‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 4 sur 17 · CHAPITRE Ilf · texte numérisé non relu

CHAPITRE Ilf

Départ de l'École militaire . — Arrivée au régiment ; tenue militaire ; toilette des officiers et soldats . — Dégoût causé par les inimitiés. — Le duc de Glocester à Metz. — Anecdotes.

Lorsque je sortis de l'école militaire, je fus reçu chez un oncle qui demeurait à Paris. C'était le plus honnête homme et le meilleur parent. Mon régiiTient était à Metz; il me dit que pour m'y rendre, il fallait retenir une place à une voiture , qu'on appelait le Coche. Lorsque j'appris qu'en marchant du matin au soir, elle ne faisait que dix lieues par jour , toujours au pas de ses lourds chevaux , je de-

mandai vainement à mon oncle de me laisser * faire la route à pied; je verrais les provinces, les villes, que je traverserais ; je me faisais une image charmante de cette manière de voyager; j'en ai toujours eu la même idée, et c'est elle sans doute qui me détermina si promptement à voyager ainsi pendant la terreur, résolution qui m'a sauvé. Qu'on se figure l'ennui d'une lourde voiture qui semblait ne devoir jamais arriver; je faisais bien la plus grande partie de la route à pied, mais ce n'était pas la même chose que si dans une entière liberté, je me serais arrêté où j'aurais voulu , et j'aurais visité ce que je voulais voir.

Je fus très étonné de rencontrer dans une voiture si populaire, un comte , colonel à la suite d'un régiment de hussards; j'avais aussi pour compagnon un ecclésiastique. Le colonel et lui ne cessaient de parler économie politique,, c'était alors la mode; tout le monde était économiste; et les mille absurdités que débitait cette secte, s'enfonçaient dans toutes les tètes. Tout est mode en France , on était devenu grave et penseur, on ne s'entretenait que do

pliilosophie, d'économie politique, surtout d' iiumanité et des moyens de rendre heureux le bon peuple. Ces deux dernières choses étaient dans toutes les bouches ; on aurait bien étonné touts ces discoureurs , en leur disant : dans peu d'années tout sera détruit par vos belles maximes, et la France sera couverte de prisons et d'échafauds sanglants.

Arrivé à Metz , je fus logé dans le pavillon des officiers supérieurs , sur la grande place. Ma chambre était vis-à-vis celle de mon oncle. Je trouvai en lui un bon parent, mais d'une excessive sévérité. Sa figure, son air, ses paroles, tout était sévère en lui. il avait la réputation d'un bon officier. Dans la guerre de sept ans, un combat très chaud, à Cassel, vit périr ou blesser dangereusement presque touls les officiers supérieurs de la brigade de Navarre. Mon oncle, major de ce régiment , eut le commandement, et fit une retraite qui fut regardée comme une très belle action militaire, elle fit sa réputation.

11 avait l'esprit vif et hardi; au camp de Compiègne, sous Louis xv, il avait loue un

superbe cheval de manège pour les derniers jours. Lorsqu'il défilait devant le roi, à la tête du régiment, le cheval eut peur de la musique, et recula. Mon oncle s'écria d'une voix forte : Comment! pour mes vingt louis par jour, tu ne me laisseras pas saluer le roi mon maître ! en même temps il lui enfonça les éperons dans le flanc, et le lit partir. Ce mot fit fortune, on le répétait dans le camp , et le soir même , le roi le lui rappela. 11 était grand joueur d'échecs et de trictrac, et aux états de Bourgogne, il faisait toujours la partie du prince de Condé , gouverneur de la province et président des états.

Il n'y avait point alors de gouverneur de la province de Lorraine et des trois évêchés. Le marquis de Conflans commandait à Metz. C'é^ tait le plus bel homme que j'aie vu. On pouvait avoir une plus belle figure et de plus belles formes; mais on ne pouvait avoir un plus bel ensemble. Ses manières , sa démarche étaient nobles et imposantes, sans la moindre affectation. Quand il venait à la parade se placer à la tête des officiers de la nombreuse garnison ,

louts les regards s'attachaient sur lui , et ne pouvaient s'en détourner.

11 avait une grande réputation de bravoure. Dans les dernières années de la guerre de sept ans, il était colonel d'un régiment de hussards. Un colonel de pandours autrichiens très brave et renommé par sa force , fatiguait continuellement l'armée française par ses courses. M. de Conflans l'envoya défier à un combat singulier; ils se battirent au sabre, en présence des deux armées. Ce combat ressemblait à ceux que nous voyons dans les poètes anciens. M. de Conflans reçut un coup de sabre à l'épaule gauche; mais aussitôt il déchargea sur son adversaire un si furieux coup, qui partait de l'épaule droite et continuait sur la poitrine , qu'il retendit par terre, baigné dans son sang. Le blessé mourut deux heures après,

M. de Conflans était très adroit à touts les exercices du corps. Il fit un singulier pari dans la capitale; il paria de faire environ deux lieues à cheval et toujours au trot, en tenant un \erte rempli de vin , jusqu'à une distance convenue des bords du verre; il gagna le pari. Sa repu-

tation de bravoure et de beauté avait attiré pour en être témoin , un monde infini. Les femmes surtout s'empressèrent de célébrer sa victoire.

Quand on a observé le prestige de cette noblesse extérieure , qu'on remarquait dans M. de Conflans, quand on se rappelle que par là , Louis XIV imposait le respect et l'admiration, combien ne doit-on pas gémir de voir tout cela négligé et même entièrement oublié dans l'éducation des princes! si la nature ne leur a pas accordé ce don d'un extérieur de dignité , c'est une raison de plus pour ne pas les laisser s'habituer à des manières peu convenables. On a pu voir avec peine celles d'un prince , rempli d'ailleurs de belles qualités. On ne pouvait se défendre d'une impression désagréable pour soi , défavorable pour lui.

M. de Conflans fut le premier qui, plusieurs années après , fit couper touts ses cheveux autour de la tête. Il parut ainsi à la cour, et Louis XVI dit qu'il n'y avait que le marquis de C4onflans qui pût s'y montrer d'une façon si contraire aux usages. Plût au ciel que ce prince eût étendu sur des changements importants la

réflexion que lui suggérait un changement de coiffure.

