SOUVENIRS DE FAMILLE
La fortune des livres, comme celle des hommes, dépend de tant de circonstances étrangères à leur mérite, qu'un critique dépasse les limites de la prudence lorsque, non content de juger, il veut se mêler de prédire. Cependant voilà deux volumes faits pour émouvoir et ravir les esprits les plus délicats. Il y a là nombre de pages qu'on ne peut oublier, quand une fois on les a lues. Dans ces pages revivent des natures exquises, réunissant en elles toutes les tendresses du cœur à toutes les grandeurs de l'âme. Peut-on supposer qu'un tel livre n'aura qu'un succès éphémère ? Je le crois destiné à vivre plus longtemps qu'une bonne partie des chefs-d'œuvre contemporains : je le crois et j'ose le dire.
La sœur pieuse et tendre à qui nous devons ce « Récit » n'a pas songé à faire une œuvre de littérature. Il semble que sa modestie se soit même prescrit la loi d'y prendre la parole aussi rarement que possible. Elle Ta composé presque exclusivement de lettres et de notes laissées par sa famille. Contente, pour sa part, d'y porter Tordre et la lumière, elle nous les présente, en les complétant au besoin, de façon à offrir l'histoire et l'image fidèle des êtres chers qu'elle a perdus, histoire racontée, image peinte par eux-mêmes.
Cette manière de composer un récit n'est pas sans inconvénients. Il en résulte nécessairement quelques longueurs et un certain éparpillement d'intérêt. Mais ici les inconvénients sont amplement compensés. Nous sommes mis en communication immédiate avec les personnes que l'on veut nous faire connaître. Nous avons sous les yeux leurs correspondances les plus confidentielles. C'est comme si elles agissaient, parlaient et pensaient tout haut devant nous.
On pourra s'étonner qu'une femme du monde, d'un monde où la réserve est grande, ait livré
ainsi au public la vie intime de ses parents. Bien des objections ont dû lui être faites pour la détourner d'une résolution aussi extraordinaire. Mais elle avait son but et elle a persisté. Son but, elle nous l'indique sur le premier feuillet du livre, où l'on trouve ces quelques lignes en forme de dédicace : « Mon Dieu ! votre nom est le premier que je veux inscrire en commençant ces pages. Je désire qu'elles vous fassent aimer, plus encore que je ne désire faire aimer ceux à qui elles sont consacrées. »
Quelle est donc la personne qui a conçu l'espoir de propager l'amour de Dieu en faisant part au public de ce qui s'est passé dans le secret de sa famille ? et quelle est la famille qui a pu inspirer et justifier cette idée ?
Mariée à un diplomate étranger dont le nom honorable est devenu le sien , Mme Augustus Graven, malgré l'apparence que ce nom lui donne, n'en est pas moins, de sentiments ainsi que de naissance, parfaitement Française. Les lecteurs du Récit, où elle a pris en vain le soin de s'effacer, l'appelleront toujours Pauline de la Ferronnays ; et il faut qu'elle se résigne à tenir
désormais une place importante dans leur mémoire et dans leur cœur.
Le père de Mmc Craven fut un des serviteurs les plus loyaux et les plus distingués qu'ait eus la Restauration. Longtemps ambassadeur de France en Russie, le comte de la Ferronnays occupait l'ambassade de Rome quand la révolution de Juillet éclata. L'estime générale dont il était environné lui attira des avances de la part du gouvernement nouveau. On savait qu'il n'était pas riche, qu'il avait de nombreux enfants à élever et à pourvoir. On ne lui demandait qu'un serment, et, pairie, ambassade, existence large et brillante, tout demeurait intact, tout... excepté la conscience. Le comte de la Ferronnays refusa.
Il avait trouvé dans l'émigration une compagne digne de lui. De cette heureuse et patriarcale union naquirent onze enfants, dont il ne reste aujourd'hui que trois vivants , en comptant Mme Craven. Les souvenirs recueillis par elle se rapportent principalement à six personnes qui ne sont plus : le comte et la comtesse de la Ferronnays, Albert, Eugénie et Olga de la Ferronnays,
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et enfin Alexandrine d'Alopeus, l'admirable femme d'Albert.
Ces noms passent peut-être pour la première fois sous les yeux du lecteur. Peut-être ils ne lui disent, ne lui rappellent rien. Mais, quand on aura lu le Récit d'une Sœur, on ne les entendra plus prononcer avec indifférence.
Quelle douce sagesse et quelle bonté délicate dans le comte et dans la comtesse de la Ferronnays ! Que leur affection réciproque est touchante, et comme on est surpris de leur voir, à l'un et à l'autre, au sortir de la vie des cours, des sentiments si purs et des habitudes si simples !
Qui pourrait oublier Eugénie de la Ferronnays quand on a lu ses lettres, et surtout le journal où elle répandait le trop plein de son âme, ainsi qu'Eugénie de Guérin ? Sans avoir jamais fait de vers, la sœur d'Albert était poète autant que la sœur de Maurice ; plus poète peutêtre, plus éprise de l'infini, plus dédaigneuse de la terre... Eugénie de la Ferronnays fait croire aux anges exilés ; elle a la nostalgie du ciel, et
cette nostalgie est chez elle si forte que, dans la fleur première de ses belles années, comblée de tous les dons qui enchantent la vie, elle aspire à la mort et voudrait la hâter, afin d'être plus tôt rendue à sa véritable patrie. Ce qui n'est guère moins étrange, c'est le ton, la manière dont elle parle à Dieu, la familiarité incroyable et charmante avec laquelle elle lui dit, en véritable enfant gâté, tout ce qu'elle a dans le cœur, tout ce qui lui passe par l'esprit, mêlant à ses prières des causeries, des confidences, je dirais presque des caresses et même des câlineries.
Nous sommes loin d'Esther, s'écriant dans son oratoire :
O mon souverain roi !
Me voici donc tremblante et seule devant toi !
et se figurant Dieu sous les traits agrandis du Louis XIV de Suse ou de l'Assuérus de Versailles.
Olga, gracieuse figure que nous ne faisons qu'entrevoir, parce qu'elle a passé trop vite dans ce monde, Olga est bien la sœur, l'élève d'Eugé-
nie, et sa prière aussi ressemble à l'élan d'un enfant qui se jette au cou de son père.
On devine l'attrait qu'offre la lecture d'un livre qui nous permet de voir, dans leur intimité, ces êtres d'une grâce et d'une bonté idéales. Et cependant le grand intérêt du Récit ne porte pas sur ceux dont je viens de parler. Il porte sur Albert et encore plus sur Alexandrine.
Albert, au moment où nous faisons connaissance avec lui, est un jeune homme de vingt ans. Il a terminé ses études, mais il n'a mis encore le pied dans aucune carrière. La révolution de i83o a fermé brusquement l'avenir devant lui. Il ne paraît pas regretter beaucoup les avantages que pouvait lui promettre la situation de son père. C'est une âme contemplative, rêveuse et passionnée, comme on en voyait tant alors, comme on n'en voit guère aujourd'hui.
