‹ Souvenits littérairesChapitre 1 sur 8 · Souvenits littéraires · texte numérisé non relu

Souvenits littéraires

Le collège d1 Avallon était bien fier en 1825. Il avait un élève de onze ans que Ton se montrait du doigt jusque dans les faubourgs. Cet élève était toujours premier; il avait tous les prix de sa classe; les professeurs en rêvaient; les mères étaient jalouses. Rien ne manquait à cet enfant. On lisait dans son regard une grande douceur, et, si la malice se glissait parfois dans son sourire, c'était l'affaire d'un instant; la bonté revenait bien vite. Déjà, par sa modestie, il se faisait pardonner sa supériorité. On l'aimait partout, partout on le vantait.

On le vantait si bien qu'un M. Barthélémy, qui passait à Avallon, entendant parler à table d'hôte de ce petit collégien, voulut le voir et

causer avec lui. M. Barthélémy était maître de pension. A peine eut-il aperçu mon père, qu'il se dit tout de suite : « Je vois cet enfant-là au concours général. »

M. Barthélémy lit une visite à mes grandsparents, les complimenta sur leur fils, leur dit que ce serait dommage de laisser dans un collège de sous-préfecture un enfant si remarquablement doué, que lui, M. Barthélémy, avait une pension à Paris voisine du collège Bourbon. C'est au collège Bourbon qu'il envoyait tous ses élèves. Il en avait beaucoup; chaque année bien des familles de province lui confiaient leurs enfants, qui revenaient aux grandes vacances bien portants, bien instruits, les bras chargés de prix, — parfois de prix gagnés au grand concours.

Pressés de confier ainsi leur fils, mes grandsparents hésitèrent d'abord, puis s'informèrent, puis enfin consentirent.

Le petit collégien partit tristement. Dans un coin de la diligence, la tête tournée du côté

d'Avallon, il regarda longtemps la tour d'horloge, les jardins en terrasse, les bois du Morvan, les rochers couverts de bruyères qui s'éloignaient et s'effaçaient. Ainsi s'éloignait et s'effaçait pour lui toute sa vie d'enfant.

Durant ce voyage, mon grand-père avait le cœur trop serré lui-même pour consoler mon père. Arrivés à Paris, ils descendirent rue du Mail, à l'hôtel de Bruxelles. Quand mon père se réveilla le lendemain matin dans une chambre d'hôtel et qu'il entendit, non plus les petits sabots des laitières que Ton entend claquer légèrement dans les rues paisibles d'Avallon, mais les charrettes, les camions entrant dans les messageries, tout ce bruit enfin de Paris qui s'éveille; quand il vit cette foule de gens affairés, et qu'il se dit que dans cette foule, que dans cette ville, personne ne songerait à lui, il eut peur de son isolement et se mit à fondre en larmes.

« Je ne repartirai que demain , lui dit son père, et même, — ajouta-t-il le soir, — si tu veux revenir à A vallon , tu me le diras franche-

ment demain matin, nous reviendrons ensemble. »

Mon père réfléchit toute la nuit. Il réfléchit non à son chagrin, mais au désir de sa famille, et son parti fut pris.

« Eh bien, lui demanda mon grand-père le matin, qu'as-tu décidé?

— Je reste et je suis consolé. »

Et, ses larmes séchées, il se hâta de dire :

« Allons tout de suite chez M. Barthélémy. »

M. Barthélémy reçut mon père à bras ouverts, le mena au collège Bourbon et attendit avec impatience la composition d'essai. Mon père fut premier. Tous les regards de la classe se tournèrent vers ce nouveau qui, dissimulé dans un coin, tenait si peu de place et faisait si peu de bruit que personne ne Pavait remarqué. Nouvelle composition, nouvel étonnement des ca-

marades. On se demanda si ce serait longtemps comme cela. Et de 1825 à 1 833, ce fut toujours comme cela.

Un vieux professeur de l'Université à qui Ton

présentait mon père, il y a quelques mois, lui dit :

« Mais je vous connais depuis cinquante ans ! Vincent-Félix Vallery-Radot, né à Corbigny (Nièvre) , celui qu'on appelait en 1826, ajoutat-il en souriant, le premier sixième de France. »

Dans les lettres de mon père à son père, écrites à cette date de 1826, je me rappelle avoir lu ce post-scriptum :

« Il paraît que le docteur Guiard, ton ancien camarade, vient d'avoir une petite fille. »

Cette petite fille dont mon père parlait ainsi, à la fin d'une lettre, dans un post-scriptum, devait tenir une bien grande place dans sa vie.

