‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 15 sur 17 · CHAPITRE XVIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIL

Charles x succède à Louis xviii le \6 septembre i824. Conduite excellente de ce prince au commencement de la révolution de 89 et dans l'assemblée des notables : il agissait d'après lui-même ; il n'avait pas de ministre auprès de lui . — Entretien remarquable du comte d'Artois et de M . de Talleyrand. — Intrigues

profondes dans les derniers temps de Louis xviic,

Loyal entretien du comte d'Artois avec moi. — Faux bruits sur les sacrements retardés par Louis xvni. — Paroles religieuses très exaltées que m'adresse Louis xvni pendant mon ministère. — Etablissement des longues laines fondé dans le local où Henri iv avait établi la savonnerie. — Ordre remarquable de Bonaparte à ce sujet. — Mauvaise interprétation des paroles de Charles x à M . de Caulincourt. — Mot très inconvenant de l'empereur Alexandre. — Mena-

gement continuel des ministres de Louis xvni envers la faction. — Discours offensant d'un ministre envers le roi d'Espagne. - Ma réponse. — Mécontentement du roi envers moi . — Je lui adresse une lettre . — Conduite admirable d'Henri iv et de Louis xiv. — — Mauvaise éducation d'un jeune prince. — Erreur d'attribuer un grand talent au maniement des finances : il est bien différent du génie qui conduit les grandes affaires .

Louis XVIII étant mort le 16 septembre d824, le comte d'Artois son frère lui succéda. Ce prince dans sa jeunesse, avait une belle ligure et une taille élégante. Il y joignait l'aisance des manières et un air de bienveillance qui lui gagnait tous les cœurs. 11 montrait touts les jours par des réponses spirituelles et aimables à quel point il possédait cette faculté que nous appelons esprit. La grandeur des sentiments se joignait en lui à la bonté du cœurj et l'on citait de lui beaucoup d'actions généreuses. 11 aimait la littérature. Il se plaisait à entendre M. de Lille, réciter ses ouvrages, et il inspira par ses bienfaits la reconnaissance de cet écrivain, exprimée en de très bons vers. Lorsque le prince

Léopold de Brunswick remplit l'Europe d* admiration par son courage, en s exposant aux Ilots d'un fleuve débordé, pour sauver deux malheureux prêts à périr , le comte d'Artois proposa un prix, pour le plus bel ouvrage de poésie qui célébrerait cette grande action. Parmi les odes qui furent envoyées à l'Académie française, elle n'en trouva pas une seule digne du prix. Celle de Marmontel en paraissait dignej mais elle ne put être présentée au concours , parce qu'il était secrétaire perpétuel de l'Académie. Le comte d'Artois lui envoya son portrait de grandeur naturelle. Tel fut toujours ce prince pendant le cours d'une belle jeunesse , qui donnait à son rang autant de lustre qu'il en recevait. Tel on l admirait au commencement de la révolution.

S'il était possible, dans les temps où j'écris d'espérer de la bonne foi et de l'impartialité, je me livrerais au plaisir de présenter dans son vrai jour, la conduite de ce prince au moment de la révolution. Les princes, comme les particuliers, ont des devoirs à remplir; ils émanent de

leur position personnelle, ils sont tracés par leur rang. Quel était ce prince au moment de la révolution? fils de France, et frère du roi. Si l'on vous avait interrogés quelques années avant ce moment fatal; et si l'on vousavait dit, que ce prince n'avait point les qualités exigées par ces deux titres éminents, répondez avec bonne foi: ne l'auriez-vous pas jugé digne de mépris ? Eli bien, il les avait ces qualités, il les a montrées dans toute leur étendue. Le blâmerez-vous d avoir été dans cette crise fatale, ce qu'il était auparavant. Et parce que ses deux frères furent alors d'une faiblesse inconcevable, le blâmerezvous d'avoir eu plus de force, et d'avoir voulu soutenir un rang et une dignité, qu'il devait a nos antiques lois autant qu'à sa naissance'^ Il montra d'abord autant d'équité que de grandeur. Il adressa au roi un mémoire, dans lequel il demandait l'égalité entière des impôts; mais il se déclara en même temps, contre es principes révolutionnaires, dont il prévoyait les iatales conséquences. Répondez encore avec bonne foi : le blâmerez-vous d'avoir eu cette

prévoyance? Dites s'il n'eût pas été heureux pour la France , que ses deux frères eussent pensé comme lui , au lieu d'être entraînés par faiblesse, sur les pas des hommes, qui voyaient cette faiblesse, et qui déjà se proposaient d'en profiter. Le comte d'Artois combattit énergiquement les mauvais principes dans les deux assemblées des notables, et s'opposa de tout le poids de sa dignité et de sa conviction à M. de Lafayette, qui soutenait les maximes subversives de la monarchie, et qui préludait ainsi à sa maxime personnelle : « L'insurrection est le « premier des devoirs. »

Relisez le mémoire que le comte d'Artois présenta au roi , et qui était signé de touts les princes du sang, excepté de Monsieur et du duc d'Orléans, et dites franchement si vous n'admirez pas cet écrit, et si vous ne pensez pas que les conseils qu'il renfermait auraient pu préserver la France, des désastres qui l'ont accablée pendant cinquante ans, et dont vous ne voyez pas encore le terme. J'entends votre réponse : Il faul marcher avec son siècle. N'avezvouspas entendu dans touts les temps, dire d'un

