CHAPITRE I
Proposition des ministres Anglais sur la liberté géné- • raie du commerce; elle nous sëduit. — MM. Ganninget Huckinson viennent à Paris ^ ils confèrent avec M. de Villèle. — Charles X soumet ce sujet important à un conseil extraordinaire. — Je combats ce système ainsi que tous les membres du conseil, excepte un seul. — Dissolution de la Chambre en 1827. ~ Étrange conduite des royalistes; ils s'u* nissent aux libéraux dans les élections. — Le roi est consterné; il renvoie monsieur de Villèle. — Ma conversation avec M. de Villèle avant ce renvoi. -^ Un homme de Toppoûtion fait des promesses au roi. — Anecdote relative à la cour royale. — Anecdote sur Louis XIV , le Grand Condé , Philippe le Bel, et Louis le Gros. — Dessein que m'annonce M. de Villèle de me porter à la députation du 11. i
Nord. — Le ministère qui lui succède ne m* est point favorable. — Détails à ce sujet. — Intrigues d*un député très honnête homme , très dévot au sacrécœur. — Anecdotes.
Nous eûmes dans ces temps, une nouvelle preuve de noire inconcevable légèreté. Elle se porte toujours avec fureur aux choses nouvelles, surtout, quand elles sont présentées par F Angleterre. M. Huckinson, avait prononcé dans la chambre des communes un long discours très raisonné, sur la liberté générale du commerce. H avait commencé , par avouer franchement , que jamais aucun peuple n'avait autant qtie l'Angleterre, établi partout le monopole du commerce. Il avait prouvé, que les Antilles anglaises^ et même l'Irlande, étaient sous un joug tyraniiique relativement au Commerce. 11 en avait donné les preuves les plu^ étendues. 11 disait ensuite , comment le parlement était revenu à des idées plus saines relativement à rirlande^ il en montrait les heureux fruits. De ees v^ités incontestables , il passait à la liberté
générale du commerce de l'Europe ; il insinuait que quelques états étaient prêts à Tadopter, mais il ne les nommait pas. Plus la législation commerciale de T Angleterre, a^ait été tyran^ nique , de l'aveu même de ses ministres , plus ils semblaient faire un grand pas , en proposant d'autres di^)Ositions. Notre frivolité se porta aussitôt sur les pensées libres de ces discours , et Ton ne parla plus que de la liberté générale du commerce. Touts les journaux , toutes les conversations en retentissaient. Si l'on avait cru nos penseurs irréfléchis j on se serait jeté dans le plus dangereux système. Un journal très accrédité disait alors : « Les priniK cipes d'Adam Smith triomphent , le com- « merce libre devient un lien de concorde et < d'amitié pour les nations , comme ce grand « économiste l'avait prédit. » Tristes idées sentimentales, qui après nous avoir fait adopter la déclaration des droits de l'homme si funeste à la monarchie, voulaient nous faire adopter la liberté générale du commerce. G'é* tait le moyen le plus certain de détruire notre
industrie. Les ministres n'adoptèrent point les opinions irréQéchies de nos penseurs , trop savants en théorie, pour n'être pas ignorants dans la pratique. Je parlai dans le conseil du roi , contre la demande des ministres anglais. J'a* vais publié trois ouvrages sur le commerce.
Dans le dernier qui traitait principalement du commerce maritime, j'avais analysé et réfuté le discours, prononcé par M. Huckinson dans la chambre des communes. J'y avais remarqué principalement, que l'Angleterre, veut avant tout, suivant les expressions de ce discours, les intérêts de sa navigation, qu'elle déclare que les règlements exigés par cet intérêt apportent des entraves à la liberté entière du commerce.
Elle est donc prête à blesser comme elle Ta toujours fait la liberté du commerce pour accroître sa navigation.
Cette déclaration suffît pour prouver à quel pqint se méprennent les hommes qui, parmi nous prétendaient que l'Angleterre marche à la liberté absolue du commerce, et qu'il faut marcher avec elle. Us s'extâsîent sur cette grande
idée : c'est la grande victoire du siècle des lumières, iU en pleurent d'attendrissement.
Le ministre anglais avoue franchement qu'il faudra bien par des règlements apporter des entraves à la liberté du commerce , pour maintenir la prospérité de la navigation ; il déclare que c'est là le grand principe de la puissance anglaise; mais il ne dit pas dans quel cas et comment on mettra ces entraves, il n'en pose pas les limites.
Tout cela veut dire^ si je ne me trompe :
nous voulons la liberté du commerce, mais nous nous réservons d'y mettre les entraves que nous voudrons. C'est ne rien déclarer de positif; c'est revenir à la situation même où était l'Angleterre avant ce discours, et où elle est encore. De tout temps elle a cherché et pris dans la liberté du commerce, ce qui lui était utile, et de tout temps elle l'a subordonnée à sa navigation; elle l'a fait avec plus d'activité, plus d'ardeur, plus de constance que touts les autres peuples , et c'est ainsi qu'elle a fondé sa puissance. Je suis forcé de dire, que M. Huckinson s'est placé dans un cercle vicieux. C'est un
cercle vicieux que de dire : je veux la liberté du commerce, mais j'y mets des entraves.
Quelles sont-elles, lui demande-t-on ! celles qu'exigera l'intérêt de ma navigation.
