‹ Souvenirs (volume 2)Chapitre 5 sur 17 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Départ pour Saint-Domingue. — Les chevaux ne sont point ferrés. — Arrivée. — État de la Colonie . — Guerre d'Amérique. — Bataille navale perdue. — Vaisseaux réfugiés au Cap-Français. — Ancienne législation de cette Colonie. — Ni avoués ni avocats . — Caractère des nègres.

Enfin le moment de notre embarquement arriva. Je ne dirai point combien je fus frappé de toutes les impressions nouvelles que je reçus, des préparatifs de mon entrée dans une longue chaloupe loù nous admirâmes le beau fleuve qui nous conduisait insensiblement à la mer! Les impressions de cette espèce ne me disposent point à les exprimer^ précisément à cause de leur force et de leur profondeur. J'airemar- 1. M

que souvent que dans un grand nombre d'ouvrages, elles n'aboutissent qu'à inspirer des phrases déclamatoires d'un écolier de rhétorique. L'auteur se bat les flancs pour obtenir un enthousiasme factice, veut tout décrire, n'oublie rien, ne fait grâce à ses lecteurs d'aucune circonstance, et parvient ainsi à le fatiguer et à le dégoûter.

Nous eûmes long-temps un vent contraire, dans le golfe de Gascogne. Il fallait marcher contre le vent, cela produisait dans le vaisseau ce terrible tangage, dont les etfets se font cruellement sentir, mais sont impossibles à décrire. Dans une mer ainsi agitée, le vaisseau monte réellement sur des vagues et descend dans le fond de la mer, avec une rapidité terrible. C'est alors qu'on éprouve dans les nerfs, dans les entrailles et dans touts les organes, une irritation convulsive , qui semble vous arracher à la vie. C'est ce qu'^rou vent les personnes qui , comme moi, ne peuvent résister à ces cruels tiraillements. Ceux qui sont employés au travail du vaisseau, éprouvent moins ces eifetsou ne les éprouvent même pas.

Je me souviens, qu'assis sur un banc qu'on appelle banc de quart, un baquet entre les jambes, je rendais par des vomissements profonds une quantité de bile qui colorait l'eau du baquet. Faible et pouvant à peine me soutenir , j'entendis la voix du capitaine qui m'appelait à son secours, avec des cris d'effroi. Tout son monde étant occupé, il voulait seul tirer une derisse qui devait abaisser une voile dans laquelle le vent qui la gonflait s'opposait à la volonté du capitaine. A peine l'eus-je entendu , qu'oubliant mes souffrances , je m'élançai auprès de lui , je saisis la derisse qu'il tenait et joignant à ses vains efforts tout le poids de mon corps , nous parvînmes enfin à faire tomber la voile. Je retournai à ma triste place, et les vomissements recommencèrent.

Après trois semaines de combat contre les vents, dans ce terrible golfe, nous atteignîmes enfin les vents alises. Tout changea parmi nous, l'espérance ranima nos cœurs, la joie épanouit nos fronts j nous avions ce que les marins appellent le vent largue. Sa constance fixait le vaisseau sur un de ses flancs. Il semblait

immobile en marchant toujours : deux voiles suf lisaient pour le maintenir. Tout le monde s'occupait , on écrivait , on jouait à différents jeux, comme si l'on eût été près d'une table bien tranquille. J'avais des crayons de pastel, je fis le portrait du chirurgien du vaisseau; le bon homme en fut ravi , surtout de son habit mordoré à boutons d'or. Cet homme était chargé de beaucoup de détails , qui lui donnaient le moyen de me prouver sa reconnaissance. Lorsque le vent changeait, et que mon abattement recommençait , je le voyais accourir auprès de moi et m' offrir les soins les plus empressés.

J'avais encore une autre distraction ; je composai de mémoire un petit poème sur un événement nocturne arrivé dans le vaisseau. Les alarmes des marins et des passagers, les cris et le burlesque effet d'un tapage effroyable, qui n'aboutit, quand les esprits furent rassurés, qu'à manger un énorme pâté et un jambon, tout cela m'avait fourni un sujet comique dont la lecture ravissait par intervalles les passagers et les officiers du vaisseau. Je l'ai perdu et j(3

l'ai regretté, parce que les événemens comiques d'une semblable nuit, clans un vaisseau, m'avaient inspiré des peintures aussi singulières que la chose elle-même.

Nous étions près de l'Ile où nous tendions, depuis plus de quarante-cinq jours , lorsque nous vîmes une frégate anglaise s'avancer vers nous les voiles déployées. La mer était un peu haute, ce fut un beau spectacle pour nous; c'était la première fois que je voyais un vaisseau de guerre, voguant sur une mer agitée. Je ne pouvais me rassasier de le considérer ; c'est bien ce que le génie de l'homme peut présenter de plus beau et de plus frappant. Le capitaine nous ordonna de nous arrêter. Aussitôt nous vîmes une chaloupe , descendre avec rapidité du vaisseau, se remplir de marins et voguer vers nous.

La mer étant haute, la chaloupe montait sur les flots et descendait avec eux , de façon qu'elle disparaissait entièrement à nos yeux. J'avoue que dans le premier moment je fus eiïrayé. La chaloupe étant parvenue auprès de notre vaisseau , rofïicier qui la commandait,

fut en un clin d'œil à notre bord , nous salua poliment et nous demanda si nous avions des armes et des munitions pour les Etats-Unis d'Amérique ? La guerre durait depuis plusieurs années entre ces états et l'Angleterre. Elle allait bientôt éclater entre l'Angleterre et la France. Après que l'oflicier eût examiné les registres , il prit congé des officiers du \aisseau et des passagers. Le capitaine le pria d'accepter une caisse de vin de Bordeaux. L'Anglais renvoya en échange une grande quantité de productions fraîches de Saint-Domingue. Nous fûmes ravis d'y voir des melons, des pastèches , des citrons, des ananas et les délicieuses bananes. C'était un doux régal, après cinquante jours de traversée; une pareille visite, et ces politesses réciproques , en pleine mer et sous un ciel superbe, attachaient l'ame et la remplissaient d'impressions profondes; la frégate mit le comble à ses égards en voguant deux fois autour de notre vaisseau, de manière qu'elle semblait prête à le toucher , ce mouvement ne pouvait s'exécuter sans des manœuvres répétées et différentes. Nos marins nous firent admirer

la rapidité de ces évolutions et la précision des manœuvres; ils nous dirent que ce beau mouvement se Taisait en l'honneur des dames, qui étaient sur le jwnt , occupées à considérer la frégate.

