ALEXANDRE DUMAS FILS
Il y a, dans notre pays, un public à part, plus facile à indiquer qu'à définir, qui croit de bonne foi être à lui seul le inonde, s'intitule luimême ainsi et, chose plus étrange, se fait accepter sous ce nom par nous, multitude innommée. Ce groupe assez nombreux qui nous fait aujourd'hui l'honneur de nous représenter, et qui a l'extrême obligeance de penser, de juger, de décider pour nous, sans attendre notre mandat, se recrute comme il lui plaît ou, pour parler plus juste, comme le hasard en ordonne.
Si l'on veut se faire une idée des éléments divers et très-divers qui le composent, il faut savoir les lieux, il faut guetter les circonstances
2l8 SOUVENIRS LITTÉRAIRES.
où on le trouve réuni. Allez, mais non pas seul, il est indispensable que vous ayez un compagnon qui vous pilote et vous renseigne; allez, un jour de courses, à la Marche ou à Chantilly. Tâchez de pénétrer un soir au théâtre où l'on donne, dans sa fraîcheur première, quelque pièce d'un auteur en vogue. Une fois là, regardez bien : vous aurez devant vous le monde.
Assemblée ou plutôt rassemblement bizarre ! Vous verrez là des hommes connus par leur esprit, d'autres connus par le contraire, décorés, les uns et les autres, et quelquefois ceux-ci plus enrubannés que ceux-là. A côté des puissances, des illustrations, des renommées contemporaines, mêlés aux personnages qu'ont mis dans un juste relief la politique, la guerre, la science, la littérature, les beaux-arts, la haute industrie, vous pourrez voir des gens venus on ne sait d'où, vivant on ignore de quoi, mais toujours habillés à la dernière mode et assis aux premières places: êtres problématiques, que l'on n'invite nulle part et que l'on rencontre partout.
Ces gens-là font partie du monde en question. Ils ont voix au chapitre; ils donnent leur avis
sur le cheval qui court, sur le drame qu'on représente, sur le livre qui vient de paraître, sur celui qui paraîtra demain. Ils connaissent tous les auteurs, ils connaissent tous les artistes; ils les saluent de loin, ils les abordent en amis, et chacun de leur rendre exactement leurs politesses, sans savoir, la plupart du temps, comment ces chers amis s'appellent; mais on a remarqué qu'ils sont, suivant qu'on leur agrée ou non, des applaudisseurs intrépides ou d'impitoyables siffleurs.
Vous verrez là aussi , les unes coudoyant les autres, des femmes de haut rang et des aventurières. Les distinguer n'est pas facile. La toilette est également tapageuse de part et d'autre, la figure également peinte, le regard également hardi. On vous désignera les unes par leurs titres, les autres par leurs noms de guerre, et vous croirez avoir une pierre de touche pour séparer l'or du clinquant. Point du tout : il y a des aventurières titrées; et de très-grandes dames qui portent, fort gaiement, de pittoresques sobriquets.
Cette réunion confuse, bigarrée, aux limites
flottantes, qui s'appelle aujourd'hui le monde, aurait besoin d'un La Bruyère pour l'analyser et la peindre. Il y relèverait du bon, du médiocre, du mauvais; beaucoup d'esprit, en somme; des idées, du talent; bien plus d'idées que de principes, et bien plus de talent que de moralité. Or, tel est le milieu où vivent, et c'est là que j'en voulais venir, la plupart de nos écrivains. Ils en subissent l'influence. Ils s'efforcent de se plier à des goûts et à des caprices qu'ils devraient, au contraire, combattre ou dédaigner.
Pour ce monde, toujours en quête de primeurs, Y Affaire Clemenceau a été seulement la pâture de quelques jours. Les amateurs l'ont dévorée; c'est une justice à leur rendre. Maintenant, il n'y songent plus; ils se régalent d'autre chose. \S Affaire Clemenceau ! diront-ils, si leurs yeux tombent sur ce journal, de quelle expédition lointaine revient donc le critique qui prétend nous entretenir d'un livre vieux de plusieurs mois? Un très-beau livre, assurément! Nous l'avons proclamé dès le premier jour un chefd'œuvre. Chef-d'œuvre, nous le maintenons; mais, pour Dieu, qu'on n'en parle plus !