M. de Confïans fut aussi le premier qui parut dans une loge , à la Comédie-Française , habillé d'un frac brun boutonné. L'usage avait toujours été d'y paraître en habit de ville avec les dentelles et l'épée ; c'est ainsi que peu à peu tout changeait à la cour et dans la société. L'infortunée reine contribua à ces changements extérieurs par un goût de simplicité bien louable en lui-même, mais funeste dans ses ellets, parce qu'il introduisait un changement important dans un moment où tout , sans exception , se portait à des changements de toute espèce. Dans des temps semblables, il faut savoir s'arrêter. On fut étonné de voir la reine se promener à Trianon , et passer dans les cours et les corridors dansl'habillementdu matin le plus simple; quelques personnes prévoyaient les inconvénients de cesinnovations, et disaient quedans une nation aussi légère , aussi inconsidérée , il fallait se garder de tout ce qui pouvait altérer ou changer les choses qui contribuaient à la dignité de

la couronne et de la famille royale; ces personnes n'étaient pas écoutées.

Le premier jour que j'assistai à la parade , un capitaine du régiment de Navarre, m'ayant considéré attentivement , me dit : Vous êtes certainement le fils du chevalier de Vaublanc, mon ancien camarade. Sur ma réponse affirmative, il me sauta au cou, m'embrassa tendrenient, et me présenta aux autres capitaines qui avaient servi avec mon père. Ce furent des embrassades et des félicitations les plus aimables. Écrivez-lui , me disaient-ils , tout le plaisir que nous avons à voir son fils. Rappelezlui, me disait le premier, les manchettes de dentelles que je lui ai prêtées pour monter la garde chez le maréchal de Saxe, et qu'il me rendit toutes déchirées. Des dentelles^, des vestes brodées, chamarrées d'or ou d'argent, sous l'uniforme, n'empêchaient pas nos officiers de gagner des batailles avec ce maréchal.

Le marquis de Stainville, qui depuis fut célèbre, sous le nom de duc de Ghoiseul, étant colonel du régiment de Navarre, voulut y faire beaucoup de changements. Les anciens officiers

lui résistaient. Dans ces temps, la discipline militaire s'alliait à une noble indépendance. L'ancienne habitude de se battre sans motif et sans raison avait disparu , mais on était toujours très sévère sur les choses que l'on »;royait contraires à l'honneur; on ne souffrait d'un supérieur ni un mot, ni un geste offensant, et plus d^un colonel s'était présenté de bonne grâce à une réparation exigée , et avait reçu des coups d'épée d'un inférieur. Ces mœurs mihtaires se sont perdues insensiblement , et j'ai vu des officiers courber la îete devant des paroles et des gestes , qu'ils n'auraient pas soufferts dans les temps dont je parle.

M. de Choiseul, qui dès-lors avait cette volonté décidée qu'il a montrée depuis dans ie ministère, voulait deux choses : forcer d'anciens officiers à se retirer, et engager d'autres plus jeunes à prendre leurs places. 11 aurait dû penser que d'après l'esprit de corps de ces temps, un officier ne pouvait promettre d'avance de prendre la place d'un camarade plus ai-cien.

Un jeune lieutenant refusa formeilemeiU

— lu —

cette proposition. Le colonel en fut irrité, il le montra probablement par des termes peu mesurés , et cet officier crut , ainsi que ses camarades, d'après l'esprit du temps, qu'il devait en obtenir satisfaction. Ce fut à Paris qu'il la demanda. Il attendit le colonel en différents endroits sans pouvoir le joindre , et se détermina très imprudemment à une démarche un peu trop vive , chez le marquis de Stainville père de M. de Ghoiseul, qui demeurait dans sa maison. M. de Stainville, ambassadeur dans je ne sais quelle cour, était alors à Paris. On peignit cette démarche comme une offense faite à la dignité d'un ambassadeur, et l'officier reçut l'ordre de se rendre à la citadelle de Besançon. Sa prison fut très agréable, parce que l'action qui l'y amenait, était approuvée de touts les militaires. Le commandant de la citadelle n'ayant pas reçu l'ordre de tenir son prisonnier renfermé , le laissa recevoir des visites et les rendre dans la ville. Les dames partageaient l'opinion des militaires, et très chaudement, comme il arrive souvent, en sorte que le jeune

homme eût beaucoup d'agréments clans sa prison.

J'ai raconté cette brouillerie et ses suites , parce qu'elle fait connaître les mœurs militaires (le ces temps. Elles ont changé, et j'aurai peutêtre des choses bien différentes à raconter. Je ne connais rien qui soit plus digne d'attention que ces changements insensibles qui ont altéré le caractère de la noblesse française. C'est elle qui la première a contribué à une révolution, à laquelle le peuple n'aurait jamais pensé, si les mœurs des hautes classes de la société n'avaient pas changé. Sans doute, il y avait bien des choses à blâmer dans nos anciennes mœurs , mais elles avaient une chose fondamentale. Chacun était fier de sa position , et la défendait avec vigueur. Il en résultait un ba- ■iancement qu'on n'apercevait pas alors , dont on ne voyait pas les conséquences , et que nous n'apercevons maintenant que par des souvenirs semblables à ceux que je rappelle.

Lorsque le jeune homme retourna au régiment, il trouva les choses changées. M. de Choiseul avait cherché l'affection des officiers

et l'avait conquise facilement. Il reçut le prisonnier avec beaucoup d'égards et lui dit qu'il voulait être son ami. Il fut toujours le même envers lui.

Les capitaines de Navarre me comblèrent de prévenances et d'affection , ils m'invitèrent à dîner. La guerre de sept ans, le grand Frédéric, le maréchal de Saxe, fournissaient une ample matière à la conversation. L'un des capitaines racontait avec une précision admirable les choses dont il avait été témoin.

Le régimei^t de la Sarre dans lequel je servais, avait conquis ce nom par une belle action. Il avait passé cette rivière à la nage sous le feu d'une batterie de canon qui le foudroyait. Il avait enlevé cette artillerie et l'avait tournée contre l'ennemi qu'il mit totalement en fuite. Il obtint l'honneur d'avoir plusieurs de ces pièces à la suite du régiment. Le comte de Pair le commandait alors. Les officiers et les soldats rappelaient souvent avec fierté cette belle action et la transmettaient à leurs successeurs. Vous savez que César avait donné à plusieurs légions desnon^s comme une récompense.

