CHAPITRE XIX
Sur l'avenir que peutent préparer à la France nos cinquante annëes de révolution.
J'arrive maintenaat à une pensée qui m*a toujours occupé en écrivant mes Mémoires ainsi que ces Souvenirs. J'ai vu depuis Louis xiv un changement perpétuel dans nos usages, et depuis plus de cinquante ans » ce changement porté à l'excès dans nos lois, nos coutumes et notre littérature. 11 est certain que nous ne sommes plus le peuple français que l'Europe remarquait et imitait avant ces temps. Ce n'est plus la même société, le même désir de plaire,
le même besoin des convenances. Nous n avons plus Torgueil des différents états, la force des caractères originaux, les différences marquéesqui donnaient à chacun la fierté de sa situation particulière qui la lui faisait soutenir, qui mettait son honneur à la conserver, et qui balançait cette inépuisable vanité que Napoléon reconnaissait en nous. Tout est maintenant de la même couleur, du même langage. Nous tenons encoreà nos opinions personnelles, mais à peine les soutenons-nous , excepté celles que prêche Tanarchie. Regardez autour de vous, et cherchez quelle autorité, quel corps, quelle profession jouit d'une considération véritable. Cherchez si la position même des femmes dans la société n'est pas entièrement changée, et si après les avoir traînées à Téchafaud, nous les dédommageons maintenant par l'ombre du respect et des égards qu'elles recevaient autre^ fois.
La gloire militaire nous a ébloui , mais nous avons vu qu'elle ne produit aucun résultat grand et utile , sans la profonde intelligence de l'art de gouverner. L'Autriche s'est accrue , s'est
fortifiée après ua grand nombre de revers ; «dais la France après un grand nombre de victoires , a perdu une partie de ses anciennes frontières, des places fortifiées et des contrées lointaines sur lesquelles s'appuyait son. commerce maritime. Elle a même souffert plus d'un article honteux dans un traité qui lui donnait la paix.
Tout cela me conduit à une douloureuse question. Un peuple qui s'est ainsi changé luimême , qui a tout dénaturé , qui par quatorze changements de gouvernement , et détruisant aujourd'hui ce qu'il a fait hier , court ainsi après un vain fantôme qu'il ne peut atteindre, ce peuple peut-il s'arrêter, revenir sur luimême, et prendre une position stable? Je ne le crois pas. Ce n'est point la marche de la nature, ni celle des gouvernements qui dans leur sein ont une puissance populaire.
Je trouve d'ailleurs dans l'histoire de nos derniers temps un si fort amour des change* ments, que nous avions la folie de vouloir que louis les peuples conquis par nous , eussent aussi, cet amour du changement. Nous leur
doDoions des coustitutions aussi, rapidement que nous les faisions pour nous-mêmes. Je ne trouve celte folie chez aucun autre peuple conquérant. Vous savez que les Romains ont toujours pratiqué la maxime contraire. Il faut donc qu'il y ait dans notre caractère, dans notre esprit, cette légèreté, mère du changement, que César, le cardinal de Richelieu, et tant d^autres ont reconnue, et qui s'est manifestée par d'innombvs^les lois nouvelles.
Et remarquez qu'afinjdc mettre plus de confusion dans nos idées, nous changeons sans cesse les mots de la langue, même les mots des sciences. Or, si pendant un siècle , on a raisonné sur une chose importante, en se servant toujours du même mot pour la désigner, le changement de ce mot en un autre mot , doit nécessairement apporter de la confusion dans les idées, on doit en interpréter le sens de plusieurs manières diiférentes , on doit rejeter lea notions reçues pendant ce siècle en raisonnant sur ce même mot , et adopter des notions différentes et souvent opposées. De là vient cette confusion que nous remarquons dans] nos rai*
sonnements actuels sur tout ce qui tient au grand ordre social, de là, l'impossibilité d'arri* ver à des notions précises et faciles à comprendre I de là aussi la manie du style vague dont j'ai parlé ailleurs.
La république romaine s'est maintenue pendant six cents ans par la force de ses institutions et la constancede son caractère. La France s'est maintenue pendant six cents ans sans révolution par la constance de ses rois à pratiquer une seule maxime , celle de ne jamais faire aucune concession au peuple qu'elle ne fût favorable en même temps à l'autorité royale.