C'est sur les bancs du collège que mon père

connut Ernest Legouvé , Alain Le Chartier , Alfred Le Roux, Eugène Labiche. Que de souvenirs dans tous ces noms! Alain Le Chartier, fier de son ami, voulut le mener chez la maréchale de Gouvion Saint-Cyr. Madame de Gouvion Saint-Cyr et son fils firent à l'ami d'Alain l'accueil le plus affectueux. Au bout de quelques mois, la maréchale appelait son fils et mon père ses deux enfants. Dès lors, mon père eut un foyer ami. Ses jours de congé ne furent plus ses jours les plus tristes; il les passait tous avec Laurent de Gouvion Saint-Cyr. Tous deux du même âge avaient les mêmes goûts et le même cœur : ils s'aimaient à dix-sept ans comme de vieux amis, ils s'aimèrent à soixante avec toute l'ardeur de la jeunesse.

Chaque année de collège apportait à mon père de nouveaux succès; il tenait toujours le premier rang. Une seule fois, à son entrée en rhétorique, il subit un échec : il fut second. On avait composé en version latine. Le jour des places arrive. Le professeur, tenant entre ses mains les deux premières copies, les regardait, les relisait pour

MON PKRi:.

la vingtième fois, et pour la vingtième fois semblait plus indécis. A la fin, il exprima tout haut son embarras et en appela au suffrage des élèves pour classer ces deux copies si parfaites l'une et l'autre. C'était entre mon père et son voisin que se livrait la lutte électorale. Ce voisin était un nouveau et paraissait confus. Pendant que la voix houleuse du suffrage universel montait et grondait, ce malheureux voisin disait à mon père :

« Je n'aime pas le suffrage universel. Tu vas voir ce qu'ils vont faire.

— Laisse-les faire.

— Mais enfin comment veux-tu que j'accepte de passer avant toi, quand c'est toi qui as fait toute ma composition ?

— Silence! cria le professeur. Voici le résultat du vote. Eh bien, Vallery-Radot, tenez-vous sur vos gardes; vous avez un sérieux rival. »

Quelle que fût sa bonté, mon père ne se donna

point des rivaux comme celui-là au concours général.

Telles furent les premières années de mon père. N'est-ce pas que c'est bien ainsi que vous me les avez racontées, mon cher grand-père ?

« Je me suis lié, dit Hégésippe Moreau dans une de ses lettres, avec un jeune homme dont je vous ai déjà dit un mot. Ce jeune homme, à vingt ans, montre des talents extraordinaires et une ambition effrénée. »

Ce jeune homme, c'était mon père. Oui, mon père, dont la vie fut volontairement si cachée, a été très-ambitieux... pendant six mois. Vous ne sauriez imaginer tous les plans de comédies, de drames, de romans, d'études littéraires qu'il a tracés à l'époque de sa vingtième année. Mille pensées s'agitent, bourdonnent et veulent sortir

mon péri-:. g

en même temps de sa tête, comme un essaim d'abeilles cherche à sortir de la ruche. Il écrit en prose, il écrit en vers, en vers surtout : des vers gais, des vers tristes, une élégie lamentable, une chanson étourdissante, et tout cela avec beaucoup de grâce, de charme et de talent.

Alors il rit dans sa petite chambre bien des rêves de gloire avec Hégésippe Moreau. Il en fit aussi avec un autre ami mort bien jeune et tout à fait inconnu. C'était un Anglais, Georges Heel, qui, très-bien doué, écrivait et composait en trois langues. Après avoir fait une ballade allemande, il faisait un roman anglais et il voulait marquer sa place dans la littérature française. Moreau appelait ce tout jeune homme son maître, et Moreau avait trop de fierté et trop d'indépendance d'esprit pour se reconnaître volontiers rélève de quelqu'un. Chaque dimanche Georges Heel restait jusqu'au soir à causer et à lire dans la chambre de mon père. Un dimanche il ne vint pas. Mon père alla chez lui, le trouva au lit avec un peu de fièvre, le quitta en lui promettant de monter le surlendemain prendre

de ses nouvelles. Le surlendemain la porte était tendue de noir.

Cette mort causa à mon père un profond chagrin. Pendant plusieurs mois il eut une sorte de courbature morale. Je ne veux rien exagérer, et je n'attribuerai pas entièrement à la perte de cet ami le changement qui se fit pour toujours dans les idées de mon père. Lui qui parlait de faire du bruit, la pensée seule d'attirer les yeux l'importuna. Un peu de nonchalance et beaucoup de sagesse firent qu'il laissa couler sa vie en s'en mêlant le moins possible. Il commença son droit consciencieusement, mais sans la moindre impatience de le terminer au plus vite. Ce qui lui déplaisait dans ce rôle d'avocat, c'était la nécessité où il se trouverait de jouer un rôle en public et de se tenir sur la scène au lieu de rester au parterre.