monarque comme le comble de la louange; ce prince était au-dessus de son siècle. N'est-ce pas là ce qu'on a toujours dit de saint Louis ? et si ce prince n'avait pas suivi les inspirations de son siècle en faveur des croisades, dites s'il n'aurait pas été le plus grand des hommes et des monarques. Mais grand comme il l'était par ses hautes vertus , rappelez-vous avec quel orgueil magnanime il soutenait la dignité du trône. Si vous l'admirez, pouvez-vous ne pas reconnaître qu'il fut digne de votre admiration, parce qu'il fut plus grand que son siècle. Si vous en convenez, pouvez-vous blâmer un de ses descendants d'avoir été dans un temps malheureusement trop court , au-dessus des vains sophismes du siècle, et d'avoir prévu les maux affreux qu'il allait enfanter. Il faut marcher avec son siècle^ renferme la maxime la plus fausse et la plus lâche qu'on puisse imaginer. Aussi les âmes îaibles l'adoptent rapidement; elle court dans la foule des hommes hébétés , qui trouvent dans cette maxime la règle à la fois et la justification de leur conduite. Elle marchait avec le siècle , cette assemblée qui nous

préparait des jours si lamentables; elle marchait aussi avec le siècle , cette foule qui suivait touts les jours , avec des cris de joie^ les victimes à l'échafaud. Vous traduisez niaisement votre maxime par ces mots : Il faut hurler avec les loups. Hurlez donc avec eux aujourd'hui. Demain ils hurleront plus fort, et vous conduiront ainsi dans la fange et dans le sang. Ou'ont-ils fait les hommes courageux que vous louez touts les jours de leurs combats contre l'anarchie? Ont-ils fait autre chose que de s'élever au-dessus de nos sottes lumières, et de les combattre au péril de leurs jours.

Très malheureusement, le comte d'Artois avait reçu cette éducation molle que nous rece-, vous touts. On ne l'avait pas même accoutumé à ces mouvements qu'exige le commandement; on l'avait toujours contraint, dans toutes les inspirations de son ame ; on l'arrêtait sans cesse sous le joug pesant de l'autorité royale imposée alors à nos princes plus encore qu'aux particuliers. Et c'est ainsi quej'ai vu contraindre sans cesse le duc de Berry dans ses actions, et des ministres répandre la dérision sur ses

senlimenls et sur les demandes qu'il faisait pour les hommes qu'il honorait de son estime et de sa reconnaissance.

La destinée de Charles x, voulut qu'après avoir manifesté avant et au commencement de la révolution de 1789, les principes les plus vrais et les plus justes, il fut proscrit par une rumeur insensée , et forcé de sortir de France. Dans les deux assemblées des notables, il avait présidé un bureau dans lequel il soutint ses principes. Son bureau s'opposa à la double élection du tiers-état , tandis qu'elle fut soutenue et demandée par le bureau que présidait Monsieur, depuis Louis xviii. Le comte d'Artois se conduisait alors d'après lui-même; il n'avait pas de ministres auprès de lui.

Dans les premiers mois de la première assemblée, quand elle marchait déjà à la destruction de la monarchie, M. de Talleyrand en parla au comte d'Artois , et lui en fit un tableau frappant. Le prince se rendit sur-le-champ auprès de Louis xvi, et eut avec lui un entretien fort animé sur ce triste sujet; il le conjura du ton le plus pressant d'arrêter tandis qu'il en

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était encore temps la marche révolutionnaire. Il ne fit point sur son esprit l'impression qu'il espérait. Cet entretien et ses vives instances furent connues de la cour et de la capitale. Le lendemain il dit à M. de Talleyrand qu'il n'avait rien obtenu. « En ce cas, lui dit M. de Talleyrand, vous me permettrez de me conduire suivant mes intérêts. /> — « C'est juste , lui répondit le prince. Long-temps après, je lui ai parlé de cette anecdote , il m'en a confirmé touts les détails. Je m'arrête sur cet entretien , parce qu'il présente des réflexions essentielles. M. de Talleyrand agissait avec loyauté quand d'abord il avertissait du mal ; et qu'ensuite voyant le chef de l'État, déterminé à n'y point remédier, il demandait à s'occuper de son intérêt personnel. C'est le droit de tout homme dans un temps de révolution , et l'on ne peut exiger de personne , une constance stoïque à défendre des droits que le monarque ne défend plus, et à sauver un roi , qui dès l'instant qu'il ne se défend plus, ne peut pas être sauvé.

Je suis persuadé d'avance que quelques personnes seront eflarouchées de Topinion que je

viens de présenter. Je leur réponds que dans la partie politique de cet ouvrage, je m'occupe constamment de la marche des gouvernements et de la conduite des princes. En vain formerait-on les sujets les plus fidèles, si le monarque croyait qu'ils doivent s'exposer pour lui sans qu'il dût s'exposer pour eux et pour lui-même. C'est pour l'instruction des monarques qu'il faut parler ainsi. Nos trois derniers rois semblent avoir pensé différemment. Ceux-ci ne se présentant jamais en pied devant leurs ennemis , ont seuls fait leurs malheurs et les nôtres.

On doit admirer les hommes qui sont inébranlables dans la fidélité à leurs principes; mais on ne peut blâmer une conduite différente, quand elle est suivie dans une marche avouée par la probité la plus sévère; l'expérience de la révolution nous prouve que c'est parmi cette dernière espèce d'hommes que les Bourbons ont trouvé les plus grands et peutêtre les seuls moyens de leur rétablissement. Fénélon pensait de même, quand il écrivait que pendant l'exil d'un monarque, les bons citoyens.

devaient se conduire de façon qu'il pût à son rétablissement retrouver l'état dans la situation qu'il désirait. Dans l'entretien que je viens de citer , on doit remarquer la loyauté du comte d'Artois. Je crois important de pénétrer l'esprit d'un jeune prince de cette vérité. Nul n'est obligé de défendre un roi qui ne se défend pas lui-même. Tout prince pénétré de cette vérité se défendra et dès lors il triomphera parce qu'il sera environné de défenseurs.