La physionomie d'Albert, bien naturelle et bien distincte, est cependant marquée au cachet d'une époque de notre histoire littéraire. C'est l'époque où le romantisme, allié au catholicisme, voyait marcher sous sa bannière presque toute la
jeunesse lettrée éclose aux derniers soleils de la Restauration.
Albert écrit sur son carnet : « Tel jour, lu lord Byron et l'Imitation. » La note est caractéristique. Mais la religion, chez la plupart des romantiques, n'était qu'une chose accessoire; chez Albert, on le sent, elle est la chose principale. Lui, il est catholique à fond; il Test jusqu'au prosélytisme ; il le serait jusqu'au martyre. Le désir de sauver l'âme d'Alexandrine, en la faisant rentrer au giron de l'Eglise, se lie à son amour dès le commencement et s'y mêle jusqu'à la fin, prêtant à cet amour, sans en rien retrancher de ce qui est humain, une incontestable grandeur.
Née à Saint-Pétersbourg, filleule de l'empereur Alexandre, bien qu'elle n'appartînt pas à la religion grecque mais à la religion luthérienne, attachée à l'impératrice comme demoiselle d'honneur, Alexandrine avait pour père le comte d'Alopeus, Suédois de naissance, qui fut longtemps ministre de Russie à Berlin, et pour mère une Allemande, célèbre alors par sa beauté, Jeanne de Wenkstern, comtesse d'Alopeus, depuis prin-
cesse Lapoukhyn. Moins belle, dit-on, que sa mère, Alexandrine était douée d'un charme irrésistible. On remarquait, dans les salons où elle avait été introduite, bien jeune encore, l'élégance et la grâce de Mlle d'Alopeus, et, dans son intimité même, on disait d'elle la suave, la poétique Alexandrine. Elle n'était pas moins remarquable, ainsi qu'on le verra en lisant son histoire, par le caractère et par le cœur.
Alexandrine d'Alopeus avait contracté, à Saint- Pétersbourg, avec Pauline de la Ferronnays, une amitié fondée sur la triple conformité des situations, des âges et des âmes. Albert faisait alors ses études à Paris, et les plus jeunes filles du comte de la Ferronnays étaient aussi restées en France. C'est par les conversations de Pauline qu' Alexandrine apprit à connaître, à aimer d'avance toute cette famille qui devait être un jour la sienne. Quand les événements séparèrent les deux amies, leurs adieux furent mouillés de larmes. Selon l'usage, on se promit de s'aimer en dépit du temps et de l'absence; contre l'usage, on tint parole. D'autres événements devaient les rapprocher trois ans plus tard. M. de la Ferronnays s'était déterminée s'établir en Italie. La
mort du comte cTAlopeus fit prendre à la comtesse la résolution de venir y passer le temps de son veuvage. Les deux familles se revirent, et la liaison formée aux bords de la Neva se renoua aux bords du Tibre.
C'est ici que paraît Albert et ici que commence Thistoire d'un amour que Mme Craven n'a pas craint de nous faire connaître dans toute son exaltation. Elle a jugé utile que Ton sût par quels sentiments passionnés et romanesques avait débuté cet amour « consacré et sanctifié depuis de toutes les manières ». Elle a jugé utile , je copie ses paroles, « d'apprendre au monde, qui se plaît à croire froids et insensibles ceux qui savent rester maîtres d'eux-mêmes et fidèles à la loi de Dieu, quels sentiments vifs et tendres peuvent remplir le cœur d'un chrétien. Si l'on me reprochait, poursuit-elle, le charme même d'une telle peinture comme un danger de plus, je demanderais aux esprits assez austères pour le craindre de suspendre leur jugement et de lire avec indulgence tout ce qui, dans ce genre, pourra les surprendre dans cette histoire. S'ils veulent bien l'achever, ils y verront l'amour de Dieu surmonter l'amour hu-
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main ; ils y verront la foi tout dominer, la douleur tout purifier. Ils verront enfin comment surent souffrir et mourir ceux qui surent aimer ainsi. »
Maintenant, il s'agit d'offrir à mes lecteurs le meilleur moyen de savoir si l'ouvrage leur agréera. Je voudrais placer sous leurs yeux les passages que j'ai choisis pour leur en donner une idée juste et leur en indiquer les différents aspects. Mais je me trouve aux prises avec l'embarras des richesses. Ces passages, qu'il mefaudrait éclaircir et lier, c'est-à-dire allonger encore par un commentaire suivi, sont d'un nombre et d'une étendue qui rendent nécessaires de très-pénibles sacrifices.
Bornons-nous donc à ce qui peut mettre Alexandrine en lumière. Laissons les autres personnages, laissons l'angélique Eugénie et Albert lui-même dans l'ombre ; retranchons, bien à contre-cœur, les pages où il est question de ce prêtre au génie tout fénelonien qui devint Mgr Gerbet ; et, avec un regret plus vif encore, s'il est possible, sacrifions ce qui regarde le comte de Montalembert, que ce livre nous mon-
tre jeune et sous l'aspect le plus aimable. Ne parlons que d'Alexandrine, ou, ce qui vaut bien mieux, donnons-lui la parole. Et d'abord, écoutons ce qu'elle va nous dire sur le commencement de sa liaison avec Albert. L'émotion, dont elle n'est pas maîtresse, perce dès la première phrase, où sa plume troublée a jeté ies mots au hasard.
« C'était un mardi, le jour consacré aux anges gardiens ; j'étais encore en grand deuil de mon père, à Rome, le 17 janvier i832, et ne sortant jamais, lorsque je fis la connaissance d'Albert. Il faisait une visite à ma mère, et moi j'étais en bas, chez une amie qui logeait dans la même maison que nous (la casa Margherita) , causant avec elle d'une façon fort animée. Je ne remontai que longtemps après qu'on m'eût avertie que le frère de Pauline de la Ferronnays était là-haut. Je remontai enfin; je l'ai regardé avec indifférence. Je ne l'ai pas trouvé beau, quoiqu'il me semble avoir remarqué l'expression de ses yeux, et qu'il me fît une impression agréable... »
« Le 5 février, j'allai avec Mary M*** (ma jeune voisine) entendre chanter les religieuses à
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la Trinité-du-Mont. J'y vis M. de la Ferronnays ('comme j'appelais alors Albert), toujours à genoux. Il m'intéressait sans que je m'en rendisse compte, et surtout je me sentais déjà une singulière confiance en lui ; car, en sortant de l'église, me trouvant près de lui, je lui dis combien j'aurais voulu me mettre à genoux comme lui, et que, si j'avais été avec ses sœurs, je l'aurais fait. — « Alors, pourquoi ne le faites-vous pas tout de suite ? me dit-il ; pourquoi ce respect humain ? » Cette hardiesse (car il me connaissait si peu), dans un homme de vingt ans, me plut. Jamais un jeune homme ne m'avait fait une représentation aussi sage. En descendant avec lui le bel escalier de la Trinité-du-Mont, je remarquai sa figure, surtout son expression. Je désirai qu'il vînt le soir. Il vint. »
Il y a là sans doute des négligences de langage ; mais quelle sincérité et quelle grâce ! Avez-vous remarqué (non certes comme une négligence!) ce mot lui quatre fois répété en trois lignes ? Et les deux toutes petites phrases de la fin, les trouvez-vous assez jolies ?