Voilà le monde auquel j'impute les passages scabreux qui, dans l'Affaire Clemenceau, se sont glissés parmi des pages excellentes, et tous les détails de huis-clos qui . après avoir, je l'accorde, aidé au succès de l'ouvrage, restreindront l'étendue et la durée de ce succès. Écrivez donc pour des lecteurs si pressés d'enterrer vos livres sous une flatteuse épitaphe ! Cela n'est guère encourageant.
Heureusement pour l'auteur et pour moi , derrière ces impatients qui ont déjà instruit, jugé et oublié Y Affaire Clemenceau , il y a un public immense qui n'est pas informé si vite et ne procède pas d'une façon aussi sommaire. On peut encore lui parler, avec l'espoir d'être écouté, d'un livre récent, remarquable, où l'on voit réunis, à un égal degré, le don d'intéresser et le talent d'écrire, et qui, par le mélange même des défauts et des qualités, oblige la critique à redoubler d'attention.
Le titre de ce livre n'est pas très-littéraire. Que voulez-vous ? Il est bien trouvé comme enseigne. La Galette des Tribunaux fait concurrence aux romanciers: les romanciers font
concurrence à la Galette des Tribunaux. C'est un rendu pour un prêté. Mais nos conteurs ontils raison de se placer sur ce terrain ? Je crains fort que le réalisme ne pâlisse à côté de la réalité réelle... Le mot peut bien se dire, puisqu'on dit la vérité vraie.
Il ne faut pas, du reste, que le lecteur s'attende, sur la foi de renseigne, à ce qu'on lui déroule tout un drame de cour d'assises. Ne cherchons dans ce livre ni l'acte d'accusation, ni la longue série des interrogatoires, ni le réquisitoire du ministère public, ni la défense toujours éloquente de l'accusé, ni le résumé toujours clair et impartial du président, ni la déclaration du jury, ni, pour terminer, la sentence. Nous n'avons sous les yeux que le Mémoire de l'accusé, autobiographie qu'il est censé avoir écrite dans les loisirs de sa prison, pour fournir à son avocat les éléments de sa défense.
Ni le titre ni le sous-titre n'annoncent franchement le sujet de l'ouvrage. Je comprends que l'auteur ait rejeté bien loin un titre vieux et démodé : les Confessions de Clemenceau ; c'était pourtant le véritable. Vous allez le voir tout à
l'heure, et vous le verriez encore mieux, si je n'étais obligé, dans ce compte rendu, de substituer la troisième personne à la première, de glisser sur tous les détails et d'en supprimer quelques-uns.
Pierre Clemenceau est un enfant naturel. Il n'a jamais su qui était son père. Pauvre fille séduite, puis abandonnée sans ressources, sa mère l'a nourri, elle a pu l'élever du fruit de son travail et elle l'a aimé pour deux. Elle était lingère et brodeuse. Tout le jour à l'ouvrage et quelquefois même la nuit, elle gagnait assez pour elle et son enfant.
Le temps passe; l'enfant grandit. Elle ne se contente pas de l'aimer; elle songe à en faire un homme. A Paris, le contact des riches donne de l'ambition aux pauvres. Elle en a pour son petit Pierre.
Elle avait entendu parler d'une institution, très-renommée alors, et qui ne le méritait guère, s'il faut croire ce que Clemenceau nous rapporte. Elle espère , en prenant davantage sur son som-
meil et en se réduisant au plus strict nécessaire, parvenir à payer le prix de cette pension. Il faudra qu'elle s'impose de dures privations pour acquitter chaque trimestre. Mais, résignée à la plus dure de toutes, sans comparaison, puisqu'elle consent à se séparer de son fils, elle compte pour rien le reste. Elle le conduit donc, attentive à cacher ses larmes , dans ce grand établissement qui, sous la Restauration, comptait près de trois cents élèves appartenant, pour la plupart, à la haute bourgeoisie parisienne ou à la noblesse récente.