Mais cet intérêt varie suivant les temps, les circonstances , les besoins ; suivant la paix ou la guerre, suivant même les inventions nouvelles^ toutes choses imprévues et illimitées. Vous ne pouvez rien préciser sur tout cela^ vous ne pouvez que faire des règlements comme autrefois, qu'établir plus ou moins la liberté^ suivant votre intérêt, en vous relâchant même plus ou moins, delà rigueur de vos règlements de navigations, mais c'est là ce que vous avez toujours fait !
J'avais la mémoire si remplie de tout ce que j'avais écrit à ce sujet, qu'il ne me fut pas difficile de l'exposer dans le conseil. Je rappelai , que lors du traité d'Utrecht, Louis xiv avait offert à l'Angleterre l'entière réciprocité du commerce, son oflre fut refusée; et peu de temps après, le roi d'Angleterre, déclara que le commerce avec la France, était un dommage public» Les temps étaient bien différents; la
Fraiice surpassait alors l'Angleterre par son industrie; la réciprocité lui eût été avantageuse. Aujourd'hui elle serait destructive de notre commerce, et de notre industrie. Tous les membres du conseil excepté un seul , repoussèrent cette prétendue liberté du commerce, proposée par le ministère anglais.
11 fallait, que nos penseurs économistes, n'eussent pas môme lu le discours de M. Hukinson, puisqu'ils n'en avaient pas vu l'étrange inconséquence.
Nous eûmes alors une autre preuve bien forte, des erreurs où nous conduit notfe légèreté, dans les matières mêmes de grandes entreprises. Une espèce de folie s'empara tout à coup de presque tous les capitalistes. Je ne sais quel est celui qui rêva le premier de bâtir une ville dans Paris, mais il fut promptement imité et suivi dans cette carrière dangereuse. On vit s'élever successivement , la ville de Grenelle, celle de François 1" et celle d'Athêne. C'était une rivalité orgueilleuse à qui ferait de plus belles et de plus nombreuses constructions; les entrepreneurs de Grenelle imaginé-
ient d'avoir un entrepôt; et avant d'en avoir aucune certitude , ils bâtirent un pont très coûteux, construisirent une garre, firent des chemins exhaussés de plusieurs pieds au-dessus du sol, bâtirent une jolie église, et môme une petite salle de spéciale , ainsi qu'un grand nombre de maisons fort jolies avec des jardins très bien plantés ; mais pas une d'elles n'étaient habitées en 1829, excepté la maison principale, qui avait l'air d'un château. J'avais l'habitude alors, de monter tous les jours à cheval. J'allais surtout très souvent^ dans cette partie de la plaine de Grenelle. Je gémissais sur un emploi aussi imprudent de très grands capitaux ; j'y rencontrai plusieurs fois un ancien ami, qui avait placé, malgré mes avis cinq cents mille francs, dans, cette entreprise. Il était con- * vaincu du succès qu'il espérait. Je l'ai revu ensuite, et il m'a déclaré qu'il n'espérait plus avoir la moindre partie de cette somme, et même d'en avoir le plus faible intérêt.
Pendant la fureur de cette entreprise, j'eus un entretien avec un des premiers entrepreneurs^ Je lui parlai de l'imprudence d'exposer
des capitaux à une grande entreprise , dont le succès dépendait du gouvernement. Cet honnête homme fut très étonné de m'entendre parler ainsi. Il me dit qu'il ne concevait pas, comment un ministre d'état, membre du conseil supérieur du commerce , pouvait inspirer autant de défiance , sur les suites où la conduite du gouvernement pourrait exposer une aussi belle entreprise. Je lui répondis que la vérité devait passer avant tout , que le gouvernement même ne pouvait savoir encore ce qu'il ferait pour favoriser cet entrepôt , pour lequel différents intérêts de localitésétaient opposés les uns aux autres. Mes raisonnements ne firent aucune impression sur lui.
Outre ces travaux, d'autres spéculateurs construisirent de très belles chaussées , qui allaient, dans deux directions différentes, de Tare de triomphe des Champs-Elysées, jusqu'au bois de Boulogne. Us avaient le projet de bâtir de petites maisons le long de ces chemins, ils ne doutaient pas qu'on ne fut empressé à les louer, quatre ou cinq seulement ont été bâties. Les deux autres villes appelées pompeusement
— iode François 1*' et d'Athène , n'ont pas mieux réussi.
Un homme qui revenait de Londre dans le temps de ces entreprises , me dit qu'on avait bâti , auprès de cette capitale , un grand nombre de jolies maisons, dont le produit était certain. Elles étaient situées sur une hauteur, dont la pente couverte d'une belle pelouse verte, descendait aux rives d'une jolie rivière; il ajouta que ces constructions avaient suggéré l'idée de celles dont je lui parlais ; mais celles-ci n'avaient point cette rivière , ni cette jolie pelouse verte. Ce qu'il me disait ne m'étonna point ; J'y reconnus notre esprit d'imitation maladroite , mais ce qui marquait encore plus notre caractère, c'était la vanité qui avait établi entre ces entreprises rivales, une orgueilleuse émulation. En France , tout se fait par l'entraînement de la mode ; et la mode règne , dans la politique, dans le langage, dans la littérature, et môme dans la médecine. Quel champ fécond nos travers offriraient à un génie tel que Molière I
Il est très remarquable, que le gouvernement
favorisa un entrepôt placé ailleurs , qu'auprès de la plaine de Grenelle , et que celui-ci ne réusssit pas. Le commerce a pris une direction différente , et non prévue. Ainsi , ont été confondues les spéculations d'un grand nombre de capitalistes , et la prévoyance du gouvernement.