— i'il —

L'un (le ces officiers avait fait la guerre du Canada , guerre terrible par Tâpreté du climat, l'acharnement des deux nations rivales et le concours des sauvages qui alors étaient nombreux. Les anciens capitaines qui avaient fait cette guerre aimaient à raconter les événements dans lesquels ils avaient été acteurs.

J'entendais souvent avec le plus vif intérêt, raconter les exploits du comte de Montcalm et la sanglante bataille de Québec, où périrent les deux généraux français et anglais, Montcalm et Wolf. Le chevalier de Granet, languedocien, plein d'esprit, toujours gai, chantant, buvant, nous ravissait par le récit de ce qui lui était arrivé personnellement. Prisonnier à la bataille de Québec, il avait été conduit en Pensylvanie , et placé chez un bon fermier qui avait deux filles très belles. Il nous contait leur simplicité, leur innocence , l'extrême liberté qu'elles lui permettaient; toutes les chambres ouvertes le jour et la nuit, leurs promenades dans les forêts, leurs jeux, leurs courses , toujours dans la plus entière liberté. Il nous racontait, d'une manière louchante et comique à la fois, la naï-

velé de ces jeunes (illes, leurs attentions , leur amitié même pour lui , ses tentations , ses remords d'être seulement tenté , les reproches qu'il se faisait , ses combats , ses victoires , et combien elles étaient pénibles. 11 eut d'autant plus de peine à résister , qu'étant arrivé avec deux blessures dans celte retraite, il était soigné et pansé par ses belles hôtesses. Il répétait souvent : « Je jure Dieu que ce libertin de Granet est sorti pur et sans reproche de ces terribles combats. La bataille de Québec n'était rien auprès, je m'y lançais comme un lion ; mais dans ces autres combats, il fallait toujours faire retraite. »

Ce brave homme était grand buveur et dans les repas de corps , lorsqu'il fallait soutenir l'honneur de son régiment^ en mettant sous la table le rival d'un autre régiment^ c'était Granet qu'on opposait ; il conservait toujours sa tête jusqu'à la fin du combat, et lorsque son rival était abattu, il chantait sa victoire d'une voix forte. Il eut un jour pour antagoniste un officier suisse qui passait pour le plus redoutable buveur de ces temps. La victoire balança

long-temps entre Granet et lui ; on commençait à trembler pour Granet , lorsqu'on s'aperçut que le Suisse avait sous la table un baquet, et qu'il se donnait ainsi une facilité que ne permettaient point les lois du combat. Cela fut regardé comme une déloyauté sans exemple. De la surprise on passa aux reproches et aux paroles dures. Les épées auraient été tirées , si le vin n'avait pas ôté les forces ; les épées restèrent dans le fourreau , parce que les paroles expiraient sur les lèvres. 11 fallut aller se coucher. Le régiment suisse, à qui on donnait le repas de corps, partit le lendemain de grand matin. Sans cette heureuse circonstance, il y aurait eu plusieurs duels.

Cette passion de la victoire , le verre à la main, commençait à s'éteindre^ lorsque j'entrai au service. Elle reparaissait cependant de temps en temps.

Quelques années après que le marquis de Conflans eut laissé le commandement de Metz, il passait la belle saison à sa terre de Vaudreuil en Normandie. Elle était voisine du château de Navarre, qui appartenait au duc de Bouil-

Ion. 11 s'y trouvait souvent des Anglais , grands buveurs; et alors M. de Conflans soutenait contre eux l'honneur des buveurs français. Il était toujours vainqueur. Le combat fini , il retournait à Yaudreuil pendant la nuit , tandis que les autres convives étaient portés dans leurs lits. J'ai entendu conter à l'abbé de Faudoas , qu'étant à Yaudreuil , il avait accompagné M. de Conflans dans ces orgies; que lorsqu'il s'en retournait, les tristes effets du vin commençaient à se faire sentir dans la voiture, et qu'ensuite il se mettait au régime le plus sévère, et ne buvait que de l'eau pendant huit jours. De semblables victoires étaient sans doute suivies de tristes regrets. Mais pour connaître à quel point nous étions dégénérés , il faut lire dansleslettres du marquis de Coulange les scènes bachiques qui se passaient chez le duc de Wirtemberg.

On a fait un conte sur M. de Conflans. On a dit qu'après son voyage en Russie, on avait rapporté à l'impératrice Catherine qu'il faisait entendre qu'il était très bien avec elle, et que l'impératrice avait répondu : C'était impossi-

ble, car il a toujours été ivre pendant tout le temps qu'il a passé dans mon empire.

Il était à la maison de campagne de l'évêque de Blois, M. de la Laurencie, deux dames semblaient être rivales à cause de lui. On apporta au prélat , pendant le dîner, une rose d'une beauté rare; il la fit passer de main en main. M. de Conflans l'admirant à son tour, un des convives lui dit de l'offrir à la plus belle. Il était placé entre les deux rivales. Il hésita un moment, et la mit lout-à-coup dans le gouleau de sa bouteille. Une des deux dames s'évanouit.

Il avait beaucoup d'esprit. Ce fut lui qui fit cette fameuse réponse à l'archevêque de Paris. Il venait de témoigner son indignation de Tétrange service d'un chevalier de Saint-Louis qui portait la queue de la longue soutane de l'archevêque. Le prélat lui dit qu'il avait eu un Conflans pour caudataire. « Je le crois, répondit brusquement M. de Conflans, ils ont été quelquefois assez gueux pour tirer le diable par la queue. »

Il mourut subitement à Vaudreuil , en se lavant les mains. On fut bien étonné de trouver

dans sa bibliothèque des livres grecs et latins, dont les marges étaient chargées de notes de sa main dans ces deux langues.

