QUAND J'ÉTAIS MAITRE D'ÉCOLE
le cant en général et pour son cant en particulier.
Un moment il resta muet, puis il regarda? plein d'angoisse, la sonnette, qui était placée devant moi, car il croyait certainement que je l'avais volée. Je gagnai lentement la porte, sans quitter de l'œil mon ennemi. Lorsque je fus dans l'anti-chambre, j'entendis des tintements furieux et désespérés venant du cabinet du Révérend. Je n'avais plus aucune raison d'attendre le laquais en livrée, long comme un arbre, qui s'était précipité chez son maître, et je sortis rapidement, faisant claquer la porte derrière moi, dans l'allée de la maison et dans la rue.
Une sensation de joie profonde m'envahit. J'avais dit son fait à cet onctueux pasteur. Mais hélas ! il en était de ma joie comme de la joie du paysan qui, après avoir scié à la sueur de son front la branche sur laquelle il est assis, — patatras, dégringole soudain dans la boue. Ah ! moi aussi, j'étais tombé de tous les cieux, la branche de mes rêves sur laquelle je m'étais trouvé si bien un moment, était sciée...
A cette courte joie succédèrent un long abattement et une faim plus longue encore.
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Nonobstant, le quart d'heure que j'ai passé chez le Révérend Nicholson se présente à mon esprit aussi vivant et aussi actuel que si c'était hier ; et pendant mon dernier séjour à Londres l'an passé, au mois de mars, je ne pus résister au désir de revoir le théâtre de cette aventure qui marqua un changement dans mon existence. Aussitôt dit, aussitôt fait, L'Adamstreet est une de ces rues qui, à l'écart du tourbillon vital des grandes et des plus grandes villes, laissent passer des dizaines d'années sans en être marquées. Je trouvai la rue absolument sans. changement : aujourd'hui encore, il y demeure" des agents de placement et je reconnus |même la maison, -- elle pas n'avait changé. Seulement il y avait un autre nom sur la porte et surles vertes jalousies en fer de l'étage inférieur. Mais je n'aurais pas été étonné d'y voir encore « Révérend Nicholson, Clérical and Scolastic Agency » — en toutes lettres et en personne. J 'étais dans une de ces espèces de torpeur où se perd la notion du temps et de l'espace. J'avais oublié que depuis ma dernière entrevue avec le révérend Nicholson, un demi-siècle s'était, coulé, et que le Révérend Nicholson, qui avait déjà cinquante ans alors, devait, d'après le cour natu-
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rel des choses et conformément à sa, doctrine, qui envoie les bons au ciel et les méchants en enfer, séjourner depuis quelques dizaines d'années déjà, dans l'une de ces deux demeures, — et vraisemblablement ne pas s'y plaindre du froid.
Ce n'est que lorsque je me retrouvai dans le Strand et qu'un hansom-cab me rasant, faillit m'écraser, que je sortis de mon rêve
Je n'essayai plus d'un autre agent. La faim dura longtemps, mais je ne suis pas mort de faim. Avec le temps, je trouvai des leçons particulières et aussi dans différentes écoles, si bien que je pus me tirer du besoin. La meilleure place que je trouvai, entre autres, je la perdis, avec la malchance acharnée après moi, — à la suite de changements dans la famille dont j'avais à instruire, plusieurs heures par jour, les nombreux enfants, ~ juste au moment où, me fiant à la fixité de cette situation, je me risquais à fonder une famille.
Jusqu'au jour où je quittai l'Angleterre, je vécus essentiellement de l'enseignement. Je m'occupais bien aussi du journalisme, ressource extrêmement précaire, car les journaux auxquels, réfugiés intransigeants, nous pou-
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vions collaborer, avaient la plupart du temps la fatale habitude de ne pas nous verser d'honoraires.
Après la période où j'avais professé en Suisse, je fus encore environ dix ans professeur en Angleterre — et surtout professeur de langues ; quoique j'ai enseigné aussi d'autres matières. J'aimais particulièrement a professer au Londoner Arbeiterbildungsverein, (i) au
(]) Club d'éducation ouvriers de Londres.
