‹ Souvenits littérairesChapitre 2 sur 8 · SOUVENIRS · texte numérisé non relu

SOUVENIRS

HÉGESIPPE MOREAU

Ce fut vers la fin de Tannée 1 83o, que je fis connaissance, étant encore écolier, avec Hégésippe Moreau. Il entra, en qualité de maître d'étude, dans Tinstitution où j'étais, institution qui envoyait ses élèves au lycée Bonaparte et qui, florissante alors, n'existe plus aujourd'hui. Fuit Iliumî... Je demande au lecteur la permission de lui raconter le petit incident qui attira sur moi l'attention de notre nouveau surveillant.

Un jour, un mauvais jour d'automne, la pluie, qui n'avait fait que menacer pendant que nous étions au travail, eut la malice de tomber, mais de tomber à flots, juste au moment de la récréation. Jugez du désappointement. Il fallut, bon gré, mal gré, rester dans la salle d'étude, comme un essaim d'abeilles consigné

dans la ruche. Différents groupes se formèrent, selon Tâge et la sympathie, et, faute de pouvoir jouer à la balle, les grands causèrent littérature. L'un de nous, et l'un des plus forts, eut Tidée un peu jeune de mettre en parallèle Lamartine et... devinez qui?...Millevoye. On faisait cercle autour de lui. Son rang de rhétoricien et sa supériorité reconnue en vers latins donnaient à sa critique une certaine autorité. Ses décisions toutefois n'étaient pas acceptées sans contradictions. Les élèves de seconde n'osaient pas trop contester, mais les philosophes ne se gênaient pas et le rhétoricien avait fort à faire. Enfin, après bien des écarts, la discussion se concentra sur deux petits poèmes où Lamartine et Millevoye ont traité le même sujet : le poète mourant. Celui de Millevoye avait ses partisans comme celui de Lamartine, et personne ne manquait de raisons, ou, si vous voulez, de paroles, pour appuyer son sentiment. Chargé de la police de la salle, Moreau présidait, en souriant, cette séance académique. Il remarqua que je ne disais rien (j'étais élève de seconde) et voulut savoir mon avis. Je fis une réponse qui enleva tous les suffrages. Je dis que le poète mourant de Lamartine était plus poète

et que celui de Millevoye était plus mourant. Le rhétoricien seul ne se montra pas entièrement satisfait de ce jugement, que les autres trouvèrent digne de Salomon et qu'applaudit Moreau lui-même.

A partir de ce jour commença entre nous une liaison qui devint graduellement plus étroite. Quoiqu'il fût maître et que je fusse élève, nos âges ne s'éloignaient pas trop, car il n'avait guère que vingt ans, et notre commune passion pour la poésie effaça bientôt la distance. Aux heures de récréation, nous nous promenions toujours ensemble sous les acacias de la cour, et, les jours de congé, nous allions les passer au parc Monceaux, situé dans le voisinage. Là, sans autre dîner qu'un morceau de pain mangé sur l'herbe ', nous restions jusqu'au soir, à causer, à rêver, à lire et à faire des vers. C'était la vie de deux bergers de Florian, moins les moutons et les bergères. Pauvre Moreau! Qui m'aurait dit alors que l'on verrait en lui je ne sais quel tribun farouche, je ne sais quel Tyrtée d'émeutes et de barricades ?

' Le parc Monceaux était alors un parc réservé.

Il est vrai que, dans ce temps-là, Moreau n'était point tel qu'on a pu le voir très-peu d'années après. Il jouissait d'une heureuse santé, et rien dans sa constitution, saine sinon robuste, ne faisait redouter une fin si prématurée. La taille médiocre, le buste assez fort, mais les extrémités menues ; les mains d'une délicatesse aristocratique, ces mains qu'il lui a convenu plus tard de peindre calleuses ; le visage régulier, un beau front, l'œil spirituel, la bouche fine ; la peau blanche et les cheveux bruns ; une physionomie très -douce et des mœurs aussi douces que sa physionomie ; la simplicité, souvent même le rire ingénu d'un enfant, voilà les principaux traits sous lesquels je le retrouve dans ma pensée en remontant à cette époque. On pouvait entrevoir un peu de mélancolie au fond de son âme, mais la gaieté pétillait à la surface. En écrivant, il passait volontiers de la chanson à l'élégie; mais dans la conversation l'élégie s'éclipsait, la chanson prenait le dessus. La politique, qui devait plus tard lui souffler des colères si violentes, le tourmentait fort peu, quoiqu'il se fût battu aux journées de juillet. A l'exemple de Béranger, sa première admiration, il cousait, il est vrai, un couplet li-

béral à la plupart de ses chansons. Mais ce n'était qu'une cocarde qu'il attachait à son chapeau; il en faisait parade sans en prendre au fond grand souci, bien plus préoccupé de la forme des vers que de celle des gouvernements. Il était poète avant tout; il n'était même véritablement et ne fut jamais que cela. Cette vocation s'était révélée chez lui de très-bonne heure, et l'anecdote suivante, que je tiens de lui-même, permet de fixer à dix ans l'âge où Hégésippe Moreau donna la première marque de son talent. Notez à quelle occasion.

Le duc de Berry venait d'être assassiné. Dans le petit séminaire où se trouvait alors Moreau, courut une élégie, manuscrite et sans nom d'auteur, sur la mort du malheureux prince. Cette composition, qui ne manquait pas de mérite et qui respirait d'ailleurs le royalisme le plus pur, arriva de mains en mains jusqu'à celles du supérieur. Il reconnaît l'écriture du jeune Moreau, le fait appeler et l'interroge sur l'origine de ces vers. L'écolier balbutie d'abord ; puis, moitié honteux, moitié fier, répond qu'il les a faits luimême : hos ego versiculos feci. Le supérieur ne veut pas croire que ce soit là l'ouvrage d'un en-

fant de dix ans. Il répète sa question, l'enfant répète sa réponse, et l'ecclésiastique, dans la conviction que c'est un effronté mensonge, finit par lui infliger une punition assez sévère. Jamais écolier ne subit un châtiment de si bon cœur. Nul éloge, nulle récompense n'aurait autant flatté l'amour-propre naissant avec la poésie dans cette jeune tête. — « On ne veut pas que mes vers soient de moi, se disait-il en accomplissant joyeusement sa pénitence ; il faut donc qu'on les trouve bien bons ! » Tel fut son premier succès littéraire.

Moreau aurait pu dire, par une autre raison, mais aussi justement que Jean-Jacques Rousseau, que ses malheurs avaient commencé avec sa naissance. Il était enfant naturel. Sa mère l'amena tout petit à Provins pour ne pas vivre éloignée de l'homme qui l'avait séduite et qui venait d'obtenir une place de régent dans le collège communal de cette ville. La pauvre femme fut obligée de se faire servante. Heureusement la Providence la conduisit dans une honorable maison, chez Mme F***, qui sut bientôt le secret de la naissance de Moreau, s'intéressa à cet enfant, et ne voulut pas laisser sans culture les heureuses

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dispositions que Ton apercevait déjà en lui. C'est par la protection de Mme F*** que, devenu orphelin de père et de mère, Moreau put faire ses études, et de bonnes études, au petit séminaire d'Avon, près de Fontainebleau.

On pourrait raconter presque toute son histoire avec des fragments de ses poésies, li suffit, en effet, de les lire avec un peu d'attention pour y retrouver çà et là les principaux événements de cette vie, qui fut si courte. Parmi ces événements, il en est cependant qu'il dissimule ou qu'il altère. Non-seulement Moreau ne dit pas, et cela se comprend, qu'il est un enfant naturel, mais il semble même chercher à induire, sur ce point, le public en erreur.

Il parle quelque part de son aïeule bretonne, et, dans un autre endroit, d'un frère aîné mort en Russie; il veut à toute force se composer une famille. Il déguise également le lieu de sa naissance. Né à Paris le 8 avril 1810, rue Saint- Placide, il se dit Provinois, ou, pour emprunter son langage,

Bleuet éclos parmi les roses de Provins.

Il y a aussi des circonstances qu'il présente de différentes manières, selon le temps, et surtout selon l'auditoire auquel il s'adresse. Ainsi, de son enfance passée au séminaire, voici comment il parle dans une satire politique :

Un ogre ayant flairé la chair qui vient de naître

M'emporta vagissant dans sa robe de prêtre,

Et je grandis captif parmi ces écoliers,

Noirs frelons que Montrouge essaime par milliers... etc.

Il dit ailleurs et mieux :

Autrefois, pour prier, mes lèvres enfantines D'elles-mêmes s'ouvraient aux syllabes latines, Et j'allais aux grands jours, blanc lévite du chœur, Répandre devant Dieu ma corbeille et mon cœur.