Pierre, qui n'a pas plus de dix ans, va commencer au milieu d'eux l'apprentissage de la vie. Ses petits camarades, tous corrompus déjà et méchants presque tous, apprennent de lui-même que sa mère est une ouvrière, et, ce que l'enfant ne pouvait leur dire, parce qu'il ne le savait pas, ils arrivent à découvrir qu'elle n'a jamais été mariée. Là-dessus, il n'est sorte d'humiliations qu'ils ne fassent subir à Pierre. Les injures obliques, les injures directes, les allusions lâches, les plaisanteries immondes, tout est employé contre lui. Bientôt les coups s'en mêlent, et ils s'en seraient mêlés de plus en plus si Pierre , un
jour, poussé à bout, n'avait presque étranglé un de ces jeunes drôles.
Comme certaines douleurs physiques ou morales, qui se modifient, mais persistent,' la persécution cesse alors d'être aiguë pour devenir sourde. A la fin, cependant, quelques pensionnaires, moins mauvais que les autres et assez énergiques pour se faire obéir, déclarent que cette brimade s'est prolongée suffisamment et qu'il est temps qu'elle finisse.
Parmi les protecteurs un peu tardifs de Clemenceau était Constantin Ritz, dont le père, sculpteur habile, avait trouvé dans son talent la réputation et la fortune. Par quels imperceptibles fils nous dirige la destinée ! Constantin avait un pinson apprivoisé qui faisait ses délices « delicias domini » et celles de toute la classe. Un matin, on trouva l'oiseau couché sur le dos dans sa cage. Désolation générale. La mort d'un camarade aurait causé moins de regrets. La récréation fut à peine bruyante. Constantin, tout ferme qu'il était , eut toute la journée les yeux rouges.
Une boîte de dominos, qui était devenue une boîte de plumes et n'était pas au bout de ses métamorphoses, fut convertie en bière. On y déposa le mort. On alla ensuite l'inhumer dans le jardin de Clemenceau, qui avait obtenu, en récompense de ses notes et de ses places toujours bonnes, la disposition d'un petit carré du parterre.
Pour plaire à Constantin et pour orner son jardinet, Pierre imagina d'élever un petit monument à la mémoire du pinson. Il se procura comme il put ce qui lui était nécessaire et parvint à sculpter assez rapidement un mausolée-bijou, qui avait huit pouces de haut. L'œuvre eut un tel succès dans la division , qu'à la sortie suivante, Constantin crut devoir en parler à son père.
M. Ritz promet de venir et vient voir, en effet, le tombeau du pinson. Il en est vivement frappé. Il fait appeler Clemenceau , le complimente , le questionne sur ses goûts et sur la carrière à laquelle sa famille le destine, et, après un quart d'heure de conversation, il l'invite à venir, si sa mère y consent, passer un dimanche chez lui avec son ami Constantin.
La permission est accordée, le dimanche arrive; M. Ritz demande son fils; il demande, il emmène en même temps l'architecte du mausolée, et voilà Pierre tout à coup admis dans l'atelier d'un sculpteur célèbre, qui le traite comme un confrère. En lui montrant ses bronzes, ses marbres et ses plâtres, le maître l'interroge, l'observe, l'étudié, et de plus en plus se confirme dans l'idée qu'il a mis la main sur un artiste, sur un grand artiste peut-être.
Le lendemain, il va faire une visite à sa mère qui commençait à voir l'impossibilité pour elle de subvenir aux frais toujours croissants des études de Pierre. Elle succombait à la peine et priait le bon Dieu de venir à son aide. Le bon Dieu ne vient pas lui-même, mais souvent il envoie quelqu'un. M. Ritz se présente, lui parle de son fils, lui communique avec bonté ses idées et ses espérances, ajoute à de prudents conseils les offres les plus généreuses, et bientôt il est convenu qu'à la fin du trimestre (payé d'avance, il ne faut pas le perdre), Pierre ira demeurer chez cet excellent homme qui lui enseignera son art, comme il aurait voulu l'enseigner à son propre fils; heureux, s'il eût trouvé, dit-il, dans
Constantin, qui ne rêve que l'épaulette, des dispositions pareilles pour les arts !