« Allons! lui dit un matin Laurent Saint-Cyr, voulez-vous venir avec moi? Nous irons en Hollande, nous remonterons le Rhin, nous tra-

verserons la Forêt-Noire, nous visiterons les Grisons et peut-être jetterons-nous un premier coup d'ceil sur l'Italie. »

Mon père accepta. Les voilà partis. Ils firent un de ces voyages comme on en fait quand on s'aime de tout cœur et qu'on a vingt-cinq ans. Après être revenus ensemble et s'être fait recevoir licenciés en droit, ils repartirent pour l'Ecosse, ils retournèrent en Suisse, ils s'arrêtèrent longtemps à Florence, à Naples et à Rome. Mais, s'ils s'entendaient bien quand ils étaient en route, ils avaient, chaque fois qu'ils laissaient derrière eux quelque coin charmant d'un village perdu, une légère discussion. C'était une affaire de déterminer mon père à continuer le voyage. En Ecosse, il parlait de prendre à long bail une cabane perchée sur le versant d'une montagne ou assise sur le bord d'un lac. En Hollande, il ne voulait plus quitter une maison à toit rouge cachée dans un bouquet d'arbres, maison coquette avec son moulin à vent à toute volée, sa grande prairie éclairée par un doux soleil. En Suisse, la vallée de Bœdeli le transporta.

Il aurait voulu être roi de cette vallée qui a quatre kilomètres de long sur trois kilomètres de large. Unterseen aurait été son Paris, Interlaken aurait été son Versailles, et il n'y aurait eu de plus heureux au monde que le roi d'Yvetot.

Mais ce fut bien autre chose quand il arriva en Italie. Florence avec ses vieux et noirs palais, son admirable galerie, ses éternels souvenirs de Pétrarque et de Dante, des Médicis et de Michel- Ange ; Naples, son ciel, sa mer et ses montagnes ; Rome surtout, Rome qui avec son calme solennel résume à elle seule l'histoire du monde ; tous ces lieux, qu'il m'a si souvent décrits, le charmèrent, rémurent, le remplirent d'enthousiasme. Il ne voulait plus revenir; il voulait s'installer dans chaque ville, dans chaque village. Les couvents mêmes le tentaient. Il serait volontiers entré aux Camaldules pour regarder tout à son aise, du haut de la montagne où ce couvent est situé, le Vésuve, Naples et la mer à perte de vue. A Venise, sans la présence de M. Saint-Cyr, il aurait fait je ne sais quelles démarches pour être reçu dans le couvent des Arméniens.

MON PÈRE. l3

« Mais qu'est-ce que vous feriez-là? lui disait son ami.

— Comment, ce que je ferais! j'apprendrais les vingt-quatre langues que savent ces vieux moines. »

Pour avoir lu sur la porte d'un troisième couvent : O beat a solitudo, o sola beatitudo, il se serait presque cloîtré, tant il trouvait de charme et de poésie dans cette inscription mélancolique.

Les jours et les mois s'écoulaient. Voilà nos deux amis ayant trente ans passés. Ils revinrent à Paris.

« Un travail loin du monde et du bruit, voilà tout ce que je demande maintenant à la Providence, » écrivait mon père en 1846.

M. Saint-Cyr se fit l'intermédiaire de la Providence. Il alla trouver M. de Montalivet, alors intendant général de la liste civile. Une place

était libre à la bibliothèque du Louvre; elle fut donnée à mon père.

M. de Montalivet voulut revoir souvent les deux amis. Tous deux furent appréciés à leur rare valeur par cet esprit si fin et ce cœur si élevé. Pendant que M. de Montalivet prenait peu à peu mon père pour secrétaire, M. Saint-Cyr devenait peu à peu son gendre. Mademoiselle Marie de Montalivet s'appela marquise de Gouvion Saint-Cyr. Voici son portrait tel que le fit mon père :

g élange de douceur et de vivacité ;

> lliant à l'esprit la grâce et la beauté;

pcien de plus accompli, de plus modeste qu'elle.

— 1 est loin, ce portrait d'égaler le modèle,

rr t le modèle encor le trouvera flatté.

Mon père resta au cabinet de l'intendance générale jusqu'en 1848. Bien que sa situation fût contraire à ses goûts de solitude, il avait pour M. de Montalivet une telle affection, et M. de Montalivet lui montrait en retour une si grande confiance, que cette nouvelle vie ne laissa pas de

MON PERL!. l5

lui plaire. La révolution de Février ferma net l'avenir qui s'ouvrait devant lui. Il retourna, sans amertume, à la bibliothèque du Louvre.