Ses études terminées, Moreau, sur sa demande, et par les soins de sa constante bienfaitrice, entra en apprentissage chez M. L..., imprimeur à Provins. Là, Moreau trouva cette sœur qu'il a tant aimée, tant chantée; cette idole qui fut toujours placée à part, pour parler encore sa langue,

Dans le Panthéon de son cœur.

Là, dans l'enivrement d'une tendresse partagée,

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passèrent comme un songe deux ou trois années telles qu'il ne devait plus en revoir.

Lorsque Dieu fait un homme,

De ses bonheurs futurs il lui compte la somme : « Prends, lui dit-il, et marche; » et, lui, dès le départ, Prodigue voyageur, il dévora sa part.

Ainsi parlera le poète, en regrettant ces heureux jours.

Mais pourquoi quitta-t-il Provins?... Dans une petite ville, tout se remarque, tout se commente, tout s'envenime; la réputation, le repos de celle qu'il aimait, exigèrent sans doute une séparation. Et n'est-ce pas ce qu'il veut dire, lorsque, dix ans après, il écrit ces vers si touchants :

Mon cœur, ivre à seize ans de volupté céleste, S'emplit d'un chaste amour dont le parfum lui reste. J'ai rêvé le bonheur, mais le rêve fut court. L'ange qui me berçait trouva le fardeau lourd; Et, pour monter à Dieu dans son vol solitaire, Me laissa retomber tout meurtri sur la terre...

Il part donc et le voilà à Paris.

Sa muse voyageuse

Va tenter à son tour cette mer orageuse

5o SOUVENIRS LITTÉRAIRES.

Où comme Adamastor, debout sur un écueil, Le spectre de Gilbert plane sur un cercueil.

Moreau songeait sans cesse à Gilbert, comme Louis XVI à Charles Ier. Arrivé à Paris, il trouve du travail dans l'imprimerie de M. Firmin Didot. La révolution de Juillet éclate, et il se mêle aux combattants. Plus tard, il se vanta de la part qu'il y avait prise, dans ces vers sur la liberté. Ce nom, dit-il,

Ce nom plein d'harmonie

Sur mes lèvres de feu n'est point une ironie. Car je l'ai confessé, non tout bas, à huis-clos, Dans des refrains qu'on jette à des murs sans échos; Non comme l'orateur du banquet populaire Dont la flamme du punch attise la colère; Comme un bouffon de club dans ses parades; non! Mais les pieds dans le sang, en face du canon !

Quoique je Taie connu peu de mois après cette révolution, dont les suites forcèrent la maison Didot à restreindre le nombre de ses compositeurs, et Moreau, par contre-coup, à prendre le nouvel emploi qui nous à rapprochés, je dois noter, pour être un historien fidèle, qu'il me parla de sa présence aux barricades avec beaucoup moins d'exaltation qu'il n'en montre dans

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ces vers composés en 1 833. Son rôle aura grandi dans son imagination.

Les fonctions de maître d'étude n'étaient guère du goût de Moreau, et il faut avouer qu'il les remplissait assez mal. Il ignorait l'art de plier à la discipline l'indocile troupeau commis à sa garde. Il était trop doux, trop faible; distrait d'ailleurs comme un poète et rêveur comme un amoureux. Aussi nous quitta-t-il bientôt, retournant, dit-il, à Provins. Un jour il m'écrivit qu'il avait l'intention d'y fonder un journal hebdomadaire en vers, dans le genre de la Némésis. Je me hâtai de lui répondre pour le détourner de cette idée et pour lui signaler les inconvénients de toute nature attachés à une publication pareille dans une petite ville'1. Il n'en tint compte et

1 J'ai retrouvé dans les papiers de mon père une autre lettre datée de Provins que Moreau lui écrivait le ioaoût i833 : » Je suis malade et pauvre; mon ami, faites-moi l'aumône. Ce n'est pas de l'argent que je vous demande, nous n'en avons ni l'un ni l'autre; mais moi, je puis m'en passer. Dans mon pays, l'amour et l'amitié entourent ma misère de toutes les commodités du luxe. Mais j'ai pris des engagements avec mes souscripteurs ; je leur dois toutes les semaines deux cents vers, et depuis un mois je végète dans un état d'idiotisme rarement interrompu par des moments lucides. Vous en aurez une preuve dans les vers que je vous envoie. Mais vous avez sans doute des lambeaux poétiques que vous ne vous donnerez jamais la peine de recoudre; pour m'aider à faire mon livre.

suivit son dessein. Le troisième numéro était à peine publié qu'il avait déjà soulevé contre lui les trois quarts de ses concitoyens d'adoption. Il fut gravement insulté dans un lieu public : de là un duel où il n'y eut heureusement personne de blessé. Après deux balles échangées, les témoins exigèrent que le combat cessât, et les deux adversaires s'embrassèrent sur le terrain. Mais Moreau fut forcé de quitter le pays. Il lança en partant un dernier numéro assez dur pour les Provinois, et où il peint en vers piquants le sort réservé à un Barthélémy d'arrondissement :

A la face des rois jettes-tu de la boue?

Un maire et deux adjoints vont s'essuyer la joue...

Il fait à son duel une allusion dans des termes qui pouvaient le faire recommencer :

Pâle encor d'une veille, il faudra que tu coures Brûler au nez d'un fat tes vers changés en bourres...

Et, ses adieux ainsi distribués, il revient à Paris, le cœur débordant d'amertume. Il vint me voir et me donna une adresse où je le demandai

envoyez-moi vos rognures. Je rafistolerai si bien toute cette brillante friperie, que mes abonnés, myopes, n'en verront pas le fil. »

en vain huit jours après. Il avait déjà changé de logement, comme c'était son habitude. Je le retrouvai plus tard, puis je le reperdis, pour le retrouver ensuite et le reperdre encore.

Il y avait peut-être un an que je ne Pavais vu, lorsqu'une après-midi, par une pluie fine et froide qui tombait depuis le matin (je note à dessein l'heure), se croise avec moi, dans le faubourg Saint-Honoré, un jeune homme marchant fort vite et que je ne reconnais, comme il arrive aux gens distraits, qu'après l'avoir laissé passer. C'était Moreau. Je me retourne, je le cherche des yeux; il avait disparu. Comme la rue d'Angoulême 1 débouche en cet endroit dans le faubourg, je suppose qu'il vient de la prendre et j'y cours. Je regarde au loin devant moi : point de Moreau. Je commençais à perdre espoir, quand tout à coup je le vois sortir de la rue des Écuries d'Artois, qui coupe à angle droit celle d'Angouléme. Il m'aperçoit, vient à moi et me serre cordialement la main :

« Ah ! me dit-il, je suis bien aise de vous voir.

1 Aujourd'hui rue de Morny.

— Et moi de même, mon cher Moreau. Mettez-vous sous mon parapluie et nous irons où vous voudrez.

— Je n'ai aucun but.

— Ni moi.

— Alors, promenons-nous ensemble. »

Je lui raconte comment je l'ai reconnu après coup, comment j'ai couru sur sa trace et mon étonnement de sa disparition soudaine.

« Mais où couriez-vous donc si vite?

— Chez Alfred de Vigny.

— Vous le connaissez?

— Non; mais j'ai fait cette nuit des vers sur Chatterton, et je les lui portais. »

M. de Vigny venait de donner aux Français son drame dont le héros devait intéresser Moreau d'une façon particulière.

« Il paraît que vous n'avez trouvé personne, puisque vous êtes revenu sur-le-champ.

— Je n'ai pas demandé s'il était chez lui. J'ai remis mes vers à son portier.

— Pourquoi pas à lui-même ?

— Je n'aurais pas osé me présenter à lui, vêtu comme vous me voyez. Il m'aurait pris pour un mendiant. »

Le pauvre garçon avait passé toute la nuit et probablement la meilleure partie de la journée à composer des vers pour Alfred de Vigny, et il venait , par un temps affreux , du fond de son quartier latin jusqu'à l'extrémité du faubourg Saint-Honoré, les déposer chez un portier sans peut-être songer à mettre son adresse au bas! Mais écoutez la suite. La pluie décidément devenait insupportable. Je proposai à Moreau d'entrer dans un café pour causer à notre aise.

« Aimez-vous le thé? » lui dis-je.

Il me répondit qu'il n'en avait jamais pris.

« Eh bien, voulez-vous en faire Fessai ?

— Volontiers. »

Puis, après un moment de réflexion :

« Du thé, me demanda-t-il, combien fait-on payer cela dans un café ?

— C'est selon le café où Ton va ; mais, ajoutaije en souriant, ne vous inquiétez pas du prix. »

Il tint bon.

« Je voudrais savoir combien cela va vous coûter.

— Je ne peux pas vous le dire au juste.

— Mais encore ?

— Une trentaine de sous, au plus. »

Il hésita une minute; puis, prenant son parti : « Vous allez trouver fort singulière la de-

HEGESIPPE MOREAU.

mande que je vais vous faire. Ne prenons pas de thé et donnez-moi les trente sous. »

Je crus d'abord qu'il plaisantait. Je le regardai : je vis que c'était sérieux, trop sérieux. Dans quelle position, mon Dieu ! se trouvait-il donc pour me faire une pareille demande !