En sortant des écoles , je croyais aller à la jouissance d'une liberté, restreinte seulement par les devoirs. Je me trompais. Je fus entouré de minuties de toute espèce, qui me poursuivaient toute la journée et m'accablaient de dégoût, parce que j'en voyais le ridicule et non la nécessité. En toutes choses, surtout dans les arts, nous apercevons promptement ce qui est nécessaire, et nous le supportons, malgré ses inconvénients. Ainsi , l'art de la guerre demande impérieusement une discipline sévère. On s'y soumet sans murmure. Mais il n'exige pas que le soldat soit astreint dans sa toilette à une uniformité ridicule et même dégoûtante. Les cheveux étaient alors relevés des deux côtés au-dessus des oreilles, et tirés ainsi en l'air avec une telle force, que la peau en était ridée. Ils formaient une grosse boucle, attachée avec des épingles noires, plaquée contre la tête, couverte de suif et de mauvaise poudre blanche. Les cheveux, relevés derrière la tête, au-des-

SUS de la nuque du cou , dont ils tiraient k^ peau , formaient un gros catogan , cimenté aussi d'un amas de graisse et de poudre , et attaché au milieu par une corne noire qui l'enveloppait. Je ne crois pas que le mauvais goût luimême ait jamais imaginé rien de plus hideux que tout ce placage malpropre, et surtout cette corne noire. L'officier n'avait d'autre différence dans sa coiffure , que la pommade odorante au lieu du suif.

Ajoutez à tout cela un habit blanc , sur lequel il était presque impossible d'éviter les taches. Il fallait alors l'envoyer chez le dégraisseur, qui le rapportait tout couvert decéruse; en sorte qu'un officier de cavalerie , dont l'habit était bleu , ne pouvait s'approcher d'un fantassin tout blanc , sans courir ie risque de voir son habit blanchi , ce qui forçait le cavalier à s'éloigner un peu du fantassin.

Né avec un certain goût pour le dessin et ses formes élégantes, que j'ai conservé toute ma vie , j'avouerai , peut-être un peu à ma honte, que je souffrais de cette ridicule toilette. La première fois qu'un perruquier du régiment

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m'orna de ces grosses boucles tiraillées en l'air, je ne pus me souffrir si malproprement défiguré. Je fis venir un perruquier de la ville , et je me fis coiffer d'une manière aussi naturelle qu'il me fut possible , malgré la division de nos cheveux en trois parties , et cette ridicule poudre blanche.

Quand je parus à la parade , on me trouva un peu extraordinaire. C'était manquer à la tenue militaire.

Les officiers d'infanterie avaient seuls ainsi les cheveux collés autour de la tête. Ceux des régimens de cavalerie étaient coiffés un peu plus naturellement.

C'était une chose bizarre que cet attachement à la poudre blanche, que nous avons vu durer si long-temps ; son invention est plus singulière encore. J'ai lu que, sous Louis xiii, un jour de carnaval , on vit des religieuses en voiture , coiffées en cheveux couverts de poudre blanche. Elles se promenèrent ainsi dans Paris. J'ignore si quelqu'un put croire alors qu'on prendrait nn jour cette poudre , qu'il 'serait impossible

lie se soustraire à celte mode bizarre, et qu'elle deviendrait même un devoir militaire.

On ne s'arrêta point là. On voulut paraître avoir beaucoup de cheveux. On grossissait le catogan par de faux cheveux ou beaucoup de poudre. Les officiers de cavalerie et d'étatmajor qui portaient la queue , la grossissaient et l'alongeaient par une fausse queue. La queue étant devenue de mode , même sans l'habit militaire, on porta le ridicule au point de mettre parmi ses cheveux une peau d'anguille remplie de son. C'était une vraie démence. Les dames du chapitre de Saint-Louis de Metz avaient imaginé de se moquer ouvertement des porteurs de ces masses de cheveux. Quand elles voulaient dire qu'un homme était un sot, elles disaient qu'il avait de beaux cheveux ; elles le disaient souvent au personnage même qu'elles ridiculisaient, et se donnaient ainsi le plaisir de dire à un homme qu'il était un sot.

J'entendis un jour un otïîcier débiter de fades complimens à une jeune et jolie chanoinesse. Elle dit à ses amies : « Regardez donc comme Monsieur a de beaux cheveux. » il

répondit qu'il n*en avait point en grande quantité , et cela était vrai. Mais elles lui soutinrent qu'il avait les plus beaux cheveux du monde , et jouirent ainsi du plaisir malin de lui dire en face qu'il était un sot.

Je ne crois pas que l'on puisse mettre aux plus grandes choses plus d'importance qu'on en mettait alors à toutes ces toilettes sales et dégoûtantes. C'était une belle chose que d'assujétir un soldat à dépenser une partie de sa pauvre solde en mauvaise poudre , mauvaise pommade. Ma coiffure m'attira beaucoup de reproches; mais on finit par me laisser tranquille. Quand on apprit que M. de Conflans , n'ayant plus de commandement, avait paru à la cour et au spectacle, avec ses cheveux coupés autour de la tête , cela fit naître la question de savoir si cette coiffure ne serait pas plus propre, plus mihtaire^ et moins dispendieuse que le ciment qui collait la tête de nos soldats. C'était le sujet de toutes les conversations dans les régiments et même à Paris , parmi les officiers. On dissertait sans lin; et comme le sujet était borné ., on répétait iiéces-

saireinent les mêmes raisonnements ; mais toujours avec la même chaleur et la même gravité. Les conservateurs du ciment poudré répétaient avec complaisance : « Cette coiffure force le soldat à se peigner touts les jours ; sans elle , il ne se peignerait pas. Donc elle est plus propre. » On répondait : « Vous commencez par couvrir la tête d'un tas de saletés , pour ayoir le plaisir de les ôter. Vous faites deux choses : vous peignez longuement pour ôter les saletés que vous avez mises la veille, et aussitôt après , au lieu de laisser la tête propre , vous la couvrez de nouvelles ordures. Ce raisonnement si simple ne faisait aucune impression sur les partisans de la propreté ordurière, et c'était le plus grand nombre. Je demande si l'esprit humain peut descendre à des raisonnements plus absurdes. Je n'exagère pas. J'ai trop souvent entendu répéter ce que je raconte, et du ton de la certitude mêlée à un grand ton d'importance, comme s'il s'agissait des moyens d'avoir une bonne ou une mauvaise armée.

Cette manière de raisonner s'est glissée ensuite dans les choses les plus importantes., H

sur Tarmée et sur la constitution de l'Etal. Ah ! que Boileau a eu raison!

De Paris au Japon , de Pékin jusqu'à Rome ,

Le plus sot animal , à mon avis , c'est Thomme.