Mais, quand à la fin de sa journée laborieuse il rentrait dans sa petite chambre de la rue d'Astorg et qu'il passait seul sa longue soirée , loin de son ami Saint-Cyr qui ne pouvait plus venir aussi souvent, il avait de ces heures de tristesse comme il en avait eu autrefois, dans la pension Barthélémy. Tout entier aux regrets que lui avait laissés le compagnon de sa jeunesse, il ne se doutait point qu'il y avait à quelques pas de lui celle qui devait être la compagne de sa vie. La petite fille du post-scriptum avait vingt ans.

Pendant ce temps-là, mon père disait :

« Nous autres célibataires, nous n'existons qu'à demi. La moitié de notre âme se promène quelque part où nous n'avons pas l'esprit d'aller, et voilà pourquoi nous ne sommes pas heureux. »

« Je vous rendrai heureux, lui répondit M. Legouvé, comptez sur moi. »

l6 MON PÈRE.

Au bout de quelques semaines, mon père parla dans ses lettres à son père du beau-frère de M. Legouvé, le docteur Guiard. Il en parla plus longuement qu'en 1826. Plusieurs fois le docteur eut un paragraphe spécial. Mon père se plaisait à peindre cet esprit bien gaulois, cette bonne et joyeuse figure. Après le portrait du docteur, le profil de sa fille aînée était tracé discrètement; mon père esquissait « ce regard tendre et vif tour à tour, ce sourire plein de charmes, très-fin et très-doux ». Puis c'était un mot d'elle qu'il citait, un mot d'une délicatesse extrême, un trait d'une parfaite bonté. Mon père passait son temps à remercier M. Legouvé. Madame Legouvé écoutait tout cela en souriant et devinait sans peine ce que pensait ma mère. Le mariage fut bientôt fait.

Je vais donc maintenant écrire ces pages intimes avec mes souvenirs à moi, mes premiers souvenirs d'enfant.

Laisse-moi, ma chère mère, laisse-moi parler de toi avec abandon. Comment veux-tu que je parle de lui sans parler de toi ? Je voudrais parler de toi comme il en parlait lui-même. Ta vie s'est partagée entre ta sollicitude pour lui et ton dévouement pour tes trois enfants. Tu as eu toutes les tendresses et tous les courages. Quels soins n'as-tu pas donnés à mon frère aîné! Quelles fatigues, quels dangers n'as-tu pas bravés pour moi ! Tu n'écoutas guère les médecins quand j'étais à la mort, atteint à la fois d'une fièvre cérébrale et d'une fièvre scarlatine, et qu'ils te défendirent d'entrer dans ma chambre. Tu nourrissais alors mon jeune frère ; on t'affirma que j'étais perdu, et que rester près de mon lit, c'était t'exposer à perdre ainsi tes deux enfants.

« Eh bien! répondis-tu, je les perdrai tous les deux plutôt que d'abandonner celui qui se meurt pour conserver l'autre. L'autre me ferait l'effet de voler celui-là. »

Tu restas, tu me sauvas et tu nous gardas tous les deux.

Je reviens à toi, mon cher père, qui, durant ces jours-là, me veillas comme elle; à toi, aussi digne d'elle qu'elle était digne de toi.

Malgré ma tristesse, je ne veux pas que ces pages soient tristes.

Je voudrais, dans ce portrait de mon père, rendre la bonté de son regard, la finesse de son sourire. Il avait tous les charmes de l'esprit et toutes les délicatesses du cœur : c'était une nature exquise. Jamais une parole amère n'est sortie de sa bouche. Dans une circonstance de sa vie où il avait été indignement trompé par de faux amis :

« Voilà, dis-je, des noms que je souligne pour me les rappeler.

— Moi, me répondit doucement mon père, je les efface pour ne plus m'en souvenir. »

Joignez à cette bonté inaltérable une grande gaieté.

Personne n'avait plus que lui l'esprit d'àpropos. Je me souviens que, quand il nous mena, mon frère André et moi, au collège de Vaugirard, il nous présenta au Père Olivaint en lui disant :

« Je crois que vous accueillerez bien mes enfants. Ils ont un titre à faire valoir aux yeux d'un jésuite : ce sont les neveux d'Eugène Siie.

— Vous avez bien raison, répondit le Père Olivaint; je refuserais cinquante élèves pour avoir ces deux-là. »

Dans la moindre causerie, il abordait avec une grâce infinie tous les sujets : les plus graves, les plus légers. Il disait de ces mots qui partaient comme une fusée, d'autres qui s'exhalaient comme un parfum.