« Je n'ai pas dîné hier et je n'ai pas mangé ce matin. »

Il était quatre heures.

« Est-il possible! m'écriai -je. Entrons vite chez le premier restaurateur. »

Je le suppliai d'accepter la petite somme que j'avais sur moi. Il fit des difficultés, il ne voulait que les trente sous; enfin il se décida. Nous passions devant la rue de la Madeleine.

« Venez par ici, lui dis-je, on vous y servira un bon roastbeef.

— Tout à l'heure du thé, à présent du roastbeef, dit-il en s'efforçant de sourire; me prenez-

vous pour un Anglais? Sérieusement, si vous voulez bien me permettre de disposer à mon gré de la fortune que vous me faites, je vais tout simplement prendre un bouillon, car j'ai un repas assuré pour ce soir. Je dîne avec des vaudevillistes pour qui j'ai rimé un couplet sur lequel ils comptent beaucoup. J'espère que leur dîner sera meilleur que mon couplet. »

En achevant ces mots, il entra dans le restaurant et s'y fit servir un bouillon.

« Ainsi, lui dis-je, pendant qu'il le prenait, non pas avidement comme un affamé, mais à petites gorgées, comme un gourmet, vous faisiez des vers cette nuit, souffrant de la faim?

— Souffrant? non; mais la faim me tenait éveillé. Ne croyez pas d'ailleurs qu'elle amortisse l'imagination; c'est tout le contraire, quand elle ne dépasse pourtant pas un certain degré. La faim me tient souvent lieu de café. »

Avant de le quitter , je lui demandai son adresse; il me la donna, et je le prévins que j'irais lui faire une visite le lendemain matin. Il

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m'assura qu'il ne sortirait pas que je ne fusse venu, me remercia très-vivement, et nous allions nous séparer, quand tout à coup :

« Auriez-vous, me dit-il, couru après moi, si vous aviez prévu que je vous demanderais de l'argent?

— Mon cher Moreau, lui répondis-je tranquillement, voilà peut-être le mot d'un philosophe, mais ce n'est pas celui d'un ami. »

Je suis convaincu qu'il n'avait aucune mauvaise intention en me jetant cette question pour adieu. C'était une réflexion qui lui venait, une réflexion de moraliste misanthrope, comme je le lui dis, toute générale d'ailleurs, et qu'il faisait à haute voix, tant il la croyait naturelle. Malheureusement, Moreau en laissait trop souvent échapper de semblables, et bien des gens s'en sont fâchés.

ÔO SOUVENIRS LITTÉRAIRES.

Le lendemain je courus chez lui pour lui porter un peu d'argent, hélas! bien peu; c'était, sinon le denier de la veuve, l'épargne de l'étudiant.

« Voici, lui dis-je, ma souscription à la première édition qui sera faite de vos œuvres. »

Il ne me répondit rien, et me remercia d'un regard. Ce regard me rappela celui qu'il m'avait jeté la veille au moment où je lui avais mis ma petite bourse dans la main : j'y vis l'orgueil blessé luttant contre la reconnaissance. Chaque fois qu'il m'a été donné de lui rendre un léger service, j'ai retrouvé la même expression dans sa physionomie. Vous eussiez dit aussi par moments qu'il vous en voulait de ce que vous faisiez pour lui ; c'était le charger d'une obligation, et une obligation lui pesait tant, que sa reconnaissance dégénérait presque en rancune. Bien des mains secourables lui ont été tendues ; il les a prises un instant, puis lâchées pour aller où le

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vent le poussait. On l'aurait vingt fois tiré de la misère, s'il avait voulu, je ne dis pas seconder, mais ne point contrarier ni faire manquer comme à plaisir tout ce que Ton tentait pour lui. Dans les personnes qui pouvaient lui être utiles, Moreau ne voyait bientôt plus en elles des amis, mais des protecteurs, et ne tardait pas à les fuir, en s'arrangeant pour qu'on ne sût où le rejoindre. S'il a fini par être délaissé, ce n'est pas que ses protecteurs, puisqu'il voulait les nommer ainsi, l'aient abandonné; c'est au contraire lui quia abandonné, dépisté, découragé ses protecteurs.

La faim, dit le proverbe, fait sortir le loup du bois. Le loup, oui, mais non pas Moreau. C'est, au contraire, quand il était encore plus malheureux que d'habitude, c'est quand il manquait littéralement de pain, qu'il disparaissait tout à coup, qu'on ne le voyait plus nulle part, qu'on n'entendait plus parler de lui. Où se cachait-il ? comment vivait-il ? On sait déjà une partie de la vérité, on va en savoir davantage.

Il avait donc accepté, un peu à contre-cœur, ma trop modique offrande. Il resta quelques instants silencieux, embarrassé, agité. Il avait l'air

d'un homme occupé à avaler quelque chose qui passe difficilement. Je compris ; je laissai au petit service que je venais de lui rendre le temps de passer et je jetai un coup d'œil sur son logement. C'était une chambre garnie ou plutôt dégarnie, située au plus haut étage d'une masure délabrée qui prenait le titre d'hôtel. Il y avait eu autrefois un papier sur le mur, car on en voyait encore des restes. Quant à l'ameublement, la chambre de Moreau me parut cousine germaine de la célèbre chartreuse de Gresset, qui avait habité, lui aussi, une mansarde sur la montagne Sainte-Geneviève, et les vers dans lesquels il en fait une peinture si enjouée me revinrent à la mémoire en présence d'objets semblables :

Une table mi-démembrée Près du plus humble des grabats; Six brins de paille délabrée Tressés sur deux vieux échalas...

« Voilà, s'écria tout à coup Moreau comme s'il avait lu ma pensée dans mes yeux et voulut compléter cette citation mentale :

Voilà les meubles délicats, Dont ma chartreuse est décorée!

L'à-propos était si extraordinaire, et il dit ou plutôt chanta, sur je ne sais quel air de vaudeville, ces deux derniers vers avec une gaieté si franche, que je ne pus m'empêcher de rire. Il rit avec moi et la glace fut rompue.

« Ce qui me préoccupait, lui dis-je, mon cher Moreau, ce n'est pas l'état de votre mobilier; c'est la petitesse de votre chambre. Vous devez manquer d'air.

— Bah ! me répondit-il, la porte et la fenêtre ferment si mal qu'il en passe toujours assez. J'aurais des travaux d'art à faire si je voulais m'asphyxier. »

Je ne relevai pas cette plaisanterie funèbre, et je lui demandai s'il y avait longtemps qu'il occupait son logement.

« Non, il n'y a que quinze jours. Auparavant j'étais plus grandement logé.

— Et où donc l

— Dans la rue.

— Gomment!

— Eh! parbleu, à la lettre. Cela m'a procuré même une aventure assez curieuse. Racine prétend que :

Pour dormir dans la rue on n'offense personne;

« C'était peut-être vrai de son temps; aujourd'hui il paraît qu'on offense le gouvernement. Louis - Philippe est plus chatouilleux que Louis XIV.

— Racontez-moi votre aventure.

— Je ne demande pas mieux. Je me sens ce matin l'humeur conteuse et babillarde ; c'est peut-être un reste du vin de Champagne de mes vaudevillistes. Il était, ma foi! bon. Asseyezvous sur mon ottomane (il me montrait son matelas) ; je vous préviens que je serai long.

« Brouillé avec presque tous les loueurs en garni du quartier latin, et fatigué aussi de me voir toujours mis à la porte, faute de monnaie, au bout de trois, quatre ou cinq semaines, selon le degré de patience de mes hôtes, j'avais fini par ne plus louer de chambre. Le jour, je vaguais

dans les carrefours, comme un chien sans maître , et à peu près nourri de la même façon; la nuit, je bivouaquais dans la campagne quand il faisait beau, et dans la ville, lorsque le temps était ou mauvais ou douteux. Je recherchais alors les maisons en construction ou bien en démolition. Avant de m'y établir pour passer la nuit, il me fallait souvent parlementer avec un invalide chargé de la garde des matériaux, et qui, me prenant d'abord pour un voleur, arrivait sur moi, clopin-clopant, mais résolument, le vieux brave, en brandissant son coupe-chou, telum imbelle, sine ictu, dans sa main jadis redoutable. Je l'apaisais, je le flattais, je lui parlais de son Empereur, je le mettais sur le chapitre des batailles où il s'était signalé, sur le chapitre encore plus intéressant pour lui des belles qu'il avait enflammées, et je m'endormais au récit de ses victoires et conquêtes.

