‹ Souverains: hommes d'état, hommes d'égliseChapitre 11 sur 13 · M. CRISPI HOMME D'ÉTAT · texte numérisé non relu

M. CRISPI HOMME D'ÉTAT

[omme on demandait un jour, d'un homme d'État connu, s'il avait des principes, un de ses maîtres répondit : « Oui, il en a, mais il s'en moque. »

M. Crispi a des principes, et il ne s'en moque pas ; mais ses actes sont tout l'opposé de son programme. Il est vrai que ce programme remonte assez loin, aux élections de i865 ; toutefois, à cette date, M. Crispi avait donnée la monarchie son adhésion solennelle, si bien que cette profession de foi peut être considérée comme un programme de gouvernement. On y trouve, entre autres articles, ceux-ci : t i° Réduire d'un tiers les fonctionnaires et les employés de bureau. • . 2 Investir la magistrature d'une autorité que lé

gouvernement ne pourrait amoindrir par la distribution de ses faveurs... 3° Séparer d'une façon absolue le pouvoir exécutif du pouvoir législatif et exclure de la Chambre tout fonctionnaire public... 4 Interdire aux députés les fonctions publiques et rendre inéligible tout citoyen ayant des intérêts dans une société financière... 5° Faire du Sénat une haute assemblée et non une réunion de créatures du souverain (1). »

Or, sur le premier point, il faut remarquer que jamais il n'y a eu plus de fonctionnaires et d'employés, ni même autant, que sous le ministère Crispi ; sur le deuxième point, que jamais la magistrature n'a été moins indépendante et que jamais le garde des sceaux n'a si réellement été le ministre de grâces et de justice que sous le ministère Crispi ; sur le troisième point, que jamais on n'a envoyé tant de fonctionnaires à la Chambre ou pris tant de fonctionnaires dans la Chambre que sous le ministère Crispi ;

' (1) Félix Narjoux. Francesco Crispi: L'homme public, V homme privé.

sur le quatrième point, que jamais iln'y a eu plus de députés intéressés en des sociétés financières que sous le ministère Crispi • sur le cinquième point, que jamais le Se-, nat italien, sans cesser d'être une haute assemblée et malgré d'honorables exceptions, n'a, plus que sous le ministère Crispi, été « une réunion de créatures du souverain ». Entendez par souverain le roi et le président du conseil.

Voilà M. Crispi saisi en flagrant délit de contradiction, non pas avec l'esprit italien, mais avec lui-même. Ce n'est pas, de sa part, une infidélité à des principes ; c'est un arrangement, une combinaison. Les principes, il ne les renie pas, Dieu l'en garde ; mais il les place au rang des saints qu'on invoque de loin, parmi les pompes oratoires. Dès qu'ils gênent, on les laisse, solitaires et rigides, dans leur inutile majesté. On les esquive d'une pirouette. On blasphème contre eux, le cœur pur. L'homme d'Etat italien s'en va, sautillant et courant, suivant l'étoile du berger, par tous les chemins, à travers toutes les fondrières, sans

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peur de compromettre l'éclat de son vêtement immaculé.

Cette mobilité, cette légèreté, ne les lui reprochez pas: il rirait. Cette contradiction, ne la montrez pas à M. Crispi : il se mettrait en colère. On s'est servi très fréquemment, pour combattre les actes de M. Crispi premier ministre, des discours prononcés par M. Crispi député. Un petit journalhumoristique, le Don Chisciotte, a même supposé une explication orageuse entre ces deux personnages ou plutôt entre ces deux temps du même personnage politique :« Regardezle, finit par s'écrier, les poings serrés, M. Crispi, premier ministre ; regardez-le et dites-moi s'il est possible de vivre tranquille avec un importun de ce genre. Cet envieux, ce maniaque, sous prétexte qu'il a fait jadis quatre mauvais discours, quatre parlottes vides qui ne riment à rien, vient, à chaque instant, me donner le croc-en-jambe,taquiaer mon Parlement, me faire faire des grimaces devant l'Italie et l'Europe. Mais que l'Italie le sache et l'Europe aussi : je ne connais plus cet intrus, je léchasse, je le maudis 1 »

Mais non : le ministre Crispi ne chasse pas le député Crispi ; il fait mieux : il se l'accommode, se l'adapte, se l'associe, se fond en lui, le fond en soi, et erunt duo in carne una, comme dit la messe du mariage que M. Crispi a entendue trois fois.