Un jour, dans le salon de M. Legouvé, un des derniers salons où l'on cause encore, on entourait Saintine, on lui parlait de Picciola, et

on lui demandait pourquoi il avait cache le nom de la petite fleur.

« Il est si facile à deviner, interrompit mon père, mais c'est une immortelle ! »

Bien souvent des mots de lui, qui résumaient d'un trait ingénieux et profond une situation ou un homme, faisaient leur chemin et couraient partout. Quelquefois lui-même les entendait citer et attribuer à quelque personnage; il souriait sans rien dire.

Modeste à l'excès et s'effaçant toujours, il mettait un soin infini à cacher son rare mérite. Toutes les fois qu'on voulait l'engager à publier quelques pages : « A quoi bon? » répondait-il. Le « à quoi bon » fut le mot de toute sa vie littéraire. Ce n'était pas qu'il ignorât sa valeur d'écrivain, mais, avec l'idéal de perfection qu'il poursuivait toujours, rien ne le satisfaisait. Trop délicat pour rechercher les succès de la foule, trop indépendant pour s'attacher à la fortune d'un parti, curieux de trop de choses pour

MON PKRE. 2 1

s'enfermer dans une seule idée, il était de ces esprits contemplatifs et rêveurs comme les Joubert et les Doudan. Presque rien ne reste de ces esprits qui ont éparpillé leurs richesses dans des lettres et dans des causeries, — lettres parfois égarées, causeries dont on ne peut ressaisir le charme disparu.

Malgré la vie retirée que menait mon père, il ne pouvait échapper à une réputation qui, pour être discrète, n'en était pas moins assez étendue. On le connaissait pour un homme d'un goût sûr, d'une instruction profonde. Critique excellent, il avait l'art, toutes les fois qu'on venait lui demander conseil, de pénétrer dans votre pensée sans jamais imposer la sienne, et d'oublier la route qu'il aurait pu prendre lui-même pour suivre le chemin que vous suiviez, préoccupé seulement de l'aplanir.

A la bibliothèque du Louvre, les lecteurs l'entouraient, le priaient de les guider dans leurs recherches, puis de lire et de corriger « la petite brochure qu'ils préparaient ». La petite bro-

chure était souvent un volume in-octavo. Il lui arrivait du fond de la province des discours à revoir... ou à refaire : discours de professeur, discours de préfet; il lui arriva une fois un discours d'évêque. Un ami avait-il une lettre difficile à écrire, un autre préparait-il un article pour une revue, un autre concourait-il pour un prix d'éloquence à l'Académie française? mon père se donnait à tous. Ma mère l'appelait un littérateur consultant.

Après l'avoir bien consulté, M. de Courson, conservateur à la bibliothèque du Louvre, ramena insensiblement à faire en collaboration un livre sur le dix-septième siècle. Le livre a pour titre : Chefs-d'œuvre des classiques français. Il commence à Balzac et finit à Saint-Simon. Il présente ainsi le cortège tout entier des grands écrivains.

« Ce travail, écrivait un juge compétent en matière littéraire, M. Louis Veuillot, a été souvent entrepris; jamais, à ma connaissance, on ne Ta fait aussi bien, et je crois qu'on ne saurait

mieux le faire. Je défie qu'on y trouve quoi que ce soit à reprendre. »

Les notices placées en tête de chaque écrivain, et signées tour à tour de M. de Courson et de mon père, sont autant de médaillons d'un fini achevé. Je détache celui de Mmc de Sévigné :

« Prendre place parmi les plus grands écrivains, sans avoir jamais fait un livre, ni songé même à en faire un, c'est ce qui paraît impossible, et ce qui est pourtant arrivé à Mme de Sévigné. Ses contemporains la connaissaient pour une femme distinguée par son esprit comme par son rang, d'une humeur enjouée, d'une conduite irréprochable, fidèle à ses amis et idolâtre de sa fille; mais personne ne soupçonnait qu'elle dût partager dans la postérité la gloire de nos auteurs classiques, et elle-même, assurément', le soupçonnait moins que personne. Elle s'est immortalisée, sans le vouloir ni le savoir, par une correspondance tout intime, qui, longtemps dérobée aux yeux du public, est universellement regardée aujourd'hui comme un

des plus précieux trésors et un des monuments les plus originaux de la littérature française.