Depuis quelques jours nous apercevions des indices de la terre; nous jouissions de l'espérance de l'atteindre bientôt. Un matin , à la pointe du jour un matelot placé sur la pointe du grand mât , annonce qu'il voit la terre ; mais elle était encore bien éloignée; un vent frais devait nous y mener bientôt. Le lendemain, à la pointe du jour, le capitaine fait avertir touts les passagers; nous voilà touts sur le pont. Je fus frappé de la vue d'une montagne , qui était si près de nous^ que nous semblions y toucher. C'était le cap Samana. Yoilà donc le nouveau monde ! que de souvenirs nous présentait le nom du grand homme qui l'avait découvert! nous arrivâmes le lendemain au cap français, capitale de l'Ile. Il était midi environ. Nous étions conduits par une forte brise et nous jetâmes l'ancre au milieu d'un grand nombre de vaisseaux marchands. Nous nous

rendîmes aussitôt , mon frère et moi , chez le gouverneur, le comte d'Argout, ancien ami de mon père et pour qui j'avais des lettres. Il nous reçut avec la bonté la plus aimable et nous invita à dîner le lendemain. Il venait de succéder à M. le comte d'Ennery qui avait été frappé de la foudre. Une chose fixa mon attention dans son salon , ce fut le visage pâle et jaune des militaires. 11 n'annonçait pas une parfaite santé; ils portaient un linge d'une finesse et d'une blancheur azurée, tout différent du linge de la France, et qui nous donnait un vif désir d'en avoir de semblable. Nous vîmes le soir même arriver un nègre portant un uniforme , des épaulettes , une épée d'or et un chapeau brodé en or. Tous ses cheveux étaient blancs, il fut reçu avec distinction par le gouverneur, qui le fit asseoir sur-le-champ. On nous dit que ce nègre s'était distingué dans plusieurs combats de mer. L'épée qu'il portait lui avait été envoyée par Louis xv; il jouissait d'une bonne pension et des égards les plus honorables. Son âge, dont il portait les marques, était très avancé, je crois même qu'il touchait à

;fi

la centaine. On le disait encore plus vieux. A dîner, le surlendemain avec mon frère, chez un conseiller à la cour royale du Cap, nous fûmes servis par trois jeunes quarterones , c'était la première fois que je voyais des femmes de cette couleur, au quatrième degré, elles étaient blanches mais pâles , d'une figure distinguée^ avaient de grands cheveux noirs, des dents fort blanches. Leur langage était traînant et semblait annoncer la nonchalance; leur taille était surtout remarquable, elles n'avaient jamais porté les ridicules corsets de la France ; leur corps était cambré, très souple, et montrait cette souplesse dans touts ses mouvements. Un magistrat dont la table était si bien environnée , paraissait singulier à des jeunes gens d'Europe.

J'avais écrit à une dame dont l'habitation était voisine du Cap ; elle nous envoya une voiture attelée de trois chevaux et conduite par un postillon ; nous partîmes en éclatant de rire du burlesque équipage. L'enfant qui nous conduisait ne cessait de rire , et d'exciter ses chevaux par un sifflement particulier aux

nègres, qui retentissait avec force. Toujours au galop , il allait ventre à terre , malgré nos prières de ralentir sa course. Tout - à - coup il aperçoit un gros nuage noir prêt à nous inonder. Il s'arrête, ôte sa chemise, sa veste, son pantalon, en fait un paquet qu'il pose sur la selle, s'assied dessus, et nud comme un ver, recommence sa course à bride abattue. Qu'on se figure notre étonnement ; nous admirâmes cette manœuvre et son extrême promptitude. Quand la pluie fut passée, il reprit ses vêtements préservés de la pluie.

De cette habitation, où nous reçûmes l'hospitalité si renommée de ce pays, où il n'y a aucune auberge , parce que les habitants ne ferment jamais leurs maisons, où touts les jours nous avions des bains qui nous attendaient; nous nous rendîmes à l'habitation de notre famille , située à dix-huit lieues environ du Cap. Je ne cessais d'admirer la culture de cette vaste plaine, qui ressemblait à un jardin, excepté dans quelques morceaux d'un terrain pierreux. J'étais surtout enchanté des haies de citronniers, dominés par cjuelques orangers qu'on y

laissait croître. L'air était embaumé et serein , la chaleur tempérée alternativement par les vents de terre et de mer, qui souillaient avec une constance et une régularité aussi admirables qu'elles sont inexplicables, malgré les elforts des savants pour les expliquer.

Arrivés sur notre habitation , nous fûmes reçus par l'atelier, où se mêlaient les vieillards, les hommes, les enfants, avec un véritable enthousiasme. Si des libéraux, des philosophes modernes lisaient cette phrase , ils en riraient avec dédain ; elle n'en est pas moins l'expression d'un sentiment très vrai. Oui, ces nègres, habitués à respecter les hommes blancs, des Français, étaient d'excellents hommes, jusqu'au moment où ils entendirent cette autre race d'hommes raisonneurs, aussi imbécilles que méchants, qui se plaisent à troubler l'ordre partout où il existe, avec la certitude de semer les germes de la révolte, des massacres et des incendies. Je remarquai qu'il n'y avait sur l'habitation ni prisons ni cachots. Un nègre avait des fers qu'il devait porter pendant un mois ; on me dit sa faute , pour laquelle il aurait été

condamné à mort dans la bonne France.

Jamais, en France, on n'a conçu une juste idée de l'état des nègres dans nos colonies. La tourbe innombrable qui répète toujours et sans examen ce qu'elle a entendu dire une fois; redit sans cesse un tas de faussetés sur l'état des nègres. Je ne connais rien de plus injuste et de plus irréfléchi que cette phrase de Montesquieu : « D'où vient cette férocité que » l'on remarque dans les habitants de nos co- » lonies , si ce n'est de l'habitude de comman- » der à des esclaves. »

Il parlait avec cette assurance, de choses et d'hommes qu'il ne connaissait point. L'abbé Raynal, malgré ses déclamations philosophiques, a été juste, qand il a parlé du caractère loyal et facile de ces hommes, dont Montesquieu peignait la férocité. Le bruit général dans la colonie était bien différent ; car on y disait que les propriétaires gdlaient leurs nègres. C'est le terme dont on se servait. Par humanité autant que par intérêt, les propriétaires avaient le plus grand soin de leurs esclaves.

Sans doute il était parmi les nègres des mal-

heureux ; mais combien en voyez-vous en France ? Ce qui trappe les Européens , en entrant dans une colonie , c'est de voir un grand nombre de nègres nuds , sans autre vêtement qu'un linge à la ceinture. Us oublient alors les haillons dégoûtants qu'ils ont vu si souvent en France; ces tristes vêtements ne préservent point nos pauvres du froid ; mais la nudité des nègres n'est pas un mal dans un climat qui leur fait rejeter les vêtements.

Il en est beaucoup auxquels on ne peut sans châtiment faire conserver les vêtements qu'on leur donne. Les ordonnances de Louis xiv, prescrivent de leur donner deux rechanges par an. Mais il est très-difficile de leur inspirer le goût de ces habillements. A côté de ces hommes nuds , vous en voyez qui goûtent le plaisir et la vanité de la parure , et qui trouvent le moyen de la satisfaire dans les bontés de leurs maîtres , et dans leur industrie encouragée par eux.