Le programme de i865 ! vieux papier, vieux chiffon. Rien autre chose qu'un moyen d'arriver. Cela est visible à la quantité, peu commune, de sophismes qu'il contient. Le raisonnement est bien simple.

Pour arriver, il faut un programme, et qui soit chargé de couleurs : M. Crispi en rédige un, étonnant, truculent. Plus tard il est préférable de n'en pas avoir :

M. Crispi le plie et le cache. Il en a un et il n'en a pas, alternativement. Même quand il en a un, il n'en a pas. Où sont les principes, en cette affaire ? M. Crispi, interpellé, placerait à nouveau une de ses réparties les plus heureuses : « Io dico affermativamente dino : Je dis affirmativement que non. » Il y en a, mais il n'y en a point.

Ce programme, caché ou déchiré, est comme un travestissement que M. Crispi

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ôte ou remet, selon les cas. Sous le travestissement, la personnalité subsiste, très égoïste, très puissante, et elle est double.

On a dû le voir par ce qui précède, elle a deux faces : une face révolutionnaire et une face autoritaire, soudées ensemble, fusionnées en un seul Moi, qui est un Moi majuscule, un énorme Moi, rayonnant et dévorant.

C'est dans la période décisive de la vie de M. Crispi que cette soudure s'est faite, entre son premier et son second ministère, entre 1878 et 1887. Une telle fusion a abouti à produire un système jacobin de gouvernement qui revêt les décrets les plus arbitraires des considérants les plus libéraux, et les mesures dictées par l'intolérance la plus étroite de l'expression des plus généreuses pensées. Elle a abouti à faire peser sur l'Italie une sorte de terreur parlementaire et la dictature d'un seul derrière le rideau de la liberté, car c'est à ce signe que le jacobinisme se reconnaît : les faits jurent avec les paroles; le jacobinisme est la forme constitutionnelle du despotisme et la forme politique de l'hypocrisie.

Enfin, M. Çrispi est ce qu'il est ; mais sa politique pouvait-elle être différente ? Ce qui, au dehors, apparaît le plus et fait saillie, c'est la position de l'Italie dans la triple alliance. Assurément M. Crispi n'est pas l'auteur de la triple alliance. Il Ta reçue de M. Mancini, de M. de Robilant et de M. Depretis. 11 n'y a guère ajouté que son caractère, que sa personne ; mais c'est beaucoup.

Il a illustré le traité avec quelques paniques qu'il eût dû épargner à son pays et quelques rodomontades dont il eût pu nous dispenser.

1 1 a mis une grande complaisance à se rendre à Varzin et à Friedrichsruhe ; et lorsqu'il a reçu dans Rome ses alliés d'Allemagne, il s'est peut-être incliné plus bas que ne l'exigeait la stricte étiquette: c'est son affaire, celle du roi d'Italie et de la nation italienne. Il a semblé trop flatté de se promener, if s'est trop affiché en noble compagnie; comme ce bourgeois d'un roman de Dumas, il n'a pas su se contenir quand « le grand cardinal — le grand chancelier — l'a appelé son ami ». Il a abusé des dépêches à Bismarck et des photographies avec Bismarck (dont

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plusieurs sont des merveilles)) mais c'est une innocente marotte.

Faut-il le dire ? Certainement, car il importe que nous ne nous laissions pas tromper là-dessus. M. Crispi n'est pas sans nous avoir rendu quelques services. Il a eu, envers nous aussi, les qualités de ses défauts. Tout ce qu'il a fait, il Ta crié sur les toits. Un autre eût fait tout ce qu'il a fait, se fût tu, et nous ignorerions, ou nous saurions très mal, ce que nous savons bien. Nous savons que la triple alliance existe, qu'elle dure et que, double, triple ou quadruple, l'alliance durera longtemps encore ; qu'elle ne se dissoudra pas du fait de l'Italie. Des sympathies individuelles tant qu'on voudra ; il n'est personne de nous qui n'en ait, et de très chères, au delà des Alpes. Mais combien en faut- il, de ces sympathies, pour contrebalancer une nécessité politique ? Nous ne disons pas que la triple alliance, dirigée contre la France, en ce qui concerne l'Italie, fut véritablement une nécessité à son début; nous disons hautement que, à force d'être présentée comme une nécessité, çlle en est

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devenue une, à laquelle pas un homme d'Etat ayant des chances de gouverner n'oserait se soustraire en Italie.