« Le 24 février, nous fîmes, lui et moi, avec
ma mère et M. Rio, une mémorable promenade à la villa Pamphili. Avant cela, nous avions été à la villa Mattei. Tout ce qu'Albert m'avait dit là m'avait déjà beaucoup plu ; mais à la villa Pamphili, en face de cette belle vue, au milieu de ces grands arbres, nous marchions un peu séparés de ma mère pour causer sans qu'on nous entendît. Oh ! quelle douce sympathie nous devinâmes alors entre nous ! Nous causâmes, je crois, pendant une heure, de religion, d'immortalité et de mort, qui serait si douce dans ces beaux jardins. Cette conversation, si différente de toutes celles qui avaient fatigué mes oreilles dans le monde, cette conversation descendit au fond de mon cœur. »
Tel fut tout d'abord leur amour qui, sans être exempt ou privé d'aucune des émotions que cette passion nous apporte, n'abdiqua jamais, dans Albert et Alexandrine, ce religieux caractère. La passion d'Albert est ardente jusqu'à la fièvre ; mais ce qu'il désire le plus ardemment (permis à qui veut d'en sourire), c'est qu' Alexandrine devienne catholique.
Citerai- je une preuve bien extraordinaire de
son amour et de sa foi ? Vers la fin du mois de mars, Albert, de grand matin, sortit, à la dérobée, de sa maison, et, revêtu d'un froc de pèlerin, les pieds nus, il accomplit pour son amie, qui ne le sut que longtemps après, le pèlerinage des Sept-Basiliques. C'était pour obtenir la conversion d'Alexandrine, et il fit alors, à cette intention, l'offrande de sa vie à Dieu.
Pour nous montrer, par un rapprochement saisissant, quelle harmonie existait d'avance entre ces deux âmes, Mme Craven rapporte ici une prière que fit Alexandrine elle-même, à l'âge de quinze ans. A cette époque, qui était celle de sa confirmation luthérienne, déjà préoccupée de doutes religieux, et plutôt troublée que satisfaite par les réponses du pasteur qu'elle consulta, elle fit à Dieu, un jour, le solennel abandon de son bonheur en cette vie, et demanda, à ce prix, la claire vue de la vérité. Elle écrivit cette prière dans un livre où la sœur d'Albert la lut, dit-elle, avec édification, avant son accomplissement, et la relut ensuite, avec une émotion profonde, quand Dieu eut accepté l'offrande de chacun et qu'il eut accordé à chacun sa demande.
Après les cérémonies de la semaine sainte et les fêtes de Pâques, les deux familles partirent pour Naples. Elles ne firent pas route ensemble, mais on se retrouva bien vite, et on loua, pour la fin du printemps et l'été, deux villas presque contiguës, sur la crête du Vomero.
Le lieu, le climat, la saison, la proximité des demeures, la retraite où vivaient alors Tune et l'autre famille, et leur réunion presque continuelle, toutes les circonstances conspirèrent à rendre plus vive et plus profonde, à Naples, l'impression reçue à Rome.
« Nous passions, dit Alexandrine, la plus grande partie de nos soirées sur la terrasse d'en haut. Cela était enchanteur ! Les deux golfes, ces rivages, ce Vésuve d'où ruisselaient des rivières de feu, un ciel toujours étoile, un air toujours embaumé ! et, avec cela, s'aimer ! s'aimer! en osant parler de Dieu ! . . . »
Entre Albert et Alexandrine, le mariage, à ce qu'il semble, devait s'arranger aisément. Il souleva pourtant plus d'une grave objection. La différence des religions, la fortune à peu près
absente d'un côté, et de l'autre assez médiocre, la trop grande jeunesse d'Albert, son défaut de carrière, son défaut de santé, l'état de sa poitrine qui inspirait dès lors à la comtesse d'Alopeus des craintes que la suite a trop justifiées, que de choses capables de faire, je ne dis pas seulement hésiter, mais reculer des parents sages! L'hésitation, en effet, fut très-grande de part et d'autre. Il y eut des délais , il y eut des épreuves ; mais l'amour triompha de tout.
Le mariage eut lieu à Naples, le 17 avril 1834, au beau milieu du printemps. Une délicieuse maison, moitié villa, moitié cottage, avait été louée pour les jeunes époux sur le penchant de la colline que couronne Castellamare. Ce fut là qu'ils se dirigèrent quelques heures après la bénédiction nuptiale. « Je montai avec Albert dans notre calèche, dit Alexandrine, et nous partîmes... Tous les deux, nous croyions rêver ! . . . »
Leur calèche les déposa au pied d'une rampe ombragée d'un berceau de vigne et de roses. C'était l'entrée de la maison où les attendait le
bonheur. Il fut plus grand, plus pur encore qu'ils ne l'avaient imaginé...
Un accident léger, mais de sinistre augure, vint troubler tout à coup la sérénité de leur ciel. Un jour, Alexandrine vit Albert porter vivement son mouchoir à ses lèvres et l'en retirer taché de sang. C'était le dixième jour après son mariage !...
En vain Albert parut n'attacher aucune importance à ces quelques gouttes de sang. Il ne réussit pas à faire illusion au cœur d'Alexandrine. L'inquiétude y pénétra, se changea peu à peu en chagrin dévorant et à la fin en désespoir. A partir de ce moment, la villa enchantée, à l'escalier couvert de roses, ne lui parut plus si riante. Bientôt Alexandrine, alarmée par d'autres symptômes, sur lesquels son attention était désormais éveillée et qui ne lui rappelaient que trop les appréhensions de sa mère, voulut quitter Castellamare pour aller habiter Sorrente, dont l'air un peu moins vif devait convenir davantage aux poumons délicats d'Albert. L'air y était trop vif encore. Ils quittèrent Sorrente pour Pise. Après un hiver passé là, sans que
Tétat d'Albert en parût amélioré, on leur persuada qu'un voyage lointain, un voyage dans TOrient offrait une chance à tenter.
Ils partirent, entraînés surtout, l'un et l'autre, par le désir d'aller au château de Korsen, dans les environs d'Odessa, voir la comtesse d'Alopeus devenue princesse Lapoukhyn. Albert pensa mourir dans ce magnifique château, et Dieu sait à quelles tortures Alexandrine y fut soumise dans sa chambre « tendue et meublée en soie rose » ! Ils revinrent enfin, elle le cœur brisé, lui plus malade que jamais. Ils s'établirent à Venise. Là encore, malgré les soins si dévoués, si admirables qui l'entourent, une crise terrible met Albert au bord de la tombe.