Notre grand Henry iv pensait ainsi. Comme il s'exposait beaucoup au siège de Rouen, ses plus zélés serviteurs lui en faisaient des reproches. Combien de gens, s'écria-t-il, fuiraient les dangers^ si je ne leur donnais pas l'exemple! A la bataille d'Ivry, dans le moment même où il était plus exposé parce qu'il s'était précipité au milieu des ennemis , ses plus fidèles amis l'environnèrent pour le préserver du danger, il s'écria : Arrière! arrière! je veux paraître aujourd'hui. Quand un monarque paraît ainsi défenseur de sa gloire, il trouve des défenseurs de sa gloire et de sa personne.

Le comte d'Artois arriva au trône, avec

lin caractère et des principes manifestés. Il les montra dans un grand nombre d'occasions , et principalement , lorsqu'à la première restauration , il gouverna sous le titre de lieutenantgénéral du royaume. Tous ses discours , toujours improvisés , montrèrent au plus haut degré la loyauté de sa belle ame ; mais nos têtes irréfléchies ne le jugèrent point comme comme il méritait de l'être. On y avait enraciné l'idée qu'il avait toujours voulu le pouvoir absolu. Louis xviii même y contribua en répétant plusieurs fois cette idée fausse et injuste. Ce n'était pas étonnant de sa part, il était en cela ce qu'il avait été dans l'assemblée des notables. H ne voyait pas que son frère, soutien de la monarchie , pouvait 25 ans après adopter avec la même loyauté les maximes du nouveau gouvernement. Charles x arriva donc au trône sous un fâcheux préjugé; mais plus encore sous l'empire de l'effet malheureux des choses conduites , ou souffertes par son frère; mais tout cela n'eut présenté qu'un bien faible obstacle si son caractère avait eu la force nécessaire dans de telles circonstances. Dès Tins-

tant qu'on vit approcher la fin de Louis xviii on ourdit une intrigue constamment suivie, pour continuer dans leurs fonctions , les derniers ministres de Louis xviii. On persuada facilement au prince, que ce monarque qui ne l'avait jamais aimé, voyait en lui son successeur, avec ce chagrin ordinaire à presque touts les monarques ; que fatigué des ministres du moment , il songeait à les remplacer par des hommes du parti libéral, et que même il croyait assurer ainsi sa tranquillité pendant les dernières années de sa vie. On lui disait que les ministres du moment étaient trop attachés à son frère. On disait au comte d'Artois , que Louis xviii avait cru, il n'y avait pas long-temps, que son frère pensait dès-lors à le remplacer^ que ce frère pouvait bien plus encore nourrir ce projet, pendant le prolongement de sa vieillesse et de ses infirmités.

On parvint facilement à donner au comte d'Artois des craintes sur le projet supposé de Louis xviîi , mais en même temps, on lui promit de travailler par touls les moyens possibles, à détourner de l'esprit de son frère, ces al-

larmes trop naturelles à son âge et au milieu de ses infirmités. On lui fit entendre aisément qu'un des grands moyens d'y parvenir, était le crédit d'une personne sur l'esprit de Louis xviii. Le prince crut donc qu'il avait les plus grandes obligations à de certains hommes. Je puis dire qu'il m'avait souvent fait entendre, et qu'il avait dit à une personne, honorée de sa confiance, qu'il me rappelerait auprès de lui ; il avait même examiné avec cette personne, quel était le ministère dans lequel je serais le plus utilej mais l'intrigue dont j'ai parlé, ayant banni ce projet de son esprit, sa loyauté naturelle ne lui permit pas de me dissimuler cette résolution. Dans un entretien du soir, quinze jours avant la mort de son frère , et dans un moment où l'on ne pouvait plus conserver d'espérance pour son rétablissement, il me dit avec un embarras visible, qui ne lui était pas ordinaire avec moi : « Mon cher Yaublanc , je ne changerai rien ». Je lui répondis: que je souhaitais vivement que cette résolution eût des suites heureuses. Je n'ajoutai rien, parce que j'étais trop instruit des moyens employés pour

cinordaiis son esprit le dessein de ne rien changer. Je voyais bien d'ailleurs, (jue la même loyauté , qui avait dicté les paroles que je venais d'entendre l'avait enchaîné à d'autres personnes de manière que toute tentative contraire, aurait été totalement inutile. En outre, la hauteur de mon caractère s'y opposait.

Dans ses derniers jours, Louis xviii ne demanda point à remplir les devoirs du chrétien, on crut même , et l'on dit , qu'il en éloignait l'instant. J'ignore si ce bruit était fondé ; mais M. l'archevêque de Sens me parla de ce retard avec une profonde affliction, et ajouta môme que c'était un grand scandale. Après la mort du roi, on a dit que c'était une dame qui l'avait déterminé à remplir le devoir d'abord retardé. J'en ai parléàM.l'évêqued'Hermopoiis. Il m'a déclaré que ce bruit était faux^ et que c'était lui, qui en sa qualité d'aumônier du roi, lui en avait parlé avec toute la force de son ministère. Il avait une éloquence facile et naturelle, et il dût aisément produire l'effet qu'il espérait. Ces circonstances et d'autres encore ont fait dire souvent, que Louis xviii n'é-

tait point religidtîx. Je crois celte opinion mal fondée, je l'ai vu toujours pendant mon ministère, très occupé des intérêts delà religion; il était fort mécontent de l'article de la charte, qui mettait les deux reUgions sur une même ligne. Il m'en parla un soir, avec une chaleur et une onction qui m' étonnèrent. J'ai raconté cet entretien dans mes Mémoires, mais je l'ai couvert d'un voile convenable au moment où j'écrivais, et je n'ai point rapporté ses paroles. Je puis les redire aujourd'hui sans inconvénient. Après avoir exprimé son désir de voir changer cet article de la charte, il ajouta en levant les yeux et les mains vers le ciel : « Mon maître m'est apparu, il me l'a ordonné; c'est vous mon cher Vaublanc, que j'en charge. » Ces paroles furent dites avec un ton d'inspiration difficile à peindre. Je ne répondis rien : mais je crois pouvoir en conclure, qu'il avait des sentiments très religieux. Cela se passait dans le temps même, où l'on disait qu'il avait vu et entendu je ne sais quel paysan, venu de je ne sais quel endroit, auquel de bonnes âmes attribuaient le don de prophétie; mais j'ai toujours regardé