Dans les temps dont je suis frappé , je vis porter en 1827 un terrible coup contre la monarchie. Il n'était point préparé par la Pro* vidence , celui-là , mais par des pygmées qui se croyaient des hommes. Ce fut la dissolution d'une chambre asservie au gouvernement, qui avait encore deux ans d'une existence légale. Madame de Marchangy, mieux instruite que moi me l'ayant annoncé d'avance , je lui répondis que c'était impossible, qu'on ne faisait point de pareilles bôlises sans quelques préparations. Quand cette malheureuse ordonnance fut publiée, cette dame me reprocha mon incrédulité. Je lui répondis : A Dieu ne plaise , que je puisse croire à de pareilles inepties avant qu'elles aient frappé mes yeux et mes oreilles. Je disais une sottise , car d'après
mon expérience, j'aurais dû penser , que rien ne pouvait atteindre l'imbécilité de nos tètes gouvernantes. Nous eûmes alors le spectacle le plus extraordinaire. Les royalistes se liguèrent ouvertenient avec les libéraux. Les journaux des deux partis écrivirent les mêmes dé* clamations , et tout cela était inspiré , soutenu et admiré par les plus honnêtes gens. Mais en politique, qu'est-ce que la probité qui n'écoute que la passion du moment?
Une chose prouva bien toute l'imprévoyance des ministres. La capitale , la Normandie, U' Ilede-France , toutes les villes les plus voisines de Paris furent les plus ardentes à se ruer contre les candidats royalistes dans les élections. Les provinces du Midi au contraire furent les plus sages; cette différence prouva combien le gouvernement de la Restauration avait dénaturé les sentiments des électeurs; car jusques là on avait toujours vu le contraire de ce qu'on voyait alors. La Normandie, la Bretagne, toutes les provinces voisines delà capitale, excepté la capitale elle-même, avaient toujours envoyé pendant quarante ans les députés les
plus monarchiques à nos assemblées , tandis que le Midi , et surtout la ville de Bordeaux , avaient choisi des esprits enflammés d'une passion destructive. Je présidais alors les élections du Calvados. Après avoir observé la passion qui animait les royalistes contre les ministres , après avoir appris de la manière la plus certaine ce qui se passait dans leurs réunions , j'écrivis une lettre détaillée à M. de Blacas, premier gentilhomme de la chambre du roi ; je lui en adressai une aussi pour le roi. Ce prince, après avoir lu ma lettre, en parla à M. de Blacas , qui lui dit , qu'il en avait reçu une de moi très longue et très détaillée , écrite avec abandon, et dans laquelle je peignais touts les dangers de la monarchie. Le roi la fit lire, et dit ensuite à M. de Blacas, < Laissez-la-moi pendant vingt-quatre heures. » Le lendemain il la lui remit , en lui disant : < Brûlez-la , elle pourrait le compromettre. » 11 entendait sans doute , auprès des libéraux. C'était le senti* ment qui le dominait toujours, pour lui comme pour les autres. Il était dans ce moment inspiré par sa bonté envers moi. Il ne conçut point la
pensée de me faire appeler, et de s'entretenir sur des choses si importantes avec un homme , auquel il avait toujours témoigné de la confiance. Gomment ne faisait*!! pas une chose aussi simple, le me rappelle que lui parlant un jour de la faction qui travaillait la France , je lui dis qu'il suffirait de ne point la craindre pour en triompher. 11 me dit : Vous êtes courageux vous ! Cette réponse me consterna ; je ne pouvais concevoir cette idée d'un prétendu courage , d'autant plus que je lui avais peint de la manière la plus forte la faiblesse de la faction , et que je lui avais prouvé qu'elle ne tirait sa force que des craintes mêmes qu'elle inspirait au gouvernement. Une autre fois , il me dit : Que leur ai-je fait hélas ? Paroles douloureuses, mais bien faibles : Une autre fois en* core, « ils m'ont fait dire que je serais content d'eux. » Sa belle ame croyait aux promesses de ses ennemis.
Tout ce que je viens de dire prouve combien les sentiments d'une belle ame sont incapables de fortifier une tête faible. C'était l'ouvrage de l'éducation. 11 eût été bien facile, sans doute,
à un gouverneur de profiter de tout ce qu'il trouvait dans un si noble cœur, pour fortifier Tesprit et le préparer au noble métier de roi. Cet homme avait bien raison, qui ne put se contenir devant l'excellente reine Marie-Antoi« nette, qui se plaignait de l'extrême difficulté de trouver un bon gouverneur pour son fils.
Il s'écria : Il faudrait commencer par faire pendre le duc de la Yauguyon ; c'était l'ancien gouverneur des trois princes devenus nos, trois rois. Le franc conseiller s'aperçut rapidement du trait dont il frappait les élèves du gouver* neur; il voulut se retirer , mais la reine l'arrêta et lui pardonna. Sans doute elle pensait de même dans le fond de son cœur.
Lorsque le roi me parla des nouvelles élec-^ lions, il me dit : < Nous regrettons bien maintenant la loi que vous aviez proposée en i816. » Je lui répondis : M. d'Hermopolis me disait hier la même chose , et je lui ai rappelé combien la chambre royaliste avait été aveuglée par le misérable désir de rester en place. En parlant de cet entretien avec le roi, je me rappelle douloureusement l'exoellente pensée
de M. Royer-Collard. En discutant ma première loi électorale il ajouta: c Cette proposition a l'ac vantage de s'écarter ouvertement du principe « de la souveraineté populaire, et de corrompre « par là la représentation démocratique à sa « source. » On ne peut trop louer cette pensée profonde. Il est déplorable que MM. de Yillèle et de Corbière qui étaient alors à la tète du parti royaliste, n'aient pas saisi toute l'étendue de la pensée de M. Royer-Gollard , et qu'ils ne lui aient pas sacrifié le malheureuxamendement, qui perpétuait la chambre dans ses fonctions , et qui fut la seule cause qui engagea la chambre des pairs à rejeter la loi.