On se figure les nègres bien malheureux dans leurs travaux. On ne sait pas qu'ils ne font jamais aucun de ces travaux malsains,

fatigans et dangereux , auxquels sont assujétis les ouvriers dans notre Europe. Dans nos colonies , ils ne descendent point dans les entrailles de la terre , ils n'y creusent point des puits profonds , ils n'y construisent point des galeries souterraines , où des familles entières s'établissent comme si elles étaient destinées à ne plus voir la clarté du jour, à ne plus respirer l'air de leur patrie , exposées sans cesse à être ensevelies sous les décombres des éboulemens de la terre. Ils ne travaillent point dans des manufactures, où nos ouvriers respirent un air infect et mortel par les vapeurs des minéraux qu'ils y travaillent; ils ne montent point sur des toits élevés; ils ne portent point d'énormes fardeaux ; ils ne sont point , comme nos vignerons, courbés jusques à terre, travaillant avec un instrument court qui les contraint à cette attitude ; ils ont en main une espèce de pioche légère , attachée à un bâton assez long pour qu'ils soient presque debout en grattant la terre ; car c'est là leur travail.

Quant à la sucrerie , le travail qu'elle exige n'est ni fatigant ni malsain; les hommes qui

écument les chaudières où se fait le sucre, respirent une odeur balsamique, aussi saine qu'agréable. Quoique leur travail ne soit pas fatigant, ils sont relevés de deux heures en deux heures. Touts les nègres ont un petit jardin qu'ils cultivent pour eux ; ils ont des poules, des cochons. Sur les habitations bien conduites il existe une si grande abondance de melons, d'ignames, de bananes, de patates, de pois de toute espèce, et cela pendant toute l'année, que l'on ne fait aucune attention à ce qu'ils prennent pour eux. Le dimanche on leur permet de remplir des jarres de gros sirop, et d'aller les vendre à la ville. J'en ai vu qui élevaient des chevaux sur l'habitation, et l'un d'eux éleva un cheval fort joli, que je lui achetai au prix de douze cents francs, qui faisaient huit cents francs deFi ance ; ainsi, touts ceux qui prolilaient des moyens d'industrie qu'on leur donnait, étaient très heureux. Trois heures par jour leur étaient données, ainsi que les fêtes et les dimanches. Un médecin chirurgien venait touts les jours sur l'habitation} je l'ai \u, pendant la guerre avec l'Ame-

rique, ordonner pour un nègre du vin de Bordeaux ; et quoique la bouteille coûtât alors cinq et six francs de France, on lui donnait exactement ce que le médecin avait ordonné. Les femmes enceintes et les enfants, étaient l'objet des soins les plus assidus. Sans doute, quelques Français ont abusé de leur autorité et ont ordonné des châtiments cruels, c'était un crime mais combien rare.

Les ordonnances de Louis xiv, prescrivaient des châtiments sévères contre ces barbares. Le gouverneur avait même le droit de les renvoyer de la colonie, avec défense d'y reparaître ; les informations étaient prises par les procureurs-généraux^ et l'ordonnance du général était inscrite sur les registres des tribunaux. Le comte d'Ennery avait puni de cette façon deux habitants, notoirement connus pour leurs cruautés.

J'avais pour voisin, un certain comte de Parades ; dînant chez moi avec une douzaine d'habitants, il annonça les desseins les plus féroces; il était déterminé à couper une jambe à touts ceux de ses nègres qui s'enfuieraient de

tion liabilation. Toiits les convives poussèrent un cri d'horreur, et l'un d'eux lui déclara qu'à la première exécution de cette espèce, il le dénoncerait au gouverneur.

Ce Parades avait été Tespion du gouvernement français pendant la guerre d'Amérique. Il avait donné un plan pour brûler le port de Portsmouth. Bonaparte n'étant que premier consul nous parla d'un gentilhomme piémontais qui était son espion dans sa première campagne d'Italie et qui l'était en même temps de Mêlas, général de l'armée Autrichienne. 11 ajouta : ^( C'est comme Parades, qui l'était en » même temps des Anglais et des Français. Ce » sont les bons espions ». J'oubliais de dire, quand j'ai parlé de la manière dont les nègres travaillaient à la terre, qu'ils étaient rangés en ligne, et précédés d'un nègre chanteur, qui, le visage tourné vers eux , chantait des chansons improvisées sur-le-champ; les nègres répétaient en chœur, et en partie avec beaucoup de justesse; le chanteur y mêlait des plaisanteries et toute la ligne éclatait de rire sans cesser le travail. Lorsque j'allais les voir, I. 12

j'étais un sujet intarissable de chansons, dans lesquelles ils joignaient à la louange, la demande des choses qu'ils désiraient. Ils chantaient les bons maîtres, connus pour tels; et n'épargnaient pas la réputation de ceux qui passaient pour trop sévères. Us avaient un refrain, répété sur toutes les habitations : Heureux comme nègres à Galifet.

Mais il est une manière irrécusable dépeindre rétat des nègres, sur nos habitations avant la révolution de 89. Sur une plaine, où est placée la maison principale, sont établis touts les bâtiments d'exploitation et les cases de nègres. Tout est ouvert; ouverte aussi la maison principale ; en peut y pénétrer à toute heure dans la nuit. Il était même impossible que cela fut autrement; car si les fenêtres étaient fermées on étoufferait, on ne pourrait dormir. La maison a toujours deux galeries, en sorte que le soleil ne pénètre jamais dans l'intérieur ; mais l'air y pénètre , parce que les fenêtres n'en sont défendues que par des jalousies ou des châssis de toile peu serrée , toutes les chambres sont au rez-de-chaussée, un seul

homme renverserait en un clin-d'œil les fenêtres par lesquelles il voudrait pénétrer dans l'intérieur. Si les nègres étaient maltraités , étaient réduits au désespoir, comme on nous les représente si souvent, ils suivraient la voie naturelle de la vengeance, de la délivrance, et ils répandraient le sang des maîtres abhorrés; mais ces maîtres dorment tranquilles; ils ne prennent aucune précaution contre des ennemis maîtres de leurs jours.

Que dis-je? j'ai pris moi-même des précautions. Quelles étaient-elles ? les voici : La rivière du Massacre bordait l'habitation, elle inondait souvent les terres. Je fis construire des levées très hautes pour les préserver des inondations. J'employais a ces travaux une trentaine de bl*ncs, à qui je donnais par jour cinq francs de la colonie, la nourriture et le logement. C'était le moment des précautions; de bons Français, de bons chrétiens me faisaient trem» bler. J'ordonnai au commandeur de placer toutes les nuits dans les galeries de la maison une vingtaine de nègres pris à tour de rôlcj

les uns après les autres. Ils n'étaient point choisis, car je ne me défiais d'aucun d'eux; ils passaient la nuit sur des peaux, faisaient du feu, fumaient, se chauffaient et chantaient, car ils chantaient toujours ces hommes si malheureux; dites-nous donc maintenant, philosophes si éclairés, quel est le résultat de la comparaison que yous faites sans doute entre cette extrême confiance d'une part , et de fautre ces fortes portes, ces serrures, ces verroux, ces murs élevés sur lesquels souvent vous mettez du verre, et ces dogues à la campagne; qui a changé cet état? c'est vous et vous seuls, vous êtes très excusables ; la débilité de votre esprit ne vous permettait point de voir les suites de vos sermons sanguinaires. Ceux d'entre vous qui les voyaient, croyaient faire de belles et nobles actions, pour arriver à ces beaux projets de liberté et d'humanité, qui ont immolé tant de millions d'hommes.