comme une fable ridicule, ce récit, qui provenait sans doute, de ces têtes faibles, qui ont adopté et propagé tant de bruits de cette espèce pendant la restauration. Toujours est-ii certain, que la confiance de Louis xviii en moi, était entière alors; et que si mon caractère me Pavait permis, j'aurais pu profiter de cette circonstance, pour fortifier et assurer mon crédit auprès de ce prince. A d'autres personnes c'eût été très facile, à moi c'était impossible. Je ne connais rien de plus honteux que de profiter des faiblesses d'un homme pour le dominer. Aussi, M. de Richelieu parlant un jour de mon caractère à M. de Capel, celui-ci lui répondit : s'il avait l'esprit de domination que vous lui supposez, il aurait employé les moyens que lui présentait la faiblesse du roi; mais il a dédaigné de s'en servir. Le lendemain de mon entretien avecleroijj'apprisqu'un député avaitdéjà formé le dessein, de parler sur cet article de la charte. Je parlai au comte d'Artois, des désirs du roi, et du projet de ce député. Il le fit appeler et le dissuada de ce malheureux dessein.

Par une fatalité cruelle pour Charles x, on

interpréta très mai des phrases inspirées par sa loyauté, et qui la montraient clairement. Je citerai celle qui avait rapport à M. de Colincour. Lorsqu'il se présenta devant le comte d'Artois, ce prince lui dit : « Vous êtes accusé d'un crime, je suis persuadé que vous prouverez aisément la fausseté de cette accusation. » On s'empara de cette phrase, et on la tourna contre le prince. L'empereur Alexandre se chargea de venger M. de Colincour. Il se plaça dans un dîner, entre le prince et M. de Colincour, cela seul signifiait beaucoup trop. C'était contraire à toutes les convenances, parce qu'on savait que l'empereur avait blâmé la phrase adressée par le prince à M. de Colincour. Il avait même ajouté une réflexion que je ne rapporterai pas, parce qu'elle retombait sur l'empereur même, en rappelant l'assassinat de son père. On conçoit difficilement comment des esprits de travers , pouvaient blâmer la phrase du comte d'Artois. S'il avait reçu M. de Colincour avec sa politesse ordinaire, il aurait donc renfermé en lui-même, l'accusation, portée contre M. de Colincour, il eût donc manqué

de droiture envers lui. Loin de là, il lui parle avec franchise, et lui annonce l'espérance de le voir renverser l'accusation. De quoi était-il accusé? d'avoir contribué éminemment à la mort du duc d'Enghein. Plusce crime était révoltant aux yeux du prince, et plus on pourrait lui reprocher une dissimulation honteuse. S'il avait gardé le silence, c'eût été mettre sur la même ligne, un homme fortement accusé^ et les hommes les plus honnêtes, s'il les avait touts reçus avec les mêmes obligeances et politesses. M. de Colincour lui-même dût être reconnaissant de la loyauté du prince, puisqu'il publia aussitôt sa justification. C'était annoncer <iu'il ne se trouvait pas suffisamment justifié par l'intérêt que lui avait témoigné l'empereur Alexandre, et qui fut si extraordinaire que cet empereur crût devoir, pour le mieux prouver, manquer essentiellement aux égards qu'il devait au frère du roi de France, et à la mémoire propre de son père. Au reste, sa conduite en cela, s'accordait parfaitement avec cet ordre donné à des troupes nombreuses de son armée, de sortir de Paris, par la porte par laquelle le

comte d'Artois devait faire sa première entrée, à l'heure même où il la faisait. Cela témoignait assez ses sentiments secrets , ainsi que la résolution qu'il annonça dans un colloque chez le prince de Talleyran, de reconnaître une régence qui aurait gouverné sous le nom du fils de Napoléon.

Ce fut alors que le général Dessolles, présent à cet entretien , dit à ce monarque : « En ce cas, sire, vous voudrez bien donner des passeports pour aller en Russie, à ceux qui se sont prononcés en faveur des Bourbons. Toutes ces remarques répondent suffisamment à ce propos aussi bête, que souvent répété, que tes Bourbons sont rentrés à la suite des bagages de t armée. Touts les hommes de bonne foi, qui liront attentivement le chapitre particulier de mes Mémoires, dans lequel j'ai réfuté cette ridicule allégation seront convaincus de son insigne fausseté.

Je ne crois point m'expliquer trop fortement en disant que Charles x est monté sur le trône dans de fâcheuses circonstances. Il suffira pour en être convaincu de se rappeler toutes les con-

spiiatioiis que j'ai retracées^ en France, etdans quatre royaumes étrangers; et surtout, l'éloignenient manifesté par Louis xviii envers le parti royaliste, et la préférence donnée au parti libéral. Mais ce qui devait surtout, alarmer les bons serviteurs de la couronne, c'était la marche du ministère; c'était l'allure du gouvernement, une seule pensée semblait l'occuper, c'était celle qu'il avait montrée à la mort du duc deBerry. Ne pas attaquer les libéraux, ne pas même paraitreen connaître l'existence, obtenir à tout prix une sécurité apparente, et prouvée par une tranquillité profonde. C'était, cette bienheureuse tranquillité, que l'on cherchait, que l'on trouvait aisément ; mais combien les apparences sont trompeuses ! la faction fut enhardie par la mansuétude dont j'ai parlé, d'après même un historien accusateur du comte d'Artois. Suivant l'opinion de cet historien, exprimée en termes formels , la faction dût sa tranquillité à Louis xviii, à M. de Richelieu, et à M. Mounier; et ensuite au refus répété de poursuivre des hommes influents, inculpés dans la conspiration du général Berton à SaumujiY

et cela sans autre motif, que la crainte inspirée par ces mêmes hommes.

