‹ Souverains: hommes d'état, hommes d'égliseChapitre 12 sur 13 · J4 HOMMES D EGLISE · texte numérisé non relu

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cour de Rome d'une faveur particulière ? Il l'a dit et Ta cru longtemps, s'il ne le croit et ne le dit encore. Près des petits abbés, des camériers, près des monsignori, peutêtre, à cause de sa rondeur même, de sa brusquerie caressante, de la verdeur de son langage, de ses allures de bon enfant. Plus haut que les petits abbés et les monsignori, ses incessantes interventions, ses familiarités froissent, déplaisent et font peur. Il dérange trop l'ordonnance savante des antichambres pontificales. Il a des gens à lui, il n'a pas de parti dans la curie romaine. On lui prêtait naguère dévastes ambitions pour le prochain conclave. Il se tromperait. En ce conclave, il aura un rôle à jouer, à la condition seulement qu'il n'y veuille pas jouer le toutpremier rôle.

D'Alger, il ne s'en rend pas compte : il a perdu beaucoup de terrain, à Rome, dans ces dernières années, depuis qu'il a chassé de Tunis les capucins italiens, tranchons le mot, depuis qu'il a très puissamment contribué à faire de la Tunisie une possession française. Ce n'est, en effet, que justice de-

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le reconnaître : plus qu'à personne nous lui devons la Tunisie. Ils étaient deux dans le Sacré-Collège, deux missionnaires africains:

l'un d'Ethiopie, l'autre d'Alger, le cardinal Massaia et lui, un Français et un Italien, au moment où l'Afrique s'ouvrait. L'un par le nord, l'autre par l'est, ils la fendaient à coups de crucifix. L'un voulait que la France en fût la suzeraine incontestée, l'autre ne pouvait se détacher de la prophétie de-Gioberti sur le Primato morale e civile degVltaliani.

Guglielmo Massaia était comme un Lavigerie italien, ou Lavigerie comme un Massaia français. Mais le nôtre avait bien plus de hardiesse, d'ampleur d'esprit, de décision et de ressources. « Je n'ai que 1 5,ooo francs de traitement, aime-t-il à dire, je dépense 1,800,000 francs par an, et je n'ai pas de dettes. » Pour être apôtre tout à son aise et général d'une armée de moines, conquérant d'âmes nègres pour le ciel, affranchisseur de betes humaines, conducteur de troupeaux d'esclaves vers la rédemption et la gloire, h s'était fait vigneron et

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maraîcher. Les frères armés commençaient, dans leurs robes de templiers, par cultiver des artichauts et des asperges, Le cardinal a voulu qu'ils apprissent à se suffire à euxmêmes, avec presque rien.

Et de la Maison Carrée, de la Marsa, des sables brûlés de Biskra, il a tiré de l'or, qui coule comme un large fleuve, comme un Nil débordé d'où il doit germer des civilisations, entre ses doigts gantés de rouge. Il s'est promis de nous donner et de nous garder des empires. Il a battu le cardinal Massaia.

Il a pris pour nous le morceau royal, la perle de l'Afrique, celte Tunis, par laquelle Tltalie est hypnotisée, et il est, à quelques heures de Rome, lui, Lavigerie, archevêque de Carthage. Aussi son nom est-il comme un épouvantail. Nul Français, autant que lui, n'est détesté des Italiens. Je ne sais pas si, même au Vatican, même dans le Sacré- Collège, plus d'un cardinal, plus d'un monsignor ne lui tient pas, au fond, rancune de son succès. Non, le cardinal Lavigerie ne sera jamais pape.

« Les kilomètres, quand on les multiplie,

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usent aussi bien que les années. » Ils ont usé le cardinal. Routes de terre et de mer, épreuves et périls, tous les travaux, tous les orages. Dans une de ses traversées, le navire fut assailli par un cyclone. L'archevêque d'Alger se confessa au prêtre qui l'accompagnait, revêtit ses ornements, monta sur la passerelle, et, de là-haut, donna à ces passagers, arrivés à l'heure suprême, la bénédiction in articulo mortis. Le navire fut sauvé et, en mémoire de cet événement, le cardinal Lavigerie fit construire une chapelle. Mais n'était-ce pas la fin qu'il lui fallait— dans les flots et dans la tempête ?

Hélas ! l'homme n'est pas même maître de choisir sa mort. Le cardinal languit, tordu par la paralysie, arrêté malgré lui, cloué à la même place. L'âme seule s'échappe et vagabonde, et c'est une douleur de plus. Pourquoi penser, si l'on ne peut plus agir ? De ses yeux à demi-clos, l'archevêque d'Alger poursuit sa vision, il contemple son œuvre et dénombre ses œuvres.

Lorsque tout sera fini, qu'on aille au cœur du sombre continent, dans l'effrayante

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et attirante ville que jamais encore aucun Européen n'a vue, chercher une dalle de sel gemme et qu'on grave dessus des mots pareils à ceux dont saint Augustin s'est servi pour célébrer saint Cyprien :

« Louange à Dieu qui vous a prédestiné pour être la providence de cette terre* le fondateur de phalanges de missionnaires, le restaurateur du siège de Carthage, le primat et la gloire de l'Eglise d'Afrique ressuscitée. »

Ainsi parlaient les suffragantsdu cardinal Lavigerie, à l'occasion de son jubilé épiscopal. Ils parlaient de lui comme d'un apôtre. Qui oserait soutenir qu'il n'en soit pas un ? Ne le jugeons pas sur ses moyens. :

ce sont les nôtres, ceux de notre temps.

Jugeons-le sur ce qu'il a fait : l'Afrique ouverte, des missions fondées, Tunis française, le siège de Carthage relevé. Apôtre fin-desiècle, comme on dit, mais tout de même apôtre.

24 août 1892.

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