Dans toute loi, comme dans toute action politique, il y a toujours un point principal auquel il faut tout rapporter et dont on ne doit jamais s'écarter ; mais dans nos assemblées, comment pourrait-on ramener sans cesse quatre cents tètes légères à un point principal ? Cette impossibilité est une des plus fortes causes de nos sottises législatives et politiques. On entendit sur cette loi électorale plus de cent discours écrits, mille idées incohérentes se
croiser en tous les sens. C'était un vérilâble cahos. Un grand nombre de députés nouveaux étaient impatients de se montrer et de faire briller leur nom dans les journaux. Forcé alors par ma place de les écouter, je ne me rappelle point > sans un frémissement involontaire tout ce que je souffris dans cette interminable discussion.
Les nouvelles élections constellèrent le roi et la famille royale ; le roi ne vit pas d'autre remède que de changer de ministres. Il chargea le duc de Rivière d'aller l'annoncer à M. de Villèle. Il avait eu long-temps beaucoup de confiance dansce ministre ; il changea tout à coup« 11 passa de l'extrême et longue confiance , à une crainte pusillanime. Il ne vit pas qu'un homme doué de talents d'administration et de comptabilité; pouvait dans une crise avoir des vues plus étendues et marcher constamment vers un but décidé^ les regards toujours attachés sur un plan arrêté, le pensais alors , que l'instant où le roi renvoyait M. de Villèle, était précisément le moment où il aurait dû le
conserver. J'ai marqué cette opinion dans mes Mémoires et on me l'a fortement reproché* C'est que nous suivons toujours la passion du moment. Elle devient une mode, et nous courons à sa suite , avec une impétuosité de vanité imbécile qui nous ravit, nous enchante, comme un jeune homme qui se pavane d'une mode nouvelle. Nous vimes ainsi les royalistes à peu d'exception près croire l'état sauvé s'ils faisaient tomber M. de Yillèle; je n'étais pas aveuglé comme eux. Si le roi m'avaitconsulté, je lui aurais conseillé de le garder. Pourquoi ? Parce que le prince ne pouvant choisir que parmi des hommes très médiocres , je ne voyais aucun avantage à ce changement. Et si j'avais pu lui indiquer un homme fort, je lui aurais dit : Gardez-vous bien de le prendre, car aussitôt la tourbe des envieux se liguerait contre lui. Rappelez-vous bien , que de douze propositions monarchiques , présentées et soutenues par Mirabeau^ pas une n'a été adoptée. Des pygmées montés sur les épaules des envieux les ont fait rejeter.
Je vis M. de Villèle avant son renvoi; je né
lui parlai point de ses fautes, mais des moyens de les réparer , et surtou t de la faiblesse qu'il y aurait à craindre la chambre. U me parut ferme dans cette opinion et déterminé à s'environner d'hommes énergiques. U reconnaissait , que de certains hommes , mis dans les hautes places 9 avaient jeté du ridicule sur le gouver-^ nement. Il avait malheureusement fait une nomination de soixante-seize pairs. Cette faute était irréparable , parce qu'elle avait exaspéré le grand nombre d'hommes qui avaient, ou qui croyaient avoir des droits à cette dignité ; au lieu de leur laisser l'espérance qui les enchaînait au gouvernement , on l'arracha de leurs cœurs ; on les remplit de ressentiments, et on substitua à leur appui certain, une animosité dont leseffets furent cruellement sentis et se ipanifestèrent surtout dans les élections de 1827.
Dans le moment où les nouvelles élections consternaient le roi et la famille royale , un député que je ne nommerai pas, fit plusieurs démarches pour obtenir un entretien particulier avec le roi. Quand il l'eut obtenu il lui promit avec certitude l'appui de vingt-deux dépu-
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té^ de l'opposition qu'il nomma. On connaît trop la générosité de Charles x, pour que j'aie b^^n de dire qu'elle piarut awsitôC après cette confidence et cette promesse. La manière dont MM. tels et tels , ont profité de la névolution de juillet 4830, pour obtenir différentes sommes, me porte à croire, qu'ih auront aussi profité des bontés imprudentes de Charles x. Peutêtre était-ce après cet entretien, qu'il me dit un jour : Ils m'ont promis que je serais content deux. Je fus bien affligé d'entendre une pareille phrase , mais je ne pouvais en demander l'explication au roi.
Combien de bontés imprudentes pendant tout ce règne! qu'est-ce donc que la bonté royale? Serait-ce cette vertu qui plonge les rois et les empirq^ dans un abime? Après de tels exemples , enfoncez encore vos pensées sentimentales dans le cœur d'un jeune prince.
Peu de jours après la mort déplorable de Charles x, j'ai lu dans les journaux une lettre d'un ancien ministre ; il loue ce prince de son extrême générosité; il va jusqu'à dire que souvent , à la fin du mois , son revenu était
épmsé y et qu'il était obtint de demaBdis» inve avance à' M. de LaiioiliUerre. kbl M. leftmiigire , il était kuftîlede noas dÎFe eielte beUe chose^ nous satiom qw'à^ Sai»t-Cloud et à Rambouil»let en juillet 1830, onn'avaîÉpaseu la» moindre somme à offifir, poup la nouri^itore des soldais, qm frémissaient dfaiFOÎr été forcés à la telrattey et cfui brûlaient d'impatience de yenger VbonH neur de la eourofi>ifee. Peasez-vous que la réserve d'une soomie pour de si grande besoins n'aurait pas été à la fois digne desconseibdes ministre et dans les devoirs du monarque luimême.