Louis XVI a suivi une maxime contraire. Delà ses malheurs et les nôtres. Avant lui lorsque ses prédécesseurs ont trouvé des Etats-Généraux d'abord mutins et ensuite rebelles, ils ont su les réprimer. Pourquoi nos rois avaient-ils une constance conservatrice? parce que dans des temps , privés de ce que nous appelons instruction , les rois saisissaient un petit nombre de maximes relatives à leur existence, dont ils ne s'écartaient jamais. Us voyaient clairement leur ruine à côté du moindre écart. Mais dans
des temps dlnslruction comme les nôtres^^ mille idées nous assiègent , elles tendent inévitablement aux nouveautés, elles bannissent la constance, cette première et presque seule vertu des gouvernements. Elles multiplient cette faculté que nous appelons esprit. Elles rétendent à tout homme qui sait lire^ et lorsque l'esprit est partout , le génie n'est nulle part. Il faut des siècles avant de produire un grand homme capable de rendre à un peuple la constance que le grand homme trouve dans la force de son ame.
Et encore, remarquez bien que lorsqu'un peuple abandonne ses anciennes lois et ses coutumes, et que par là il marche irrésistiblement vers sa dégradation , les grands hommes qu'il peut produire l'arrêtent momentanément sur cette pente terrible, mais sans pouvoir changer sa nouvelle nature qui l'entraîne à sa perte. Telle est l'histoire de l'Empire Romain.
Combien de grands hommes et de grands généraux n'a-t-il pas eu pendant sa décadence? Titus, Nerva, Trajan, Marc-Âurèle, les Antonins. Nous trouvons ensuite Claude, Au-
rélieD^ Tacite et Probus, quatre grands empereurs qui rétablirent l'empire prêt à périr ; les exploits de Julien ; Bélisaire, un des plus grands hommes qu'ait eu l'empire , rétablissant l'ancienne discipline militaire. Narsés et d'autres encore; touts ces grands hommes ne purent arrêter l'empire sur une pente rapide qui Tentraînait à sa perte sur le Tibre comme sur le Bosphore. 11 dut subir la dégradation à laquelle le changement de ses lois et de ses coutumes conduit un peuple inconstant.
La France aura la même destinée. Après cinq cents ans de monarchie, le Français n'est plus ce qu'il était; et comme les Romains et les Grecs il doit toujours marcher vers sa ruine , lors même que dans la suite des siècles la France produirait quelques grands hommes.
Si ces changements si extraordinaires, s'étaient faits lentement, et avaient toujours tendu vers la grandeur nationale , on pourrait à peine espérer qu'ils se maintiendraient, cette stabilité serait presque contraire à la nature humaine. Mais arriver en si peu de temps à un changement absolu des lois, des choses et
des hommes, courir avec la même impétaosité aax changements de la langue, de la littérature, de l'urbanité et de tout ce qui constitue proprement le caractère d'un peuple , c'est annoncer aux yeux de touts les hommes qui réfléchissent, qu'on doit parcourir encore une longue carrière semblable à cette carrière de 50 ans, déjà parcourue.
tJn état aussi vaste que la France, ne peut exister que dans une véritable monarchie, c'est* à-dire sous une autorité royale crainte et respectée; je ne vois plus aucun élément pour la rétablir. Tout homme de bonne foi, en conviendra. Après avoir perdu toutes les qualités propres à la monarchie tempérée, et par conséquent à la vraie liberté, il ne nous reste plus que la valeur militaire; mais cette qualité est bien plus propre à détruire qu'à conserver.
Après tant de succès et de revers , nous n'avons montré ni la grandeur orgueilleuse que donne les succès, ni la généreuse fierté qu'inspirent les revers. Nous avons été pendant toute la Restauration d'une débilité raisonneuse, portée au dernier degré. Nous avons vu sans indi-
gnation les ambassadeurs étrangers , régler nos destinées par un traité honteux, et par leur crédit sur nos ministres, nous avons vu un roi repousser le zèle et l'attachement du parti royaliste, et se jeter dans des bras opposés. Nous avons donc parcouru, avant et depuis 1789^ un cercle de dégradation, que d'autres peuples n'ont parcouru que pendant des siècles . Nous ne pouvons donc plus concevoir, que le faible espoir de voir arriver un grand homme; mais pourra-t-il rester tel que la nature Faura formé, il se débattra , au milieu d'une faiblesse générale, et d'une instruction qui dépouille les caractères vigoureux, de leur force native, pour les jeter dans un océan sans rives et sans fond, de raisonnements, qui se détruisent journellement les uns et les autres. Non je ne crois point que ce génie libérateur, puisse rester parmi nous tel que la nature Taura formé.