Cette fureur de crêper, papillotter, mastiquer et poudrer les cheveux , faisait le malheur des enfants. C'était un vrai supplice pour eux: il a fallu notre épouvantable révolution pour entraîner tout cela dans la destruction générale. C'est la seule chose raisonnable qu'elle ait produite. L'esprit d'imitation , devenu une espèce de fureur dans toute l'Europe, a étendu partout la coiffure naturelle , en même temps que les gouvernements appelés représentatifs.

Dans ce temps, M. de Saint-Germain, ministre de la guerre, avait imaginé de défendre aux colonels de faire servir sur leur table plus de |3lats que l'ordonnance nouvelle n'en permettait. Ils éludaient aisément la défense, en remplissant un plat de rôti ou de bouilli , de gibier (iu de pâtisserie qui régnait autour de la pièce principale. C'était peut-être la centième fois

qu'on voyait Tinutililé des lois somptuaires.

Je me rappelle que , dînant un jour chez un colonel, je remarquai qu'il riait souvent d'un gros rire qui me semblait extraordinaire et affecté. J'en témoignai mon étonnement. On me dit que c'était par imitation de Louis xvi. Dans ce prince, c'était naturel ; dans les imitateurs, c'était la chose la plus ridicule.

C'était alors la rage des innovations dans le militaire. Un major allemand , nommé Pirch , avait la vogue. Il n'y avait de changement essentiel dans les manœuvres qu'une plus grande promptitude et une nombreuse répétition des commandemens. Tout le reste consistait en minuties qui fatiguaient surtout les vieux ofïîciers. Ils étaient assujétis à ce qu'on appelait avec i^ison V Ecole-, car ils étaient interrogés comme des écoliers. Je me rappelle qu'un vieux capitaine de grenadiers , qui avait fait la guerre de sept ans, exphquant je ne sais quelle manœuvre , répéta plusieurs fois : « Les grenadiers se porteront, se porteront... )^ sans pouvoir achever sa phrase. L'interrogateur l'interrompit : « Se porteront, se porteront... Vous vous por-

terez aux arrêts. » C'était bien dur. Peut-être que sur le champ de bataille , l'interrogé aurait eu plus de sang-froid, plus de résolution que l'interrogateur, et aurait plus déterminé la victoire. Mais nous commencions ce beau siècle des lumières, qui a produit autant d'imbécilles que de princes , de ministres et de législateurs. Il fallait des mots et des phrases. Le fruit de l'instruction n'était pas une disposition ferme à une action rapide et glorieuse, mais une mémoire ornée en toutes choses , de phrases , de définitions, ou techniques ou philosophiques. Le duc de Glocester , frère du roi d'Angleterre , parcourait alors la France ; il vint à Metz. Il suivait les manœuvres, à pied, avec une vivacité singulière , examinant, interrogeant, écrivant ses remarques dans un porte-feuilles. Il y resta plusieurs jours. On lui présenta le répertoire de la Comédie. Il eut le bon esprit de ne choisir que des pièces très gaies. La première qu'on joua devant lui , fut le Médecin malgré lui. Il riait aux éclats, comme un enfant qui aurait vu cette comédie pour la première fois, li ne cherchait pas à mettre de la réserve dans son

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plaisir, il ne se craignait pas d'attirer l'attention du public. Ses gestes, les mouvemens de son corps, rien n'était dissimulé. L'acteur principal , nommé Dupuy , jouait supérieurement ces sortes de rôles. Nos jeunes philosophes, qui déjà étaient très nombreux^ blâmaient cet épanchement de joie ; ils auraient voulu une retenue qu'ils appelaient décence. Ces mêmes hommes appelaient cette comédie une farce. Us étaient amateurs du drame, genre bâtard et facile, né de l'impuissance de faire des tragédies et des comédies, et qui a infecté les esprits de pensées fausses , dites philosophiques, et de ces maximes sentimentales et niaises^ qui nous préparaient aux horreurs que nous avons vues.

Pauvres mortels! ayons des défauts, des vices même, puisqu'ils sont dans notre nature; mais qu'ils soient francs et déclarés, comme dans les temps reculés, parce qu'alors, les qualités et les vertus auront aussi de la force, et emprunteront de cette force une élévation qui balancera les vices et les défauts.

C'était autrefois une grande faute dans nos

princes, que de lever une armée contre la couronne et de la combattre ouvertement par ambition; mais rien de bas , rien de vil dans cette entreprise coupable. On pouvait être un grand homme, au milieu d'actions condamnables.

Tels furent les héros de nos guerres civiles et de celles d'Angleterre. Mais des princes et des gentilshommes assemblés, qui n'ont pas d'autre arme qu'une obscure métaphysique qu'ils ne comprennent pas, et qui, entraînés par des légistes, détruisent tout ce qui soutient la couronne, et au nom de l'humanité etdubonheur des peuples, amènent des scènes d'horreur et de carnage , se dégradent eux-mêmes , renversent leurs propres honneurs, leur influence, leur pouvoir, pour céder tout cela à des démagogues qui leur prodiguaient un insultant mépris , Yoilà la plus grande honte à laquelle un peuple puisse descendre! Et Ton ne peut nier que cette dégradation de notre caractère ne soit arrivée avec le cortège de cette fausse sensibilité dont les théâtres et la littérature étaient infectés. Nous vîmes naître alors cette sorte de vertu molle et discoureuse

qui charmait les esprits médiocres, et se mêlait à ce désir de rendre tout le monde heureux, en commençant par tout détruire.

Le petit esprit se mêlant partout , portait au dernier degré les minuties de la discipline militaire.