La famille, alors à Paris, accourut à l'appel de sa femme désespérée. On parvint à le ramener vivant dans son pays natal. Mais ses heures étaient comptées. Il accueillit la mort avec la fermeté d'un sage, avec la piété d'un saint. Il eut, avant de mourir, le bonheur ineffable de voir Alexandrine qui avait jusque-là , de crainte d'affliger sa mère, ajourné sa conversion, de la voir, dis-je, enfin devenue catholique, commu-
nier en même temps que lui, dans sa chambre, au pied de son lit, elle, pour la première, et lui, pour la dernière fois !
Ecoutez, je vous prie, ceci, et, quelles que soient vos croyances, vous direz : Cette scène est belle et le mot d'Albert est sublime.
« Albert était au lit. Il n'avait pu rester levé. Je me mis à genoux près de lui (c'est Alexandrine qui parle). Je pris sa main, et c'est ainsi que commença la messe de l'abbé Gerbet... Je ne savais où j'étais, ce qui m'arrivait, lorsque, la messe s'avançant, Albert me fit quitter sa main, cette main que je regardais comme si sacrée que, dans le moment le plus saint de ma vie, je ne croyais pas manquer à Dieu en la tenant. » Albert me la fit quitter en disant : « Va, va, sois toute à Dieu ! » L'abbé Gerbet m'adressa quelques paroles en me donnant la communion; ensuite, il la donna à Albert, puis je repris sa main chérie. Je m'attendais à le voir mourir cette nuit-là même !... »
Il souffrit quelques jours de plus. Sa mort, sa délivrance termine le premier volume. Le se-
cond, où Ton pourrait croire que l'intérêt va s'amoindrir, me paraît au contraire supérieur à l'autre. Ce volume contient l'histoire du veuvage d'Alexandrine. Nous l'avons vue la plus délicieuse amie, l'épouse la plus tendre et la plus dévouée : sous son voile de veuve, elle est incomparable.
Une lettre écrite par elle, à la date du 10 juillet i836, nous montre le fond de son âme.
« Pauline, Pauline! j'aurais pu t'écrire le 29 juin (jour de la mort de son mari); j'ai été occupée à autre chose; mais je l'aurais pu. Dieu m'a donné la grâce de pouvoir beaucoup, de pouvoir au-delà de ce que j'aurais jamais cru pouvoir, car j'ai pu voir le regard d'Albert s'éteindre, j'ai pu sentir sa main se refroidir pour toujours. Eugénie te l'aura dit, cette grâce que j'ai tant demandée à Dieu, je l'ai obtenue.
« Il est mort appuyé sur mon bras , ma main tenant la sienne, et je ne me suis pas troublée une minute en voyant ses derniers soupirs; et, voyant qu'il était à l'agonie, j'ai demandé à la sreur s'il souffrait encore, et elle m'a dit : Plus !
Alors, je l'ai laissé partir, sans regret, à ce qu'il me semblait. Seulement, bien tranquillement, je baisais ses yeux toujours si chers, et déjà privés de vue et peut-être de sensation; et j'appelais aussi tout près, tout près, dans son oreille, son nom si aimé : Albert, n'ayant pas d'autre terme plus tendre que ce nom qui disait tout... Peut-être qu'il m'a entendue, comme un son qui s'évavouit peu à peu; peut-être qu'il m'a vue, comme un objet qui peu à peu disparaît dans l'obscurité.
« Oh ! Pauline, j'ai eu beaucoup de force alors, surnaturelle même! J'en ai eu encore beaucoup pendant trois jours; puis elle a commencé à tomber, tomber, et, chaque lendemain, elle me paraît plus tombée que la veille. Je ne puis pas vivre sans lui ! Je ne puis non plus mourir ; rien ne me tue ! . . . »
Toute la première partie du second volume est remplie de la douleur d'Alexandrine, douleur qui, tour à tour, s'épanche et se contient, ou plutôt veut se contenir, puis tout à coup éclate en sanglots et en cris de la plus poignante éloquence. Le spectacle d'une grande âme aux
prises avec le malheur, ce spectacle que les sages de l'antiquité disaient être agréable aux dieux, Alexandrine nous le donne, et d'autant plus intéressant, je ne veux pas dire agréable, qu'elle n'affecte point la raideur «d'un stoïque aux yeux secs ». Elle est femme et chrétienne. Elle pleure, elle prie; elle appelle à genoux la grâce, lorsque la nature succombe. Catholique aujourd'hui, par la profession, non plus seulement par le cœur, elle se retrempe à des sources qui manquaient à la protestante.
Cependant, malgré son courage, malgré sa foi profonde et son ardente piété, elle demeura bien des jours pour ainsi dire anéantie sous le coup qui l'avait frappée. Remise lentement en possession d'elle-même, elle n'essaya pas d'abord de se faire une autre existence. Elle s'efforça, au contraire, de revivre sa vie passée, de la revivre jour par jour, à dater de celui où elle avait connu Albert.
Elle entreprit d'écrire l'histoire de leur vie à deux. Recueillant, sans relâche, ses propres souvenirs et s'aidant de tous ceux qu'on avait gardés autour d'elle, elle en composa un récit
tellement détaillé qu'il remplit, en lignes serrées, trois manuscrits volumineux. Le premier est intitulé : Amour; le second : Amour, Mariage; le troisième : Amour, Mariage, Mort.
Avait-elle l'idée qu'un jour ce récit serait publié? Ce n'est pas dans cette intention, assurément, qu'elle l'écrivait. Elle savait trop bien, d'ailleurs, que le public se plairait peu à cette multitude de petits incidents qu'elle voulait absolument reproduire pour elle-même. Mais qu'une plume sympathique tirât plus tard de ses cahiers un livre intéressant et de bienfaisante lecture, elle le croyait très-possible et ne s'en effarouchait pas.
Cette occupation venant à lui manquer, elle se tourna peu à peu, dirigée par l'abbé Gerbet, vers la plus haute source des consolations, la plus haute et la seule véritablement salutaire. Peu à peu, elle en vint, non pas à oublier Albert, mais « à ne respirer que du côté du ciel » . Dès lors, consacrée sans réserve à des œuvres de charité, sa vie fut celle d'une sainte, dans toute la force et toute la vérité du mot. Ce que MmeCra-
ven raconte d'elle, à la date de 1847, a un vrai parfum de légende.