« Pour tromper l'ennui de l'absence, elle écrit à sa fille tout ce qu'elle a au fond du cœur, tout ce qui lui vient à la tête, ce qu'elle a fait, ce qu'elle veut faire, ce qu'elle voit, ce qu'elle apprend, les nouvelles de la cour, de la ville, de la Bretagne, de l'armée, les plus graves, les plus frivoles, la disgrâce d'un favori, un procès célèbre, la forme d'une robe, un incendie, la mort d'un héros, la description d'une coiffure, une représentation S'Est lier à Saint-Cyr, une naissance, une mort, un bon mot qui court, des réflexions sur ses lectures, enfin les choses les plus diverses, dans l'ordre ou plutôt dans le désordre où elles se présentent, contées gaiement ou tristement, selon le sujet ou l'humeur, mais sans cesse et partout mêlées des témoignages les plus vifs, les plus délicats, les plus ardents, les plus touchants d'une inépuisable tendresse : et tout cela jeté au courant de la plume, avec un naturel, un abandon, un cœur, un esprit, une imagination, un bonheur

d'expressions et une variété de tons dont rien ne peut donner l'idée.

« De la causerie la plus familière, elle s1élève sans effort à l'éloquence la plus pathétique. Elle amuse, elle instruit, elle intéresse, elle émeut; elle vient de nous faire sourire, voilà qu'elle nous fait pleurer. Tout ce qui se passe en elle, ou devant elle, elle le fait passer en nous ou devant nous. Peint-elle un objet, on le voit. Raconte-t-elle une action, on y assiste. Fait-elle parler un personnage, c'est lui-même que l'on entend ; on aperçoit le geste, on distingue l'accent. Tout est vrai, tout est réel, tout est vivant dans cette merveilleuse correspondance ; et tout est vivant pour jamais. C'est plus que du talent, c'est de l'enchantement. L'immortalité est un don que sa plume communique à tout ce qu'elle touche. Sa fille, son fils, son gendre, son oncle, ses amis sont vraiment nos contemporains. Nous les voyons, nous les aimons : nos enfants les verront et les aimeront comme nous ; nos arrièreneveux aussi. Les générations passent tour à tour sur la terre; une seule, ou du moins un

groupe privilégié, échappe à la destinée générale, c'est le groupe des amis de Mmc de Sévigné. Quelle baguette de fée que cette plume étincelante !

« Toutes ses lettres, sans doute, ne sont pas également parfaites ; mais qui voudrait en retrancher une ? Elle disait un jour des Fables de la Fontaine : « C'est comme un panier de cerises; on commence par manger les plus belles, et on finit par manger tout. » Cette comparaison charmante semble faite pour elle-même. Et c'est là ce qui cause notre embarras et nos regrets : gêné par le défaut d'espace, bien loin de pouvoir donner tout, il s'en faut de beaucoup que nous puissions offrir seulement la fleur du panier. »

Des pages comme celles-là ne passèrent pas inaperçues. Lorsque M. Cucheval-Clarigny devint rédacteur en chef du Constitutionnel , il écrivit ces mots à mon père :

« J'espère, cher Monsieur, que vous ne vous

êtes pas fait illusion au point de croire que je serais appelé à la direction d'un grand journal et que je vous laisserais tranquille. Je compte sur vous comme critique littéraire. »

Mon père déclina cet honneur. M. Cucheval- Clarigny insista, et il insista si bien que mon père vit qu'il aurait encore plus de repos en acceptant qu'en refusant. Mais, dès que son rédacteur en chef quitta le Constitutionnel, mon père saisit ce prétexte pour rentrer dans l'ombre. Quelques années plus tard, en 1866, M. Clarigny fut directeur de la Presse; il revint de nouveau chercher mon père. Grâce à cette persévérance affectueuse, je puis aujourd'hui publier, pour quelques amis, ce petit volume. Esprit souple et sans parti-pris, mon père a jugé dans ces pages les hommes les plus différents, les choses les plus opposées. Vous y verrez, à côté d'un article sur V Affaire Clemenceau , un article sur le Récit d'une sœur, à côté du portrait de Yeuillot le portrait de Michelet, une biographie d'Hégésippe Moreau et une étude sur Bossuet.

M. Cucheval-Clarigny quitta la Presse; mon père reprit sa vie paisible à la bibliothèque du Louvre. Son ami, M. Alfred Le Roux, très-mêlé à la vie politique, lui dit un jour :

« Si jamais je deviens ministre, je te prendrai pour chef de cabinet. »

Fidèle à ses principes, mon père se hâta de dire qu'il était très-reconnaissant, mais qu'il n'accepterait pas.

« Ne Técoutez pas, interrompit ma mère. Si vous devenez ministre, écrivez-moi un mot, et, continua-t-elle en souriant, il sera chez vous le lendemain matin de bonne heure. »

M. Alfred Le Roux fut nommé en 1869 ministre de l'agriculture et du commerce. Le petit mot fut envoyé à ma mère, et mon père arriva près de son ami.