«M. Robert Schweichel raconte dans une revue (laquelle ?f comment Liebknecht et lui débutèrent dans le journalisme comme rédacteurs de la Galette de ï Allemagne du Nord,
« J'avais fait, dit-il, connaissance, à Genève, du réfugié police tique Auguste Brass, un républicain de nuance écarlate. De & Lausanne, où j'habitais alors, j'avais collaboré au [Messager de (( la frontière, rédigé par Brass, et plus tard je l'avais suivi à « Berlin, juste un an avant l'arrivée de Liebknecht.
a La Gabelle de V ^Allemagne du Nord, fondée par Brass, était « démocratique et pangermaniste et elle conservait encore- ces- (( tendances au moment de l'entrée de liebknecht à la rédaction. « J'avais cependant déjà remarqué à certains symptômes que « brass songeait à changer son fusil d'épaule.
« Le 22 septembre 1862, Liebknecht arriva à Berlin ; le 23, la « Chambre des députés de Prusse repoussa les crédits demandés- « pour la réorganisation de l'armée et, le 24, le ministère von « Heydt démissionna. L'ère de Bismarck commençait.
u Les indices du changement d'opinion du rédacteur en chef « de la Galette de V ^Allemagne du N^ord se multipliaient . On re- « marquait deux courants bien distincts dans les colonnes du « journal : tandis que la rubrique « Etranger », réiigée par « Liebknecht et par moi, s"inspirait des doctrines radicales, les « articles de fond consacrés à la politique intérieure, rédigés par « Brass, étaient empreints d'un esprit absolument contraire »
« Brass était tout simplement au service du général de Roon, ministre de la guerre. Un soir, Schweichel et Liebknecht en eurent la preuve et quittèrent sur-le-champ la Gabelle de-
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\bien connu et bien souvent calomnié « Kommunisten-Klub » ou « Kommiinistischer- Vereim) (c'est là que fut élaboré le manifeste communiste) dans lequel, — huit ans plus tard, — je fis des conférences hebdomadaires sur des sujets scientifiques et sur la politique courante.
Je me remis à faire de l'action lorsque j'eus cessé d'une façon dramatique de collaborer à la Norddeutsche allgemeine Zeitang de Berlin, environ deux ans plus tard ; puis, après mon séjour de trois ans — de 1863 à 1865 — dans cette ville, qui se termina d'une façonbrusque, a Leipzig et au Leipziger ArbeiterbUdungsverein.
A Berlin, j'avais fait connaissance du consul général Sturz, un homme qui a fait plus pour la (( Weltpolitik » allemande, — expression qu'il entendait dans le sens de l'avenir, non dans celui que lui attribuent nos « cassants » ( 1 ) jingos, misérables caricatures anglaises que M. Bùlow (2) avec tous ses héros et paladins de Kiaoutschoou, Kâmeroun, Samoa, comme ils
V ^Allemagne du Nord. » Aurore du 10 novembre 1900. Cf. Revue socialiste du 15 septembre 1900, p. 196-197, art. de M. Edgard Milhaud.
(1) Schneidig.
{2\ Bernard von Bùlow. le nouveau chancelier de l'Empire allemand (octobre 1900) est né le 9 mai 1849 à Klein-Flottbeck
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appellent tous leurs nids à fiièvres et leurs fragments d'îles. 11 était consul général de V Uruguay , après avoir donné sa démission de consul général du Brésil, à cause de la honteuse conduite des émigrés allemands dans ce pays. En dénonçant les ignominies de l'émigration, Sturz a rendu des services durables. Enthousiaste du dévelop peinent de la nation allemande, il se dévoua entre autres, au projet d'un canal entre les deux mers du Nord et de la Baltique (i), — dont l'importance avait été démontrée en Angleterre par David Urquhart (2), — avec le zèle ardent qui le caractérisait. Il parvint à intéresser à ce projet de hautes personnalités. Nous réunîmes des documents et, de concert avec Robert Schweichel qui était du
(Holstein) ; chargé d'affaires à Athènes en 1877, attaché d'ambassade à Paris (1880), ambassadeur à St-Pétersbourg (1883). à Bucharest (1888) et à Rome (189-,) il fut appelé en 1897 au ministère de l'extérieur qu'il vient de quitter pour prendre la succession du prince de Hohenlohe.