Quoique membre de l'Institut, M. Ritz n'était point un artiste du premier ordre. Il connaissait, il s'avouait les limites de son talent, et il souffrait secrètement de ne pouvoir les reculer. Chez lui, le sens critique l'emportait de beaucoup sur la faculté créatrice. Il vit très-promptement que son nouvel élève, beaucoup mieux doué que luimême, ne tarderait pas à l'atteindre et le dépasserait un jour. Il le lui annonça avec un mélancolique sourire.
Encouragé, choyé, placé enfin, on peut le dire, dans son véritable élément, Pierre étonnait le maître de ses progrès rapides. Il se développait en même temps de toutes les manières. Ce n'était plus un enfant, ce n'était plus un écolier, mais un jeune homme et un artiste. Sage et laborieux à être cité comme exemple, le jeune homme n'avait d'amour que pour sa mère, l'artiste était tout à son art. Les intimes de M. Ritz, illustres la plupart et honnêtes gens comme lui, témoignaient tous à Clemenceau une affectueuse estime; sa femme le traitait en fils, sa fille l'ai-
mait comme un frère, et Constantin, tous les dimanches, le plaisantait sur sa sagesse.
Une dame de lettres, qui venait quelquefois en visite chez M. Ritz, bas-bleu des plus foncés, qui donnait des soirées artistiques et littéraires, femme à écrire au bas du billet imprimé : On fera de la poésie, eut ridée peu élégiaque d'inviter, pour la mi-carême, toutes ses connaissances à un bal travesti. Pierre y fut convié, et s'y rendit à contre-cœur. L'ennui et le sommeil commençaient à le prendre, lorsque, vers onze heures du soir, il vit entrer, sous le costume de Marie de Médicis, une beauté « un peu bien mûre » aurait dit le bon La Fontaine , mais qui était encore remarquable « aux lumières ». Cette reine imposante marchait suivie d'un page qui portait la queue de sa robe.
On murmurait le nom d'une comtesse polonaise. Le page était sa propre fille, une enfant, nous dit Pierre, de treize à quatorze ans, « azur, roses et neige, vêtue de velours et de satin noir, avec des cheveux tout en or sous un toquet sombre. »
23û SOUVENIRS LITTERAIRES.
Clemenceau cherche en vain à rendre l'impression étrange que produisit sur lui, dit-il, « cette séraphique apparition ». Il fut précipité dans une incurable folie. Jugez-en plutôt par le mot séraphique, qu'après tous ses malheurs, après toutes ses hontes et le crime qui les couronne, il applique lui-même encore à l'infernale créature qui a fait de lui sa victime.
Vous devinez que Pierre trouvera un moyen plausible de revoir promptement Marie de Médicis et le page fascinateur. En effet, dès le lendemain, il eut ses entrées au palais, vieille et sale maison, où logeaient la mère et la fille. Elles n'habitaient là que momentanément, vous le comprenez bien, en attendant des fonds qui s'étaient égarés en route. La comtesse Dobronowska se flattait d'ailleurs que ses vastes domaines, confisqués à la suite de l'insurrection polonaise, lui seraient rendus par le czar et fondait l'espérance d'une fortune bien plus grande, elle le disait nettement, sur la beauté de son Iza.
Les manières et les discours annonçaient deux aventurières de la plus dangereuse espèce, l'une ayant déjà maint chevron, l'autre prête à partir
AFFAIRE CLEMENCEAU. 23l
en guerre. Mais l'amour avait mis son classique bandeau sur les yeux du pauvre garçon. De tout cela, il ne vit rien. Il proposa à la maman de faire le buste d'Iza; la maman accepta le buste; elle eût accepté la statue. Dieu sait quel temps il employa, lui, l'artiste au travail facile, à reproduire en marbre cette tête dont il rêvait !