Si ces nègres avaient été malheureux comme on le dit, je serais un bien méchant homme, car j'étais très heureux alors. J'aurais donc

goûté ce bonheur au milieu de plus de deux cents malheureux.

Je m'étais marié; ma femme se livrait au bonheur de soigner et faire soigner devant elle: les femmes en couche, les malades et les enfants. Ces soins étaient portés aussi loin qu'ils pouvaient aller. Il en était de même sur toutes les habitations. Ces soins et ces bontés signalaient la conduite de toutes les femmes des propriétaires. On a pu remarquer des exceptions, mais combien rares?

La paternité avait un charme particulier dans ce climat. Les enfants , lorsqu'ils sont nés heureusement, s'élèvent très facilement. On a le bonheur de les voir pour ainsi dire croître à vue d'œil , comme ces semences que l'on confie un jour à la terre, et qui dans ce pays se montrent dès le lendemain. Ils n'ont aucune de ces entraves, de ces langes qui les enveloppent en Europe, on n'est pas sans cesse occupé de les garantir de l'air extérieur et de les tenir dans les appartements chauds pendant une partie de l'année ; les enfants sont au grand air, dans la galerie qui ne reçoit pas

dans cemomenlle soleil. Ils prennent souvent des bains.

J'eus promptement une fille élevée ainsi , qui a partagé mes peines , mes proscriptions , enjoignant toujours à mes malheurs ce charme que la tendresse filiale peut seule donner.

Plus de soixante ans avant le temps dont je parle , des alarmes se répandirent tout-àcoup dans la colonie. On crut que des nègres empoisonnaient les hommes et les animaux. Ces craintes étaient venues de la Jamaïque , où l'on se livra trop facilement à des soupçons terribles. Ils n'eurent pas dans notre colonie des suites aussi cruelles; on procéda juridiquement, on fit des perquisitions, des enquêtes, et je ne crois pas qu'aucun empoisonnement ait été constaté.

Pendant ces alarmes, mon père était occupé à son commandement dans la province de l'Ouest; les dames de sa famille, restées sur leur habitation dans la province du Nord, se livraient aux craintes générales. Elles n'osaient manger que les aliments qu'elles avaient préparés ellesmêmes. Mon père, instruit de leur triste état, se

rendit sur rhabitation. 11 leur reprocha leur crainte, mais en vain; il ne put les persuader; il appela le cuisinier La Rose et lui parla franchement des craintes des dames. La Rose se jeta à ses pieds et lui exprima dans son langage très expressif, combien il était malheureux des soupçons que l'on concevait sur lui. J'ai confiance en toi , lui dit mon père , fais-moi un bon dîner, et promplement, car je meurs de faim : le dîner apporté, mon père se mit à table au milieu de la famille et mangea comme un voyageur. Les dames le regardaient avec crainte et étonnement , elles blâmaient sa con fiance ; mais bientôt l'odeur des mets ranima un appétit qui n'était pas satisfait depuis longtemps ; elles mangèrent bien et rirent beaucoup de leur folle crainte.

A mon arrivée dans la colonie, je demandai le cuisinier la Rose, dont le nom était resté dans ma mémoire, à cause de l'aventure dont je viens déparier. Il était fort vieux, il faisait ce qu'il voulait; il avait ce qu'on appelait la liberté de sa vanne. 11 me dit qu'il donnait de bons conseils au cuisinier, j'eus un plaisir

— iSA —

infini à voir ce bon vieillard qui me parlait de toute ma famille avec un plaisir de reconnaissance qui se manifestait dans ses gestes et dans son langage.

Dans ces temps je soutins un très grand procès , dont la perte eût été très désavantageuse à ma famille, j'appris tout-à-coup qu'il allait être jugé, et qu'il fallait promptement me rendre au Gap, auprès de la cour] supérieure. Je partis aussitôt. Arrivé sur une habitation bornée par la grande rivière, j'y fus reçu avec l'hospitalité du pays. A quatre heures du matin, je fus réveillé par un grand bruit, je vis que l'eau entrait en abondance dans ma chambre et que mes pantoufles étaient à la nage, je les pris et sortis de ma chambre. Je vis la rivière débordée , inondant les environs et courant comme un torrent vers la mer qui n'était éloignée que d'environ une lieue. Comme il fallait absolument me rendre au Cap, on me prêta une vingtaine de nègres. Les uns me portaient sur leurs épaules en nageant, d'autres conduisaient mes chevaux , et d'autres enfin firent passer ma voiture en la soutenant toujours à la nage. Par-

venu à l'autre côté de la rivière qui était élevée,, et n'avait pas reçu les eaux du débordement, je m'assis au soleil, qui m'eut bientôt séché, et je changeai de vêtement. On parlait souvent de construire un pont sur cette rivière, mais on y trouvait je ne sais quelle difficulté. Si la colonie n'avait pas été arrachée à la France, qui n'a pas su la reprendre, on aurait certainement construit, dans la partie française de l'île, au-dessus des rivières, des ponts de fer assez élevés , pour que les arbres charriés par les eaux débordées ne pussent pas les endommager.

Nous étions alors dans le fort de la guerre avec l'Angleterre, au sujet des États-Unis, dont la France soutenait l'insurrection. Une frégate anglaise, arrivant des Indes, et se croyant en paix avec la France , fut prise auprès du Cap. Je vis quelques jours après , le capitaine sur l'habitation de M. de Roiivray . Il était désespéré d'une surprise, qu'on ne pouvait lui reprocher sous aucun rapport. Il tomba dans une mélancolie noire, que rien ne put adoucir, et se brûla la cervelle.

Nous recevions souvent des nouvelles des

combats livrés dans la mer des Antilies; nous étions remplis d'enthousiasme pour les deux combats du brave Lamotte-Piquet, combattant à forces inégales, et sauvant deux convois français. Aussi reçut-il la lettre la plus flatteuse de l'amiral Parker, à qui il avait arraché un de ses convois, quoique son vaisseau fut démâté et entièrement désemparé. Rien n'égale la gloire dont se couvrit ce célèbre marin pendant toute cette campagne.