On avait peu de temps auparavant mécontenté les cours judiciaires d'une manière bidn imppudente. Le Journal des Débats avait été ac" cnsé devant^elle, pour un article coatraii^e act gouvernement. Les délits de la presse n'étaient pas jugés alors par des jurés. La couv royale re^ jeta la plainte, et quelques jours afpès^ tous les fonctionnaires publics pa<raissant devait le roi et la famille royale, au sujet d'une solew-* nité publique, les magistrats furent reçus d'une manière qui pouvait les blesser. Les magistrats
royalistes étaient consternés et l'un deux, m'a raconté, qu'un magistrat de l'autre parti, lui disait : c Vous le voyez, vouslevoyez, ils veulent tomber; ils tomberont infailliblement. »
Le cœur me saigne, en écrivant ce récit; mais faut-il que les royalistes, taisent éternellement la vérité aux princes ? Faut-il ainsi continuer à les précipiter dans de nouveaux abîmes? Cette action était bien plus mauvaise qu'une infraction à la loi ; c'était un manquement à toutes les bienséances; c'était un outrage du trône à la magistrature ; c'était recommencer envers elle, les mauvais temps du cardinal de Richelieu, de la régence, de Louis xv, et de Louis xvi, après le rappel des parlements. C'était aussi, violer une grande maxime de gouvernement. En effet, outrager des magistrats qui rendent la justice au nom du roi, c'est injurier la source même de la justice, c'est dégrader la couronne, tout autant que si l'on insultait l'armée, la flotte ou l'administration. On ne peut trop mettre dans la tête des princes que le respect des maximes saines de gouvernement, leur importe plus encore que la con-
servation delà loi. Les infractions à la loi peuvent se réparer, la violation des maximes ne peut être réparée, parce qu'elle s'étend au gré de tous les esprits qui la jugent, et au gré encore des deux passions les plus intraitables, la vanité et l'orgueil. Montesquieu après avoir raconté qu'un jour César négligea de se lever devant le sénat ajoute :
< Les plus graves de ce corps perdirent pa- « tience. On n'ofTense jamais plus les hommes, « que lorsqu'on choque leurs cérémonies et « leurs usages. Chercher à les opprimer, c'est « quelquefois la preuve de l'estime que vous en « faites, choquer leurs coutumes c'est toujours « une marque de mépris. »
Louis XIV était pénétré des maximes que je viens de rappeler quand il disait à M. Chopin, en lui donnant son agrément pour la place de lieutenant criminel. Je vous exhorte à suivre plutôt les maximes de vos ancêtres que les exemples de vos prédécesseurs. On voit avec quelle délicatesse le roi rappelait à M. Chopin la bonne conduite de ses ancêtres. Je suis bien sûr, qu'à l'instant où j'écris ces lignes,
pas une leçon de cette espèce, n'a été donnée encore^ et ne sera jamais donnée, à celui qui devrait tes entendre tous les jours.
En effet je viens de lire dans un journal, une leUre d^ U. le baron de MoaibeL II; parie du duc de Bordeaux, ea phra/ses vagues et insignifiantes. Qn y voit seulemenJt le désir dele louer^ mais rien^ qui annonce qu'on l'élève pou»- la grande desUnée> dpnt parle cette lettre* Je ne vois qu'une cbose dans tout ce qu'on, écrit sur ce jeune prince, c'est qu'il doit être bien fort, pour que toutes ces sottises ne lui toujonent pas la tète.
En racontant la Qialheureuise anecdote de la Cour royale, je me rappelle qu'on répète encore tous les jours uq grave reproche fait à Louis xiv. Ce prince était à Yincennes. lorsqu'il apprit que les chambres du parlement étaient assemblées, et délibéraient sur une affaire publique^ 11 s'y rendit aussitôt achevai^ en bottea et le fouet à la main ; il entra dans la grande chambre et dit ces mots : « On sait tout le mal qu'ont pro- * duit vos. assemblées, je vous défends de réunir a désormais les chambres sans ma permisxsion
« et de vous occuper des affaires publiques. » Après les cruelles dîssentions et la gueire civite qui avaient agitées ta- France pendant la minorité de ce prfuce, on ne peut Fui repro^ char h. fermeté des paroles qu^îl adressa au parlement ; mais on peint «omme un outrage Faction de s'y être rendu à cheval, en bottes et !e fouet à la main. On ne fait pas attention aux usages de ces temps; les princes comme les particuliers étaient toujours à cheval. Les présidents et les conseillers se rendaient au parle* ment à cheval ou sur des mules. Lors^e Louis xiv fit reconnaître sa majorité au parlement , dans la cérémonie la plus solennelle, il était à cheval et en bottes, et entra ainsi dans le parlement; les princes, les grands dignitaires et les seigneurs qui raccompagnaient étaient tonts à cheval et en bottes. Quant au fouet dont on parle, il était d'usage d'en porter un très léger attaché au poignet par un ruban ; j'en vois la preuve dans une aventure arrivée au grand Coadé. U faisait la revue de plusieurs régiments ; le fouet attaché à son poignet, toucha un officier par mégarde. Après la revue, cet of-
ficier lui dit qu'il l'avait outragé et lui demanda une réparation. C'est juste, dit le prince ; il descendit aussitôt de chevs^l et mit l'épée à la main. L'officier lui présenta la sienne par la poignée, en lui disant : Je suis trop honoré que le grand Gondé ait daigné se présenter ainsi devant moi.