« A cette époque, on peut dire qu'Alexandrine ne possédait plus rien. Sa garde-robe tout entière se composait de deux robes noires et d'une quantité de linge insuffisante... C'était presque toujours à pied qu'elle faisait ses longues courses, d'où elle revenait, vers l'heure du dîner, trempée de pluie et couverte de boue. Un jour qu'elle se trouvait ainsi dans un lointain quartier de Paris, dans une maison de sœurs de charité, où, comme partout, elle avait des amies, une des sœurs , la regardant de la tête aux pieds, lui dit tout d'un coup qu'elle avait une requête pressante à lui faire en faveur d'une pauvre femme qui avait absolument besoin d'une paire de souliers. Alexandrine, à l'instant, ouvre sa bourse et donne l'argent nécessaire. La sœur disparaît et revient au bout d'un quart d'heure, apportant en riant une paire de souliers dont Alexandrine avait besoin elle-même ce jour-là et que la sœur exigea qu'elle mît à l'instant à la place de la mauvaise chaussure qu'elle portait. »
Encore un fragment de légende. Par une
froide matinée d'hiver, elle assistait à la messe dans la chapelle d1un couvent. « Une dame, qui s'y trouvait comme elle, l'entendit tousser et, regardant cette femme à genoux , si pâle , si pauvrement vêtue et qui lui semblait si faible, elle en eut compassion. Elle alla trouver une des sœurs du couvent pour lui dire qu'il y avait là dans l'église une pauvre dame, trop pauvre sans doute pour se procurer le nécessaire, et à laquelle elle donnerait bien volontiers du lait, si elle en avait besoin, et ne pouvait pas le payer. La charitable dame fut confuse lorsqu'on lui nomma Mme Albert de la Ferronnays. »
Quelques mois après, le 9 février 1848, la comtesse, sa belle-mère, dernière survivante des principaux personnages de ce Récit, Mme de la Ferronnays, qui devait elle-même mourir dans l'année, écrivait à Mme Craven : « Albert et Alexandrine sont réunis pour toujours ! »
On ne saurait faire connaître que très-imparfaitement et très-superficiellement, par une analyse rapide et des citations écourtées , deux volumes, formant ensemble neuf cents pages, où l'intérêt ne languit pas; une histoire aussi émou-
vante qu'aucune fiction romanesque, et cela sans jamais sortir ni de la vérité, ni de la pureté la plus scrupuleuse; un ouvrage aux aspects multiples, et dont ridée fondamentale, ensevelie pour ainsi dire sous les faits, sous les épisodes, sous tous les détails du récit, ne se dégage bien qu'après une lecture attentive et complète.
Cette idée, essentiellement chrétienne, contre laquelle se sont élevées de nos jours et s'élèvent encore tant de protestations bruyantes, c'est la sanctification de l'âme par la douleur. Nous tenons à la fois la pensée, le plan et la division de l'ouvrage. Le sujet du premier volume, c'est la sanctification d'Albert; le sujet du second, celle d'Alexandrine. L'ouvrier reçoit son salaire quand le travail est achevé.
Qu'un livre si austère au fond soit aussi attachant à lire, c'est une rencontre bien rare. Produira-t-il, cet heureux livre, le double effet qu'en attend Mme Craven, qui déclare l'avoir publié dans le but de faire aimer les siens et encore plus aimer Dieu? Elle est digne d'un tel succès. S'il ne m'appartient pas de prononcer sur le dernier point, il m'est bien permis d'affirmer que je ne
connais pas un lecteur du Récit qui n'aime et n'admire aujourd'hui, non-seulement le comte et la comtesse de la Ferronnays, Albert , Alexandrine, Eugénie et Olga; mais encore cette Pauline qui nous les fait si bien connaître. Je suis sûr que ces sentiments se répandront de plus en plus, et je ne pense pas qu'ils s'arrêtent à la génération présente.
UN
On vient de vendre, à la salle Silvestre, un manuscrit de Bossuet que je n'ai pu acheter, mais que j'ai eu le privilège d'examiner avant l'adjudication. Cet examen m'a si vivement intéressé que j'éprouve le besoin d'en communiquer le résultat au public. Nous ressemblons tous à la Fontaine, en un point : nous avons tous notre Baruch, une succession de Baruchs; dès qu'un objet nous a frappés, dès qu'une idée nous préoccupe, il faut absolument que nous en fassions part aux autres. Mon Baruch d'aujourd'hui, c'est l'autographe en question.
Les autographes de Bossuet sont précieux, sans être rares. Outre ceux qui se trouvent dans les dépôts publics, il y en a un certain nombre
2~b SOUVENIRS LITTERAIRES.
dans les cartons des amateurs. Cet éparpillement, pour le dire en passant, est une chose regrettable. Il rend plus difficile encore un travail souvent réclamé et que nous attendons toujours, une édition nouvelle, véritablement complète et scrupuleusement exacte du plus grand de nos écrivains. La moins imparfaite que nous ayons ne contient pas toutes les pages que Bossuet a laissées, et elle en renferme beaucoup que les éditeurs lui ont prêtées; ce qui, en bonne conscience, ne fait pas compensation.
Le manuscrit dont je vais parler n'est point un ouvrage inédit. Je me fais un devoir de le déclarer tout d'abord, au risque d'écarter les trois quarts des lecteurs que l'enseigne avait attirés. C'est un sermon bien connu et que chacun peut lire, à quelques différences près, dans l'édition de Lebel, tome XVI, page 527 ; c'est le panégyrique de saint André. Mais, si on connaît l'ouvrage, on ne connaît pas le manuscrit, et il est par lui-même instructif à plus d'un égard. Il nous montre comment Bossuet composait et nous apporte aussi une nouvelle preuve de l'altération qu'ont subie ses œuvres posthumes. Je me propose donc de toucher ces deux questions, qui
ne sont pas sans importance pour notre histoire littéraire.
Avant tout, il est bon de dire à quelle époque de sa vie, devant quel auditoire, dans quelle circonstance Bossuet prêcha le sermon dont nous allons nous occuper. Grâce à M. Floquet, je ferai Térudit sans peine. Le panégyrique de saint André fut prononcé, le 18 novembre 1668, dans la chapelle des Carmélites du faubourg Saint-Jacques. Bossuet avait accompli sa quarante et unième année. Il n'était pas encore évêque, mais le titre seul lui manquait : par son génie, par ses vertus, par des services éclatants, il en avait dès lors conquis l'autorité. Ce sermon, le premier qu'il ait prêché aux Carmélites, fit accourir au monastère ce que le monde avait de plus noble et de plus illustre. La duchesse de Longueville, la princesse de Conti, la duchesse de Guise, la duchesse de Montpensier, le grand Condé, Turenne, converti à la foi catholique depuis quelques jours seulement, faisaient partie de l'auditoire. Tous les yeux et toutes les pensées étaient fixés sur le héros que les enseignements du prédicateur même qui allait prendre la parole avaient décidé à rentrer dans
a religion de ses aïeux, et le but principal de la solennité était de célébrer une si glorieuse conquête. Le panégyrique de saint André parut aux assistants d'une exquise beauté. C'est l'expression dont se servent les Carmélites dans leurs mémoires, et le père Toussaints Desmares, qui avait eu le bonheur de l'entendre, en parlait encore vingt-cinq ans plus tard avec ravissement. Nous n'en pouvons juger que d'une manière imparfaite; nous ne le possédons pas tel qu'il a été prononcé. Le manuscrit n'en offre qu'une ébauche, et l'on saura bientôt que penser du texte imprimé.