Notre colonie fut dans une consternation générale en apprenant le fameux combat naval cù Rodney remporta une complète victoire et prit la Ville de Paris, que montait l'amiral, comte de Grâce, qui fut fait prisonnier. Quelque glorieuse que fût cette journée pour les .Anglais, elle ne le fut pas moins pour les Français, car cinq de nos vaisseaux pris avec la Ville de Paris , étaient dans un tel état, qu'ils ne purent supporter la traversée de la Jamaïque en Angleterre , et qu'ils furent coulés à fond. Mais malheureusement des bruits circulèrent sur la discorde qui régnait entre les officiers et l'amiral ; on en déiMtait plusieurs preuves , on les croyait trop

légèrement. MM. de Vaiidreuil et de BougainviUe ramenèrent au Cap les vaisseaux sauvés du combat. J'allai les visiter avec un bien vif intérêt. V Auguste, monté par M. de Bougainville, était entièrement désemparé et rasé comme un ponton. C'est ce célèbre navigateur qui le premier découvrit l'île d'Otahïti, dans la mer du Sud. Il écrivit la relation de son voyage, d'un style facile et même élégant; mais on ne manqua pas, par cette raison, de dire qu'il était plein de ^.mensonges; j'ai déjà remarqué que dans le même temps on tombait dans l'admiration devant un ouvrage sur l'Egypte, de l'anglais Pocoke, qui, plus il était lourd et accablant, plus il était admiré. Peu de jours après l'arrivée des débris de la (lotte au Cap, étant à la comédie, je vis que j'avais pour voisins, dans la même loge, plusieurs officiers de marine. On ne parlait alors que du combat et de ses suites déplorables ; mais j'entendis l'un d'eux parler de Racine avec enthousiasme. Je pensai que ce devait être M. de Bougainville ; c'était lui en effet. Long-temps après, sous le consulat de Bonaparte, je m'enfermai pendant

plus de quinze jours , dans le dépôt de la marine, à Versailles, et j'y compulsai la correspondance de touts les chefs d'escadre et lieulenants-généraux de la marine , pendant la guerre d'Amérique. J'en fis des extraits fort curieux; le style de ces lettres , en général, prouvait que ces officiers s'étaient toujours plus occupés à bien faire qu'à bien écrire ; mais les lettres de Bougainville se distinguaient par l'éléganceetla clarté , et avaient du charme, malgré les termes de marine. Les lettres du chevalier de Sillars étaient remarquables par le ton d'un vrai marin. Il possédait un art singulier, c'était, de si bien distribuer l'arimage d'un vaisseau, que d'un mauvais voilier, il en faisait un bon. On lui en avait dcnné un très lourd et très mauvais en sortant de France; il était à la queue de l'escadre; il se fâchait, il grondait, mais toujours ordonnant son arimage. 11 ne calculait point, il suivait son instinct et son coup-d'œil, et bientôt son vaisseau devenait un bon voilier. Un jour dans un combat , il avait ordonné à son maître timonnier de manœuvrer directement sur le vaisseau de l'ami-

rai anglais. Il s'aperçut que cet homme n'exécutait pas son ordre ; la peur le troublait, et le faisait dévier de la route prescrite. M. de Sillars se plaça droit devant l'ennemi et dit au timonnier : Ce vaisseau te fait peur^ ne le regarde plus, en môme temps il releva les basques de son habit et ajouta : manœuvre entre mes fesses.

Nous avions dans la rade du Cap l'escadre espagnole de Don Solano, qui devait se joindre à celle de M. de Grâce, et faire le siège de la Jamaïque. Mais la malheureuse bataille perdue avait empêché l'exécution de ce projet. Un jour que je passais dans une des grandes rues du Cap, je vis un Espagnol qui marchait à côté d'un autre s'élancer tout-à-coup sur lui, le frapper de plusieurs coups de couteau, et faire aussitôt le signe de la croix, en marmottant quelques paroles. Je poussai un grand cri, je courus à lui; mais des garçons d'un café voisin, arrivèrent avant moi et l'arrêtèrent, il disait toujours ses prières. Je ne sais ce qu'il devint.

Malgré la défaite de M. de Grâce, les Anglais

désiraient vivement la paix. L'armée française avait réussi en Amérique, et l'armée de Cornoualis avant été forcée de mettre bas les armes, la paix fut encore plus désirée. Le parti de l'opposition la repoussant, M. Pitt déclara au parlement que l'Angleterre ne pouvait résister aux flottes réunies de l'Espagne et de la France. Il présenta un détail exact de ses forces, et il conclut en disant: la gloire de l'Angleterre est passée ; elle donnait la loi aux nations j c'est à elle de la recevoir aujourd'hui.

Plusieurs années auparavant, lord Grenville, sorti du ministère des finances, publia un ouvrage dans lequel il déclara que la maison de Bourbon, humiliée dans la guerre de 50, reprendrait de nouvelles forces et serait fatale à l'Angleterre. Sa prédiction se vérifia dans la guerre de l'Amérique. Il s'étendit beaucoup dans cet ouvrage sur l'effet produit par l'union de l'Espagne avec la France.

Il m'est toujours impossible de parler de nos relations en 1830 avec l'Espagne, sans éprouver un bouleversement intérieur, en me rappelant nos sottes et inconcevables absurdités

politiques. Après une longue et funeste rivalité entre l'Espagne et la France, Louis xiv unit ces deux grandes puissances; Louis xv affermit cette union ; mais Napoléon au lieu de conserver une telle union et de garder un allié qui se donnait à lui avec ses troupes, ses flottes, son argent, se livre aux combinaisons d'une ambition aveugle qu'on ne peut concevoir d'un tel génie, et y trouve une source féconde de revers. Dans les jours qui suivirent, la France étant sous les ordres d'un Bourbon, les libéraux de Paris excitèrent ceux d'Espagne à une rébellion entière et détrônèrent le roi Ferdinand ; un instant de gloire française rétablit ce prince : mais aussitôt après de sourdes intrigues , et des fautes ministérielles, qu'on pourrait presque appeler des crimes, trahissent à la fois et l'Espagne et la France et amènent cet aveuglement de Ferdinand qui met sa couronne sur la tête d'un enfant. De-là, une guerre civile où des généraux armés par une faible régence font frémir l'humanité par leur barbarie. Le gouvernement français, loin de prévoir les suites inévitables d'une sanguinaire anarchie, attise

le feu qui dévore ce beau pa;ys. Il ne voit pas que le contre-coup détruira nécessairement les seuls moyens d'un grand commerce qui nous restait encore, et dans l'instant où j'écris, pas une voix ne s'élève dans les chambres sur les suites inévitables d'une conduite, la plus impolitique qui fût jamais.

J'ai parlé d'un procès important que j'ai gagné au Gap Français. Ce succès ajoutait à notre habitation environ quatre-vingts carreaux qui faisaient cent-soixante arpents de la meilleure terre qu'il soit possible d'imaginer ; elle n'avait jamais rien produit par la main des hommes 5 elle devait être d'une fécondité inaltérable. Je l'avais environnée de levées très fortes, et mise ainsi à l'abri des inondations. Après avoir fait couper et brûler les arbres qui la couvraient. Je résolus d'y planter des cannes à sucre.