Pendant ce temps, il se lia chaque jour davantage avec la comtesse et Iza,
Le plus terrible des enfants Que le Nord eût porté jusque-là dans ses flancs.
« Écoutez, lui dit-elle un jour, si je ne trouve pas le roi ou le prince que maman me promet, je vous promets, moi, de vous épouser. Est-ce convenu ?
— C'est convenu !
— Ce serait amusant, si ça arrivait. »
Et elle se mit à rire.
Le lendemain de cette conversation, que Pierre eut la bonté de prendre au sérieux, la
comtesse et sa fille partaient pour la Pologne, emportant avec elles le délicieux buste, un chefd'œuvre de grâce, et, de plus, 5oo francs empruntés au naïf artiste, ses premières économies.
Deux ou trois ans après (on s1était quelquefois écrit dans l'intervalle), Iza, sans doute lasse de chercher aventure, arrive tout à coup dans l'atelier de Clemenceau, qui, depuis quelque temps, voyait la gloire lui sourire et l'or affluer dans ses mains. Belle, plus belle encore qu'elle ne promettait de l'être, Iza demande à Pierre ébloui, confondu d'admiration et d'amour, si leur accord persiste et s'il veut l'accepter pour femme. Sans avoir la pensée de s'enquérir de rien, Pierre accepte immédiatement. Sa mère n'ose faire aucune objection. M. Ritz, seul, hasarde un mot que son élève eût dû comprendre.
Durant les publications, des lettres anonymes parviennent au futur mari. Il les montre à Iza. Yroulez-vous savoir sa réponse ? Elle est assez originale. « Si tu y crois, ne m'épouse pas. Il en est encore temps. Je resterai tout de même avec ta mère. (Revenue sans la comtesse, elle
AFFAIRE CLEMENCEAU. 2û3
avait demandé asile à la mère de Clemenceau.) Je serai bien ici. Je ne vous gênerai pas et je ne vous coûterai pas grand'chose. Je serai ton modèle, si tu veux. Que m'importe, pourvu que je te voie ? Veux-tu que je sois ta maîtresse pour te prouver que je t1aime ? »
Un langage pareil, dans une fille de seize ans, annonce, vous en conviendrez, de belles dispositions; et Pierre, l'épousant quand même, aurait bien dû s'attendre à ce qui lui est arrivé. Notons, en sa faveur, pourtant, qu'il a eu la délicatesse de ne pas accepter des offres aussi gracieuses.
Iza, bel et bien mariée, revient à son idée de servir de modèle. Évidemment, elle y tenait. Que peut un mari contre l'idée fixe d'une femme ? Clemenceau résista d'abord; il finit par se laisser vaincre.
Elle eut donc l'orgueilleuse joie de voir sa beauté tout entière sortir d'un bloc de marbre blanc,
Comme Vénus sortit de l'écume des Mots.
sa beauté triomphante, cessant d'être sujette aux lois fatales de la vie et pouvant dire au Temps, qui vient reprendre ce qu'il donne : « Je ne relève plus de toi; passe; je suis déesse, et ma jeunesse est immortelle ! »
Chaque statue de femme qu'exposait Clemenceau attirait tous les connaisseurs et faisait éclater un véritable enthousiasme. Cependant on en vint à s'apercevoir et à dire que, bien qu'il eût le soin de modifier les traits du visage, de changer l'expression de la physionomie et de varier les attitudes du corps, c'était toujours le même type; admirable, sans aucun doute, mais trop constamment répété. Le bruit se répandit d'une fantaisie singulière. Autour de ces statues si charmantes et si vivantes, il y eut des sourires et des chuchotements.
D'autres bruits circulèrent, d'une nature encore plus fâcheuse pour Clemenceau. A mesure que croissait sa réputation , sa considération baissait. Il vit s'éloigner de lui, l'un après l'autre, ses amis les plus honorables, les plus anciens et les plus sûrs. Il vit, sans parvenir à s'expliquer pourquoi, M. Ritz, sa femme, sa fille
et jusqu'à Constantin, espacer, écarter leurs visites de plus en plus. Chose bien autrement pénible ! il vit sa mère dépérir sous l'influence d'un chagrin qui abrégea ses jours et qu'elle refusa de lui dire, même à son lit de mort.