Les nuances de son caractère parurent alors en pleine lumière. Dans cette situation difficile de

chef de cabinet où, au milieu de susceptibilités en éveil et d'intérêts en lutte, il faut attirer toutes les sympathies au ministre en lui réservant prudemment sa liberté d'action, mon père montra son tact, sa bonne grâce et, avec une certaine défiance d'esprit qui l'empêchait d'être jamais dupe, sa grande bienveillance de cœur. Même quand il ne contentait pas par sa réponse, il charmait par son accueil.

Lorsque M. Le Roux donna sa démission, mon père voulut le suivre. On le retint dans les bureaux du ministère. Ce fut là qu'il rencontra cet homme d'un grand esprit et d'un grand cœur qui devait être un de ses plus chers amis, M. de Freycinet. Attirés l'un vers l'autre par une sympathie et une estime mutuelles, ils furent bientôt aussi liés que s'ils s'étaient connus depuis de longues années.

Mon père ne resta que peu de temps au ministère. Je ne raconterai pas comment, après lui avoir fait donner sa démission de bibliothécaire au Louvre pour le garder au milieu d'eux, ses

3o MON PÈRE.

collègues du ministère lui firent perdre brutalement sa place. Je ne veux point qu'il y ait dans ces pages un seul mot d'amertume. Ce que je dois peindre ici, ce sont ses sentiments, non les miens. Tous ses droits violés, mon père ne lit pas une réclamation, pas la moindre démarche. Dignement et simplement, il rentra dans la vie privée.

Alors commença entre nous une rare et douce intimité. Il fit de moi son élève et son ami. Ce fut pendant le siège de Paris qu'il me donna ses premières leçons. Comme nos deux âges ne nous permettaient pas, pour des raisons contraires, de suivre les bataillons des gardes nationaux, nous nous étions enrôlés dans les gardes urbains. Braves gardes urbains qui venaient en voisins, qui venaient en pantoufles prendre un fusil, faire la police à la porte des boulangers et des bouchers, et qui, la nuit venue, battaient les rues et les boulevards pour veiller à la tranquillité publique! Mon père arrivait au corps de garde avec un Virgile dans sa poche. Nous nous mettions tous deux dans un coin et de temps

en temps nous entendions, au milieu d'une églogue, le canon du mont Valérien. Auteurs latins, auteurs français, nous lisions tout ensemble. Comme je regrette de n'avoir point noté chaque soir sur la marge d'une épître d'Horace, d'un chapitre de Montaigne ou d'une fable de la Fontaine, les remarques et les commentaires de mon excellent maître !

Homme de lettres raffiné, il étudiait les mots comme on étudie les hommes.

« Il y a, me disait-il un jour qu'il voulait m' apprendre à écrire, il y a de ces mots anciennement et honorablement connus, qui sont pour ainsi dire de vieux serviteurs du pays. Puis il y a de ces mots nouveaux qui apparaissent tout à coup, mots qui s'insinuent, s'introduisent, se répandent bientôt partout. Pour un de ces parvenus qu'il est juste d'accueillir parce qu'il a un vrai mérite, il y en a cent autres que Ton doit sévèrement écarter. Il faut se garder aussi dé recevoir trop facilement les mots d'origine étrangère dont on ne connaît pas bien l'histoire; il est

bon d'attendre prudemment qu'un séjour prolongé ou d'incontestables services leur aient acquis des droits à une adoption régulière. Quant à ceux de race indigène, les employer au hasard et capricieusement, c'est en altérer la valeur; et altérer la valeur des mots, c'est falsifier la monnaie en usage dans le commerce des esprits. Il en peut résulter des malheurs plus grands qu'on ne pense. C'est presque toujours au moyen de mots nouveaux ou étrangers, ou artificieusement détournés de leur ancienne acception, qu'on abuse les peuples et qu'on les précipite dans des folies sanglantes. Notre histoire, et surtout notre histoire contemporaine, en fournit des preuves sans nombre. Quand on commence à dire insurgés au lieu de rebelles, le jour n'est pas loin où l'on proclamera l'insurrection le plus saint des devoirs. Et, dans un autre ordre d'idées, lorsque nous voyons aujourd'hui prodiguer le mot drame dans les récits d'assassinats, il y a là un triste symptôme. Un incendiaire met-il le feu: Les journaux racontant le fait disent que le feu a été mis par malveillance. Le moindre changement dans la langue est une chose grave,

puisqu'il en indique un déjà fait ou prêt à se faire dans la conscience publique. »

Et à la fin de cette leçon, mon père me dit cette phrase :

« La langue d'un homme, comme celle d'un siècle, comme celle d'un peuple, donne la mesure des idées et des mœurs de ce peuple, de ce siècle et de cet homme. »