D'ailleurs, il faut en prendre notre parti :

l'accession de l'Italie à la triple alliance n'a pas que des causes politiques; elle a des causes psychologiques. Les causes politiques et prochaines, on lésa indiquées souvent. On a parlé du mécontentement soulevé par la conclusion précipitée de la paix de Villafranca, du regret d'avoir payé par la cession de la Savoie et du comté de Nice la rançon de la délivrance, de la crainte de voir la France intervenir à Rome pour restaurer le pouvoir temporel des papes. Il se peut ; mais ce n'est pas là, à notre avis, la cause psychologique déterminante. Elle est dans la vanité italienne, dans cette vanité aveuglante et facilement irritée. Les Italiens nous en veulent avant tout de ce que, joints à nous, ils ont battu les Autrichiens à Magenta et à Solferino et de ce que, sans nous, ils se sont fait battre par les Autrichiens, à Custozza et à Lissa. Ils s'en prennent bien moins aux Autrichiens, qui les ont vaincus, qu'à nous,

qui les avons rendus vainqueurs. Cela est humain, cela est très italien. On ne nous pardonne pas ravortement du fara da se.

On ne nous pardonne pas d'avoir reçu la Vénétie et de l'avoir donnée en cadeau T sans qu'on l'eût gagnée. Et Ton se promet des lendemains et des revanches, et Ton écoute avec ravissement M. de Zerbi appeler de ses vœux « un bain de sang » et M. Crispr promettre des « dépouilles opimes ».

Un désir, une volonté domine la politique de M. Crispi : c'est le désir immodéré, c'est la volonté arrêtée de « (aire grand > . c'est ce par quoi il est en communion constante et intime avec le sentiment italien. Il veut « faire grand » en Italie et hors d'Italie, chez lui et chez les autres. Il a rêvé d'agrandir encore la Rome de l'empire et la Rome des papes. Il ne s'explique point que Léon XIII ne s'empresse pas de l'aider à inaugurer une troisième ère, une troisième civilisation romaine, et que, pour dresser la couronne de fer au-dessus de toutes les couronnes d'ici-bas, il ne lui donne pas la tiare comme support. Aucune palinodie ne

lai coûterait pour que l'Eglise se fît la servante de l'Italie ; il Ta persécutée, il ferait pénitence. Il voudrait que le pape, prince italien sans territoire, fît jouer au profit de Tltalie tous les ressorts de l'Eglise, aux quatre coins du globe, que ses missionnaires fussent des soldats, ses évêques des proconsuls, et que, la croix devant et le canon derrière, d'un commun accord, on travaillât à relever, non en Europe, mais en Afrique, en Amérique, partout où vont des Italiens, la suprématie italienne.

Ce ne sont pas seulement des villes et des provinces, mais des royaumes qu'il lui faut.

Ces royaumes, il croit que l'Eglise peut l'aider à les conquérir. Pour lui, radical, jacobin à demi converti par le pouvoir, pour lui plus que pour tout autre, l'anticléricalisme n'est pas un t article d'exportation ». Il a beau confisquer en Italie les biens des congrégations religieuses; dans le Choa, il bâtit des chapelles et entretient des prêtres. Il aimerait qu'en Abyssinie l'Italie métropole apparût comme inséparable de l'Eglise catholique, n'oubliant pas que, dans le mot

v catholique », il y a le sens d v e universel %. A toucher la réalité, il ne se réveille pas de ce songe magnifique ; il se heurte à ri m possible, mais ne s'y meurtrit pas, et, comme d'autres découpent, à même les continents, la carte d'une « plus grande Bretagne », il porte en lui l'image, jamais fixée dans ses contours, d'une plus grande Italie. Il refait sans cesse ritinéraire de César ou, si Ton veut, le voyage de Pyrrhus, Hier l'Ethiopie et demain laTripolitaine, en dédommagement de Tunis échappé.