Aux yeux de tout observateur qui s'attache à découvrir la marche, et les causes des événements; une seule pensée, tantôt secrète, tantôt avouée, a dominé pendant la restauration; c'était la crainte inspirée par le parti libéral. On ne prenait point les ministres dans ce parti, mais on les choisissait parmi des hommes incapables de le combattre, ou même de le surveiller; ou de paraître seulement vouloir diminuer ses progrès. Si je ne craignais pas d'affliger les honnêtes gens qui souffrent impatiemment, qu'on dévoile les fautes des princes qu'ils chérissent^ et qui les tromperaient au bord du précipice, plutôt que de leur montrer la vérité, je prouverais ce que j'avance, par des faits bien connus.

Un député royaliste, ne pouvait parler contre la marche du gouvernement, ou seulement, contre une seule de ses déterminations , sans s'exposer au mécontentement du monarque et de sa famille. M. de Damas, ministre des affaires étrangères, ayant lu à la chambre des pairs,

une note dirigée contre la conduite de Ferdinand roi d'Espagne, l'accusait sans façon, de perfidie, aux yeux de la France et de l'Europe. C'était au commencement de la session de 1827. Deux jours après, la chambre des députés délibéra sur l'adresse qu'elle devait présenter au roi. J'étais plein encore de l'indignation que m'avait inspirée la note de M. Damas, et tenant à la main, la feuille du Momf^wr qui la publiait, j'en lus les principaux passages, j'en montrai rinconvenance, et telle fut la force de mes expressions, que je priai la chambre d'en pardonner la véhémence, et de n'y voir que l'indignation causée par un discours , dans lequel un ministre du chef des Bourbons, parlait d'un Bourbon rétabli sur son trône, par les armes de la France, dans des termes si offensants^ qu'on ne les emploierait pas envers un simple particulier.

Deux jours après, étant dans le cabinet du roi, au lieu de la bontéavec laquelle il me parlait toujours, il m'adressa la parole, avec un ton de mécontentement que je ne pus me dissimuler; je ne répondis que ces deux mots:

« Je demande au roi , la permission de lui écrire. » Le lendemain, il reçut une lettre très motivée, très raisonnée, dans laquelle je lui disais, que si les discours des députés mal interprétés par ses ministres, devaient attirer son mécontentement, ils seraient forcés de renoncer à le servir avec loyauté. Je lui rappelai deux occasions dans lesquelles il m'avait parlé luimême, delà nécessité de laisser aux députés une liberté entière d'énoncer leur opinion sur la conduite des ministres. Le dimanche suivant, il me parla de façon à me faire voir qu'il avait lu ma lettre avec quelque attention. Quelque temps après , j'eus l'occasion de lui parler au sujet de MM. Hydede Neuville et Ferdinand de Bertier; dans ces deux occasions, je reconnus sa belle ame. Combien je le plaignais, d'être toujours partagé entre ses propres inspirations, et les suggestions de ses ministres. Il était naturellement disposé aux sentiments magnanimes: mais il était dominé comme Louis xviii, par la fatale opinion que les hommes faibles étaient prudents, que les forts étaient imprudents. Il désirait, avant tout, une certaine tranquillité

d'esprit, qui ne peut se trouver avec ce mouvement, cette chaleur, cette passion généreuse, qui seules peuvent conduire les grandes affaires, et la marche générale du gouvernement, avant, pendant, et après les révolutions. Onauraitpu lui citer une grande circonstance dans laquelle Henri iv nous enseigne l'art de régner. Il était d'accord avec ses ministres dans une affaire très importante avec la cour de Rome; il en désirait la fin avec ardeur ; son ordonnance, longtemps méditée était écrite; mais il s'arrête, il ne veut point terminer cette affaire, avant d'avoir une conférence avec les principaux membres du parlement de Paris. Il montre ainsi à ses ministres, combien il est loin de vouloir tout terminer, par leurs avis, lors même qu'il les a trouvés , sages et prudents.

Louis XIV, nous a laissé le même exemple dans plusieurs circonstances, et notamment , lorsqu' après avoir arrêté une décision dans son conseil, il revient sur elle dans le même jour, après avoir entendu l'avocat-général, et le procureur-général du parlement ; et il leur annonce lui-même ce changement avec la grâce

la plus obligeante. Et une autre fois, après avoir entendu une représentation plus qu'énergique du premier président , il lui déclare qu'il est bien éloigné de vouloir gêner en rien la liberté des opinions sur des alïaires de la compétencedu parlement. Ce sont ces exemples, et d' autres de la même nature , qui devraient être souvent répétés aux princes, par leurs instituteurs, et qui devraient faire la base de leur éducation. Loin de là , nous avons vu des détails authentiques , dans lesquels un instituteur racontait les merveilleuses leçons données à son élève , et où l'on ne trouvait pas un mot, qui pût former son esprit et son cœur , au grand art que Louis xiv appelait le métier de roi. Nos trois derniers rois , n'avaient pas reçu une seule de ces leçons, et delà leurs fautes et leurs malheurs. Je lisais dernièrement dans un journal, que l'évêque d'Hermopolis , après une longue maladie, venait faire sa première visite à Charles x , lorsque le duc de Bordeaux s'empressa d'aller au devant lui , et de le conduire à son grand -père. Ce récit était convenable et faisait plaisir. Mais l'écri-

vaiii ajoute : Ou on demande maintenant comment ce jeune prince est élevé. Cette réflexion prouve malheureusement, l'idée générale qu'on se fait de l'éducation d'un prince. On exalte une simple politesse , une simple preuve de reconnaissance comme la preuve d'une bonne éducation. Qu'il y a loin de là à cette éducation mâle et ferme qui doit former un prince. Je cite cette phrase, à laquelle d'autres que moi on fait attention , parce qu'elle peint cet esprit débile et sentimental, qui règne parmi nous, et qui fait dire sans cesse d'un jeune homme : « Il est aimable , il est charmant , il est plein « d'esprit. » Et moi aussi , je suis enchanté , qu'il ait ces belles qualités j mais je voudrais entendre autre chose, dans des récits qui présagent l'avenir.

