‹ SouvenirsChapitre 2 sur 32 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Sur les phrases sans cesse répétées relativement à la

Proyidence*

Dans toutes les circonstances dont j'ai parlé, comme pendant nos tristes quinze années , on n'avait cessé d'invoquer la Providence; la restauration était son ouvrage; elle saurait bien la maintenir sans qu'on eut besoin de secours humains; elle avaU châtié la France , jelé ses princes dans l'exil , et avait tout rétabli de sa puissante main . Non quand j'aurais mille lan-

gués, toutes de fer, suivant l'expression du poète latin , je ne pourrais répéter touts les discours que j'ai entendus sur un texte si fécond. Nos bons royalistes mettaient la Providence partout, et l'attendaient toujours et partout. Elle ne pouvait manquer au fils aîné de l'église. U faut répondre à cette confiance téméraire, par les paroles mêmes de Bossuet.

Je dois remarquer d'abordj, qu'il intitule ainsi le chapitre que je vais citer : « Les révolutions des empires ont des causes particu- Hères que les princes doivelât étudier. » Cette phrase est politique et non religieuse. Il dit au commencement de ce chapitre, « Dieu a voulu que le cours des choses humaines, eût sa suite, et ses proportions; je veux dire, que les hommes et leB nations ont en des qualités proporti(>ntlé6d k rélévation à laqudleiis étaient destinés; ei qu'à la résônre de tei^tains coups extraordinaires où DiéU voulut qM sa main parût toute seule it vtesl point atrîté éë grttnd changement qui n'ait eu ses causes dtms les siècles précédents. Et comme dans toutes les aHairoj^ il

y a ce qui les pr^re , ce qui détermine à les entreprendre, et ce qui les fait réussir, la vraie science de l'hÊstoire, est de remarquer dans chaque temps ces secrètes dispositions , qui ont préparé les < grands changements et < les conjonclures importantes qui les ont fait •r arriver. »

Je demanderai d'abord à quel signa oo peut reconnaître ces coupa extraordinaires où JQreu a voulu que Sa main seule, parut* Bofisuet semble les réduire à un petit nomJbre, puisqu'il dU^ certains coups extraardinc&res .Mais à quels signes les reconnaître. On ne peut pas regarder la châte d'un empire, comme un de ceô çoi^ps, car il dit lui-même t que la vraie science de rhistoire, ^t de remarquer dans chaque tetnps les secrètes dispositions qui ont préparé les grands changements, et les conjonctures importantes qui les ont fait arriver. » Ainsi^ les fautes et les crimes , qui pendant un si grand nombre de siècles, ont préparé et amené la chute de l'empire romain , ne peuvent être regardés comme un de ces coups frappants que

Diea s'est réservé. Il en e^t de même de la chute de la maison des Capétiens. Elle tombe après huit siècles, ce n*est point là un coup extraordinaire. C'est la suite des secrètes dispo-skions j et des conjonctures importantes qtâ ont amené cette chute déplorable. C'est donc là ce qu'il faut étudier. U ne faut pas dire la Providence l'a voulu ainsi , car on parlerait et l'on agirait même contre le principe de Bossuet. Il veut qu'on étudie les causes dans l'histoire, et non pas, que Ton recherche si le grand événement dont on est témoin , est un coup extraordinaire que Dieu s'est réservé. Aussi dit-*il ensuite ces paroles si frappantes : « Il ne suffit pas de regar- « der seulement devant ses yeux, c'est-à-dire de ^ considérer les grands événements qui déci- « dent tout-à coup de la fortune desempires. Qaî < veut entendre à fond les choses humaines».

« doit les reprendre de plus haut; et il lui t faut observer les inclinations et les mœurs, ou pour tout dire en un mot , le caractère , « tant des peuples en général , que des princes « en particulier. » Ainsi donc ceux qui appro-

client des rois, cl qui leur doivent la vérité, doivent considérer les fautes auxquelles leur caractère les expose , et les en avertir ; mais ils ne doivent pas leur dire, comme on ne cessait de répéter de nos jours : La Providence a voulu tel malheur, elle ne nous abandonnera pas , et sa main nous sauvera. Cette confiance téméraire dans les volontés de la Providence relativement à nous, tombe dans une sorte de fatalité, semblable à celle des Turcs. J'ai entendu de très honnêtes gens, dire qu'il fallait une expiation, pourlesgaianteries de Louis xiv, les infamies delà régence et les débauches de Louis XV , et quand je leur répondais , c'est donc sur l'infortuné Louis xvi , sur sa famille , sur son peuple , que sont tombées ces expiations, ils me répondaient : le sang du juste régé^ nère la terre. J'ai entendu un brave homme s'écrier « il faut des martyrs. > Ah ! que l'on se garde bien de parler ainsi à un jeune prince , on fausserait son esprit. Ces idées poussées aussi loin qu'elles peuvent aller en feraient un imbécile, dont la profonde incapacité entraînerait la ruine de tout un peuple. Je ne sais

quel énergumène ayant dif avec un froid enthousiasme dans la chambre des communes du 1" février 4837, que le discours d'ouverture du parlement aurait dû parler de la providence. Le ministre Lord John Russel lui répondit avec beaucoup de raison : « L'adoption « d'une formule sans cesse reproduite sur la « divine providence, loin d'augmenter les resa peots du peuple ne peut tendre , qu'à diipi- « nu€P ses sentiments de vénération. »

Sans doute Dieu a fait l'enchaînement de l'univers et selon Bossuet il a voulu que les parties d'un si grand tout dépendissent les unes des autres. C'est sur cet enchainen)ent , qu'il faut toujours étendre ses regards, mais dans ces choses humaines se trouvent les passions des hommes et la liberté de faire le bien ou le mal ; Ton se convaincra alors que l'enchaînement des choses mauvaises par eli^s-m^mes produit nécessairement la chute des empi^res et des dynasties, comme l'enchaînement des choses grandes et généreuses produit leur élévation.