Quoi qu'il en soit, dans ses limites actuelles, par elle-même ou par d'autres, l'Italie d'aujourd'hui est faite, en tant que nation. Il est naturel et légitime que M. Crispi s'attribue une part dans l'œuvre accomplie. Mais, cette part, ne se la taille-t-il pas trop large lorsqu'il la fait égale, dans la révolution, à celle de Garibàldi, er, dans Je gouvernement, à celle de Cavour?On le compare à Garibàldi : ses panégyriques le prouvent, et il se compare à Cavour: il Ta fait publiquement, à la Chambre, en expliquant pourquoi il se réservait deux porte-

feuilles : « Cavour a bien été en même temps ministre de l'intérieur et des affaires étrangères! » M. Bonghi se permet de sourire. Alors M. Crispi, furieux : a Vous ne respectez pas la mémoire de Cavour ! — Mais si ! mais si ! fait doucement M. Bonghi, comme la mémoire d'un homme unique ! »

Le visage de M. Crispi se teignit aussitôt d'une nuance d'apoplexie. Pourtant, quelle distance entre Cavour et lui ! M, Crispi aime à devancer le jugement de la postérité. Pour nous, nous n'avons point de recul dans le temps ; mais nous en avons dans l'espace; nous ne haïssons M. Crispi ni ne le flattons. Comment n'observerionsnous pas des différences aussi tranchées d'éducation, de manières, d'objet et de méthode ? Ces différences sont absolues dès la sortie de l'école. Cavour voyage pour s'instruire ; Crispi, pour conspirer. Cavour cherche à connaître tout ce qui, en Europe^ a une valeur ou passe pour en avoir une; Crispi ne voit que des conspirateurs. Tandis que Cavour prend des notes et fait des mémoires, Crispi enseigne à fabriquer des

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bombes. Aussi le plan de l'un est-il suivi ; le plan de l'autre, décousu; il n'a pas de plan ; il marche, il se rue au hasard. En un mot, Cavour est un régulier, Crispi un irrégulier. Cavourest né homme d'Etat; Crispi est parvenu à la première place dans l'Etat.

Comblez un gouffre de trois siècles. Dans ce gouffre, jetez, pour le combler, les mœurs, les habitudes, les conventions sociales disparues ; jetez-y les régimes et les dogmes usés, et la quasi-divinité des rois sur la quasi-servilité des peuples. Jetez-y les pourpoints et les armures. Remplacez la cuirasse par l'habit noir et l'épée par la parole, la force par un semblant de droit.

Enlevez ce qu'il y avait de brutal dans le commandement et de presque abject dans l'obéissance. Raffinez sur les moyens de parvenir : vous comprendrez M. Crispi.

M. Crispi est un condottiere, mais un condottiere de ce temps-ci. Il ne procède plus par extinction de ses adversaires, comme les podestats d'autrefois. Il ne rassemble pas, comme César Borgia, pour les détruire, les Vitelli avec Oliverotto da Ferme

Il n'use pas tous les Orsini par tous les Colonna, ni tous les Colonna par tous les Orsini. Il les enveloppe dans ce que la Constitution a de plus brillant et de plus doré; il les intéresse à sa grandeur. Ce n'est pas la vénalité qui le décide, mais l'ambition, l'orgueil, et la hâte sénile de jouir de l'autorité, d'emplir l'univers de son nom.

Au demeurant, c'est un condottiere. S'il faut lui assigner un rang entre les types idéaux que Machiavel a conçus de l'homme d'Etat italien, c'est un homme d'Etat qui prouve « combien la fortune a de pouvoir dans les choses de ce monde ». L'avantdernier chapitre du Prince se termine par ces lignes : « Je pense donc que mieux vaut être impétueux que circonspect, parce que la fortune est femme et que, pour la subjuguer, il faut la battre et la pousser, car elle se laisse vaincre par ceux qui la brusquent plutôt que par ceux qui agissent froidement. Aussi, toujoursen saqualité de femme, est-elle l'amie des jeunes gens, parce qu'ils sont moins circonspects, plus entreprenants,