Long-temps auparavant , ces minuties s'étaient montrées d'une façon plus singulière que dans le temps dont je parle. J'ai entendu raconter à d'anciens officiers, qu'au camp de Compiègne, un régiment avait à ses catogans des rubans bleus de ciel. Un inspecteurgénéral d'infanterie proscrivit ces rubans bleus de ciel. Quelques jours après , il en fit prendre de couleur de rose au régiment dont il avait été le colonel. Cette singularité me rappelle qu'un jeune officier, paré de ce ruban, étant descendu d'un vaisseau, sur le quai du cap Français , y fût abordé par un capitaine , qui , après l'avoir observé , lui déclara qu'on ne souffrirait point, dans la colonie, une parure aussi indigne d'un miHtaire. Le provocateur, nommé Dalcourt , était renommé pour ses duels. Son apostrophe exigeait une réponse 5

elle fut très vive; la dispute s'échautfa, el ils allèrent se battre. Dalcourt fut blessé dangereusement. Son rival lui en témoigna les plus vifs regrets, et lui donna touts les soins d'un vainqueur généreux. Dalcourt lui ayant demandé son nom , reconnut en lui le fds de l'une de ses sœurs. 11 s'accabla lui-même de reproches, il ne s'épargna point les injures, et il fit le serment de ne plus mettre l'épée à la main. Il oublia bientôt son serment. S' étant trouvé dans une fête, sur une grande habitation , il but à la santé de son voisin, qui lui en fit raison; et buvant ainsi à la santé l'un de l'autre comme les meilleurs amis; ils s'échauffèrent, et en vinrent aux outrages et aux menaces. Ils prirent leurs épées , que l'on avait toujours dans ces temps et ils sortirent pour se battre. C'était au milieu de la nuit. Les habitations, dans la colonie, avaient la maison principale et les autres bâtiments , placés au miheu d'une grande prairie , appelée savane , où touts les animaux paissaient librement jour et nuit. Les deux querelleurs sortirent en se menaçant. Une heure après environ, les autres convives

remarquèrent la longueur de leur absence , et inquiets sur la cause, ils les cherchèrent dans cette plaine. Ils trouvèrent Dalcourt, étendu par terre , couvert de sang , et se plaignant de ses souffrances ; il déclara que s'étant mis en garde devant son adversaire, le lâche, au lieu de se battre en galant homme, lui avait jeté une pierre qui lui avait fracassé la mâchoire. Mais, ajouta-t-il , je lui ai donné un vigoureux coup d'épée et vous le trouverez mort près d'ici. Plusieurs des convives avaient des flambeaux de bois de mélèze. Ils aperçurent du sang sur la terre, ils en suivirent la trace, et arrivèrent auprès d'un mulet, qui avait à la cuisse une blessure dont le sang sortait; ils virent alors que Dalcourt s'était mis en garde contre un mulet, lui avait donné un coup d'épée , et que l'animal avait répondu par un coup de pied dans la mâchoire. On lui raconta son exploit; et comme sa blessure l'avait un peu dégrisé , il comprit avec quelque honte sa triste méprise. Mais en même temps il demanda des nouvelles de son rival. On le chercha sur le champ de bataille; il n'y était point. On le trouva près de la maison , étendu par 1. iO

terre, et dormant du sommeil îe plus profond- Cette fureur de se battre amenait souvent des scènes très plaisantes. J'ai connu deux anciens amis, qui m'ont raconté l'origine de leur amitié, lis prirent querelle à table, sur les charmes de leurs maîtresses ; chacun prétendait, que la sienne était beaucoup plus belle que celle de son voisin. Le vin échauffa la querelle , et ils convinrent de la vider l'épée à la main. C'était à Rouen, et pendant une nuit obscure. L'un d'eux proposa de se battre sur le pont de bateau qui est sur la Seine. L'autre accepta ce champ de bataille; et ajouta que le vaincu serait jeté à la rivière.

Touts ces discours étaient accompagnés de nouveaux verres de vin , qui bannissaient la raison , de leurs têtes échauffées. Ils se rendirent aussitôt sur le pont, et se portèrent quelques bottes en chancelant ; le plus ivre tomba, et l'autre lui dit : jette-toi dans la rivière. — Non pas, dit l'autre, c' esta toi de m'y jeter. — C'est infâme, reprit le premier^ tu manques à ta parole; tu as promis de te jeter à la rivière. — Je ne le peux point, dit le second, je n'en ai

pas la force ; allons mou camarade, jette-toi donc, ce sera bientôt fait. En disant ces paroles, il tombe à côté de cel ui qui était tombé le premier et le \iu provoque un lourd sommeil. Une patrouille passant de grand matin , les trouve endormis sur le pont ; leur épée nue à côté d'eux; on les reconnut, et on les aida à retourner chez eux où ils continuèrent à dormir. A leur réveil , ils se rappelèrent un peu péniblement leur aventure ; ils burent à la santé de leurs maîtresses, convinrent qu'elles étaient égales en beauté, et jurèrent de les défendre envers et contre touts.

M. de Conflans donna un bal , en l'honneur d'une chanoinesse très aimable. Un jeune officier de carabiniers dansait avec cette dame , lorsque M. le marquis de Cambon, colonel de l'une des brigades de ce corps , s'aperçut que le danseur avait un col blanc. Or , l'uniforme était un col rouge ; il s'avance tout échauffé , ordonne à l'officier de quitter à l'instant le bal , et d'aller aux arrêts. Grande rumeur î îe bal est interrompu, l'aimable chanoinesse est étonnée de cette brusque impolitesse, s'en plaint à

M. de Conflans qui intercède en faveur du coupable. Les dames s'en mêlent à l'envi , supplient le rigoureux colonel de leur laisser le danseur qui était un beau jeune homme; mais en vain , il est inébranlable, et l'ordre est exécuté sans miséricorde. La société se partagea aussitôt dans le jugement de cette action qui occupa les esprits, et fit taire les violons pendant plus d'une demi - heure. Les dames, les jeunes gens , M. de Conflans lui-même blâmaient le colonel. Mais combien d'autres le louaient de sa fermeté, l'admiraient, le contemplaient comme une colonne solide de l'armée et delà monarchie. Porter un col blanc, aulieu d'un col rouge! quelle atteinte à la discipline, et quelles en seraient les conséquences, si elle était tolérée ! oui sans doute ; aussi cette défense était naturelle; mais l'importance qu'on y mit dans un bal, et le châtiment qui suivit , était ridicule.

Pauvres petits esprits ^ condamnés par leur nature débile , à prendre toujours en toutes choses l'ombre pour la réalité! C'était dans rinstant même où se manifestaient avec appareil , ces rigueurs sur des cols rouges ou blancs,

(|ue se dissolvaient les liens véritables de la discipline militaire; on parlait , on raisonnait , on se plaignait ; et toutes ces idées nouvelles fermentant dans les tètes , une correspondance s'établit peu d'années après, entre deux régiments. Onrecevait de Paris des nouvelles écrites à la main. Elles étaient autorisées parle gouvernement, et coûtaient, je crois, douze louis par an. Elles circulaient de main en main, simples d'abord , elles ne contenaient que les anecdotes du jour, mais bientôt plus hardies, elles prirent un ton philosophique , elles dissertèrent , elles parlèrent des ministres du gouvernement et des changements désirés; elles n'en furent que plus répandues.