Pierre, en la perdant, crut avoir touché le fond de la douleur humaine. Il fut trop tôt et trop cruellement détrompé. Un hasard, un billet tombé entre ses mains, deux lignes non signées, mais de l'écriture d'Iza, et voilà Clemenceau en proie à des tortures si atroces que, par comparaison, la perte de sa mère, et d'une telle mère, était une faible souffrance !
Iza qui lui doit tout! Iza qui a reçu de lui tant de témoignages d'amour ! Iza, que ce matin encore il serrait sur son cœur, et qui lui rendait ses caresses... Iza le trompe indignement !...
Il commence par la chasser. Puis, sans perdre de temps, accompagné de Constantin, il court régler ses comptes, dans la forêt de Saint- Germain, avec le destinataire du billet, grand seigneur étranger, auquel il donne un coup d'é-
pée. Après quoi, il est entraîné par son ami en Italie.
Forcé de retourner en France, Constantin le laisse du moins au milieu des chefs-d'œuvre accumulés dans Rome. Il le laisse entouré, comme Raphaël autrefois, d'un essaim de jeunes artistes, heureux de voir, de suivre et d'écouter le maître illustre. Pierre ressent d'abord l'impression profonde que nous éprouvons tous en voyant la ville sacrée. Il n'est pas insensible à l'accueil que lui fait une jeunesse enthousiaste. Mais bientôt il retombe sur lui-même de tout son poids.
Cependant ceux qui l'environnent, empressés de le voir à l'œuvre, lui répètent sans cesse qu'une statue nouvelle doit marquer son séjour à Rome. Il n'est plus maintenant capable de les satisfaire. Il est dégoûté de son art ; il est dégoûté de la vie, et, malheur pire encore, il n'est pas dégoûté d'Iza î Ses songes la lui représentent, et, réveillé, il la regrette. Il la hait et il l'aime. Mais comment Taime-t-il ? C'est lui qui, d'un mot, nous l'apprend : « Les sens, dit-il, ont leur mémoire. »
AFFAIRE CLEMENCEAU. 20y
C'est le mot de l'énigme. C'est l'explication misérable mais claire de V Affaire Clemenceau. Cette mémoire tyrannique, juste châtiment de ceux qui font aux sens la part trop grande dans l'amour, ramène malgré lui Clemenceau à Paris. Il apprend que sa femme habite maintenant un palais qui lui appartient. A-t-elle donc trouvé enfin le prince, le roi de son rêve, jeune ou vieux, peu importe, mais jetant les millions sans les compter ? On le dit ; ce qui est certain, c'est qu'elle a le train d'une reine.
Clemenceau va frapper, le soir, à la porte de ce palais. Pourquoi ? Il l'ignore lui-même. Ses sentiments et ses projets, tout est confus, contradictoire. C'est la fièvre, c'est le délire. Il se fait annoncer et Iza se présente. Elle n'a rien perdu de sa redoutable beauté. Les premières paroles qu'ils échangent entre eux sont acérées et frémissantes. On dirait des épées qui se croisent. En effet, c'est bien un duel; duel à mort et sans témoins.
Je ne me charge pas de dire l'incident inqualifiable qui retarde le dénouement. C'est Clemenceau qui va parler. Je retrancherai beau-
coup, mais il en restera assez pour le lecteur intelligent :
«... Vers une heure du matin elle s1 endormit, calme comme une vierge.
« Allons ! si cette créature vivait encore le lendemain, elle ferait de moi le plus méprisable des hommes.
« Je me levai et j'allai prendre dans le boudoir le couteau avec lequel elle jouait deux heures auparavant ; puis, je rentrai dans la chambre... Sa respiration était douce et régulière... Elle souriait. Jamais elle n'avait été si belle. Je la contemplai un moment.
