manteau , et l'on reconnut le comte d'Artois. Quand la mourante eut fait la déclaration exigée , il en fit une semblable, et ajouta qu'il remplirait tout le reste de sa vie les devoirs d'un chrétien.

On voit dans ce récit qu'on ne lui demanda point la promesse de ne point se marier ainsi qu'on l'a publié, et comme je l'ai entendu dire à une dame de la cour, qui partageait la môme erreur.

A la première restauration, on proposa au comte d'Artois, d'épouser une princesse d'une maison souveraine, jeune, belle, et d'un extérieur plein de noblesse. Il refusa de manière à ce qu'on ne lui en parlât plus. Ce refus confirma encore les bruits dont j'ai parlé. Cette

princesse épousa peu de temps après un archiduc d'Autriche, el dans la première année de son mariage, elle lui donna un prince. Charles X , pourrait donc avoir maintenant , des enfants , de dix-huit à vingt ans.

Mais la même fatalité qui avait donné à ce prince si beau dans sa jeunesse une femme bien différente de lui, l'entraînait à repousser les désirs que manifestaient de bons Français, et qui pouvaient influer si fortement sur les destinées de la famille royale et peut-être même de la France, Le mari de madame de p^**, devenu veuf, épousa une allemande. 11 obtint de Louis xviii , le gouvernement de la ville de Pau. Sa femme, calviniste, vint à Paris dans le dessein d'embrasser la religion catholique; Elle fut adressée à M. l'abbé Desjenette que îious avons vu depuis curé de la paroisse des Missions, et donnant l'exemple de toutes les vertus , et d'une bienfaisance qui a consumé son patrimoine à l'établissement d'une maison d'éducation pour de jeunes filles. Elle est établie, sur les principes les plus sages, sur l'amour et l'habitude du travail; elle est dirigée

de façon, à former des femmes utiles autant que des chrétiennes. Ce digne ecclésiastique exigea de madame de P^** d'instruire son mari de son projet, elle en reçut une réponse, qui l'autorisa et la confirma dans son dessein. Peu de temps après, son mari étant mort, sans laisser de fortune, elle vécut à Paris, dans le plus triste abandon , elle ne vivait que du travail de sa femme de chambre. M. l'abbé Desjenette, qui connut sa triste position , en instruisit le duc de Doudeauville ministre alors de la maison du roi. Ce ministre, dont tant de personnes ont éprouvé le constant désir de faire des heureux, instruisit le soir môme le roi, de la position de cette dame, et ce prince eut la douce satisfaction d'arracher au malheur une dame dont le nom lui était cher.

Cette même fatahté dont j'ai parlé, se montra encore à la première restauration, lorsqu'il fut question du mariage du duc de Berry. On ne parlait point de la princesse de Naples^ qui depuis a montré un si grand courage, mais de la sœur de l'empereur Alexandre. J'ai entendu dire au duc de Richelieu , que ce prince avait

désiré ce mariage, qu'il avait répété plusieurs fois, qu'il ne voyait pas entre les religions grecque et romaine assez de différence pour en faire une cause d'empêchement; qu'il avait même ajouté , que par cette raison , il ne doutait pas que sa sœur n'embrassât bientôt la religion catholique. M. de Richelieu disait ensuite, que l'empereur avait été aussi étonné que mécontent de ce refus. Que c'était d'autant plus fâcheux, que cette princesse, joignait à touts les dons extérieurs, les agréments que donne une excellente éducation, et qu'elle était tendrement aimée de son frère. Cet entretien avait lieu dans le conseil des ministres , touts unanimes sur les inconvénients de refuser une alliance qui présentait tant d'avantages. J'avoue (jue j'ajoutai avec un peu d'indignation : « H faudrait demander au roi d'Espagne, de nous envoyer la plus orgueilleuse des Castillanes. Peut-être serait-ce une seconde Blanche de Castille. Ou peut-être, aurait-elle la fermeté souvent manifestée d'Anne d'Autriche, castillane aussi, car nous avons besoin d'être retrempés. » On aurait pu rappeler à Louis xviii,

que la femme d'Henry i^' , tige de la maison de Bourbon était de la religion grecque, et que cela n'avait pas empêché Louis ix d'être à la fois un saint et un grand roi. Je ne sais quelle personne entraîna le roi et son frère dans un si mauvais conseil. On peut cependant concevoir cette conduite, en se rappelant toutes les inepties de notre déplorable restauration.

Page 1