M. de Lafayette se disposait alors à se rendre aux États-Unis d'Amérique et dina chez le duc de La Rochefoucault notre colonel. J'étais à ce diner; aprèsle repas, il fut entouré d'un grand nombre d'officiers. Son projet était connu, les louanges lui furent prodiguées; le mot de liberté retentit dans la conversation ; dallait contribuer à la rendre à un grand peuple. M. de La Rochefoucault était, plus que personne, pér

nétré des idées philosophiques. 11 se jeta dans la révolution et fut massacré par les républicains de la manière la plus barbare et dans les bras de sa mère. Lafayette, après avoir secondé ces idées nouvelles, de tout son pouvoir, vint les combattre à la barre de l'assemblée législative; il quitta pour ce ridicule combat une armée dévouée qui , sous un autre chef, aurait sauvé le roi et la monarchie. On demanda contre lui un décret d'accusation ; et je fus son défenseur très heureux; puisqu'après mon discours , 200 membres du côté gauche passèrent du côté droit et l'acquittèrent. En sortant de la salle , je fus dix fois près d'être massacré. Ainsi, voilà trois hommes dans des positions bien différentes : un grand seigneur qui sera massacré un jour, parce qu'il mettra de la fermeté à combattre les tristes effets des maximes révolutionnaires qu'il aura d'abord embrassées, un jeune officier que la fortune placera en Amérique et en France dans une superbe position, qui sera attaqué violemment par la faction qu'il aura soutenue et fortifiée , et un jeune sous-lieutenant qui devait un jour

le défendre, détendre le roi et l'ordre socfal , être proscrit cinq fois, qui devait être le ministre d'un roi , marcher vigoureusement à la monarchie, et être contrarié par l'homme le plus imbécile en politique, du nom de Richelieu. Voilà certes trois hommes qui étaient bien loin de prévoir leurs destinées, surtout le souS'lieutenant. Mais celui de touts les Français qui était menacé de la destinée la plus imprévue, c'était l'infortuné Louis xvi. Les causes dataient de bien loin , comme je l'ai prouvé dans mes Mémoires, mais les dernières causes étaient déjà commencées en 1775; au moment dont je parle. La guerre d'Amérique allait les augmenter. Malheureux prince! roi à vingt ans, n'ayant pas la moindre idée de ce qui constitue un gouvernement , le cœur pénétré des plus belles intentions, sans aucun contrepoids dans l'étendue de son esprit , ce qui préparait une chute infaillible ; car les bonnes intentions sont le poison le plus corrosif de l'autorité, quand elles ne sont point balancées par un esprit ferme et une longue et profonde habitude de réflexions sur la nature des choses et des hommes.

Les factieux commençaient dès ce temps à parler de son caractère de façon à montrer qu'ils fondaient leurs espérances sur sa faiblesse. Ce n'était pas encore des factieux, c'était des novateurs, des mutins impatients déjà de toute autorité. On les mécontentait dans le militaire par toutes les minuties fatigantes dont j'ai parlé, et par des choses nouvelles entièrement opposées à ces idées de liberté , d'égalité , que le gouvernement lui-même commençait à proclamer. L'ordonnance qui prescrivit des preuves de noblesse pour une souslieutenance, aliéna bien des esprits, et fortifia le bavardage des déclamateurs.

Je n'ai jamais compris pourquoi des gouvernements imaginent qu'ils ne peuvent rien faire, sans promulguer des ordonnances. Ils se perdent par elles, parce qu'ils sont gênés par elles. Us ne sont plus libres dans leurs mouvements; et quand ils s'en aperçoivent , ils brisent leurs entraves par une autre ordonnance, et bientôt se succèdent un grand nombre d'ordonnances contradictoires. Dans le conseil de Louis xviii, et en sa présence, j'ai soutenu cette maxime de

gouvernement. Le roi l'adopta, malgré l'opposition de M. de Richelieu , et il m'autorisa à faire ce que je demandais, en mettant une simple approbation en marge du rapport que je venais de lui faire. Il est bien évident que, dans la chose dont je parle, on pouvait nommer des gentilshommes de préférence , mais sans se contraindre dans ses choix, et qu'on pouvait se réserver de nommer d'autres personnes, si on le jugeait convenable. Un grand nombre d'officiers qui n'étaient pas de l'ordre de la noblesse, étaient parvenus autrefois aux premiers grades. Les maréchaux Gassion, Fabert, Câlinât, les généraux Rose, Chevert et d'autres moins connus n'étaient pas nobles. On parlait, devant un ministre de la guerre d'un officiergénéral parvenu à ce grade par son mérite. Ah! oui, dit le ministre, officier-général de fortune! et cependant, cet officier était noble; mais il n'était pas présenté à la cour. Ce mot fut répété, commenté, et fit bien du mal. C'était une de ces absurdités niaises qui commençaient à caractériser l'esprit des temps dont je parle. Des hommes qui se croyaient profonds et habiles,

imaginaient balancer ainsi le progrès dos idées démocratiques. Ils produisaient l'effet contraire par l'indignation qu'excitaient leurs discours et leur ton de dénigrement.

Les écrivains travaillaient dans le même sens. Thomas qui , comme le disait Voltaire, tâchait toujours, se distinguait entr'eux par son pathos, fruit de la tâche pénible que remarquait Voltaire. On citerait cent exemples pareils. Ce sont ces sottises niaises qui ont préparé les sottises sentimentales de l'assemblée constituante, lesquelles ont enfanté les saturnales sanglantes que nous avons vues. Mon Dieu, que nous étions bêtes alors, et que nous le sommes encore! et que nous le serons long-temps!