Dieu qui a établi cet enchaînement comme

iê dit B06suel, Dieu qui est immuable, et qui ne peut changer» ne peut détruire cet enchaineoient et ses ^ets , car il agirait coplre sa volonté première. < Vous devez aussi, dit-il en- <ï core, accoutumer votre esprit à rechercher les « effets dans leurs causes les plus éloignées, car « il n'est pas arrivé de grand changement qui « n'ait eu sa cause dans les temps précédents, > Je ne puis abandonner ces profondes réflexions de Bossuet, sans vous prier de revenir sur cette phrase : « Il ne suffit pas de regarder seu* « lement devant ses yeux , c'est-à-dire de con" <t sidérer les grands événements qui décident « tout-à-coup de la fortune des empires, i»

Remarquez avec la plus grande attention , que Bossuet , après avoir dit , f excepté cera tains coups extraordinaires que Dieu s'est ré- « serve et où il voulut que sa main parut toute « seule, il n'est point arrivé de grands change- «r ments qui n'aient eu sa cause dans les siècles « précédents, il ajoute maintenant. 11 ne suflit « pas de regarder seulenient devant ses yeux, « c'est-à-dire de considérer les grands événe- « ments qui décident tcut^à-coup de la fortune

« des empires. » Ainsi, c'est une erreur^ de considérer seulement le coup extraordinaire dont vous êtes témoins; il faut remonter plus haut; et au lieu de dire, la Providence l'a vou* lu, il faut examiner l'enchaînement des causes qui ont amené ce coup imprévu. C'est ce que j 'ai essayé de faire dans mes Mémoires; mais nous n'avons cessé de faire le contraire de ce que nous enseigne Bossuet ; c'est une habitude inspirée par la faiblesse de noire esprit et bien commode pour elle. Oui, j'ai entendu cent fois, ce mot dangereux prononcé par nos rois et nos princes. La Providence l'a voulu. Combien de braves gens, s'écriaient au mois de juillet 4830, c'est un coup de la Providence. Si cette phrase est juste, elle signifierait : Dieu a frappé le roi et ses ministres , do vertige et d'erreur ; car jamais cet esprit de vertige, ne s'est plus manifesté que dans cette occasion. Sur un trône, avec un trésor, une garde, une armée, des serviteurs fidèles , ne pas combattre un instant, abandonner son trône , sa patrie , croire aveuglément sur la parole de ses ennemis, que deux cent mille hommes, sans armes, vien-

nent à lui y et sur la demande et en présence de ces prétendus ambassadeurs signer sa pro« pre perte, et se hâter de passer les mers ^ voilà un esprit de vertige bien caractérisé. Si quelqu'un me dit encore Dieu Ta voulu ; je répondrai : J'étais donc instruit des desseins de la Providence; miUe autres Tétaient donc aussi; car nous n'avons cessé d'annoncer cette chute honteuse et épouvantable. J'ai écrit et dit à la tribune : en révolution , les femmes et les en^ fants prédisent l'avenir ; il n'y a que les savants, les hommes d'esprit, qui ne voyent rien, absolument rien , et ce sont ces hommes d'esprit, qui ne pouvant remonter aux causes qui ont agi long-temps d'avance, qui ne voyant point l'enchaînement des choses humaines, elle caractère des princes, attribuent tout à la Providence et voyent un grand coup inattendu frappé par elle dans l'événement le plus simple , le plus attendu, le plus inévitable , et qui se montrait d'avance^ depuis 15 années.

Le jour de la naissance du duc de Bordeaux, touts les fonctionnaires coururent au château des Tuileries; on entendait des félicitations tu-

multueuses, une joie efferyescente ; et dans toute cette allégresse , pas un mot sur son malheureux père. J'étais triste et morne, je ne répondais rien à ceux qui venaient m' accabler de leurs félicitations, car touts s'adressaient au premier venu. Je dus paraître bien insensible à plusieurs, l'un d'eux me le reprochant, et s'écriant c'est un coup de la Providence , je lui répondis : elle a donc frappé un premier coup , la mort de son père, et quelle mort, quel assassinat I nous nous réjouissons d'un enfant de deux heures , et nous oublions le prince de quarante ans. J'avoue que toute cette turbulence, plongeait mon ame dans la tristesse; je réfléchissais à tout ce que j'avais vu et entendu pendant cinquante années, et dans cet enchaînement déplorable, je ne voyais pas un coup de la Providence , mais la suite nécessaire de notre caractère aussi débile, aussi léger que celui de nos monarquei^, et je voyais d'avance le dernier chaînon de nos sottises et de nos faiblesses.

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