11 faut bien que je répète ici, la phrase niaise que j'entends tous les jours. Ce grand homme pourra nous donner des institutions. Qu'entendez-vousparces mots? des loisfondamentalesque vousappelezGhartes.Oubiiez-vousquevousavez
épuisé toutes les combinaisons. Oubliez-vous que les lois écrites ne sont rien, et que vous avez déchiré toutes les pages semblables, que vous aviez d*abord proclamées avec les cris de lu joie, et les gambades des enfans ; vous n'aviez aucune loi qui disait que la personne des rots était inviolable et sacrée. Vous les respectiez ; mais dès que vous avez écrit sotennellement cette formule, vous les avez décapités et chassés. Voyez en 1836, l'Espagne et le Portugal, se débattre dans le sang et dans la fange, pour rétablir des chartes déjà détruites, sur les débris d'autres chartes plus nouvelles , et renversées pour leur faire place. Qu'on me permette de répéter qu'après la terreur , encore meurtri de mes proscriptions , je publiai un ouvrage sur les rêves politiques qui nous fatiguaient; mais je ne rêvais point, quand j'y insérai ces deux mots : On ne fait pas une constitution ;':mais une constitution se fait et ne peut être écrite^ c'est-à-dire qu'elle est l'ouvrage du temps^et du caractère national. C'était une vraie prophétie,^puisque immédiatement après mon ouvrage , nous avons eu la constitution
^es deux chambres, celle des consuls, qui en établissait quatre , une autre qui se bornait à trois, une autre encore, qui se bornait à deux, et puis celle proclamée au Ghamp-de-Mars , sur les débris de celle de Louis xviii , et puis celle-ci reparaissant encore, et puis foulée encore aux pieds, par la charte de 1830, rayon* nante des exploits des libéraux et de l'expulsion d'un roi.
Vous qui avez la bonhomie de souhaiter encore des chartes et des constitutions; n'oubliez pas cette belle nomenclature; joignez -y les trois chartes, faites avant celles du directoire , et dites si notre esprit est capable des belles choses que vous invoquez ; songez donc à ce mot créé par l'expérience de l'antiquité : quid leges sine moribus, que sont les lois sans les mœurs.
Cherchez maintenant nos mœurs politiques ; cherchez des esprits élevés, des âmes magnanimes, cette constance toujours inébranlable ; vous trouverez le contraire dans toute la France vous trouverez vos provinces subissant quinze fois le joug de la capitale, cette capitale, livrée
à Tagiotage le plus honteux ; la hideuse calomnie répandant ses poisons dans des milliers de feuilles, indignant d'abord les hommes qu'elle attaque, les dégoûtant ensuite, les affaiblissant, les rendant presqu'insensibles à des outrages pour lesquels vos ancêtres auraient tiré dix mille épées , dites maintenant, si avec de pareils élémens , un grand homme fut-* il envoyé du ciel, pourrait rétablir dans sa force native, souvent grossière il est vrai, quelquefois même barbare, mais toujours énergique et altière, une nation, dont la haute partie , n'est occupée que de livres, de journaux, de raisonnements, d'agiotage et d'une destruction qui ne peut satisfaire des esprits insatiables de ruine, qui n'ont conservé que la vanité et des caractères nourris de la pensée habituelle exprimée par ces mots : ôte-toi de là que je m'y mette.
Non, un tel peuple ne peut être rétabli dans sa vigueur native. Il est condamné à subir la loi générale imposée par le créateur à toutes les choses humaines. Elles ont, leur enfance , leur virilité, leur décrépitude; elles ne peuvent
pas plus, retourner à la jeunesse^ à la virililé^ que les fleuves ne peuvent remonter vers leur source. Vou^ subirez donc la loi , imposée aux peuples comme à toute la nature.
FIN DU bEUXIÈME ET DERNIER VOLUME.