QUAND J ETAIS MAITRE D'ECOLE
et avant tout, plus de Liberté. C'est le Dieu des Juifs, Jéhovah et les héros Juifs, les Macchabées en tête, qui poussèrent Cromwell à combattre pour la liberté, — tandis que, au nom du Christianisme, jamais combat ne fut mené pour l'aifranchissement des peuples, mais pour leur assujettissement. Le seul pays où la lutte pour l'affranchissement du peuple ait revêtu un caractère religieux, est l'Angleterre, — et en P. ngleterre, ce n'est pas le Nouveau Testament qui donna la force morale pour la lutte, mais Y Ancien Testament. La grande Révolution anglaise, au milieu du XVIIe siècle (i),— qu'il ne faut pas confondre avec la Révolution des (( Boutiquiers »(2), à la fin du même siècle, — mit en action et porta sur la scène politique le Livre des Macchabées.
L'histoire des Juifs, depuis la destruction de l'Etat juif et la dispersion du peuple juif sur la terreétaitpourmoi, depuis mon enfance, comme une énigme et un miracle. Avec une réelle horreur j'entendais parler, étant enfant, de ces horribles persécutions des Juifs au moyen-âge, de cette effroyable cruauté et barbarie, dont les Chrétiens avaient fait preuve envers les
(1) La Révolution de 1648.
(2) La Révolution de i638.
quand j'étais maître d'école
Juifs, par la plus invraisemble, mais aussi la plus stupide, Imbécilité, par des crimes authentiques du plus aveugle préjugé.
Lorsque je voyais ce qu'étaient ces hommes dans lesquels mon jeune cœur honorait les plus nobles et les plus braves pionniers de la Liberté, — un Bœrne (1), un Johann Jacoby^ — involontairement cette vénération rejaillissait de ces hommes sur leur race. Il y avait là quelque fanatisme, mais la critique plus mûre des années suivantes devait s'incliner devant ce fait que, pour le bien-être et la liberté des hommes, pour l'art, la littérature et la science, les Juifs, eu égard à leur nombre, ont i&itpliis que n'importe quel autre peuple.
Je m'expliquai bientôt ce phénomène que, la (( lutte pour la vie )), aggravée par une oppression vingt fois séculaire, avait extraordinairement développé chez les Juifs les capacités intellectuelles, et préparé leurs esprits plus forts, qui ne se laissent ni briser ni courber,
(1) Ludwig Bœrne, né le 6 mai 1786, à Francfort où il étudia la médecine avant d'y devenir greffier de la police (t8ii) ; juif d'origine il se convertit (1818) et devint rédacteur à la Wage puis aux Zeitschwingen ; vivant alternativement à Francfort, à Hambourg et à Paris, il se fixa définitivement dans cette dernière ville en 1830 et y mourut le 12 février 1837. Ses Lettres et "Nouvelles Lettres de Paris sont bien connues ; il écrivait en français et en allemand. L'édition complète de ses œuvres, publiée en 1868, forme douze volumes.
quand j'étais maître d école
à la lutte révolutionnaire contre l'oppression et l'injustice. Non que je détournasse ma vue des défauts des Juifs. Mais ces défauts sont, comme leurs vertus, le produit naturel de l'oppression.
Dans cette circonstance que les Juifs, par leur situation politique et sociale, et par la défense qui leur a été faite d'exercer les professions « nobles », furent limités au trafic de l'argent et ingénieusement condamnés à être les pioniers de la bourgeoisie moderne, je vis toujours un des exemples les plus instructifs et les plus amusants de l'ironique a histoire universelle» .On pourrait dire aussi de Némésis : de Némésis, lorsque les petits-fils du chevalier pillard qui rançonnait et dépouillait les Juifs, se trouvent presque tous réunis au livre de comptes des descendants des rançonnés. De Némésis encore, lorsque nos « plus nobles de la nation » qui reprochent aux Juifs, avec une indignation vertueuse, d'être des accapareurs, sont devenus eux mêmes accapareurs de blés, et poursuivent méthodiquement l'accaparement des blés, accaparant ainsi le principal moyen d'existence, avec un tel tour de main que tout ce que l'on a jamais pu reprocher aux Juifs en fait d'accaparament n'est
quand j'étais maître d'école
plus qu'un jeu d'enfant en comparaison.
A propos d'accaparement !
Lorsqu'on reproche aux Juifs ((d'accaparer)), 11 me revint toujours que souvent en ma vie les Juifs m'ont fait du bien et témoigné de l'amitié, tandis que le seul accapareur entre les mains duquel je suis tombé et qui m'a fait passer bien des heures d'angoisse, était un bon chrétien, un modèle de protestant qui, chaque dimanche, allait deux fois à l'église. C'était en Angleterre, et mon accapareur était un Anglais, plein de piété et de cant, comme mon brave Révérend Nicholson. Un billet de complaisance, souscrit au profit d'un réfugié ami, qui avait épousé une maîtresse de pensionnat anglaise, et le pensionnat avec elle ; et qui, par suite d'un décès, avait des difficultés dont il ne se sortit que longtemps après. Ce maudit billet, qui fut suspendu plusieurs mois au-dessus de ma tête comme une épée de Damoclés, m'a rendu cependant un grand service : je n'ai jamais plus de ma vie accepté un second billet.
Et maintenant, à la conclusion.
La loi contre les socialistes, qui détruisit Y Arbeiterbildungsverein de Leipzig, mit fin à ma carrière de maître d école. Je n'y suis
quand j'étais maître d'école
jamais rentré depuis. Encore une seule remarque : si j'additionne tout le temps que j'ai été maître d'école, c'est-à-dire que j'ai exercé le métier de maître d'école et celui de précepteur, il se trouve quelque chose comme un quart de siècle, de sorte que je pourrais célébrer mon Schulmeisterzeit-Jubilœiim.