«Deux heures sonnèrent. Je lui touchai légèrement l'épaule... M'aimes-tu? lui dis-je tout bas. — Oui, murmura-t-elle comme dans un rêve. Ce fut son dernier mot... J'appuyai ma main gauche sur son front, je lui renversai la tête en arrière, et, de toute la force de ma main droite, je lui plongeai le couteau dans la poitrine, au-dessous du sein gauche. »
AFFAIRE CLEMENCEAU. 23g
C'est horrible! me direz-vous. Nous sommes tout à fait d'accord.
Sur son propre Mémoire, l'accusé serait condamné. Quelle est, en effet, sa conduite? Uniquement épris de la beauté matérielle, le sculpteur Clemenceau épouse une fille de marbre. Les sens jouent seuls un rôle dans l'amour qu'il éprouve , comme dans celui qu'il inspire. Il passe à cette Iza, dont il est le mari, des fantaisies de nymphe antique... Il sourit à son impudeur qui se déploie à l'aise sous le toit conjugal... comme si un admirateur, un seul, toujours le même, pouvait suffire à une femme si avide d'être admirée ! Ce qui devait arriver arrive. Il se voit obligé de la chasser de sa maison. Mais conçoiton qu'il ait l'idée d'aller la retrouver ensuite dans le palais gagné par elle ?... Accueilli, à peu près comme un amant de plus, au milieu d'un luxe effronté dont la source lui est connue, il se laisse attirer encore unefois dans ses bras. . . Puis, honteux de lui-même, craignant d'être montré au doigt comme un infâme, il préfère être un assassin... Il va prendre un couteau et, pendant qu'elle dort, tranquille, souriante, il le lui plonge dans le cœur.
Je n'hésiterais pas, si j'étais du jury, à déclarer qu'il est coupable.
Le rôle du critique est moins facile ici que celui du juré; car, si Y Affaire est simple, le livre ne l'est pas. Il est même assez compliqué, le bon et le mauvais, ce que l'on a du moins appelé ainsi jusqu'à présent, s'y mêlant en beaucoup d'endroits : il s'agit de les démêler.
Quel est, pour commencer, le vrai sujet, l'idée du livre, le personnage principal, le type que l'auteur a eu avant tout dans l'esprit ? Estce bien Pierre Clemenceau ? Il me semble que c'est Iza Dobronowska.
Cette variété de la courtisane moderne devait tenter le peintre de la Dame aux Camélias . Celleci nous représentait la courtisane romanesque ; Iza nous représente la courtisane positive, insatiable d'or, insatiable de plaisir.
C'est en vain, je me trompe, c'est exprès qu'il l'a mariée. Dans une situation régulière et honorable, ses instincts de Phryné se produisent encore, et ils n'en ressortent que mieux. Ingrate
autant que sensuelle, plus rusée qu'un vieux diplomate, tortueuse comme un serpent et encore plus venimeuse, quand elle ne fait point le mal, elle y est toujours disposée : elle y songe, elle le prépare, plantant çà et là des jalons pour quelque trahison prochaine.
Après, ou pour mieux dire, avec la tendance à mal faire, sa préoccupation la plus constante est sa beauté. L'utiliser, sans l'exposer, voilà pour elle le problème à résoudre et elle le résout de son mieux. Un traita ne pas oublier, et qui achève de la peindre : épouse aimée, elle a horreur de la maternité.
On dit qu'Iza n'est pas naturelle. Mais elle n'en est que plus vraie. J'ose ajouter qu'étant absolument sans cœur, elle n'en est que plus complète. Origine, éducation, tout a contribué à faire d'elle un être accompli dans son genre. Elle est fille de l'adultère. Sa mère est une Finlandaise, son père est un Italien. Elle est donc le produit de la corruption du Nord unie traîtreusement à celle du Midi. Et, comme cette mère, comtesse par son mariage avec un noble polonais, a ensuite roulé dans les ruisseaux de la
bohème, Iza, formée par ses leçons, joint la corruption d1en haut à la corruption d'en bas.