Comme nous devenions très sérieux , très profonds, nous ne manquâmes pas d'accuser de mensonges le Voyage autour du Monde de Bougainville. Cet ouvrage , écrit par un marin^ de beaucoup d'esprit, et du bon esprit, était très amusant. Rien d'affecté, de savant, point d'étalage d'histoire naturelle. H excitait le dégoût de nos philosophes imberbes. La découverte d'Otahïti , les mœurs de ses habitants

étaient traités de fables. C'était un roman bàtî sur un rocher inculte , dont Bougainville avait fait une ile de Cythère. Tout était dans son imagination. On s'en moquait, on levait les épaules quand on en parlait.

Dans le même temps parut un Voyage en Egypte d'un Anglais, nommé Pocoke, si ennuyeux qu'il tombait des mains. Celui-là était admirable, profond, instructif; c'était l'ouvrage d'un savant, d'un philosophe. Le fatras déclamatoire de l'abbé Raynai emportait touts les suffrages. Ses clameurs contre les rois et les riches étaient applaudies des princes et des riches. Quand l'assemblée constituante, en I79J, eût enfanté ces bêtises politiques qui ont couvert la France de larmes et de sang , Raynai lui adressa une longue lettre de reproches. Le bon abbé y parlait au nom de la philosophie et des philosophes. Il disait naïvement qu'on avait mal compris cette belle philosophie, qu'ils avaient voulu toute autre chose que cette entière destruction faite par l'assemblée nationale. Elle se moqua de lui et de ses conseils. Elle eut raison pour la première fois.

J'avais un dégoût insurmontable des minuties ridicules et fatigantes qui augmentaient touts les jours dans le service de l'infanterie. J'avais au contraire beaucoup d'inclination pour le service de la cavalerie ; et si mes parents m'y avaient placé, cela aurait changé entièrement la destinée de ma vie. Les garnisons de Rouen et de Lille achevèrent de m'accabler. J'obtins de mon père et de mon oncle le comte de Pontac de m'envoyer à Saint-Domingue, où ils avaient une habitation. Leur fondé de pouvoirs était très négligent et laissait dépérir l'habitation. J'obtins des lettres de service pour la colonie.

J'étais en garnison dans la citadelle de Mlle. Au dessus de ma chambre qui était au rez-dechaussée, demeurait M, le comte de B. '^^^, petit-fds d'un maréchal de France. 11 avait la citadelle de Lille pour prison. Après avoir dissipé presque toute sa fortune, il avait formé l'étrange projet d'aller s'emparer des trésors de Notre- Dame -de- Lorette. Il devait être accompagné de deux dragons de son régiment. Son dessein fut découvert. Ce n'était qu'un dessein sans le

moindre commencement d'exécution. Une let^ tre de cachet l'envoya à la citadelle de Lille.

C'était un très bel homme. Quoiqu'il fût jeune encore il était sujet à des accès de goutte très violents. Pendant un de ces accès qui le retenait au lit, je vis arriver devant notre porte commune, deux voitures en poste ; deux femmes jeunes et très élégantes descendirent de la première et montèrent chez M , le comte de B. "^^^5 je crus que ces femmes étaient ses parentes, et comme je l'avais entendu souvent se plaindre de l'abandon de sa famille, je montai chez lui après leur départ, pour lui faire comphment de cette visite. Après les premiers mots, il me dit : CdKont deux fdles pour lesquelles j'ai dépensé beaucoup d'argent à Paris ; elles vont aux eaux de Spa et se sont détournées de leur route pour venir me voir.

Mais savez-vous ce qu'elles ont fait ? Elles ont laissé sur ma cheminée une montre garnie en diamant et une bourse de 50 louis. Mon do. mestique vient de lestrouver. Tandis que touts mes parents m'abandonnent et me laissent accablé de dettes ; ces femmes sont venues me té-

moigner le plus vif intérêt et me laisser cette preuve qu'elles ne m'ont pas oublié.

Au moment de quitter cette garnison, le maréchal de Castries, gouverneur de Lille, me donna une lettre très pressante pour le comte d'Ennery, son ami, gouverneur de la colonie. Je me rendis à Bordeaux , avec mon père et mon frère, le chevalier , qui était plus jeune que moi, et qui devait aussi s'embarquer pour la colonie. J'étais très lié avec l'abbé Arthur Dillon , dont la famille habitait cette ville. Je fus comblé par elle des plus aimables prévenances, et, en attendant l'embarquement, je passai un mois au Taillant , terre de M. le président de Lavie, qui avait épousé un^emoiselle Dillon.

Le maréchal de Mouchy , gouverneur de la province, donna une fête superbe le jour de Saint-Louis. On y distinguait mademoiselle Popsy Dillon , depuis marquise d'Osmond. Elle était charmante. On s'empressait, on montait sur les chaises pour admirer sa danse et sa beauté. L'allemande à deux , que l'on dansait alors, faisait beaucoup valoir les charmes d'une

belle personne. Les danses allemandes avaient le grand -avantage de marquer fortement la mesure , et de forcer nos oreilles si fausses à suivre la mesure. J'eus beaucoup d'agréments à Bordeaux. Il était impossible d'être plus vénéré que ne l'était mon oncle le comte de Pontac, et lorsque j'étais présenté comme son neveu, j'étais comblé de prévenance et de politesses. H avait été Jura de Bordeaux, dans des temps difficiles , avait exercé les fonctions de cette première magistrature municipale à la satisfaction générale. Il était vénéré du peuple, autant qu'estimé de la haute société.

Cette place de Jura était fort honorable, le mai^cfial de Matignon et le célèbre Montaigne l'avaient occupée; plusieurs autres villes donnaient à leurs officiers municipaux des dénominations particulières et honorables; elles leur donnaient des marques de leur reconnaissance.

Jamais nos rois ne s'y sont opposés ou ne les ont défendues; biens différents de nos ministres de la restauration^ qui avaient adopté la maxime d'étouffer tout grand mouvement d'une i^econnaissance loyale, et qui même avaient con-

signé leurs petites idées dans une ordonnance royale. Ils ontsuivi les mêmes maximes en toutes choses, comme je l'ai prouvédans mes Mémoires; et c'est ainsi qu'en affaiblissant au lieu de fortifier, en abaissant au lieu d'élever, ils ont conduit cette triste monarchie à cet état de dégradation, dont une faction a si bien profité. J'en ai donné bien des preuves dans mes Mémoires ; j'en donnerai bien d'autres encore dans ces souvenirs.

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