On sait, qu'après la bataille de Mons-en- Puèle, Philippe-le-Bel, de retour à Paris, se rendit dans la cathédrale, sur le même cheval, qu'il avait monté pendant la bataille, et sur lequel il avait couru les plus grands dangers. 11 consacra même sa victoire dans l'église, par une statue qui le représentait sur ce même cheval.
Au sujet de l'action de Louis xiv, on peut se rappeler que la reine Elisabeth se rendit à cheval au parlement pour en faire l'ouverture. Plût à Dieu que nos princes eussent conservé l'usage, d'être plus souvent à cheval qu'en voiture. M. de Saint-Priest ministre de Louis xvi, n'aurait pas fait atteler la voiture de ce prince au mois d'octobre ; mais il lui aurait présenté son cheval de bataille ; le prince aurait joint
l'armée du maréchal de Broglie et n'aurait pas été trainé captif dans Paris.
Louis-le-Gros, grand roi et grand guerrier, surnommé le batailleur, parlait à un roi étranger de son cheval de bataille. Il le conduisit dans récurie , vanta les qualités de son cheval et lui donna l'avoine en disant, que lui seul présentait la nourriture à ce bel et bon animal. L'étranger montra de l'étonnement. Comment, lui dit Louis, un autre que vous nourrit votre cheval de bataille !
Vous savez qu'au combat de Brenneville, ce même roi dit à un gendarme anglais qui saisissait la bride de son cheval favori, en s'écriant le roi est pris. Apprends qu'aux échecs on ne prend pas le roi. En même temps, il lui déchargea un vigoureux coup de sa hache d'arme.
Un tel roi combat les factieux et ne tombe pas du trône.
Au fameux combat de Saint-Antoine, le grand Condé, courait les plus grands dangers, lorsqu'un homme d'une haute taille, vint à lui, le sabre à la main, le bras élevé, et l'œil menaçant. Me connais-tu ? lui dit le prince : Oui
répondit ThoiDine. C'est bon, répondît €ondé. Et aussitôt, il lui brâle la cervelle, avec un pîs^ tolet d'arçon qu'il avait à sacemiure.
II y a environ trente ans, une co»jui»a«ioii de Tartares, menaçait le palais de Temperefir de la Ghîne à Pékin*. Monté sur des échelles, ib s'élançaient déjà sur un plateau très lavge de la muraille. lisse croyaient victorieux. Ite y trouvent le prince héréditaire du trône impérial, en bottes de satin jaune, qui tue et renverse à l'instant le chef des conjurés. Tours furent culbutés aussrtôt du haut des murailles, par la troupe du prince.
J'admire , la vafeur de ces deux princes, et j'aiore beaucoup, les bottes de satin jaune.
Le ministère qui succéda et M. de Villèle obtint dans les chambres un peu plus de popularité; mais il- ne put vaincre un- certain esprit d'opposition qui venait de se manifester dans les élections par un déplorable triomphe, et qui s'accroissait tous les jours. 11 obtint du roi une chose remarquable , Fexpulsion des jésuites. M. de Martignac était ministre de l'intérieur ; avec un talent facile pour la
parole, il avait adopté le funeste système des concessions; il éprouva bientôt que pins il accordait , plus on exigeait. Il fut forcé de retirer un projet de loi, dont lés concessions ne faisaient qu'augmenter Tardeur , qui les demandaient , en les étendant sans cesse , et sans pouvoir être satisfaites. Cette soif insatiable d'accroissement dans les choses demandées et obtenues est dans la nature de l'esprit humain. Lord Grey, le fait bien éprouver à TAngleterre. Ce pauvre homme, tout en protestant qu'il ne voulait point toucher à la constitution de son pays, et qu'il périrait pour soutenir les prérogatives de l'ordre dans lequel il est né, a mis les choses dans un tel état, que le faible Guillaume, entouré de ministres de l'espèce de lord Grey, semble destiné à montrer encore à l'Europe Louis xvi, sur un trône chancel^pt. Dans la chambre des lords, on a demandé, en réfutant les concessions d'un ministre, s'il voulait montrera l'Europe un nouveau Martignac.
En écrivant ces lignes, je suis frappé d'une réflexion. Qu'un gouvernement fasse des ré-
formes partielles , elles peuvent être plus ou moins utiles, plus ou moins fondamentales ; mais s'il prononce le mot de réforme en général, s'il annonce le besoin et la promesse d'une réforme, il ouvre une carrière immense aux mécontents et aux novateurs. Il se place dans une nécessité insurmontable de les satisfaire; plus il réforme et plus on veut qu'il réforme encore. Les esprits fermentent et ne peuvent être satisfaits ; ainsi de nos jours , ce seul mot prononcé par Louis-Philippe la Charte Vérité, a produit un effet qu'il n'attendait certainement pas. Cette expression si vague , signifiait tout, parce qu'elle ne signifiait rien, promettait tout, parce qu'elle ne promettait rien ; et ce prince a éprouvé combien il est dangereux de donner des espérances indéfinies que chacun explique à sa manière et d'après ses passions.
Dans l'entretien que j'eus avec M. de Villèle et dont j'ai déjà parlé , il me dit que M. Ravez ayant été nommé député à Bordeaux et à Lille, opterait pour la députation de Bordeaux , et que le gouvernement me porterait à Lille.