Voyons d'abord le manuscrit. Il se compose de neuf feuillets, petit in-40, formant dix-huit pages très-pleines. On reconnaît tout de suite l'écriture de Bossuet. Le nombre des corrections et la manière dont elles sont faites : des phrases condamnées avant d'être finies ; d'autres terminées, mais barrées pour être reproduites plus loin, des mots écrits à moitié, puis immédiatement rayés et remplacés, d'autres jetés sans liaison et comme des pierres d'attente, démontrent jusqu'à l'évidence que l'on est en présence d'une minute primitive. Et la réflexion qui vient d'à-
bord est celle-ci : que de soins ont coûtés à un si beau génie les ouvrages qui font sa gloire ! Son éloquence incomparable, qui semble toute spontanée, était un don du ciel sans doute, mais elle était aussi le fruit d'un opiniâtre labeur.
Ce manuscrit révèle tous les efforts de l'écrivain. C'est comme un talisman qui nous fait entrer invisibles dans son cabinet de travail. Bossuet est là devant nous , oui, Bossuet luimême, qui réfléchit et qui compose. En le voyant prendre la plume, nous croyons que cette plume va courir sur le papier; elle marche au contraire d'un pas posé et circonspect. Elle se hâte avec lenteur, comme Boileau veut qu'on se hâte; comme il le veut aussi, elle efface souvent. Elle rencontre des obstacles qui la font çà et là broncher, elle si ferme et si habile. Mais c'est l'affaire d'un moment; elle les surmonte ou les tourne, hésitant quelquefois, ne déviant jamais. Une difficulté plus grande se présente : je ne sais quel escarpement semble lui fermer le passage. Des ratures multipliées témoignent de son embarras. Elle cherche une issue, cherche encore et s'étonne de ne pas la trouver. Enfin elle la trouve; l'endroit difficile est franchi, et, à son allure plus
vive, on dirait qu'elle veut regagner les instants perdus. Deux, trois, quatre pages de suite sont rapidement tracées; plus d'hésitation, plus de tâtonnement; Bossuet a cessé de peser chaque mot, d'ajuster chaque phrase à part; en plein dans son sujet et poussé en avant par le courant de ses pensées, rien ne peut plus lui faire obstacle.
Cependant le mouvement qui remportait se ralentit; il commence à sentir le poids de la fatigue ; il sent du moins que l'heure de l'inspiration est passée, il s'arrête et relit les pages qu'il vient d'écrire. Pour tout autre que lui, ces pages seraient excellentes; il y aperçoit des défauts et va les faire disparaître. Il étend un passage, il en abrège un autre, en transpose un troisième et donne à tous un prix nouveau. Ce mot n'était qu'à peu près juste, il y substitue le mot propre. Cette phrase surchargée se traînait péniblement, il la soulage et elle marche. Une idée intermédiaire manquait à ce raisonnement; il y glisse un anneau et la chaîne est parfaite. Ces remaniements, ces retouches, qui portent tour à tour sur l'ensemble et sur les détails, sont tous marqués au coin de la logique la plus
UN MANUSCRIT DE BOSSUET. 28l
sûre et du goût le plus délicat. Ils prouvent qu'il y avait dans Bossuet un critique aussi accompli que l'écrivain, et offrent à celui qui voit le manuscrit la plus précieuse leçon de style.
Une leçon semblable donnée par Bossuet vaut la peine d'être recueillie; je vais tâcher de la transmettre, en partie du moins, aux lecteurs. Ils en profiteront, j'espère, mieux que moi.
Lorsque, dans l'ouvrage imprimé, on lit la première page du panégyrique de saint André, tout le monde sent qu'elle est belle, mais personne ne se rend compte du travail qui l'a embellie. J'en ai été témoin, et je dirai ce que j'ai vu. Je transcris d'abord le passage tel que le donnent toutes les éditions, conformes sur ce point au manuscrit, mais au manuscrit corrigé :
« Jésus va commencer ses conquêtes : il a déjà prêché son Évangile; déjà les troupes se pressent pour écouter sa parole. Personne ne s'est encore attaché à lui ; et, parmi tant d'écoutants, il n'a pas gagné encore un seul disciple; aussi ne reçoit-il pas indifféremment tous ceux qui se présentent pour le suivre. Il y en a qu'il
rebute, il y en a qu'il éprouve, il y en a qu'il diffère. Il a ses temps destinés, il a ses personnes choisies. Il jette ses filets, il tend ses rets sur cette mer du siècle, mer immense, mer profonde, mer orageuse et éternellement agitée. Il veut prendre des hommes dans le monde; mais, quoique cette eau soit trouble, il n'y pêche pas à l'aveugle; il sait ceux qui sont à lui, il regarde, il considère, il choisit. C'est aujourd'hui le choix d'importance, car il va prendre ceux par qui il a résolu de prendre les autres; enfin il va choisir ses apôtres.
« Les hommes jettent leurs filets de tous côtés; ils amassent toutes sortes de poissons, bons et mauvais, dans les filets de l'Eglise, selon la parole de l'Évangile ; Jésus choisit. Mais, puisqu'il a le choix des personnes, peutêtre commencera-t-il ses conquêtes par quelque prince de la synagogue , par quelque prêtre, par quelque pontife ou par quelque célèbre docteur de la loi, pour donner réputation à sa mission et à sa conduite. Nullement. Ecoutez, mes frères : Jésus marchait le long de la mer de Galilée; il vit deux pêcheurs, Simon et André, son frère, et il leur dit : « Venez après
moi , et je vous ferai devenir des pêcheurs d'hommes. »
Cette page admirable n'est pas tombée telle que la voilà de la plume de Bossuet. Il Ta soigneusement retouchée, lentement perfectionnée. Si Ton tient à savoir comment le grand écrivain se corrige, je demande qu'on veuille bien me suivre avec un peu d'attention et reporter de temps en temps les yeux sur le morceau qu'on vient de lire. Après ces mots : « Aussi ne reçoit-il pas indifféremment tous ceux qui se présentent pour le suivre », Bossuet avait mis d'abord : « Il en renvoie, il en choisit. » Il a effacé cela et mis à la place : « Il y en a qu'il rebute, il y en a qu'il éprouve, il y en a qu'il diffère. » Je croirais manquer de respect aux lecteurs si je m'arrêtais à faire ressortir la supériorité de la seconde leçon sur la première. Le dernier trait probablement est à l'adresse de Turenne. A la suite de la phrase : « Il a ses personnes choisies » , Bossuet avait écrit immédiatement : « Mais puisqu'il a le choix des personnes, peut-être commencera-t-il, etc. » Tout ce qui se trouve dans l'intervalle a été ajouté en marge : heureuse addition, qui donne plus d'am-
pleur et de solennité au début du panégyrique. Ces lignes, rattachées par un renvoi au texte, gardent la trace de la peine qu'elles ont coûtée à l'auteur. J'y ai compté jusqu'à trente-deux mots raturés. Il les a raturés, non en se relisant, mais dans le travail même de la composition. Ainsi Bossuet venait d'écrire : « Il tend ses rets sur cette vaste mer du siècle », il s'aperçoit qu'il peut, en développant son idée, terminer magnifiquement une phrase qui tournait court et finissait sur un mot sec; il barre l'épithète et « cette mer du siècle » semble apparaître à nos regards : « Mer immense, mer profonde, mer orageuse et éternellement agitée. » De même, après les mots : « Il sait ceux qui sont à lui », Bossuet avait commencé par écrire : « Et, si tous sont appelés, il y en a... ». Évidemment il allait ajouter : peu d'élus ; il s'interrompt brusquement, renonce à une phrase que l'Évangile a consacrée, mais qui a pris avec le temps la banalité d'un proverbe, et écrit à la suite de ces mots effacés : « Il regarde, il considère, il choisit. » Dans le texte imprimé on lit : et il regarde. Il faut supprimer et, quoique l'auteur ait oublié de le rayer; utile dans la première leçon, cette conjonction est superflue dans la seconde. Je
crains qu'on ne m'accuse de tomber dans les minuties, et j'ose à peine faire remarquer que Bossuet ayant mis d'abord « André et Simon » a cru devoir indiquer par un signe qu'il fallait intervertir cet ordre et nommer Simon le prince des apôtres, avant André son frère : témoignage curieux, pourtant, du soin extrême qu'un si grand homme apportait aux moindres détails. N'ai-je donc pas raison de dire que, les yeux sur ce manuscrit, on voit Bossuet composer, qu'on surprend le travail qui s'opère dans son esprit, que l'on assiste, en quelque sorte, à l'enfantement de sa pensée ?