Le personnage est bien conçu. Mais pour le faire agir d'une façon logique, sans trop révolter le lecteur, vous voyez les difficultés ! Quelle vigueur et quelle adresse n'exigeait pas un tel sujet ! Ni l'adresse ni la vigueur n'ont fait défaut à l'écrivain. Ce qui lui a manqué parfois, c'est la délicatesse, qui n'était pas moins nécessaire. Cette qualité littéraire, autrefois si prisée en France, doit-elle être emportée par le flot grossissant de la démocratie ? Tâchons d'en sauver quelques restes, pour l'honneur de notre pays.
Sans parler de plusieurs peintures sur lesquelles je ne veux pas attirer les yeux du lecteur, il y a, dans ce livre, des crudités de style qui, vraiment, ne sauraient passer. J'en montrerais vingt au lieu d'une, mais elles me donneraient trop raison ; il y a autre chose encore que des crudités, autre chose de pire, des figures de rhétorique comme celle-ci, par exemple (je ne cite pas, j'indique seulement) : « Après avoir passé de main en main sous les espèces du marbre et du bron-
zc... » etc. Ce n'est pas la foi qui proteste ici, c'est le goût, plus offensé que la foi même.
Que dire de la messe de l'art ?... Qu'un soir, en petit comité, entre artistes d'humeur joyeuse, venant de faire un bon dîner et réunis dans un fumoir, on conte à demi-voix des anecdotes de ce genre, cela peut être pardonnable ; mais les écrire dans un livre... dans un livre fait pour tenter la curiosité de tout le monde, je ne comprends pas qu'on le fasse !
Je ne vois pas non plus pourquoi, si ce n'est pour suivre la mode, l'auteur a parsemé Y Affaire Clemenceau de thèses, de doctrines qui n'ont plus rien de neuf et qui sont toujours dangereuses. N'est-ce donc pas assez que de savoir donner la vie et l'action à des personnages fictifs, que de nous tenir sous le charme de son imagination et de son esprit, sans prétendre refaire la législation, la morale et le reste ?
Maintenant je dois dire, je dis beaucoup plus volontiers, que le premier tiers de l'ouvrage me paraît excellent, et deviendrait parfait au moyen de quelques coupures. Dans les deux autres
tiers, le talent n'est pas moindre, mais remploi en est moins heureux. Or, on ne parviendra jamais, quoi que les artistes en pensent, à faire que les hommes ne regardent que l'art lui-même et n'en discutent pas l'emploi.
L'héroïne a de telles mœurs, et ces mœurs sont rendues avec une telle franchise, qu'on se demande par instants, non sans un certain embarras, si on ne lit pas ce qui s'appelle un mauvais livre, et qu'on a peur, en vérité, d'être surpris par quelque personnage austère- Mais la lecture vous entraîne ; bon gré mal gré, il faut poursuivre.
A quelques pages près, qui visent à la gravité et atteindraient l'ennui si l'auteur pouvait ennuyer, le livre tout entier est d'un intérêt haletant. Descriptions et dialogues se mêlentau récit, qu'ils varient sans le ralentir.
Tout cela est tracé d'une plume ferme et habile , et tout cela , rapide , passe devant vos yeux, comme les champs, les prés, les bois que l'on aperçoit d'un wagon emporté à toute vapeur.
M. Alexandre Dumas fils, dont la sagacité précoce a compris le péril d'une imitation tentante, n'a pas voulu marcher dans l'ombre gigantesque projetée par son père. Avec ses moyens propres, il s'est fait au soleil une place distincte, en courant la même carrière. Comme observateur pénétrant, comme écrivain de fine trempe, moins jaloux de produire que de soigner ce qu'il produit, sa réputation est depuis longtemps établie. Ce dernier livre la confirme, mais la confirme seulement. Si M. Dumas fils a l'ambition de l'étendre, et s'il veut se renouveler, comme nous disons aujourd'hui, il n'a qu'à suivre cette veine que semble révéler en lui la première partie de son nouveau roman, au lieu de retomber sans cesse dans les types du demimonde.