Quand le moment fut venu, le ministère était
changé. C'était celui de M. de Polignac, M.
Peyronnet avait l'intérieur. Mes amis me portant avec force au département du Nord, M. le comte de Villeneuve préfet de ce département, m'écrivit que je serais certainement nommé, si le gouvernement me donnait la présidence du grand collège électoral , ou la présidence de l'un des trois arrondissements qu'il me désignait. J'en parlai à M. de Peyronnet, il me répondit, que dans son dernier voyage à Paris, M. de Villeneuve lui avait dit^ que je ne pouvais être nommé dans ce département. Je lui montrai aussitôt la lettre de M. de Villeneuve qui me disait le contraire. C'était aux Tuileries, en présence de M. Chantelauze nouveau garde des sceaux. Je dois croire d'après cela, que le ministère avait arrêté , de ne point me porter à la députation du Nord, et que M. de Peyronnet se soumettait au désir du ministère. Peut-être pensait-on , que le roi me témoignant plus que jamais sa bienveillance, je serais plus embarrassant pour le ministère, que je ne pourrais lui être utile. J'ai de fortes raisons de croire , que M. de Peyronnet ne pensait pas ainsi.
personnellement. M. de la Bourdonnaye et M. de Gapelle , n'étaient pas encore membres de ce ministère. Un de mes amis en ayant parlé fortement à M. de Polignac président du conseil, ce ministre ne contesta aucun des motifs qu'on lui présentait; mais il conclut en ajoutant : ce n'est point l'homme dn moment. Je cite cette très petite anecdote , parce que j'ai remarqué souvent 9 que dans les choses les plus importantes, on se décidait, d'après une phrase combinée, arrangée, qui semblait partir d'une conviction profonde, et paraissait dire, beaucoup plus qu'elle ne disait réellement. En effet, quelle étendue dans ce mot, ce n'est pas l'homme du moment! Un mot de cette espèce, ne disant rien de clair, rien de positif, il fut impossible à mon ami d'y rien opposer. C'était une véritable phrase diplomatique , une espèce de décision dans le sens des oracles, et qui, par son obscurité avait une grande portée , suivant une expression du langage actuel. J'appris peu de temps après, que le même oracle avait été prononcé devant le roi, dans un moment où il parlait de moi.
-SS- II se passait toujours des choses très singulières dans les élections. La première fois que Ton me porta dans le grand collège du Nord , feus la majorité moins deux voix. Je fus privé de ces deux voix , parce qu'un électeur, obtint 25 voix de ses amis ^ et ne voulut jamais les sacrifier. Il répétait toujours qu'il était affreux de nommer un étranger. En vain on lui disait qu'un homme, membre de cinq ou six assemblées, proscrit cinq fois pour la bonne cause ^ membre actuel du conseil supérieur du commerce, ministre de Louis xviii n'était pas ui| étranger. Il persistait toujours dans l'anathème qu'il portait compe *mpi^ C'était un brjave gentilhomme, qui avait tant de talent qu'on lui donnait dans le département le titre de Sourd et Muet. Il est heureux que l'anathème prononcé par ce brave homme contre des Français qu'il appelle étrangers n'ait pas empêché le dépar* tement du Nord de nommer deux fois M. Hennequin , dont l'éloquence est aussi utile aux particuliers dans le barreau , qu'à la France , dont il soutient courageusement les intérêts dans la chambre des députés.
Vais je^doi» répéter m Q^ qw j'ai dit dans mes Mémoirefi. Je ne dus toata ces /suffrages qu'à l'abandon que fit ^n loa faveur M. de Brulle, des suffrage de m^ amist C'était un de& hommes les pluis considérés dQ sa province, par isa naissant, sa fortune et l'usage gênérerux qu'il en faisait. U joignait aux plus belles qualités, un de ces caraptères, auxquels tous les partis acrardent leur estime^ leur confiance. Sa conduite envers moi , me flatta infiniment ; TÙM8 elle me fit pliis de plaisir encore par l'exemple que donnait aux royalistes un homme aussi hautement considéré , de porter un candidat qui avait marqué pândwt la révolution, et qui cinq fois avait été pro/scnt en défendant f ordre Social. Je fus très sensible à la confiance des hommes les plus honorables du premier département de la France. JSt je suisheureuxde dépQsa* ici les faibles témoignages de ma reconnaissance , eavers eux, et envers M, de BruUe et M« l6com4;e de Villeneuve. La &talité vouhu qu'après avoir eu si souvent les suffrages des électeurs dans plusieurs départements^ je ne fusse pas nommé dans les temps où j'au-
rais été le plas utile à ma patrie et k mon roi. Lorsque le département du Nord , dût remplacer M. Ravez élii à Bordeaux , et lors^ qu'on connut Topinion du préfet M. de Villeneuve , dont j'ai parlé précédemment , les intrigues se réveillèrent pour empêcher mon élection. Les obstacles ne vinrent point du brave sourd et muet dont j'ai parlé; mais d'un député très honnête homme. Il répandit parmi les électeurs qu'en iSST, j'avais désiré la dé« putation de Rouen et que j'avais écrit alors une lettre qui contenait des principes bien différents de ceux que j'annonçais toujours. Afin de prouver son assertion , il cita le témoignage de M. de Sallabery, député de Blois, qui avait vu cette lettre: j'écrivis à ce député. On connaît la franchise et la vivacité de ses expressions. Dans sa réponse , il repoussa avec indignation et dans les termes les plus méprisants , la calomnie, et le calomniateur, que je n'avais pas nommé par égard pour la députation du Nord; j'envoyai sa lettre à Lille, elle fut commAni* quée à plusieurs électeurs , et bientôt connue d'un grand nombre.