Si ce journal ne s'adressait qu'aux hommes qui s'occupent de l'art d'écrire, je n'hésiterais pas à faire pour chaque page du manuscrit ce que j'ai fait pour la première. Contraint ici de me borner, je ne relèverai qu'une seule variante dans toutes les pages qui suivent, mais je demande la permission de m'y arrêter un moment.
C'est dans le panégyrique de saint André qu'on trouve cette phrase souvent citée et que M. de Maistre admirait tant : « Quand Dieu veut faire voir qu'un ouvrage est tout de sa
main, il réduit tout à l'impuissance et au désespoir, puis il agit. » Cette phrase, si belle par la pensée et par le tour, on sera curieux peut-être de savoir comment elle est venue. Elle n'a pas jailli, comme on pourrait le supposer, de la plume de l'écrivain. Elle ne s'est pas offerte à son esprit dans la chaleur de la composition. Il Ta écrite en marge et s'y est repris à deux fois. Il avait mis d'abord : « Quand Dieu veut faire voir sa puissance, il réduit tout à l'impuissance et puis il agit. » L'idée est là, mais non la forme. Cette opposition d'impuissance à puissance n'est pas une heureuse antithèse; l'oreille est un peu mécontente; cela semble à la fois cherché et négligé. Comme ces défauts s'excluent l'un l'autre, je croirais à la négligence si je n'apercevais avant le mot réduit un autre mot qui s'est présenté le premier et que Bossuet a rayé. J'en conclus qu'il avait apporté quelque soin à la première rédaction. Ce que je ne puis assez admirer, c'est la manière dont il est parvenu à la transformer. Il y a là une habileté et un bonheur de correction qui me confondent. Qu'a-t-il fait pourtant? Peu de chose. Il a passé un trait de plume sur le mot puissance et écrit au-dessus qu'un ouvrage est
tout de sa main; au-dessus du mot impuissance qu'il a laissé, il a écrit : et au désespoir ; rien de plus et la phrase est métamorphosée. Il y a lieu de présumer qu'il aura commencé par la seconde correction pour donner à l'oreille une satisfaction légitime et qu'il n'y aurait pas songé si Fautre eût été déjà faite. La vérité m'oblige à dire que j'ai lu dans le manuscrit et puis et non pas puis, comme on le lit dans l'imprimé. Quoi qu'il en soit, on voit qu'il a suffi de deux retouches, en apparence bien faciles, pour qu'une phrase peu saillante, qui prêtait même à la critique, devînt merveilleusement belle.
Il me reste à dire comment les premiers éditeurs ont servi de guides aux suivants, ont arrangé la plupart des sermons et en particulier le panégyrique de saint André. Retrouvés par hasard, plus de soixante ans après la mort du grand évêque, dans les papiers du président de Chasot, son arrière-neveu, ces sermons ont vu le jour à une époque où l'on ne se rendait pas bien compte des vrais devoirs d'un éditeur. Le dix-huitième siècle avait sur ce sujet, comme sur d'autres plus importants , des idées assez erronées. Les altérations commises par la Beaumelle
dans la correspondance de Mme de Maintenon n'émurent alors que l'auteur du Siècle de Louis XI V, et Ton peut penser que Voltaire, peu scrupuleux lui-même, n'aurait pas jeté tant de cris s'il n'eût détesté la Beaumelle. Ces altérations, d'ailleurs , sont moins nombreuses qu'on ne le croit. Dom Deforis et dom Coniac en ont commis bien davantage, mais de la meilleure foi du monde, dans les sermons de Bossuet. Ces hommes animés des plus pures intentions, éclairés, comprenant le prix des manuscrits qu'ils publiaient, se sont plu à nous les gâter. Une idée malheureuse a présidé à leur travail. Voyant qu'ils n'avaient guère entre les mains que des lambeaux de l'éloquence de Bossuet, que presque rien n'était fini, que c'étaient là moins des discours que des matériaux de discours, ils se sont imposé la tâche de mettre ces matériaux non pas en ordre, mais en œuvre. Au lieu de nous offrir des ébauches, sans doute, mais des ébauches magnifiques, en inscrivant au front d'une édition plus sincère : Pendent opéra interrupta, ils se sont efforcés, par des retouches et des interpolations innombrables, de simuler des compositions achevées. Ce serait, il est vrai, manquer de justice envers eux, que de ne pas se demander
si les lecteurs du temps auraient accepté la publication des manuscrits tels qu'ils étaient. Il est très-permis d'en douter. L'abbé Maury, qui a la gloire d'avoir, l'un des premiers, senti et proclamé, contre l'opinion étrange de la Harpe, que Bossuet, dans ses sermons, est aussi étonnant que dans ses oraisons funèbres, l'abbé Maury lui-même ne supposait pas possible la reproduction exacte des minutes qu'il avait vues. Dans une curieuse brochure, sortie des presses d'Avignon, en 1772, il félicite les éditeurs d'avoir débrouillé ce chaos, d'en avoir su tirer des discours pleins , suivis, et qui avaient besoin d'être, pour ainsi dire, créés une seconde fois. Il semble regretter qu'ils en aient laissé quelques-uns à l'état d'esquisse. « Je suis persuadé, dit-il avec son assurance méridionale, qu'il serait aisé de les finir et d'en composer des discours admirables. »
On voit qu'il s'en serait obligeamment chargé. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il approuve la méthode. Nous pensons aujourd'hui que les laborieux éditeurs auraient beaucoup mieux fait de ne pas prendre tant de peine, et de publier les sermons comme Auguste a voulu que l'on pu-
bliât l'Enéide. Toucher à un vers de Virgile ou à une ligne de Bossuet, sont deux témérités égales.