Je vis alors une preuve singulière des bizarreries de l'esprit humain. A peine mon dessein fut-il connu, que les anciens habitants du quartier s'en étonnèrent et le blâmèrent. C'était pour eux une source féconde d'une dissertation, bornée cependant à cinq ou six phrases, toujours

les mêmes. C'était, disaienl-ils , le projet insensé (l'un jeune homme sans expérience; ce terrain ne produira que des cannes Iblles et ne donnera du sucre que dans une douzaine d'années au moins. Il faudrait le couvrir de maïs pendant tout ce temps; le maïs mate plus une terre vierge que les cannes à sucre qui, dans les premières années , ne donneront que de longs roseaux sans le jus qui produit le sucre. Ce jeune homme va perdre là un temps infini et beaucoup d'argent. Us m'accablaient de ces grands reprocheset de ces beaux raisonnements; Us étaient fiers de leur propre science, et honteux de mon ignorance. Plusieurs écrivirent à ma famille, par intérêt pour elle, car j'allais la ruiner. Leurs beaux discours ne firent que m'affermir dans ma résolution. J'étais convaincu que cette plante admirable qui donne le sucre, doit toujours en produire sous des mains qui savent travailler le jus qu'elle donne ; que le pis-aller serait de n'obtenir que du sirop ; mais que ce produit, dont le prix était très cher, serait toujours avantageux. Le simple bon sens avait enracine ces idées dans ma tête, et ni les conseils, ni 1. u

— idé —

les sarcasmes ne pouvaient les ébranler. Je ne pourrais peindre jusqu'où se portèrent ces critiques agricoles; pour le concevoir, il faudrait avoir connu dans ce pays l'orgueil que manifestait un propriétaire en conduisant ses travaux. Il produisait une jalousie active contre un jeune homme qui dédaignait leurs conseils.

Ce fut bien pis, quand le moment fut venu de couper ces cannes nouvelles, et d'en faire du sucre. J'avais pris pour m'aider dans mes travaux un jeune homme nommé M. Dupontde-Gault , qui devint, plusieurs années après, mon beau-frère. Il était garde-marine et chevalier de Malte. Lorsqu'il s'aperçut que son père, ancien commandeur de Malte, le ruinait, ainsi que toute sa famille , il prit courageusement la résolution d'aller réparer ses pertes à Saint-Domingue. Il cacha sa croix , se plaça successivement sur plusieurs habitations , et acquit promptement un talent particulier pour faire le sucre. Le gouvernement avait envoyé dans la colonie deux commissaires chargés d'enseigner aux colons l'art de faire le sucre ; ils éprouvèrent bientôt que la théorie ne vaut

pas la pratique. Us avaient échoué plusicursfois lorsqu'on leur parla des talents de M. Dupontde-Gault. Us le virent opérer, toujours' avec succès , sans aucune connaissance de la chimie moderne , mais avec un coup-d'œil sûr qui lui faisait distinguer le moment où la cuisson du jus de canne devenu sirop, devait se convertir en sucre. Lorsque fut arrivé le moment de cette opération, avec des cannes nouvelles , on accourut pour être témoin de la honte de celui qui osait l'entreprendre. C'était l'expression dont se servaient ces grands critiques. Nous obtînmes du sucre, non de première ou de seconde qualité , mais de cette espèce que les négociants de nos ports appellent bonne troisième. Il fallut bien alors se rendre à l'évidence ; mais on ne continua pas moins de critiquer toutes les opérations d'un jeune homme qui, dès sa jeunesse , a toujours méprisé ce qu'on appelle l'opinion publique, et l'a bien prouvé pendant toute la révolution. Toujours est-il certain, que le procès que j'avais gagné, et qui avait ajouté 80 nègres à ceux de l'habitation , les fortes et longues levées le long du Massacre,

ce terrain nouveau qui produisait du sucre dès la première année , tout cela avait mis l'habitation à un degré de prospérité qui excitait l'étonnement et la jalousie. Ce fut l'ouvrage de quatre années. M. Dupont-de-Gault continua ce travail , et l'augmenta en faisant des avances coiiSidérables de ses propres fonds et de son crédit. Je voyais le moment où ma famille allait en recueillir le fruit, lorsque l'ineptie de l'assemblée constituante enfanta trois décrets contradictoires et détruisit ainsi la plus belle colonie , source de richesses immenses et du commerce le plus florissant. Le gouvernement de ces temps , les assemblées , et chose bien déplorable, les négocians de nos ports ^ lesquels ne connaissent jamais les intérêts généraux du commerce, et enfin les habitants eux-mêmes contribuèrent touts à cette lamentable destruction; mais ce n'est pas ici le moment d'en parler. Pendant que j'étais dans la colonie, j'ai cherché s'il y avait encore quelques descendants des indigènes ; mes recherches m'ont convaincu qu'il n'en existait pas un seul. On ne peut, sans une indignation mêlée d'attendrissement, penser

à la destruction d'un peuple entier, le plus doux, le plus hospitalier qu'on puisse imaginer. On ne peut, sans frémir, se rappeler la trahison, qu'employèrent les Espagnols pour saisir la reine Anacoana, massacrer touts les Indiens appelés à la fête donnée par cette reine aux Espagnols, la charger de chaînes, la traîner à Santo- Domingo , la faire juger par un conseil, et la faire pendre. Je ne pouvais, dans mes courses, approcher des lieux de cette horrible trahison, sans que mon imagination m'en retraçât l'infamie et la cruauté , et sans me représenter ces malheureuses \ictimes aux pieds de leurs bourreaux.

J'ai ouï dire à quelques personnes d'un âge avancé, qu'elles avaient vu au Cap une femme de cinquante ans environ, seul reste de ce malheureux peuple. Cette femme n'en conservait aucun souvenir: mais on trouvait dans ses traits dans quelques mots de son langage, et surtout dans les noms qu'elle donnait à différents lieux, des traces évidentes de son origine ; les hommes humains qui la considéraient ne pouvaient pas sans doute la regarder sans une vive émotion.

La colonie présentait une cliose bien digne de remarques : on ne \oyait point de banqueroutes; le commerce s'y faisait avec rapidité et bonne foi. Le gouverneur exerçait une sorte d'autorité paternelle , assez semblable à celle des prud'hommes de Marseille; il appelait auprès de lui des négociants prêts à commencer un procès, leur parlait avec l'influence que lui donnait sa place, calmait leur anïmosité et terminait leur différent. Un brave homme me contait un jour son affaire de cette façon : quand le gouverneur me fit appeler, je pris mon habit à boutons d'or, ma canne à pomme d'or, et je le saluai avec respect. Il me demanda mon nom , mon pays , quelle était ma famille, si j'avais des enfants, et il médit beaucoup de choses pleines de bonté. J'en fus si content , que lorsqu'il eût interrogé mon adversaire, je lui dis que je me désistais de toutes mes demandes , et que j'étais bien content de toutes ses bontés; mais il ne le voulut point, et après avoir bien examiné notre affaire , il nous proposa un arrangement qui nous satisfit touls les deux, et nous congédia, en nous di-

saut qu'il fallait maintenant vivre en bons amis. Nous le promîmes de bon cœur.