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•et qu'ils ordonnent avec plus d'audace. »

M. Crispi sait, par expérience, de quelle façon on doit se comporter avec les femmes, nous voulons dire: avec la fortune. Il sait que, passé un certain âge, on perd le droit de trop oser. Comme nous faisions part à quelqu'un de son entourage immédiat du dessein gratuitement prêté à M. Crispi de substituer à la dynastie de Savoie une République, dont il serait le président : « S'il n'avait que cinquante ans, nous dit-il, mais il en a soixante et onze! 1

C'est M. Crispi tout entier, c'est toute la philosophie de sa vie et de sa politique. A soixante et onze ans, ne pouvant être sûr d'être le premier président d'une république à fonder, il est sage de se contenter d'être le premier ministre de la monarchie, surtout quand le ministère paraît devoir être perpétuel et ressemble de si près à un règne.

Novembre 1890.

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f e prince Napoléon se meurt à Rome, à l'hôtel de Russie, tout près de l'entrée de cette villa Borghèse où Ton voit la statue de Pauline, la Vénus Bonaparte, sculptée en marbre par Canova. Il se meurt entouré des siens, de tous ceux qui lui furent unis par le sang et par l'alliance, au milieu de la famille royale d'Italie et de sa propre famille, parmi les Roccagiovine, les Primoli, les Campello , les Ruspoli, les Gabrielli. Il était né, le 9 septembre 1822, à Trieste, en Illyrie — dans VItalia irredenta — d'un roi détrôné et proscrit.

Après soixante-neuf ans d'une vie traversée d'agitations, de révoltes, de conspirations et d'exils, c'est bien une âme italienne que ce

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prétendant à la couronne de France rend sur la terre italienne.

Napoléon-Joseph-Charles-Paul Bonaparte était le second fils de Jérôme Bonaparte et de Catherine de Wurtemberg. Lui-même, on l'appelait à l'ordinaire Jérôme, soit à cause de son père, soit à cause de son frère aîné, le prince de Montfort, mort à trentetrois ans, en 1847. Pour tout le monde, depuis 1860, il n'y avait qu'un prince Jérôme, le prince Napoléon : c'est lui qui a rendu le nom populaire. — Populaire ou impopulaire, fameux, en tout cas, jusque dans la foule.

Avec lui, disparaît certainement une de?

figures de ce temps ; plus que cela, avec lui disparaît de l'histoire le type des Bonaparte. Il ne ressemblait, en effet, ni à son père, tel qu'on le connaissait, prince d'intelligence médiocre et d'initiative nulle, fidèle et effacé, bon soldat à l'occasion, bon lieutenant et bon frère, ni à sa mère, telle qu'on la devine par son Journal, une de ces Allemandes, douces et soumises, dont la destinée est d'aimer leur époux et de souffrir, en

filant la laine. Physiquement et moralement, il ressuscitait l'empereur: au physique, un empereur grandi ; au moral, un Napoléon diminué; mais, en face de lui, la première impression était étrange et Ton ressentait la secousse, comme si, tout à coup, Ton eût vu l'Autre.

Il paraît que, jeune, il avait l'air de l'empereur adolescent; non pas ]e maigre et tranchant profil de Bonaparte général, mais les traits victorieux, souverains et devenus césariens, de Napoléon dans toute sa gloire ; on ne sait quel charme personnel s'ajoutant à ce prestige hérité; la joie de la vingtième année illuminant ce visage romain, en atténuant les duretés et y faisant fleurir une grâce irrésistible. Dans la molle atmosphère florentine, dans l'élégant et facile milieu où f si jamais un siècle se répétait, on retrouverait encore de spirituels seigneurs et de belles dames du temps des Médicis, dans la ville où fut écrit le Prince, ce manuel du bon plaisir des rois, le prince Napoléon, fils d'un roi d'aventure et neveu d'un empereur de légende, par l'expérience quoti-

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dienne, apprenait une seule. chose -.c'est que les Ris de rois et les neveux d'empereurs ont tous les droits et point de devoirs ; que les règles n'existent pas .pour eux; qu'ils sont au-dessus des lois et presque des mœurs; qu'ils font bien de tout oser, parce qu'on leur en sait gré, et de payer en mépris les hommes et les femmes, sûrs qu'ils doivent être de ne pas lasser leur patience ni épuiser leur complaisance.