« J'ai passé plus d'une nuit d'été en compagnie des oiseaux du bois de Boulogne ; on ne pouvait avoir un ciel de lit plus magnifique, et j'en aurais été fier, si les rideaux drapés au-dessus de ma tête ne s'étaient quelquefois métamorphosés en fontaines, et n'avaient pourvu trop libérale-

ment à mes ablutions matinales. Il est vrai que quand je m'installais au bois de Boulogne pour la première fois, je n'avais pas l'intention d'en faire ma chambre à coucher. J'avais acheté de mon dernier écu un pistolet rouillé sur le quai de la Ferraille. Je le réparai de mon mieux, je le chargeai, je l'amorçai, et je partis un beau soir pour la porte Maillot, mon arme sous ma redingote. Ce n'était pas, croyez-le bien, pour demander aux passants attardés la bourse ou la vie; c'était tout bonnement pour me brûler la cervelle. Mon existence de bohémien avait fini par me peser, et j'avais pris le parti de m'en débarrasser. J'étais déjà dans l'avenue de Neuilly, quand j'aperçus, en regardant machinalement les vitres d'un cabinet de lecture, un écriteau qui annonçait la traduction nouvelle d'un roman posthume de Walter-Scott. Je voulus lire encore ce roman avant de mourir. S'il n'était pas trop inférieur à ceux qui m'avaient fait tant de fois oublier ma misère, j'allais du moins finir la vie par quelques heures agréables.

— Vous me rassurez, lui dis-je, par une fantaisie de ce genre ; elle prouve que vous n'étiez pas bien sérieusement décidé.

— Très-sérieusement; mais, comme, après tout, je n'étais pas tenu par l'heure, j'entrai dans le cabinet de lecture, je demandai le volume, et je le parcourus quelque temps; cela m'ennuya ; je fouillai dans ma poche où se heurtaient encore sept ou huit malheureux gros sous, toute ma fortune en bloc (comme Bias, je portais tout sur moi), je payai la séance, je donnai le reste à un pauvre que je rencontrai à deux pas de là, l'instituant, par ce fait, mon légataire universel ; j'atteignis le bois de Boulogne, je m'enfonçai dans un fourré et j'armai mon pistolet. Avant de l'approcher de mon front, ceci vous paraîtra encore plus bizarre que ma fantaisie de roman, je jetai un coup d'ceil sur ma toilette, je m'inquiétai de la blancheur de ma chemise, et, s'il faut tout vous dire, j'avais pris un bain le matin, tant je tenais à ce que mes restes ne fussent un objet de dégoût pour personne. Explique qui pourra comment, à une heure si solennelle, je me préoccupai d'un pareil examen, au lieu de songer à celui de ma conscience; vous me direz, comme la chanson, que

C'est la faute de Voltaire...

« Voltaire cependant ne m'a pas empêché, au moment où je sentis sur ma peau le froid du canon, d'éprouver une peur affreuse. Ce n'est pas la mort qui m'épouvanta, c'est.... vous ne le devineriez pas, c'est l'enfer! Oui, on en rit, à distance, mais de près on change de note : du moins cela m'est arrivé. Voyez pourtant l'orgueil humain ! je ne voulus pas reculer. Il est vrai que ce ne fut pas précisément avec le sangfroid d'un héros que je pressai du doigt la détente de mon pistolet... Il fît long feu ; je vous le dis tout de suite pour ne pas vous tenir trop longtemps en suspens, bien que votre inquiétude doive être modérée : c'est moi-même qui vous raconte mon suicide. Mais admirez la merveilleuse promptitude de l'âme. Vous savez le temps qu'il faut pour faire partir la détente d'une arme à feu ; un temps si court qu'il est à peine mesurable. Eh bien! le croiriez-vous ? dans ce demi-quart de seconde, un monde de sentiments et de pensées m'apparut. J'embrassai dans une vision, dans un éclair, toute ma vie : mes rêves, mes amours, mes chagrins, mes fautes, la dernière surtout, la plus grave, que je commettais en ce moment même ; je sentis un grand remords, et l'éternité m'apparut!... Je ne recommençai

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pas, allez! Je jetai l'arme loin de moi, je me précipitai à genoux. »

Il s'arrêta un instant et s'essuya le front ; je lui serrai la main; presque aussi ému que luimême.

a Vous jugez, continua-t-il quand il se fut un peu remis, vous jugez si cette nuit-là j'ai pu goûter un sommeil bien paisible sous la feuillée. Aussi gardai-je quelque temps rancune au bois de Boulogne. Je ne pouvais me décider à reparaître devant ses arbres, témoins heureusement muets de ma folie, témoins importuns cependant. J'élus alors domicile, pour les nuits suivantes, dans un nouveau quartier, à moitié bâti et aux trois quarts désert, qui occupe aujourd'hui, près de l'arc-de-triomphe de l'Étoile, l'emplacement de la Folie-Beaujon. Vous devez connaître ce quartier-là, car il est assez près de celui où vous demeurez.

— Je le connais, en effet, lui dis-je, et j'admirais encore ce dernier printemps de véritables prés, tout en fleurs, dans Paris.

— Justement, me répondit-il, vous me parlez de mes domaines. J'aurais voulu y voir, comme aux environs de Provins, de belles vaches rousses aux grands yeux doux et vagues. Des vaches sur Therbe touffue, c'est un spectacle que j'aime tant ! Ces prés parisiens n'avaient point de troupeaux ; mais on pouvait du moins y trouver du silence et assez de gazon pour ne pas trop sentir la dure, comme disaient énergiquement nos pères. Je n'avais qu'à franchir une misérable palissade pour me trouver en possession du refuge le plus tranquille. Une nuit, que mon matelas avait absorbé une quantité déraisonnable de rosée, je quittai l'herbe drue pour aller m'asseoir sur la terre sèche, dans une allée bordée d'acacias ; je m'adossai à une petite porte et je ne tardai pas à m'endormir. Je m'endormis si bien, que le soleil était déjà fort élevé sur l'horizon quand mes paupières se rouvrirent : encore mon réveil ne fut-il pas spontané. Je faisais un agréable rêve. J'étais dans les jardins d'Armide, à la recherche de Renaud. Si vous me demandez comment je me trouvais chargé, moi, Hégésippe Moreau, d'une mission que le chevalier danois, accompagné du preux Ubalde, avait accomplie depuis longtemps à la satisfaction gé-

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nérale, je vous dirai tout naïvement que je venais de relire quelques chants de la Jérusalem délivrêe. Je m'imaginais donc être dans ces jardins magnifiques, près de la fontaine du rire. J'apercevais les deux baigneuses si belles et si séduisantes. Je les voyais nager, plonger, reparaître encore, se poursuivre, s'ébattre dans les eaux du lac enchanté. Tandis qu'elles se livraient aux plaisirs du bain, d'autres, tout aussi charmantes, chantaient, sous les platanes du rivage. Ce ramage de jeunes filles, toutes ces voix fraîches et pures, ces rires, ces cris argentins, sonnant la jeunesse et la joie, devinrent à la fin si bruyants qu'ils me réveillèrent. Réveillé, chose singulière, je continue à les entendre. Je me frotte les yeux, je me tâte, je me secoue : le lac et les baigneuses étaient évidemment un rêve; mais les chanteuses et les danseuses sont bien une réalité. Si je ne les aperçois plus, j'entends leurs voix, j'entends leurs pas. . . La porte où je m'étais adossé pour dormir fermait la cour ou le jardin d'une pension de jeunes filles, et mon sommeil s'était prolongé jusqu'à l'heure de la récréation. Bizarrement amalgamés avec le souvenir d'une lecture récente, leurs jeux avaient causé d'abord ce rêve poétique, puis ce réveil, presque

aussi doux que celui dont Jean-Jacques a fait une des plus admirables pages de ses Confessions. Vous vous rappelez cette nuit de printemps, où, se trouvant comme moi sans asile, il s'endormit sous des arbres en fleurs, aux bords du Rhône ou de la Saône, et fut réveillé au grand jour, par un concert de rossignols ?

— Parfaitement, lui répondis-je, et je me disais même que Jean-Jacques eût encore préféré vos rossignols aux siens. Mais vous ne m'aviez promis qu'une aventure, et les récits, mon cher Moreau, se succèdent dans votre bouche avec une abondance et un intérêt qui me font regretter d'en être le seul auditeur.

— Mon aventure ! s'écria-t-il, en se frappant le front du bout des doigts, mais je ne vous l'ai pas racontée! Perdu dans toutes ces parenthèses, que vous voulez bien prendre pour des récits, j'oubliais justement l'histoire dont je voulais vous régaler. Voilà ce qui m'arrive chaque fois que j'ai le malheur de me lancer dans une narration; je fais comme la bécassine qui commence toujours par découper quelques zigzags avant

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de filer en ligne droite. Assez de zigzags comme cela, je vais au fait.

— Un instant! lui dis-je. Il est l'heure du déjeuner. Allons au Palais-Royal et gardez-moi votre histoire pour le dessert.