Lors même qu'on pourrait admettre le système adopté par Deforis et son ami, qui ont fabriqué des sermons avec des fragments de sermons, il y aurait lieu de restreindre les éloges exagérés que l'abbé Maury leur prodigue. Ces compositions artificielles, faites de morceaux ajustés, sont trop souvent défectueuses. On trahit Bossuet en nous donnant de tels discours comme s'ils étaient son ouvrage. Nous reconnaissons bien son génie à ces traits sublimes ; voilà certainement des pages comme lui seul en sait écrire; mais ce ne sont pas là des discours comme il les compose. Les proportions sont mal observées, les parties mal liées, le style offre des disparates et quelquefois le sujet même est à peine abordé. Dans le panégyrique de saint André, il n'y a pas vingt lignes qui aient rapport à saint André. Ce sont peut-être ces défauts qui, sautant aux yeux de la Harpe et l'aveuglant sur tout le reste, lui ont fait décider magistralement que Bossuet était médiocre dans les sermons. Bossuet médiocre! Rivarol,
qui aimait les alliances de mots, a dû trouver celle-là hardie. D'autres critiques, au contraire, professent pour ces mêmes sermons une admiration sans réserve. Éblouis de tant d'éloquence et fascinés aussi par le grand nom de Bossuet, ils ne peuvent, ils n'osent y voir quelque chose à reprendre. Leur admiration serait, je crois, moins absolue, leur jugement un peu plus libre, s'ils savaient que l'ouvrage où tout leur est sacré n'est pas tout de la même main.
Ce que les éditeurs ont fait pour les autres sermons, il est facile d'en juger en voyant la manière dont ils ont procédé à l'égard du panégyrique. Passe encore s'ils avaient changé seulement quelques mots comme devant que, si faut-il et autres semblables qui leur paraissaient surannées, quoiqu'il eût mieux valu laisser à Bossuet « cet air d'antiquité » qui ne messied pas, ce me semble, au dernier Père de l'Eglise. Mais là ne se sont pas bornés leurs changements; il y en a de plus fâcheux. Ainsi l'orateur voit dans la pêche miraculeuse une image de la pêche spirituelle, par laquelle le monde s'est trouvé engagé dans les filets de l'Évangile, et, s'adressant aux carmélites, il dit
dans son langage aussi précis qus coloré: « La parole est le rets: saintes filles, vous y êtes prises. » Voilà le manuscrit; on lit dans l'imprimé : « La parole est le rets qui prend les âmes, » puis quatre lignes intercalées, puis enfin : « Saintes filles , vous êtes renfermées dans ce filet. » Que Dieu pardonne aux deux savants bénédictins une correction de ce genre! Mais, littérairement, c'est un péché mortel.
Ils ne se sont pas contentés de corriger le texte et de le corriger si malheureusement. Ils ont voulu le compléter. Dès la quatrième page, leurs interpolations commencent, et elles vont croissant en nombre et en étendue jusqu'à la fin. Ils y ont inséré, non-seulement des phrases, mais des paragraphes entiers et très-longs et plusieurs de suite. Le manuscrit original n'offre que les deux tiers au plus du sermon qu'ils ont imprimé. Et, avec tout cela, ce sermon demeure imparfait: ils y ont appliqué une péroraison et ils l'ont laissé sans exorde.
Mais comment savez-vous, m'objectera quelque lecteur, s'ils n'ont pas eu entre les mains un autre manuscrit plus complet que celui que vous
avez examiné ? Je suis fâché que le lecteur n'ait pas fait l'examen lui-même. Des indices frappants l'auraient convaincu du contraire. Et n'en est-ce pas un déjà, si l'on veut bien y réfléchir, que cette variante dans l'apostrophe aux carmélites? Pense-t-on qu'elle soit tirée d'un manuscrit postérieur, et que ce soit là un perfectionnement apporté par Bossuet à sa première expression ? L'espace me manque pour une démonstration en forme. Je dirai seulement que tout ce qui se trouve dans l'imprimé sans se trouver dans l'autographe est d'une infériorité manifeste. Du reste, la plupart des pages ajoutées ont leur germe dans la minute. Quelques indications laissées par Bossuet, quelques mots jetés sur la marge ont fourni les éléments. D'une petite note on a fait un grand paragraphe, qui paraît languissant et pâle quand le compare à la note. Par exemple, voici ce qu'on lit dans le manuscrit : « L'Eglise parle à ses enfants. Promptitude. Dieu parle et tout se tait. La liberté ne nous est pas donnée pour hésiter ni pour disputer contre lui. »
Ce n'est plus un orateur qu'on entend, c'est un prophète : c'est Moïse. Il y a dans ce style un
reflet, un écho des éclairs et des foudres qui partaient du mont Sina'i. Maintenant j'ouvre mon volume à la page 544 : « L'Eglise parle à ses enfants; ils doivent l'écouter avec un respect qui prouve leur soumission et lui obéir avec une promptitude qui témoigne leur fidélité et leur confiance. Dieu parle aussi et, à sa parole, tout se fait dans la nature comme il l'ordonne. Si les créatures inanimées, ou sans raison, lui obéissent avec tant de dépendance, nous qui sommes doués d'intelligence, lui devons-nous moins de docilité quand il parle ? Et, en effet, la liberté, etc. » Reconnaissezvous là celui que vous entendiez tout à l'heure ? Non, certes, ce n'est pas Bossuet qui s'est délayé de la sorte! J'ai les mains toutes pleines de citations aussi décisives, mais je craindrais de prolonger une étude déjà si longue. Quoiqu'on puisse compter sur l'attention des esprits élevés quand on parle de Bossuet, il ne faut pas la fatiguer.
Je finis donc sans avoir dit tout ce que j'aurais voulu dire. Je finis par un vœu qui est la conclusion naturelle de cet article : c'est qu'un intelligent et consciencieux éditeur fasse pour les
sermons de Bossuet ce que M. Faugère a fait pour les Pensées de Pascal, et qu'on les reproduise enfin tels que les manuscrits les donnent. Ce travail, qui présente, il est vrai, d'assez grandes difficultés, serait un éminent service rendu, non-seulement à la littérature, mais encore à des intérêts plus graves et plus délicats. Il importe à ceux qui s'appuient sur un passage des sermons, qu'il n'existe aucun doute sur l'authenticité du texte. On risque, en croyant invoquer le plus imposant témoignage, de citer simplement dom Deforis ou dom Coniac, deux théologiens très-dignes de respect, mais qui sont loin d'avoir, soit dans l'Église, soit dans le monde, l'autorité de Bossuet.