(1) C'est le Kaiser-Wilhelm ou Nordostseekanal, construit de 18S7 à 1895, et qui va de Kiel à Brunsbùttel à l'embouchure de l'Elbe; long de 98 kilomètres, large de 60 mètres à la surface de 22 au
'fond, il a 9 mètres de profondeur. Il a coûté 150 millions de marc. En 1S96-97, 19.960 navires jaugeant 1.848.458 tonnes l'ont traversé.
(2) Homme politique anglais, né en 1805 à Braehnwell (Ecosse) membre de la Chambre des communes (1847-1852), adversaire de Palmerston, David Urquhart mourut à Naples le 16 mai 1877. Il publia de 1835 à 1837 le Portfolio, collection de documents sur la politique russe où il se montrait adversaire de la Russie et. partisan de la Turquie.
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même avis, — il avait en même temps quemoi été victime de la Norddentsche allgemeine Zeitung, dans la rédaction de laquelle nous étions devenus amis pour la vie, — j'écrivis, — ou plutôt Schweichel écrivit pour la plus grande partie — un travail sur la construction du canal des deux mers ; ce fut le premier écrit en Allemagne sur ce sujet. A cette époque, le projet ne trouva guère d'écho dans les soi-disant « cercles dirigeants ». Et vingt ans plus tard, le gouvernement impérial allemand qu'on ne prévoyait pas même alors, exécutait la (( grande œuvre nationale » qui nous avait d'abord fait traiter d' « ennemis du pays )), surnom qui nous avait rendus, si possible, encore plus ennemis du pays, plus ennemis de l'Etat.
Le consul général Sturz avait une famille d'une haute culture et vraiment cosmopolite, — sa femme très aimable et véritablement ladylike était anglaise, — où fréquentaient surtout des Anglais et des Américains ; et j'y trouvai beaud émulation. Sturz me témoignait une grande affection et sa confiance en moi était si grande qu'il me donna la mission fort honorable de faire poursuivre ses études à son fils déjà adulte. Ainsi le destin, une fois encore, me
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ramena à ma vocation originelle., à laquelle — après mon expulsion de Berlin et de la Prusse au milieu de l'été de 1865, — pendant un quart de siècle, je suis resté fidèle, même à Leipzig, mon nouveau foyer.
Avant que le parti fût assez fort pour avoir sa presse, je dus pour vivre, me créer des ressources par mon métier de pédagogue. Et comme ce métier n'est pas de ceux qui vous font rouler sur l'or, (1) — à propos quel métier le pourrait ? — j'y joignis quelques travaux de correcteur.
A Leipzig, où la lutte pour la vie me fut d'abord très dure, une famille m'aida surtout, en me permettant d'exercer mon talent de professeur, — la famille du négociant Eppstein, que j'avais connue par l'intermédiaire de Bebel, à V Arbeiterbildungsverein de Leipzig,
C'étaient des Juifs. Pour essayer de payer la dette de reconnaissance que j'ai contractée envers eux, j'ai combattu de toutes mes forces la (( haine » la plus basse et la plus sauvage qui à l'époque contemporaine ait été mise en action dans les buts les plus inavouables, je veux dire « la haine des Juifs ».
(1) Mot-à-mot : « Qui nous procurent un sol doré », ein golde- .11 er 1 oden.
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Giessen, ma ville natale, est dans le voisinage et dans la sphère d'influençe de Francfort-sur Main, ville dans laquelle, depuis un siècle entier, les Juifs ont pris une place estimée, prépondérante même. A cette circonstance et à la largeur de vues de mes éducateurs, je dois de n'avoir pas eu, étant enfant, de préjugés contre les Juifs. Seuls, les Catholiques m'apparaissaient alors comme des hommes d'une seconde classe, comme quelque chose de mystérieux, ce qui s'explique, car il n'y avait pas de catholiques dans notre entourage, et ma famille, bien que d'esprit libéral, n'était pas peu hère de croire fermement, sur les dires des généalogistes hessois, descendre du docteur Martin Luther. C'est en mémoire de cet illustre aïeul que l'on ajouta le prénom de Martin à mes quatre autres. Une famille juive, qui demeurait près de chez nous, avec laquelle mes parents, morts prématurément, étaient liés d'amitié, m'invitait souvent chez elle, — une fois entre autres j'assistai à la Fête des Tabernacles, ce qui me laissa une profonde impression. — Plus tard, je fis connaissance et me liai avec d'autres Juifs et, même à l'Université, j'eus des Juifs parmi mes meilleurs amis. L'époque
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dont je parle seulement ici, précède celle où, devenu par suite des circonstances, acteur sur la scène politique, j'appris à connaître en la personne du Juif Johann Jocoby{ i) un modèle honoré et en celle du Juif Karl Marx{2) mon maître immortel.