Cette manière de juger les procès, dans la colonie , avait existé autrefois depuis sa naissance jusqu'au moment où M. Destaing vint y commander. Le gouverneur nommait dix ou douze habitants des plus notables, qui s'assemblaient au cap une ou deux fois par an , selon le nombre des affaires. 11 faisait l'ouverture de ce conseil par un petit discours au nom du roi. Ce tribunal appelait les parties, les entendait, nommait un rapporteur, et jugeait d'après son équité naturelle et les usages de la colonie. Plusieurs anciens habitans m'ont assuré qu'on appelait très rarement de leur décision à celle du gouverneur ; mais dans ce cas , il se bornait à les assembler de nouveau et à leur adjoindre plusieurs autres habitants, pour examiner ensemble l'affaire qui présentait des difficultés. Le gouverneur avait le droit d'invoquer ensuite la décision du conseil d'état, et il envoyait toutes les pièces au ministre de la marine. Tout cela se faisait sans avocat, sans procureur et sans frais. La colonie les vit

pour la première fois arriver, sous le gouvernement de M. Destaing. Alors commencèrent les procès. Un procureur établi au fort Dauphin devint en peu d'années maître d'une habitation.

La civilisation de cette France si vantée, comparée à celle de la colonie, présente de bien grandes différences et toutes à l'avantage de la colonie. Cette grande sécurité que j'ai déjà peinte, de deux ou trois hommes au milieu d'un atelier nombreux, sans portes ni fenêtres, ces voyages dans une grande colonie, sans passeport et sans jamais être interrogé , tout cela joint à une entière bonne foi dans les transactions commerciales , off*rait à l'observateur un tableau remarquable. On ne voyait jamais un mendiant, et s'il est vrai, comme le soutient Mably, que la mendicité dégrade plus l'homme que l'esclavage, la colonie présentait du moins quelque avantage, en la comparant à cette foule innombrable de mendiants en France et d'hôpitaux de toute espèce pour les recevoir. On n'y voyait point cette multitude d'enfants trouvés. Pas une

femme dans ce pays ne s* est débarrassée de son enfant; pas d'enfant qui ne connaisse sa mère. On a toujours remarqué la tendresse de ces femmes pour leurs enfants. On compte dans Paris douze mille enfants trouvés, plus de deux cent mille indigents nourris dans les hôpitaux ou dans leur domicile, sans compter les mendiants et ce grand nombre de malheureux que soutient l'humanité des riches et des personnes seulement aisées. Un nègre, auquel on donnait la liberté, demandait toujours qu'on stipulât dans l'acte qu'il reviendrait demeurer sur l'habitation , quand il le voudrait. Je suis arrivé dans la colonie , l'esprit plein de toutes les maximes philosophiques sur la liberté, l'humanité, l'esclavage; et cependant je n'y ai rien vu qui me révoltât. J'avais peine à m'accoutumer à la nudité presque entière d'un grand nombre de nègres; mais cette peine était affaiblie par la certitude que j'acquis bientôt que la nudité était un bonheur pour ceux qui rejetaient les véteuients, et qu'ils ne pouvaient les souffrir. Des caleçons et des chemises de toile coûtaient

trop peu pour ne pas obéir aux ordonnances de Louis xiv , qui prescrivaient de leur en donner.

J'ai déjà parlé des chevaux de ce pays , de la race des andalous, petits, mais très bons; ils supportent très bien la fatigue , surtout quand ils sont nourris de gros sirop. Us n'ont point de fers aux pieds ^ et je n'ai pu les voir pendant plusieurs années , soutenant ainsi la fatigue , sans être convaincu que l'on pourrait très bien se passer en Europe de cet usage singulier de la ferrure. Les chevaux de mon habitation passaient les jours et les nuits dans une vaste prairie appelée Savane , formée de terre d'alluvion, et où l'on n'aurait pas trouvé un seul petit caillou ; en outre, ils étaient conduits pendant la chaleur, dans un bois dont la terre était fraîche et molle ; ces mêmes chevaux dont les pieds devaient être mous , traversaient , pour aller au cap ou au fort Dauphin, plusieurs lieues d'un terrain très pierreux, couvert d'une espèce de marbre; et cependant jamais je ne les ai vus boiter. On se bornait à couper leur corne ; trop longue ,

elle se serait fendue. On graissait aussi la fourchette et le talon, pour leur conserver une souplesse nécessaire. Un cheval a dans le pied un mouvement qui lui permet de se cramponner un peu. Il en est privé par la ferrure. Lafosse , célèbre maréchal de Louis xv et de la maison du roi, a fait un ouvrage sur l'art vétérinaire; il n'a pas osé combattre l'usage bizarre de la ferrure; mais il en a montré touts les inconvénients. 11 a parlé de cette souplesse du pied gêné par la ferrure. La fameuse cavalerie des Numides, celle des Romains, des Carthaginois, n'avaient point de ferrure. On voit dans l'ouvrage que Xénophon, célèbre par la retraite des dix mille, a écrit sur l'équitation , que , lorsqu'on étrille un cheval, il faut le placer dans une enceinte circulaire couverte de grosses pierres afin qu'elles contribuent à durcir la corne des pieds. La cavalerie grecque courait sur les rochers de l'Epire, sans imaginer que la nature n'eût pas conformé les pieds des chevaux de façon à marcher facilement sur les pierres et les rochers. Il est des pays où les hommes et les femmes marchent

et courent les pieds nuds. PeiU-on penser que les chevaux n'en puissent faire autant. On voit dans le récit de l'ambassade anglaise au Thibet qu'elle traversa des montagnes où elle vit des chevaux d'une rare beauté ei: d'une force remarquable. Ils gravissaient les rochers avec impétuosité. Ils n'étaient point ferrés. On trouverait une multitude d'exemples semblables dans l'Europe et l'Asie. Il en est de même dans toute l'Amérique méridionale. La côte de Barbarie donne les chevaux barbes, race admirable qui court sur les rivages de la mer , couverts de galets ; elle n'est point ferrée.

Sous Louis XV, on voulut en faire l'essai; on déferra les chevaux d'un escadron , et on leur dit : marchez et courez sur le pavé. Leurs pieds en avaient perdu l'habitude , et l'escadron tout entier se mit à boiter. Une pareille idée n'a pu venir que dans le siècle des lumières et qu'à des hommes remplis d'instruction. Que de choses , en administration, ont été conçues et exécutées avec une pareille bêtise.