— Bonne idée, me répondit-il, procédé de poè'me épique. On sert un festin au héros, et, quand il y a fait honneur, il raconte ses prouesses. Je vous demande deux minutes pour achever de m'habiller. »

Il ajusta sa cravate noire, de manière à dissimuler, autant que possible, les résultats d'un long service, croisa sur sa poitrine, par une précaution encore plus nécessaire, sa redingote unique râpée jusqu'à la corde, chaussa des bottes éculées (un cadeau, me dit-il, que l'on m'a fait ces jours derniers) ; brossa du coude son chapeau qui tournait à la nuance feuille morte, et nous allâmes déjeuner. Il mangea de bon appétit, et, suivant notre convention, me conta au dessert l'aventure suivante :

« Vous vous rappelez la rude température que

nous avons eue au commencement du printemps. Entre nous, le printemps est un intrigant qui a volé sa réputation. Il soufflait une bise à vous glacer jusqu'à la moelle. Comme le froid était encore plus âpre la nuit que le jour, la belle étoile était alors une auberge peu agréable. J'eus la bonne fortune de rencontrer un camarade qui, s'il n'avait pignon sur rue, possédait mansarde et couchette. Il m'offrit fraternellement la moitié de l'une et de l'autre, et j'acceptai sans cérémonie une offre faite avec autant de bon cœur que d'à-propos. A dix ou onze heures du soir, je frappais régulièrement à cette porte hospitalière.

« Le camarade, homme rangé, que son état d'ailleurs forçait à se lever matin, était toujours rentré et ordinairement couché. Il se levait, venait m'ouvrir, nous échangions quelques paroles et je m'étendais avec délices sur le matelas de l'amitié. Heureux d'être à l'abri, je répétais en m'endormant les vers ravissants de Tibulle :

« Quam juvat immites ventos audire cubantem Et dulces somnos, imbre juvante, sequi! »

— Vous ne les citez pas exactement, lui dis-je en souriant.

HÉGÉSIPPE MOREAU. JD

— Je le sais, reprit-il, le bonheur de Tibulle était plus complet que le mien... Mais, en fait de bonheur, je n'ai jamais été gâté et je ne suis pas exigeant. Une nuit, je revenais au gîte, plus las et plus gelé encore qu'à l'ordinaire. Après avoir gravi péniblement quatre-vingts marches, je frappe les trois coups convenus ; rien ne bouge. J'entends dans la mansarde un chuchotement qui m'étonne. Je refrappe plus fort, j'attends ; la serrure enfin crie, et, par la porte entre-bâillée mon ami me montre un visage embarrassé. Je n'attendis pas ses explications; j'avais déjà compris que mon homme rangé était à même cette nuit-là, s'il n'avait perdu son latin, de s'appliquer entièrement la citation de Tibulle. Je lui souhaitai une bonne nuit, et je retournai assez piteusement dans la rue.

« Mes jambes refusaient le service. Je m'étais réchauffé, à force de mouvement dans la journée. Le mouvement est un poêle économique, mais il n'y a pas moyen d'entretenir ce poêle-là le jour et la nuit. N'en pouvant plus, j'allai m'asseoir ou plutôt tomber sur la dernière marche de l'église de la Sorbonne. Je me roulai en boule comme un hérisson, afin d'offrir moins de sur-

face aux injures de l'atmosphère. Ma situation notait pas gaie. Pour ne pas trop l'approfondir, je me mis à faire des vers. On m'avait attelé, moi quatrième, à un vaudeville qui, malgré cela, n'avançait guère, et qui même est encore embourbé à l'heure qu'il est. La poésie étant ma spécialité, pour parler la belle langue du xixe siècle, j'avais été chargé des chœurs d'entrée et de sortie et de toutes les petites bêtises rimées dont les vaudevillistes ont coutume d'émailler leur prose. Les dents claquant de froid et l'estomac grondant la faim, j'essayai de tourner des couplets épicuriens. Tout en les fredonnant, je finis par tomber dans une espèce de sommeil, et je ne sais depuis combien de temps il durait quand on me secoua violemment le bras.

« Qu'est-ce que vous faites là? » me dit au même instant une grosse voix. J'ouvre les yeux et je distingue, à la lueur du réverbère, une douzaine de pantalons garance, accompagnés de baïonnettes.

« Me direz-vous ce que vous faites là? » répéta sur un ton plus rude le sergent ou le caporal qui m'avait si bien secoué.

HEGESIPPE MOREAU. 77

— Vous le voyez, je dors ; je dormirais du moins, si vous ne m'aviez pas réveillé.

— On dort chez soi et dans son lit.

— Très-bien, lorsque Ton a un chez soi et un lit; mais quand on a ni l'un ni l'autre ?

— Vous n'avez point de domicile ?.

— Pas le moindre.

— Alors debout et suivez-nous au poste

— De tout mon cœur : il y fera certainement meilleur qu'ici. Pourvu que ce ne soit pas trop loin. »

« Il ne répondit pas et me plaça au milieu de ses hommes qui se remirent en marche. Heureusement la patrouille acheva vite sa tournée, et au bout de quelques minutes nous fumes dans le corps de garde.

« Je sentis en entrant une bienfaisante chaleur et je bénis la Providence qui avait envoyé cette

patrouille me ramasser. Je passai le reste de la nuit au violon, fort content d'y être et persuadé que le lendemain matin on me mettrait en liberté. Mais il n'en alla pas ainsi. Le chef du poste, refusant de m'écouter, ordonna à quatre soldats de me conduire à la préfecture de police. Il fallait traverser le quartier des écoles où ma figure était connue, et je n'étais pas très-flatté d'en parcourir les rues, entre quatre soldats, comme un voleur. Je baissai mon chapeau sur mes yeux, je tins mon mouchoir sur mon nez, et, suivi de quelques gamins, j'arrivai à la préfecture.

« Là on me fit entrer dans la fameuse salle Saint-Martin, vaste sentine où la police dépose provisoirement, à mesure qu'on les amène, les tapageurs nocturnes, les vagabonds et les voleurs qui sont ensuite examinés, interrogés l'un après l'autre, et relaxés ou écroués, selon qu'on le juge à propos. Cette salle immense était remplie. Hideux, mais curieux spectacle ! Vous n'avez jamais vu un raout de truands : je vous assure que cela en vaut la peine. Callot eût trouvé là des types qui manquent à sa galerie, et Salvator luimême y aurait dessiné des têtes de brigands

HEGESIPPE MOREAU. 79

qu'on ne voit pas dans les Abruzzes. J'observais, avec un intérêt mêlé d'effroi, ces états-généraux du mal. Il s'y trouvait jusqu'à des assassins, arrêtés pour d'autres motifs, mais dont on connaissait, dont on racontait dans la salle, comme en famille, les abominables exploits. Je remarquai même qu'ils étaient entourés d'un certain respect. Le fretin des larrons les regardait évidemment comme des êtres supérieurs ; c'était l'aristocratie du crime.

« Un certain mouvement s'étant produit dans la salle, je pensai que le préfet de police ou quelque haut magistrat venait d'entrer. En me haussant sur la pointe des pieds, je jetai les regards du côté de la porte ; mais je ne vis se détacher, sur cet horizon de bandits, aucune figure respectable. Mon voisin que j'interrogeai me dit qu'on allait procéder à l'élection de deux prévôts. Cette explication en nécessitait une autre, et je le priai de venir encore au secours de mon ignorance.

— C'est donc la première fois, me dit-il, que vous faites vos dévotions aux reliques de Saint- Martin?... Moi, c'est au moins la quatrième. Et

cependant, tel que vous me voyez, j'ai eu autrefois une position sociale. »

« Je m'inclinai.

— J'ai été huissier, monsieur. »

« Je m'inclinai plus profondément.

— La justice m'a cherché chicane pour de malheureuses écritures, et, depuis ce temps-là, nous n'avons pas cessé d'être en querelle. J'ai été tant de fois coffré et recoffré que je n'y fais plus attention. »

« Ce personnage eut l'extrême obligeance de me mettre au courant des habitudes de la maison . Il m'apprit que le préfet de police ne faisait jamais en personne les honneurs du salon un peu mêlé où nous nous trouvions réunis, et que ceux qu'il chargeait de le suppléer ne se souciaient guère de s'y aventurer, surtout lorsque la compagnie était par trop nombreuse ; qu'on laissait donc tous ces honnêtes gens, sous la garantie des verroux, s'arranger ensemble comme ils l'entendaient ; qu'eux-mêmes ils sentaient le besoin

HEGESIPPE MOREAU.

d'établir une autorité qui mît, s'il le fallait, le holà parmi eux et nommaient au scrutin deux gaillards bien déterminés qui, sous le titre de prévôts, avaient pour mission l'un d'empêcher les vols, l'autre d'empêcher les batailles, sauf à se prêter mutuellement main-forte dans l'occasion. C'était presque toujours sur les scélérats les plus fameux que se portaient les suffrages, et mon cicérone m'assura que ces étranges magistrats faisaient parfaitement leur devoir.