Lorsqu'en 1878, pour détourner le courroux populaire des vrais coupables de ïaccaparement des céréales et de toute la politique de brigand des hobereaux, le prince Bismarck sortit l'antisémitisme de l'arsenal rouillé du moyan-âge, et lança sur les juifs Stœcker (3), le pieux allumeur debûchers, mes
(1) Johann Jacoby, né le 1er mai 1805 à Kœnigsberg, où il fut médecin (iS 30; ; accusé de haute trahison pour ses Quatre Questions (d'où son surnom) par un Prussien oriental (1H41) et autres brochures (Voir pl. haut p. 2) ; meœbre du Vorparlement, du Comité des Cinquante, de la seconde Chambre prussienne, du Parlement de Francfoit et du Rumpfparlement de Stuttgart,, membre radical de la Chambre des députés de Prusse (de 1863 à 1870) il publia la Zukutift à partir de 1870; désapprouvant la politique de 1866 et l'annexion de l'Alsace, il fut quelque temps emprisonné à Lœtzen ; il mourut, le o mars 1877, dans sa ville natale.
(2) Karl Marx naquit ar Trêves le 5 mai 1818 ; il dirigea, après 1841, la Rheinische Zeitung de Cologne et lorsque celle-ci disparut, fonda à Paris, avec Arnold Ruge, les Deutsch-fran^œsische Jahrbùcher (1848) et le Vorwccrh, avec H. Heine. Avec Engels, il publia en 18,17, le célèbre Manifeste communiste . A partir de 1849. il vécut a Londres où il participa à la fondation de l'Internationale (1864), Sou œuvre principale, Das Kapitai, parut en 1873, 1-85 et 1897. Marx mourut à Londres le 14 mars 1883 .
(3) Christian Odolf Stœcker, prédicateur de la cour, né à H^lberstadt le 11 décembre 1S 3 5 , directeur de la Deutsche Evangelische Kirchenicitung, elc ; membre de la Chambre prussienne ; auteur d'un certain nombre d'ouvrages socialistes-chrétiens.
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lointains souvenirs de jeunesse se réveillèrent, et à côté de considérations politiques, mes sympathies personnelles vinrent les renforcer. L'Angleterre avait développé en moi ces sympathies, les avait approndies, leur avait donné en quelque sorte une base scientifique.
Disraeli (1), de tous les hommes d'Etat anglais le plus intéressant pour moi, a, dans ses romans importants au point de vue littéraire comme au politique, mais non pas estimés à leur mérite, exposé et généralement défendu la théorie : que les Anglo-Saxons et les Juifs étaient les deux races les plus aptes du monde à la domination et au gouvernement. Disons au lieu de Anglo-Saxons :
Germains et nous formons ainsi un Judéo-Germanisme dans lequel il y a en tout cas plus de sève et plus de vérité que dans la menteuse doctrine courtisanesque du Christo-Germanisme, ou que dans la soi-disant « conception christo-germanique du monde. » Et non-seulement plus de sève et de vérité ; mais aussi
(1) Disraeli (Lord Beaconsfield), fils de l'historien Disraeli, né ■à Londres le 21 décembre 1804, converti au christianisme en 1817, membre du Parlement en 1837, chef des protectionnistes et du parti tory (1848) chancelier du trésor à plusieurs reprises, de 1852 à :«66, puis premier ministre (1868 et de 1874 à 18 -o) ; anobli en 1876 ; il mourut le 19 avril 1881. Ses œuvres complètes ont été réunies en dix volumes (1S81).