Un homme d'un grand mérite , n'a pu rester que deux mois auprès d'un jeune prince. On sait qu'il lui peignait un jour avec force, les avantages personnels qu'avaient pour se maintenir les princes de la maison d'Orléans, qui avaient déjà des commandements, dans la guerre, et dans la marine; il en conclut avec

raison , que son élève ne pouvait trop s'appli- ((uer aux choses grandes et magnanimes , aiin de se présenter un jour avec avantage dans une rivalité dangereuse. L'élève répondit : « Peu m'importe , ils n'ont pas la légitimité. » On voit d'un coup-d'œil tout ce que le gouverneur dût répondre sur ce titre, qui n'a plus de pouvoir que dans la théorie, et ce qu'il dût ajouter, sur ces princes légitimes chassés de l'Espagne, du Portugal, de la Suède et de la France. Sur les exemples qui frappaient l'élève dans l'exil ; une famille royale qui n'avait trouvé dans cette légitimité qu'une cause d'outrages , d'exil et de proscription. La réponse de l'élève, prouve qu'il avait reçu jusqu'à ce moment la plus détestable éducation. H ne faudrait qu'une idée semblable enracinée dans une jeune tête pour la rendre incapable de ces efforts vigoureux, qu'un grand caractère trouve en lui-même pour vaincre la fortune. Le malheureux gouverneur s'aperçut bientôt qu'on détruisait le soir tout ce qu'il avait fait le matin j et il conserva son honneur en fuyant d'un poste qu'il ne pouvait

garder sans manquer à ce qu'il se devait à luimême.

Je rapporte ces deux anecdotes, parce qu'elles prennent leur source dans ces pensées de théorie et de sentiments dont on avait infecté, dans leur jeunesse, nos trois derniers rois, et qui les a perdus, et la France avec eux. Un homme célèbre de l'antiquité disait à un de ses amis : « envoyez votre fds à Sparthe ^ il y apprendra à commander et à obéir. » Quel gouverneur , eût seulement une faible idée d'apprendre à nos princes à commander? ils s'attachaient au contraire , à les affaiblir dans toutes leurs pensées, à les rendre soumis, et à leur inspirer toutes les vertus passives et rien que les vertus passives. Aussi ces malheureux princes , ont-ils éminemment brillé dans cette triste carrière. On sait que Mazarin élevait ainsi Louis xiv ; mais une forte nature triomphait de ses indignes efforts.

Nous avons trop vu les suites de cette triste éducation , pour n'en pas gémir. Pendant toute la restauration, nous pouvions dire chaque jour : Que de vertus vous nous faites haïr.

J'apprends, en 1837, qu'on fait expliquer Taciteà un jeune prince. Je demande, comment on peut mettre sous ses yeux cette suite non interrompue d'horreurs et de crimes ; et comment on peut s'y prendre , pour déguiser à ses yeux, des infamies de la nature la plus basse, que le profond historien est forcé de raconter dans les termes cyniques qui appartiennent à sa langue. Quelle nécessité trouve-ton , à remplir son esprit de ces turpitudes, et de la lâcheté qui les souffre. Enfoncez dans son esprit la conduite de Gustave Wasa , d'Henry iv, du grand Gustave m , et apprenez -lui à connaître la constance suivie et imperturbable du grand Louis , dans le métier de roi.

On joint à cette étude, des leçons sur l'art militaire; c'est très bien; mais qu'on n'oublie pas qu'il est plus aisé de gagner des batailles que de bien gouverner, qu'on peut être grand dans les combats et bien petit sur le trône. Je ne pense pas que ce soit dans l'ouvrage de Tacite qu'on puisse trouver des leçons de gouvernement , propres au dixième siècle.

Les ministres de Charles x, étaient sans

doute les plus honnêtes gens du monde , mais un chemin tranquille, était leur grande ambition ; ce triste désir mettait un bandeau épais sur leurs yeux. Ils ne voyaient pas ces sociétés secrètes qui préparaient la ruine de la couronne; ils ne voyaient pas que M. de Richelieu avait relevé les espérances des libéraux, que si M. Royer Collard avait dit avec raison, « la démocratie, coule à plein bord,» Les royalistes étaient arrivés à un tel dégoût inspiré par la mollesse du gouvernement, qu'ils étaient prêts à se liguer avec les libéraux, comme ils le firent dans la fatale année de 1827. Toutes les leçons étaient perdues pour ces ministres; rien ne pouvait les sortir de leur apathie , et lorsque les rentes s'élevaient à la bourse, ils se réjouissaient comme des enfants; ils en pleuraient de joie. Ils avaient oublié l'énergique discours de la cour royale de Paris, à Louis xviii, après la mort du duc de Berry. Elle disait au roi , qu'une longue habitude avait appris aux magistrats à connaître le cœur humain, que l'expérience leur apprenait que la faction pertur- 1. 33