« Ainsi, m'écriai-je, oubliant à qui je parlais, c'est toujours un voleur qui veille ici à la sûreté des propriétés, et quelquefois un meurtrier qui veille à la sûreté des personnes!

— Eh! mon Dieu! me répondit le drôle avec plus d'esprit que je ne lui en supposais, est-ce que vous croyez que cela ne se voit qu'ici ? Quant à nous, continua-t-il, c'est exprès que nous choisissons pour prévôts les plus grands coquins de la bande, parce que ce sont ceux-là qui savent le mieux se faire craindre ; et où il n'y a point de crainte, il n'y a point d'autorité. Vos bourgeois de la chambre, qui croient gouverner, me font rire. Çà, un gouvernement! c'est un

joujou qu'on leur arrachera des mains un jour où F autre. On trouvera que ces vieux enfants font trop de bruit, on leur crèvera leur tambour et on leur en cassera les baguettes sur le dos. Attention ! on va voter. A qui donnez-vous votre voix ?

— Vous savez, lui dis-je, que je ne connais ici personne. »

« Il m'indiqua deux noms.

— Tenez, c'est ce groupe de paroissiens que vous voyez dans l'encognure. »

« Et son doigt me montrait deux bravi que j'avais déjà remarqués : l'un commençant à grisonner et d'une repoussante laideur, mais dont la physionomie respirait une énergie indomptable; l'autre qui avait la vigueur et la beauté d'un jeune tigre. J'avais entendu désigner ce dernier comme un assassin. Ils furent élus tous les deux et presque à l'unanimité. Leurs états de service, apparemment connus de la majeure partie de l'assemblée, écartèrent tous les concurrents. Les deux prévôts entrèrent en fonctions sur-le-

champ. Ils nous disposèrent par files et procédèrent d'abord à un recensement. Ils nous invitèrent ensuite, l'un après l'autre, depuis le premier jusqu'au dernier, à exhiber l'argent que nous avions sur nous. On inscrivait sur un registre le nom du déclarant avec la somme déclarée. La moitié de cette somme était remise aux prévôts qui dès lors vous garantissaient le reste. La prime d'assurance n'avait rien d'exagéré dans une société pareille, et d'ailleurs elle n'était pas entièrement perdue pour les assurés. On en faisait une masse dont la plus grande partie, — il faut rendre hommage à la vérité, — était consacrée à des dépenses d'utilité publique. Toute introduction de liquides, excepté celui des fontaines, était formellement et très-sagement interdite. Mais nous pouvions nous procurer du jambon, du cervelas et autres semblables douceurs. Tout le fonds social passait à des acquisitions de ce genre. L'administration ne nous devait que la pâtée, et elle se renfermait strictement dans les limites de ses obligations. Or la pâtée qu'elle nous donnait était une espèce de potage à la julienne, une macédoine de légumes mêlés, hachés, broyés si bien par le maître-queux du logis qu'il était impossible de savoir ce que l'on

mangeait. Étaient-ce des carottes, des glands, des marrons d'Inde ? Seul le maître-queux le savait. Certes je ne suis pas difficile et je mourais de faim quand arriva notre pitance; mais la vue, rien que la vue de ce problème en écuelle me rassasia complètement. Peut-être y avait-il une légère dose de prévention dans mon fait ; prévention ou non, je ne pus prendre sur moi d'aller au-delà de trois cuillerées.

— Ne vous forcez pas, me dit mon ami le voleur. La collecte a été bonne et les prévôts vont faire, dans un petit quart d'heure, une royale distribution de charcuterie dont vous aurez votre part comme tout le monde, quoique vous n'ayez rien mis à la masse. »

« J'avais été, en effet, obligé de déclarer que je ne possédais pas un sou, et comme mes vêtements, un peu moins déguenillés que ceux de mes camarades, ne faisaient pas présumer une pénurie si radicale, on avait d'abord cru que je voulais frauder la république et Ton m'avait fouillé sans le moindre égard. L'humiliante épreuve tourna à mon honneur et ma sincérité fut hautement reconnue. Mon aimable interlo-

HEGESIPPE MOREAU, 85

cuteur ne m'avait pas leurré d'un faux espoir : quand la distribution se fit, j'eus mon lopin, comme les autres.

« Je restai vingt-huit heures, tout autant, au dépôt de la préfecture ; et je ne vous cacherai pas que, malgré les observations et les études de mœurs que j'eus l'avantage d'y faire, les heures me parurent bien longues, surtout celles de la nuit. Enfin on m'appela pour l'interrogatoire. Le magistrat devant lequel je comparus avait l'air d'un excellent homme. Je lui racontai tout bonnement mon histoire. Il m'écouta d'abord avec défiance, puis avec intérêt, enfin avec sympathie, et non-seulement il ordonna qu'on me rendît la liberté à l'instant même, mais encore il m'engagea très-affectueusement à venir le voir.

— Et je parie, dis-je à Moreau, que vous n'y êtes pas allé.

Ma foi ! non, » me répondit-il

Malgré l'insouciance et même la gaieté que montrait Moreau en parlant de sa position, un pareil dénûment n'était vraiment pas tolérable, et il était urgent d'y apporter remède. Je me mis aussitôt en quête d'une occupation qui pût lui assurer du pain, sans être en désaccord trop grand avec ses goûts. A quelques jours de là, j'appris que M. Mennechet, se trouvant surchargé de travaux littéraires, cherchait un secrétaire capable de l'aider. Voilà, me dis-je, une place que remplirait très-bien Moreau, s'il le voulait. Je ne connaissais pas M. Mennechet, mais je connaissais une personne dont la recommandation pouvait avantageusement suppléer à la mienne. Malheureusement elle était absente de Paris où elle ne devait revenir que la semaine suivante; pour surcroît de contre-temps, je ne savais en quel lieu lui écrire. Attendre son retour pour la première démarche, c'était nous exposer à ce que la place fût prise durant l'intervalle. Je cours chez Moreau, et je lui demande

s'il lui répugnerait d'être le secrétaire de M. Mennechet qui, en qualité d'ancien lecteur de Charles X, avait voué sa plume à la cause de la légitimité. Je craignais et j'aurais compris quelques objections de la part de Moreau ; mais il n'en fit aucune, il me parut au contraire enchanté. Je modère sa joie en lui apprenant que l'affaire est beaucoup moins avancée qu'il ne croit, je la lui expose telle qu'elle est, et, malgré ce qu'il pouvait y avoir d'irrégulier dans une démarche ainsi faite, je lui conseille de se présenter tout de suite chez M. Mennechet, pour prendre date.

« Dites-lui que vous savez qu'il cherche un secrétaire , que vous seriez charmé d'en remplir l'emploi près de lui; hâtez-vous d'ajouter que si vous venez sans introducteur, c'est que la personne qui aurait pu vous présenter à lui est absente, et nommez-la; je vous assure que vous ne serez point désavoué; promettez-lui enfin, dans le cas où son choix serait encore libre, de lui fournir, avant huit jours, les plus favorables témoignages.

■ — Partons, » s'écria-t-il, avec un entrain du

meilleur augure. Puis une réflexion lui vient; il jette sur sa toilette un regard désappointé.

« Je ne peux pas me montrer, dit-il, dans un équipage semblable. Je vais solliciter l'emploi de secrétaire intime, et je suis fait comme un voleur ! Ne trouvez-vous pas que cette redingote et ce chapeau me donnent une vague ressemblance avec Serre, dans le rôle de Bertrand ?

— Qu'à cela ne tienne, lui répondis-je, passons chez moi; nous sommes à peu près de même taille ; vous trouverez dans ma garde-robe de quoi vous composer un costume moins pittoresque. »

Il accepte ; nous allons directement à mon logis ; il se rhabille de pied en cap, et, quoiqu'il n'eût choisi que mes habits les plus usés, sa tenue lui semble si belle qu'il irait maintenant, dit-il, demander une place d'attaché d'ambassade. Il se pavanait devant la glace, il s'admirait de la tête aux pieds, mais ce qu'il regardait peutêtre avec le plus de complaisance, c'étaient ses mains gantées. « Gomme des gants vous refont un homme ! » s'écriait-il avec un sérieux comi-

que. Je fus obligé de l'arracher à sa contemplation. En le conduisant jusqu'à la porte de M. Mennechet, qui demeurait alors, je crois, dans la rue Duphot, je lui répète ce qu'il faut qu'il dise, et comme, avec beaucoup d'esprit, il n'avait pas le moindre usage du monde, je tâche de le prémunir contre certains écueils où j'avais peur qu'il ne donnât. Il me promet d'éviter soigneusement toute excentricité de manière et de langage. Il monte, je l'attends en bas. Un quart d'heure après, il revient rayonnant.