Alors rhomme de bien intenta contre moi une autre accusation bien plus terrible. En 4826, disait-il, lorsqu'on discutait dans les bureaux de la chambre , la loi sur la licence de la presse , je présidais un des bureaux ; j'étais malade , je m'y rendis en litière , et je votai pour que M. de La Bourdonnaie fût membre de la commission qui devait examiner cette loi. Quand je fus instruit que l'homme de bien m'accusait d'un si grand crime, je répondis, que de ma vie je n'avais mis les pieds dans une litière^ que je jouissais alors d'une très bonne santé, que j'avais donné ouvertement ma voix à M. de La Bourdonnaie, parce que je pensais que des nuances différentes d'opinion ne devaient jamais diviser les royalistes , et que la loyauté qu'ils devaient conserver les uns en vers les autres, exigeait que ces différentes nuances fussent représentées dans les commissions; que d'ailleurs, toujours fidèle à mes principes , j'avais parlé plus de douze fois pour soutenir cette même loi , tandis que l'homme de bien , pieux et royaliste , n'avait pas dit un seul mot pour la soutenir.
Une chose m'affligea beaucoup, reialivement n ces turpitudes. L'homme de bîen^ était connu pour avoir une grande piété, et surtout par sa profonde dévotion pour le sacré cœur.
J'entrai un jour dans une grande boutique sur le quai Vohaire, j'y vis beaucoup de tab)ea«x d'un nouveau geare, c'étaient des copies feites à l'huile par impression. Dans le nombre, je remarquai un tableau représentant Jésus-Christ, qui avait sur, la poitrine extérieurement un grand cœur peint en vermillon , avec des flammes qui en sortaient dans la partie supérieure. Je crois me rappeler, sans en être ce* pendant bien certain , qu'il y avait dans le haut du tableau , plusieurs cœurs rouges enflammés. Je ûs au maître de la boutique quelques remarques sur ce tableau , qui me paraissait de très mauvais goût. Je lui demandai le nom de la personne qui avait commandé ce tableau , il me nomma M."^** député du département du Nord. C'était précisément l'homme de bien qui s'était tant pressé à me calomnier, h) suis convaincu qu'il n'agissait ainsi, que pour le bien public , et que ses intentions étaient très
pures 9 sans cela touts ces cœ urs enflammé^', qu'il avait créés, l'auraient promptement averti. J'ignore à quelle église de Lille il les destinait. Si un homme si ardent pour le culte du sacré-cœur, eût fait une chose même blâmable, par enthousiasme, cela me paraîtrait naturel ^ car nous avons toujours vu l'ardeur du zèle entraîner à des actions inq[)irées par l'ardeur du fanatisme ou de l'enthousiasme; mais s'adonner à un culte estatique^ et répandre en même temps y de froides calomnies^ contre un homme qui réunissait beaucoup de suffrages, comment concilier deux choses aussi opposées, Dirai-je avec Boileau :
Tant de fiel entre-t-îl dans l'ame des dévots?
Je ne trouverais pas dans cette citation une raison suffisante de la contradiction dont je parle. Je la trouverais peut-être davantage dans ces paroles de La Bruyère parlant non d'un homme pieux mais d'un dévot, sous le règne delà piété : « Une petite calomnie, moins que
« cela, unô légère ihédisât^pe tfti ^titfit, 0l)C-e$ft' < le talent qu'il p(yd$;èâ6 â un {duiÉ ;hattli>dégré « de perfection. H 6è futit môpie .sèuvenii iiiopl « point de eôYHÎttite dô ne pa« blssce <aé. talctnt t ilintile. tl y a des gens seloh idi ^u!où^^t « obligé en cônecîéïidède décrier. » Je pdurraiii si je Voulait^) f!â{^e le doCîlenr, prda^w par tdas citations ti^s énëii^ques def 8t. "< Augustin y. d€ St.-Berùard et dé Bossuet, que toute iùnuva^lion dans le culte, est dattge^euse et blÀÉkiUe. Je ne connais paâ d'^éloquence jfiius vébiéiiieiite, que celle de St. -Bernard, quand il repousse le culte qu'on voulait introduire de son temps pour célébrer l'Immaculée conception de la Vierge. J'avoue, quece morceau meparaît aussi éloquent, quetoutcequel'on pourrait citer des orateurs de la Grèce et de Rome. Je pourrais donc opposer ces trois grands hommes, aux visions estatiques de Marie à la Coque, et je pourrais en bon chrétien , me moquer des récits que nous en fait M. Languet évéque de Soissons. Je pourrais en conclure, que la chaleur du zèle de mon homme de bien pour le sacré-cœur, peut très bien s'accorder avec le froid glacial d'un es-
prit calomniateur, qui combine, arrange propage une calomnie pour nuire à un honnête homme. Mais quoique dans mes preuves , je pourrais me faire un fort bouclier, de S t. -Augustin, de St.-Bernard, et de Bossuet, en ne considérant le nouveau culte, que sous le rapport du caractère de l'innovation qu'ils abhorrent, qu'ils proscrivent comme dangereux , je m'arrêterai; car en toute chose, il faut savoir s'arrêter; et comme a dit Montaigne, < le < temps d'arrêt est la preuve de la force. »