balrice avait des chefs, que la tranquillité de l'état était ébranlée par eux, et que leurs progrès devenaient de plus en plus redoutables. La cour d'Orléans, et d'autres cours, parlèrent avec la même force. La municipalité de Bordeaux , les surpassa par la véhémence de son adresse. Tout cela ne laissait aucune trace dans Tesprit des rois et des ministres ; il fallut donc subir la triste destinée où les gens instruits et réfléchis voyaient courir avec un si profond aveuglement. Cette molesse hébétée , dépositaire du pouvoir, était peinte quelquefois avec énergie à Charles x. Le marquis de Rivière qu'il avait toujours aimé, lui fit nn jour de loyales représentations. Le roi les repoussa avec un tel mécontentement, que ce zélé serviteur se retira les larmes aux yeux. Le roi le rappela , lui témoigna de la peine de l'avoir affligé, et lui dit: « \illèle en sait plus que toi et moi. » Ce mot annonçait clairement que le roi se plaisait à être ainsi subjugué. Être déterminé à ne voir que par les yeux d'un seul homme, c'est se condamner à ne pas voir la vérité.

Nous vîmes alors des élections partielles , dans lesquelles M. de Marchangy fut deux fois nommé ; il fut repoussé de la chambre sous les prétextes les plus légers ; on discuta les impôts qui le rendaient éligible. Il eut contre lui le parti royaliste, qui semblait s'attacher à la loi avec une sorte de conscience bien louable; mais combien de députés étaient entraînés par des orateurs qui ne s'apercevaient peut-être pas eux-mêmes des motifs qu'ils puisaient dans les talents bien connus de M. de Marchangy. Dans une assemblée parlante, on n'aime pas de rivaux; on les éloigne tant qu'on peut. Mais avec quelle douce complaisance n'avait-on pas admis des députés, dont les titres ne valaient pas ceux de M. de Marchangy; on était juge facile envers ceux-là, mais sévère envers un homme qu'on redoutait.

M. de Marchangy, dans la place d'avocat général, avait défendu avec autant de vigueur que d'éloquence l'ordre social et la couronne. Dans un discours sur une vaste conspiration, il avait montré les vues les plus étendues, il avait dévoilé la faction des Carbonnari ; il avait

montré le danger qu'elle faisait courir à l'ordre social et à toute l'Europe; il en avait divulgué les secrets, la marche et les desseins; il avait montré en môme temps combien elle était dangereuse pour la France, et prouvé qu'elle avait jeté parmi nous des racines profondes. L'Empereur Alexandre fut frappé de ce discours; il lui écrivit de sa main, une lettre qui contenait les remercîments les plus honorables; car il avait jugé que le magistrat avait parlé pour toute l'Europe, tandis que notre gouvernement ne s'aperçut pas même qu'il avait parlé pour la France et pour la couronne. Peu de temps après, éclata en Russie la fameuse conspiration contre le gouvernement et contre l'empereur; elle prouva combien M . de Marchangy avait eu raison et que dans cette grande affaire il avait vu en homme d'état.

Tout ce que je viens d'écrire aurait dû le faire recevoir avec empressement par la chambre; mais les sentiments secrets ne le permettaient pas. Je défendis sa première nomination ; couvert de murmures par les opposants, je m'écriai : ma foi, messieurs, si des murmures sont

des raisons, j'avoue que vous avez prodigieusement raison. Un instant après la décision de la chambre, Stanislas Girardin m'aborda dans la salle des conférences, et me dit ; Vous venez de parler en ami. Je lui répondis: convenez que si M. de Marchangy était de votre parti, vous auriez vigoureusement défendu son élection. Sans doute, me répondit-il. J'ajoutai : convenez que vous nous trouvez bien imbécile. Il me répondit : c'est vous qui le dites, ce n'est pas moi. Cela est vrai lui dis-je , vous ne le dites pas, mais vous le pensez.

Ce récit me rappelle qu'en 1792, membre du comité diplomatique de l'assemblée nationale, je fis des recherches dans les bureaux des affaires étrangères. Je vis dans la correspondance de l'agent de France, qui était alors à St.-Pétersbourg, que des symptômes de mécontentement très prononcés, se manifestaient dans la. garde impériale; que plusieurs officiers avaient un jour à la représentation d'une pièce de théâtre , saisi une allusion qui n'annonçait pas de bons sentiments. J'ignore si la conspiration dont j'ai parlé avait quelques rapports avec ce

récit 5 mais on doit savoir, que les révolutionnaires comnnencent et poursuivent leurs projets avec une constance infatigable , qui ne s'arrête jamais. C'est ce que nous avons vu pour les malheurs de l'Espagne, dont les premières semences furent envoyées de la France.

Charles x voulut visiter plusieurs provinces. Il pensa qu'il pourrait y entendre la vérité ; mais il fut bien trompé, sans peut-être s'en apercevoir. Des hommes adroits , répandirent au commencement du nouveau ministère, qui succédait à celui de Yillèle , que le roi s'était aperçu que le gouvernement ne marchait pas dans le véritable chemin de la liberté constitutionnelle, qu'il voulait changer cette conduite, et que pour y parvenir, il avait pris d'autres ministres. Cette opinon fut répandue dans les trois évêchés, dans la Lorraine, et dans l'Alsace , au moment où Charles x les parcourait. Les têtes s'exaltèrent; beaucoup d'honnêtes gens, qui se croyaient dans l'esclavage, et qui semblent d'autant plus idolâtres de la liberté, qu'ils n'en ont pas la moindre idée , bénissaient le roi, du dessein qu'il avait formé de leur rendre