Son tempérament excessif, dans tous les sens que comportent les mots d'excès et de tempérament, le poussait vers cette conception du monde et de la vie. Elle répondait à la fois à ses idées, à ses instincts et à ses goûts. Rien en lui ne la combattait ; il n'avait pas de chimère, pas de foi, pas de retenue, on pourrait dire pas d'ambition.

Il n'avait de désir et de penchant qu'à profiter jusqu'à la satiété de l'heureuse condition où il était pour jouir ; il ne souhaitait que d'user, jusqu'à abuser, de cette fortune qui lui avait donné tout à la fois, comme instruments de volupté, une force de séduction qui venait de lui et un attrait extra-

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ordinaire, une fascination qui venait du prodigieux ancêtre qu'on s'imaginait revoir en lui.

Ainsi se passa sa jeunesse, troublée inutile, perdue, quand elle eût pu être féconde. Il arriva à l'âge d'homme, la tête et le cœur gâtés, la tête vide et le cœur qui ne pouvait plus s'emplir, non point qu'il fût incapable — loin de là — de penser ou d'aimer, mais l'affection et la pensée sans choix, sans base, sans frein, sans ordre, à l'abandon.

Il avait reçu en partage de grandes facultés et vraiment une part des dons supérieurs de l'empereur Napoléon. Mais il avait négligé de les développer et, le jour où il eût dû être prêt à jouer un rôle, il les trouva seulement en germe. Alors il se hâta d'acquérir, il entassa notions sur notions, fiévreusement, et des notions souvent confuses: cependant, les fondements manquaient. Il y suppléa tant bien que mal par l'art qu'il eut au suprême degré d'interroger, d'écouter, de s'assimiler et de déduire. Il était né dialecticien et logicien , mais,

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ce qui est rare chez un dialecticien et plus encore chez un prince, il supportait volontiers la contradiction.

Tant que c'était à lui d'entendre, il ne cessait pas de sourire, mais dès qu'il commençait à répliquer, il était tout passion. Il rendait coup pour coup, argument pour argument, dans une langue pittoresque, qui se souciait peu d'être châtiée et où, subitement, éclataient des trouvailles. Là, comme ailleurs, rien ne l'arrêtait; il allait aux dernières limites. Alors, il atteignait à l'éloquence, il avait la flamme et le mouvement, ou, s'il lui plaisait mieux, il avait la persuasion et la caresse. Mais, au fond de ses moindres paroles, perçait l'insouciant et insolent dédain de l'opinion générale, de tout ce qui est professé, respecté, adoré ou ménagé parle commun des hommes.

On se tromperait en le prenant pour un sceptique. Ce n'était pas un sceptique, c'était un révolté. Révolté contre la société, contre les gouvernements, contre l'Eglise. S'il a affecté N de s'entourer des maîtres du doute contemporain, ce n'est point parce qu'ils

doutaient et quçleur épaule lui semblait un oreiller commode pour sa tête bien faite ; c'est qu'ils avaient renversé une idole ou essayé de renverser un dieu. Entre eux, du reste, il ne distinguait pas; les nuances se fondaient à ses yeux dans la couleur de l'ensemble; lui qui fut l'ami de subtils et délicieux écrivains, il ne percevait pas les demi-teintes: Renan ou Mazzini, Sainte- Beuve ou Proudhon, la valeur lui était assez indifférente.

De là, de cette perpétuelle insurrection, son attitude durant l'empire. Dans le prince Napoléon comme dans Louis-Bonaparte, il y avait un dépôt, un levain de carbonarisme.

Mais Louis-Bonaparte l'avait recouvert et étouffé sous le manteau semé d'abeilles d'or, que le prince Napoléon ne devait pas porter.

Dès le début, il fallut reconnaître qu'on ne disciplinerait pas ce caractère indomptable, soit que l'ambition, comme il arrive, lui fût venue avec les succès, soit plutôt qu'il fût dans sa nature même de ne pas sortir de l'opposition.