Où retrouverai-je cet esprit de conseil? Quel guide, quel ami j'ai perdu! Je ne puis songer sans un mélange de douceur et d'amertume à la dernière année que nous avons passée ensemble. Nous ne nous quittions plus. Je le rejoignais, je le poursuivais partout. S'il faisait une visite, j'arrivais et je l'enlevais. Je demande pardon à ses amis de les avoir souvent privés de lui. Combien de fois l'ai-je arraché aux de Gouvion Saint-Cyr ! Madame de Gouvion Saint-Cyr était, après ma mère, la meilleure amie de mon père. Je sais trop le vide qu'il a laissé dans cette famille pour m'arrêter sur de tels souvenirs. Je

fais, en écrivant ces noms aimés, ce que je fais en traversant le parc Monceaux, la terrasse des Tuileries, tous ces lieux où nous allions si souvent ensemble: je passe vite; je sens bien que je n'aurais pas la force de rester devant tout ce qui me rappelle un de ses bons regards, un de ses doux sourires. Mais, encore une fois, j'aurais dû, quand je me promenais avec lui, ne pas me laisser aller au charme seul de l'entendre , j'aurais dû m'arranger pour saisir au passage et fixer pour toujours ce qu'il me disait. Que de pages, maintenant, nous lirions ensemble, ma chère mère! Nous vivrions encore avec lui, et tu me pardonnerais de m'en être si souvent emparé pour moi seul.

Au milieu du mois d'août, mon père et ma mère partirent pour Avallon. Mon père comptait passer les vacances près de son vieux père, comme il les passait depuis cinquante ans. Un travail me retenant à Paris, je ne pus l'accompagner; mais comment, en lui disant adieu, n'ai-je pas entendu quelque chose qui m'ait dit : « Ne le quitte pas ! »

Le 3i août, mon père passa la matinée, sa dernière matinée, à nous écrire, à mon frère André et à moi ; puis il corrigea les devoirs de mon frère Maurice, il déjeuna gaiement et sortit pour faire une visite. Il alla chez un vieil ami de son père. Il causa de ses souvenirs d'autrefois, de sa vie d'enfant passée dans cette petite ville d'Avallon qu'il était heureux de revoir et qu'il habiterait peut-être un jour. « Cet air du Morvan, que les bois font si pur et si parfumé, lui donnerait encore, disait-il, de longues années à vivre. » Il se leva et descendit l'escalier. Arrivé à l'avant-dernière marche, ses genoux fléchirent, il saisit la rampe. On se précipita au devant de lui. Il s'affaissa. Pas un cri, pas un geste, pas un regard. Il était mort.

Ma mère, avertie qu'un accident était arrivé à mon père, partit seule vers cette maison qu'elle ne connaissait pas. Quelqu'un la lui indiqua en lui disant :

« C'est là , où vous voyez ce rassemblement. »

Elle eut peur, elle pressa le pas. Dès qu'on la vit arriver, les paroles cessèrent, les rangs s'ouvrirent. Elle franchit le seuil de la porte, elle entra. Dans le vestibule, mon père était assis sur un fauteuil, les yeux fermés, la tête penchée. Un médecin était à droite, un prêtre était à gauche.

Le médecin dit à ma mère :

« Tout est fini. »

Le prêtre, plus doucement, lui dit :

« Faites votre sacrifice.

— Non, tout n'est pas fini ; oh ! non, je ne fais pas mon sacrifice. »

Elle se jeta aux pieds de mon père, l'appela, l'embrassa, dit qu'elle le réchaufferait bien, qu'elle le ranimerait bien, elle.

Pour n'être pas ranimé par elle, il fallait que son cœur eût tout à fait cessé de battre !

Et nous, pendant ce temps-là, nous ses trois enfants, nous vivions en pleine insouciance. Mon jeune frère Maurice causait et riait avec des camarades dans une maison voisine; mon frère aîné était dans Tannée de Bourges, au milieu des grandes manœuvres; j'avais passé la matinée, je devais passer la soirée avec un excellent ami et j'écrivais à mon père une lettre joyeuse.

Nous voici maintenant dans notre maison désolée. Tout est si plein de lui que nous ne pouvons croire à sa disparition pour toujours. Sur sa table, les livres qu'il lisait la veille de son départ sont encore ouverts à la page quittée. Chaque matin, nous sommes sur le point d'entrer dans sa chambre pour lui dire bonjour. Le soir, quand je passe près de sa porte, je marche sur la pointe des pieds pour ne pas le réveiller. Ah ! si je pouvais le réveiller !

René Vallery-Radot.

Novembre 1876.

Page 1