« Eh bien? » lui dis-je.

— Eh bien, cela s'est passé on ne peut mieux. M. Mennechet m'a parfaitement reçu; il a paru d'abord un peu surpris que je vinsse de but en blanc m'offrir à lui pour secrétaire; je lui ai nommé aussitôt la personne dont vous m'avez autorisé à invoquer le témoignage. Alors, il a été encore plus poli ; la conversation s'est engagée entre nous, et elle a duré jusqu'à présent. »

Et Moreau de me raconter toute cette conversation dans laquelle il croyait avoir fait merveille, et où il s'était montré encore plus étrange

que je ne pouvais le redouter. Il avait dit des choses inimaginables... celle-ci par exemple. M. Mennechet lui ayant demandé de quels travaux il pourrait le charger : « De tous, avait-il répondu, depuis un poème épique jusqu'au balayage de votre cabinet inclusivement. »

Moreau était ravi d'avoir trouvé cette gentillesse, et s'étonnait que je n'eusse pas Pair de partager son ravissement.

« En définitive ? » lui dis-je.

— En définitive, il ne sait pas bien encore s'il prendra un secrétaire; s'il se décide, il m'écrira. »

Évidemment c'était une affaire manquée. En effet, quelques jours plus tard, j'appris que M. Mennechet avait jugé Moreau à moitié fou.

Je me mis en devoir de lui procurer des élèves. Chacune de mes tentatives fournirait le sujet d'une histoire. Ne pouvant les raconter toutes, j'en prends une au hasard, comme échantillon. Il était convenu, sur ma recommandation, qu'il viendrait donner des leçons de grammaire fran-

HEGESIPPE MOREÀU. gi

çaise et latine au jeune neveu du général de C... J'avais, de crainte d'accident, préparé le terrain avec tout le soin possible. J'avais bien dit quel était Thomme ; honnête, doux, instruit, capable, mais, avec tout cela, un peu original: c'était un poète. J'avais même touché quelques mots de sa vie pour qu'on s'intéressât à lui. Il était donc bien entendu qu'on passerait sur ce qu'il pourrait y avoir d'insolite dans ses manières. Moreau se présente. Le malheur veut que le général et son neveu soient sortis. La maison de M. de C... était tenue par sa nièce, femme du monde et jolie femme. Ce fut elle qui reçut Moreau. Imaginez, si vous pouvez, l'embarras du pauvre garçon dans un semblable tête à tête. J'ignore ce qui se passa ; mais, à peine rentré dans sa chambre, Moreau écrivit au général la lettre la plus inouïe. Après lui avoir exprimé le regret de ne pas l'avoir rencontré chez lui, il ajoutait qu'il avait été reçu par une jeune patricienne, gracieuse sans doute et charmante, mais qui, pour dire la vérité, s'était un peu amusée à ses dépens; que cela lui avait fait comprendre qu'il n'était point fait pour hanter des personnes de haut parage ; que d'ailleurs il venait d'apprendre que c'était un baron qu'il allait avoir pour élève, et qu'il ne

se sentait pas de force à avoir pour élève un baron. Une pareille lettre ne méritait pas de réponse. Non-seulement le général y répondit, mais encore il le fit avec une bonté toute paternelle. Sa nièce était, disait-il, désolée autant que surprise qu'il eût pu se méprendre ainsi sur son accueil. Elle avait au contraire de lui l'opinion la plus flatteuse. La maison d'un vieux soldat ne devait rien avoir d'effrayant pour un poète. Quant à la baronnie du neveu en question, ce ne pouvait pas être une objection sérieuse. Tant de bonté fut inutile. Moreau avait pris son parti, il ne voulut point en démordre. Rien au monde n'aurait pu le déterminer à se retrouver en face de la jeune patricienne ni à enseigner la syntaxe à un baron.

Toutes les démarches que je fis pour le tirer de sa misère, il les fit échouer par des coups de tête du même genre. J'avais beau arranger les choses de mon mieux en prenant mille précautions; il arrivait au beau moment pour faire aussitôt manquer tout. Je ne lui en voulais nullement de ces incartades, malgré les petits désagréments qui m'en revenaient ; mais lui, tout en me les attirant, il se les reprochait, et il se sen-

HEGESIPPE MOREAU. Cp

tait, vis-à-vis de moi, dans une position fausse pour m'y avoir placé vis-à-vis des autres. Peu à peu il prit l'habitude de ne venir me voir qu'aux heures où il pensait que je serais absent ; puis il recommença à brouiller ses traces , délogeant plusieurs fois de suite sans m'informer de son adresse. Nos relations devinrent rares; mais elles ne cessèrent jamais entièrement. Jamais nous ne nous rencontrions sans courir l'un vers l'autre, sans nous serrer la main, sans nous mettre à causer très-amicalement. Point de reproches de l'un , ni d'excuses de l'autre sur la longueur du temps qui s'était écoulé depuis la dernière visite. Si rien ne nous pressait, nous nous prenions le bras et nous marchions ainsi une heure ou deux ensemble, quelquefois davantage. Après deux mots vite échangés sur la santé de l'un et de l'autre, je hasardais , avec toute sorte de ménagements , la question la moins indiscrète sur sa situation présente. Il se hâtait d'y répondre de manière à en prévenir une seconde. Il avait toujours trouvé quelque occupation, un mois, une semaine auparavant. Il m'assurait toujours qu'il ne manquait de rien, quoique ses vêtements dissent le contraire. Ce qu'il y avait

de positif, c'est qu'il ne voulait plus que je m'occupasse de lui. Nous reparlions alors de poésie, sujet pour nous inépuisable. Il me récitait les vers qu'il avait faits nouvellement. Il les savait tous par cœur et. les disait admirablement. Ce fut, il m'en souvient, dans une de ces promenades, qu'un jour, sous les marronniers des Tuileries, il me donna l'étrenne de sa jolie chanson des Cloches. Il ne la chanta point, et j'ignore même s'il existe un air auquel elle s'adapte; mais le ton dont il me la dit, et que j'ai encore dans l'oreille, était plus musical que tous les airs sur lesquels on pourra la chanter. Il me récita le même jour l'élégie qu'il a intitulée la Voulue, du nom d'une petite rivière qui coule à Provins.

La Voulzic : est-ce un fleuve aux grandes îles? Non;

Mais, avec un murmure aussi doux que son nom,

Un tout petit ruisseau coulant visible à peine;

Un géant altéré le boirait d'une haleine;

Le nain vert Obéron, jouant au bord des flots,

Sauterait par-dessus sans mouiller ses grelots... etc.

Il l'avait faite, me dit-il avec une sorte de dédain, pour prouver qu'il écrirait tout aussi bien qu'un autre de ces petites pièces sentimentales qu'on vante et qu'on cite partout.

HEGESIPPE MOREAU. QD

Au commencement de l'automne de i838, après une nouvelle lacune dans nos relations, je vis Moreau pour la dernière fois. A la veille de quitter Paris pour plusieurs mois, je ne voulais point partir sans lui avoir serré la main. Je savais qu'il avait repris son ancien métier, et travaillait dans une imprimerie aux environs du Luxembourg , chez MM. Béthune et Pion, si je ne me trompe. J'allai le demander; on me dit qu'il venait justement de sortir. Quelques minutes après, je le rencontrai dans la rue de Vaugirard ; j"eus de la peine à le reconnaître, tant il était changé. Sa démarche était celle d'un vieillard; le dos courbé, la poitrine rentrée, maigre à faire pitié; son regard était vague et presque égaré, le timbre même de sa voix avait subi une altération profonde.

Son aspect me causa une impression si douloureuse que je ne pus la lui cacher. Je l'interrogeai avec anxiété sur sa santé.

« Je ne suis pas malade, me répondit-il, mais je m'en vais.

— Que voulez-vous dire, mon cher Moreau ?

— Ce que vous avez pensé vous-même en m'apercevant. Encore un poète mourant ! à vous, ajouta-il en marquant d'un triste sourire l'allusion qu'il voulait faire, à vous de décider s'il est plus mourant que poète ou plus poète que mourant.

— Comment ! m1écriai-je, vous n'avez que vingt-huit ans, vous êtes né avec une bonne constitution, et, parce que vous êtes souffrant aujourd'hui...

— Je ne souffre pas.

— Qu'avez-vous donc alors ? Est-ce chagrin ? est-ce besoin?

— Ni l'un ni l'autre, je vous jure. Je n'ai aucun motif de chagrin à présent, et jamais je ne me suis trouvé si riche. Non-seulement je gagne assez pour suffire à mon entretien, mais je puis payer quelques dettes; je commence à me liquider. Vous êtes inscrit sur mon grand-livre ; cependant je vous avertis que votre nom n'arrive qu'au bout de ma liste, parce que je veux satis-

HEGESIPPE MOREAU. 97

faire d'abord mes créanciers besoigneux. Si je ne meurs pas trop vite, vous aurez votre tour. »

Je le priai de ne pas se préoccuper de ma créance, et, comme nous étions devant le jardin du Luxembourg, je lui proposai d'entrer et de nous y asseoir.