cette chère liberté. Presque toiUs les discours qu'ilentendit^ étaient fondés sur cebel espoir; les orateurs des villes surtout, l'en félicitaient; ceux des campagnes , parkient un peu différemment, et se bornaient en général , à lui présenter leurs respects et les témoignages de leur amour. A Strasbourg et dans l'Alsace , les félicitations sur les desseins du roi , furent plus expressives ; peu s'en fallut qu'elles n'allassent jusqu'aux belles expressions républicaines. Un ancien militaire, homme très loyal, maire alors d'une ville importante, m'a dit que la municipalité de cette ville , avait rédigé un discours , dont le langage était républicain. 11 déclara qu'il ne le prononcerait pas et contraignit par sa fermeté à changer des phrases très inconvenantes. J'ignore quelle impression tout cela faisait sur l'esprit du roi. Je suis pjorté à croire que sa loyauté naturelle l'empêcha de voir le poison caché dans la plupart des discours qu'il entendait, et qu'il n'approfondissait pas cette presque unanimité de sentiments très équivoques. Tout ce mouvement venait des comités directeurs

de Paris. C'était un plan concerté, qui ne pouvait provenir que de ces comités. M. de Martignac, ministre de Tintérieur, qui accompagnait le roi , a dû sans doute s'en apercevoir et en être affligé. Mais il n'avait pas été acteur dans les grandes phases de notre révolution , il n'avait pas lutté avec ces hommes d'une espèce nouvelle, qu'elle a enfantés; il ne pouvait les connaître parfaitement; il ne pouvait sentir en lui-même ces grands mouvements, d'une crainte noble et généreuse toujours en sentinelle, toujours prévoyante, et toujours certaine des complots, parce qu'ils sont dans la nature, et dans la position de ces hommes. Membre d'un ministère qui laissait subsister les comités directeurs, il n'apercevait pas sans doute , les ruses par lesquelles sous les plus belles apparences de fidélité , ils allaient à l'exécution de leurs profonds desseins, il ne se rappelait pas, les éloges emphatiques donnés à Louis XVI , par les hommes qui travaillaient à sa perte.

Tout cela se passait après les élections

de 1827, qui avaient changé l'esprit de la chambre des députés, et tout cela prouve combien déplorable est la position des rois.

Les hommes ignorants, et surtout les princes, croyent que la gestion des finances, est la chose la plus difficile , et qui demande le plus de génie. C'est une grande erreur. Ce n'est point dans ce maniement des chiffres que se montre la capacité d'un homme j c'est dans le mouvement général , dans l'art de profiter des diverses circonstances , et surtout dans le mouvement imprimé aux esprits après les grands événements, comme l'assassinat du duc de Berry, et l'heureuse expédition d'Espagne. Dans le premier événement, le ministère contribua au silence honteux de la chambre des députés , laissa passer trois mois, sans montrer la moindre douleur, et enfin M. de Richelieu, écrivit cette circulaire, dont une partie, vantée pour sa finesse, ne semblait destinée qu'à rassurer la faction libérale. Dans le second événement, des intrigues contre le roi d'Espagne qu'on venait de rétablir, d'indignes manœuvres pour couvrir des vols honteux, et l'ordonnanced'Anjuar pour

favoriser les libéraux , corrompirent toute la gloire de l'expédition. Voyez M. Necker, si habile, disait-on, dans les finances, préparer à la France les plus grandes calamités par la convocation des états généraux dans une forme inusitée et dangereuse, et ses collègues, les plus honnêtes gens du monde, le suivre aveuglément. Eh pourquoi? pour un déficit de 47 millions dans les finances , qu'il eût été si facile de combler par une égale répartition des impots; et bien plus facilement encore, par une habile condescendance envers le parlement de Paris , laquelle l'aurait amené à l'enregistrement du timbre, ainsi que je l'ai prouvé dans mes Mémoires. Cet impôt évalué alors à 40 millions, en a produit ensuite plus de 80. Je ne pense pas qu'il y ait rien de commun, entre la règle la plus intelligente imposée aux finances , et les grandes conceptions de gouvernement , surtout dans un temps de révolution. Colbert doubla les revenus de Louis xiv, par une seule idée blâmée d'abord généralement; il diminua touts les droits mis sur les importations, et donna ainsi un grand mouve-

ment au commerce. Il était à la fois, ministre des iînances et de la marine, et conduisant de front ces deux départements , il établit la grandeur de Louis xiv, dans la France , et sur les mers.

On sait , que le grand Frédéric a dû le déploiement étonnant des forces de son état, à la volonté ferme et jamais abandonnée d'avoir toujours devant lui une année de ses revenus. 11 faut lire dans ses Mémoires, le parti qu'il sut tirer de cette situation, et comment en payant exactement les fournisseurs, et souvent d'avance, il eut toujours pendant la guerre de sept ans , une cavalerie supérieure à celle de TAutriche. Dans ces deux exemples, on voit que le succès provenait d'une grande idée constamment suivie.

Dans notre guerre d'Espagne, le trésor était dans l'abondance; les fonds étaient fournis régulièrement à l'armée, les finances étaient donc bien conduites. J'y consens : mais pourquoi cette expédition fut-elle déshonorée par les causes dont j'ai parlé ? Parce que le coup-d'œil général manquait absolument, parce qu'une

main ferme et habile ne conduisait point les affaires; tantôt on trouvait une conspiration dans l'armée, et on envoyait pour y remédier, le ministre de la guerre en le remplaçant par un autre , et tantôt ne croyant plus à la conspiration , on déplaçait le nouveau ministre et rappelait l'ancien; on se laissait dominer par un munitionnaire général, qui manquait à ses engagements , et qui brouillait ses propres affaires au point qu'il fallut lui donner un passeport et une escorte, pour le faire sortir en sûreté de Madrid. Je l'ai déjà dit; mais mon sujet demande que je le répète.

On voit dans ces derniers rapprochements combien sont différents l'art de remplir un trésor , d'en régler l'écoulement , et le talent de conduire les affaires épineuses.

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