Telle fut cette idée d'un directeur de la guerre

sous Bonaparte. Il voulut , pour être bien certain qu'on n'employait dans l'habillement des troupes, que la quantité de drap nécessaire, que le drap fut pesé. Le major d'un régiment, alors en garnison à Turin, venu à Metz pour la conscription 5 me dit que le chef d'habillement de son régiment n'avait jamais pu, à l'aide du poids des draps, trouver le compte juste et précis de l'habillement, qu'il en avait perdu la tête et s'était jeté de désespoir dans le Pô. Cette idée relative au drap était aussi inconcevable, qu'il est barbare de donner 'e nom de Pô à un fleuve qui a porlé le superbe nom de l'Eridan.

Lorsque j'étais dans la colonie, pendant la guerre d'Amérique , on n'y connaissait point la maladie, depuisappelée fièvre jaune. J'ignore si c'est une nouvelle dénomination donnée à la fièvre maligne, connue en France comme dans la colonie; car les savants du siècle des lumières ont changé les noms tant qu'ils ont pu , et ont bonnement appelé science nouvelle, celle à laquelle ils donnaient un nouveau nom.

La maladie qu'on appelait vulgairement

dans la colonie, maladie du pays, commençait ordinairement par les symptômes les plus violents et les plus rapides; on lui opposait des remèdes aussi prompts. J'ai eu dans quelques heures, la saignée, l'émétique, les vésicatoires et le bain ; j'eus une nuit tranquille et le médecin , trouvant le lendemain matin mon ventre très amoli, déclara que j'étais sauvé; mais après cette rude épreuve , venait une convalescence toujours dangereuse; l'appétit était violent et désordonné. Il en résultait' des obstructions, difficiles à guérir, et qui souvent exigeaient le climat de la France.

On ne traita pas ainsi le général Le Clerc, beau-frère de Bonaparte. Ses médecins ont inséré dans les gazettes delà colonie, le traitement très doux et l'eau sucrée, par lesquels ils combattaient un fièvre violente. Ils ont fini ce récit en déclarant que si les femmes du pays réussissaient, en traitant les malades d'une manière toute opposée, le succès était dû à leurs soins continuels et particuliers à leur méthode. 0 Molière, où étiez-vous? ces messieurs n'avaient donc pas lu le chapitre d'Hyp-

pocrate , dans lequel il recommande de prescrire non seulement le régime ordinaire de la vie , mais encore le traitement des maladies particulières au pays , suivant ce qu'elles exigent.

' \ J'ai peinl les nègres de nos ateliers^ comme des hommes dociles et obéissants; mais il est des choses qu'on ne pouvait leur faire comprendre et auxquelles on ne pouvait les assujétir. Les Jésuites avaient une habitation qui appartenait à leur ordre. Ils n'ont rien négligé pour les instruire dans la religion , les accoutumer à ses pratiques. Malgré leurs talents si connus de la persuasion^ et quoiqu'ils sussent à merveille s'insinuer dans les esprits, ils ne purent réussir comme ils l'auraient voulu. Ils éprouvaient quelquefois des refus formels de croire ce qu'ils annonçaient; l'un d'eux, prêchant en chaire, disait à un nombreux auditoire de nègres, que tout ce qu'ils avaient venait de Dieu , et comme il leur nommait les légumes let les fruits qu'ils lui devaient , un vieux nègre jlui cria : tu le moques, père Boutin, si je ne les plantais pas, ils ne viendraient pas. Leur in-

telligence ne s'étendait pas plus loin .; il y aurait eu un certain danger à vouloir absolument leur persuader ce qu'il leur était inipossible de comprendre.

On apercevait quelquefois dans leurs paroles le soupçon que les blancs avaient un dessein secret , et qu'ils employaient la persuasion comme un moyen perfide de parvenir à un but que les nègres imaginaient. Us n'avaient cependant aucune idée précise de ce dessein qu'ils soupçonnaient dans les blancs; c'était absolument comme notre pauvre peuple, qui croyait qu'on venait lui ravir la liberté après la lui avoir donnée. Mais il était égal pour les nègres de ne pouvoir énoncer précisément ce qu'ils imaginaient j cela restait toujours une vérité pour eux. Ils appelaient la sainte hostie bon Dieu à blanc; l'intelligence brute des nègres n'allait pas plus loin que celle observée dans le peuple. Pendant le révolution, un de mes parents, officier de cavalerie, écoutait en 1789, les discours de ses cavaliers, qui disaient avec une profonde conviction, que les princes et les courtisans, pour affamer Paris, faisaient jeter

les farines dans la Seine, mon parent s'adressa à un maréchal-des-logis et lui demanda comment il pouvait croire une pareille sottise : c'est bien vrai , mon lieutenant , répondit le sous-o(ïicier; la preuve, c'est que les sacs de farine étaient attachés avec des cordons bleus. On imagine aisément tout ce que l'ofOcier put dire pour détruire une pareille sottise; mais ce fut inutilement. On ferait cent volumes de sottises pareilles débitées avec assurance, et qui faisaient assassiner des familles entières. De ce nombre était le bruit mille fois répandu, que les nobles brûlaient leurs châteaux, exprès pour en accuser le peuple. Les fermiers généraux furent envoyés à l'échafaud, parce qu'on les accusait d'empoisonner le tabac.

Les nègres n'étaient point voleurs, excepté des choses qui se mangeaient; et lorsqu'on leur en faisait des reproches , ils disaient : que ce qu'ils prenaient pour le manger , appartenant à leur maître, c'était pour lui-même qu'ils le mangeaient puisqu'ils étaient à lui.

Un jour de grand matin , je vis un nègre

arriver dans la savanne, au grand galop, sur un cheval couvert de sueur et blanc d'écume. Aussitôt qu'il me vit , il descendit de cheval , l'abandonna, et courut dans sa case; je l'y joignis bientôt. Là, il voulut me persuader que toutes les nuits un Zombi venait le réveiller, le tirer par les épaules , lui dire qu'il fallait absolument qu'il montât à cheval et courût dans tout le quartier; qu'il avait beau résister, que le Zombi était plus fort que lui; en vain je lui disais que je connaissais son secret, qu'il avait une maîtresse sur une habitation éloignée, et ^u'il tuait mes chevaux pour l'aller trouver. 11 répétait toujours la même chose avec une bonne foi apparente. 11 ne croyait pas ce qu'il disait; mais il espérait me le faire croire. Cela résultait évidemment de ses discours , de ses gestes , et de ses supplications de croire qu'il disait la vérité.

Rien n'égale la prospérité dont jouissait alors cette colonie , malgré la guerre maritime. Cette prospérité augmentait touts les jours et ses progrès furent très sensibles, jusqu'au

moment où douze cents hommes , pleins d'esprit , de science et de philosophie , furent réunis à Paris et imaginèrent qu'ils n'avaient été envoyés, que pour tout détruire, tout sans exception.

Page 1