« Volontiers, me dit-il, car j'ai des jambes de roseau. »

Nous nous dirigeâmes vers un banc, et, quoiqu'il n'eût pas marché vite, il était tout essoufflé quand nous y arrivâmes. Je voulais absolument savoir ce qui l'avait réduit a un état si déplorable. Voyant qu'il évitait de répondre à toute question directe sur ce sujet, je pris un autre tour ; j'amenai la conversation sur son genre de vie, et je le fis causer sur les motifs qui l'avaient déterminé à reprendre son premier état.

« Ce n'est pas, me dit-il, pour faire le petit Jean-Jacques ; mais le métier d'homme de lettres, si lucratif pour quelques-uns, ne me rendait pas à moi de quoi manger du pain. Je ne cherche pas pour cela querelle à mes contemporains; je

ne puis aujourd'hui me plaindre de personne que de moi-même. Je croyais autrefois que je serais sauvé quand je trouverais un éditeur. La fortune s'est plu à souffleter mon amour-propre. Des éditeurs, je n'ai plus besoin d'en chercher; on m'a fait une sorte de réputation. Je n'ai qu'à apporter des articles à telle revue pour qu'ils soient admis et payés. Il y a des journaux tout prêts à insérer mes vers, qu'on trouve, ajouta-t-il avec un léger accent d'ironie, aussi bons que ceux de Berthaud. Vous n'appréciez peut-être pas suffisamment l'avantage dont je vous parle. Il faut que vous sachiez qu'il est de règle dans les journaux de repousser impitoyablement les vers. Mais si de loin en loin, pour des considérations toutes particulières, on consent à laisser entrer quelques alexandrins, ils sont comme des surnuméraires qui n'ont rien à voir à la caisse. Par une double exception en ma faveur, non-seulement on accepte mes vers, mais encore on les paie ; on les paie comme de laprose! Et ce sont les journaux démocratiques, ceux qui font la plus rude guerre aux privilèges, qui commettent ces passe-droits pour moi. Eh bien ! quoiqu'on me fasse la partie si belle, il m'est impossible de vivre du produit de ma plume. Soit

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en vers, soit en prose, j'écris avec une difficulté, avec une lenteur désolante. Encore si j'étais sûr de pouvoir mettre au net une pauvre page tous les jours ! Mais je resterai dix heures accoudé sur ma table, sans trouver une idée, un mot ! J'y resterai huit jours, j'y resterai un mois; il suffit que j'aie la volonté d'écrire pour que rien ne me vienne à l'esprit, rien ! Et cependant il faut que je mange ; le boulanger se lasse de me faire crédit. L'inquiétude me ronge, mon impuissance m'exaspère. Je sens bien, comme André Chénier, qu'iV y a quelque chose là; mais cela ne veut point sortir, ou ne veut sortir qu'à son heure. Je vois des gens qui, au fond, sont plus bêtes que moi, et qui écrivent des volumes comme un tisserand fait de la toile. C'est mauvais ! Eh ! sans doute,

Mais ils trouvent toujours, quoi qu'on en puisse dire, Un marchand pour les vendre et des sots pour les lire...

« Ils vivent largement d'un métier qu'ils ne savent point ; heureux de ne point le savoir. Ils sont comme des somnambules qui se promènent gaillardement sur un toit, où ils n'oseraient bouger s'ils étaient éveillés.

« Enfin, je me suis bien tâté, et j'ai acquis la

IOO SOUVENIRS LITTERAIRES.

conviction que si la nature a fait de moi, comme je le pense, un vrai poète, elle ne m'a donné aucune aptitude à l'industrie littéraire. Voilà pourquoi je suis revenu à la profession manuelle que je n'aurais pas dû quitter. Ouvrier par état et poète par fantaisie, telle est ma vraie vocation... Je n'ai plus besoin d'attendre une disposition d'esprit particulière pour gagner mon pain quotidien. Le travail que je fais me vaut quatre ou cinq francs par jour; c'est beaucoup plus qu'il ne m'en faut ; et, si ma santé dépérit, ce n'est pas qu'il me manque rien de ce qui est nécessaire à l'existence matérielle. Vous voulez savoir le mal qui me tue : pourquoi vous le tairais-je ? C'est l'ennui ! le mal des gens heureux, dit-on, comme si l'on était heureux quand cette lèpre vous attaque l'âme ! Ils en savaienfplus long, nos pères, qui avaient fait du mot ennui un synonyme de douleur. Mais rien ne saurait vous donner l'idée d'un ennui tel que celui qui me dévore. Tantque je suis à ma besogne, cela va encore; mais, quand ma journée est finie, quand, hors de l'atelier, je me trouve dans ma chambre, seul, livré à moi-même, la nuit surtout... ah! c'est intolérable! Aussi, depuis quelque temps, devinez ce que j'ai imaginé? A la chute du jour,

HKGliSIPPE MOREAU. TOT

je prends de l'opium pour me faire dormir jusqu'à l'heure où je dois revenir à l'imprimerie. Je suis arrivé par tâtonnement à savoir juste la quantité qu'il me faut pour cela, et j'ai soin de l'augmenter un peu tous les jours pour contrebalancer l'effet de l'habitude. Le samedi soir je triple la dose pour escamoter le dimanche et ne me réveiller que le lundi matin.

— Mais vous vous empoisonnez! m'écriai-je. Je ne suis plus étonné maintenant de l'altération de vos traits. Vous vous tuez. C'est un suicide un peu plus lent que celui que vous avez déjà tenté, mais d'un effet immanquable.

— Je le sais bien, me répondit-il tranquillement.

— Comment! vous le savez? N'aviez- vous donc pas renoncé à l'idée d'en finir avec la vie ? Ne m'avez-vous pas avoué vous-même l'effet que produisit sur vous, envisagée de près, la mort que vous vouliez vous donner ? L'expérience, les années, vos réflexions, vos souffrances ne vous ont-elles rien appris ou rappelé ?... Qui donc a écrit, il n'y a pas encore si

longtemps, après une visite à Saint-Étienne-du- Mont, ces beaux vers que j'ai retenus ?

Je sentis, je sentis que je gardais encore

Dans le fond de mon cœur, de moi-même ignoré,

Un peu de vieille foi, parfum évaporé...

— Oui, évaporé ! reprit-il en secouant tristement la tête.

— En ce temps-là, du moins, si vous étiez de ceux qui doutent vous n'étiez pas de ceux qui nient.

— Je ne sais plus ce que je suis, me répondit-il; je sais que je n'ai plus ni force ni courage; je sais surtout que je m'ennuie, que je m'ennuie horriblement, répéta-t-il d'une voix désespérée. Je cherche à tuer le temps plutôt qu'à me tuer moi-même ; mais si le moyen que j'emploie avance mes derniers moments, le beau malheur, je vous le demande!

— Et vos amis ? et celle que vous appelez votre sœur ?

— Mes amis, où sont-ils ? Ah ! Dieu me garde,

s'écria-t-il, de révoquer en doute vos sentiments pour moi ! Mais, durant ces deux dernières années, je vous ai si bien fait perdre ma trace que ma mort ne sera dans nos relations qu'une lacune de plus, une lacune bien longue, ajouta-t-il tristement. Quant à ma sœur, ma pauvre sœur, elle me pleurera mort avec moins d'amertume qu'elle ne m'a pleuré vivant. » Il garda pendant quelques instants un silence que je respectai. Puis il reprit : « Le mal est fait maintenant, voyez-vous, et il est sans remède. Que mon régime actuel soit contraire à tous les principes de l'hygiène, je ne prétends pas le nier ; mais quand j'en prendrais un autre aujourd'hui, je ne ressaisirais pas la vie ; elle m'échappe, et franchement je ne la regrette point. Qu'est-elle au fond pour moi ? un vrai marché de dupe. Il faut que je me donne beaucoup de peine, et pourquoi ? pour soutenir une existence qui me pèse. N'est-ce pas absurde de me fatiguer pour vivre, quand je suis fatigué de vivre ? »

Je ne redirai pas tout ce que j'opposai à ces désolantes paroles, ni mes inutiles efforts pour le tirer d'un si profond découragement et l'amener à voir les choses de ce monde sous un jour

plus vrai. Malade de cœur, malade d'esprit, malade de corps, Moreau atteint partout ne pouvait guérir. En lui disant adieu, j'eus un pressentiment funeste. Quelques semaines s'étaient à peine écoulées que je lus dans un journal qu'il venait de mourir à l'hôpital de la Charité. J'appris un peu plus tard, sans en être étonné, qu'il avait voulu mourir en chrétien. Au dernier moment, le parfum s'était fait sentir.

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