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Le 24 février 1848, le jour de la chute de la monarchie de Juillet, il avait fait acte solennel d'adhésion à la République. Aux élections pour la Constituante, il s'était fait élire en Corse avec un programme révolutionnaire. Le coup d'Etat le trouva siégeant sur les bancs avancés de la gauche ; il n'en fut point surpris ni indigné, mais il protesta et se tint à l'écart. L'année d'après, il acceptait de l'empire rétabli le titre de prince français, un fauteuil au Sénat et au conseil d'Etat, la grand'croix de la Légion d'honneneur et les insignes de général de division. Il ne boudait plus, ne frondait pas encore, se réservait. Il ne timbrait plus ses livres de ce cachet démocratique : « Au citoyen Napoléon Bonaparte », mais il évitait de se servir de la formule « Altesse impériale ».

A mesure que l'empire se consolida, il en prit ce qu'il préférait, l'éclat et le bruit, les pompes et les fêtes, les fêtes privées -plus que les pompes officielles. Il mena gaiement le cotillon à la ville et s'afficha comme L'un des plus fous dans l'universelle folie.

D'abord il ne vit pas d'un œil défavorable le mariage de l'empereur avec M lle Eugénie de Montijo. Il n'était pas fâché que son cousin eût pris une femme en dehors des vieilles dynasties. Ce ne fut que plus tard que les cartes se brouillèrent et que naquit l'aversion, — si l'on peut dire de ce prince, qui s'irrita contre tant de gens et tant de choses, qu'il détesta jamais personne. L'impératrice eut devant lui ce tort, d'apporter à la cour des habitudes de dévotion* des apparences et comme un voile, même léger et transparent, de pruderie, de raideur espagnole. Or il repoussait de tout son être l'ennui et, à l'égal de l'ennui, la contrainte, les formes ennuyeuses. La guerre de Crimée survint fort à propos; il se rappela qu'il était général et demanda un commandement.

On lui donna une division de réserve. Il partit et marqua, pendant le premier mois, un zèle dévorant. Pour le prince Napoléon, toute occupation, toute affaire se présentait sous deux aspects, se divisait en deux parties : le côté théprique et le côté pratique,

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Timaginatlon et l'action. Dans l'imagination, il était étincelant, incomparable. Il avait une rare sûreté, une rare étendue de regard, des vues, des ressources ; il touchait au génie. Mais l'action le terrassait ; il se perdait dans le détail, plaçait tous les objets sur le même plan, se rebutait et, se heurtant aux obstacles, ne pensait plus qu'à Paris absent.

En de pareils moments, un jeu d'enfants l'eût laissé déconcerté, inerte : il était vaincu par l'effroi de deux pas à faire, comme s'il eût été emprisonné, immobilisé dans les mailles d'un filet infernal. A ces heures de défaillance, la renommée de son oncle ne l'eût ni tenté ni retenu. La difficulté lui apparaissait grossie, énorme, hideuse, et derrière elle il se sentait face à face avec l'ennui. Alors, il s'en allait, il fuyait l'action, quitte, lorsqu'il avait repris la possession de soi, à écrire une brochure pour se justifier devant les autres et devant lui-même. Nommé, en 1849, ministre plénipotentiaire à Madrid, il s'était ennuyé et avait déserté son poste. Quand il s'ennuya

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en Crimée, il résolut de rentrer en France, S'il se fût rencontré un de ses familiers pour le lui reprocher et lui dire : t Monseigneur, vous vous déshonorez », on peut être assuré qu'il eût répondu : « Je m'en moque! »

C'est là également une des particularités qui l'expliquent, une de ses infériorités comme prince : il ne savait pas s'ennuyer.

La médisance l'en a puni sévèrement. On l'a accusé d'avoir manqué de courage. De bons juges qui l'ont approché dans le péril affirment ne pas s'en être aperçus. La seule fois qu'il ait permis de douter de lui, c'est lorsqu'après avoir insulté le duc d'Aumale et en avoir reçu la répartie que l'on sait, il refusa, malgré les plus pressantes instances, de constituer des témoins. Encore donna-t-il de cette abstention une raison politique: « Si les Orléans étaient au pouvoir, dit-il, et que l'un de nous les provoquât, croyez-vous qu'ils relèveraient le défi ! Ils feindraient de nous ignorer; nous n'existerions pas pour eux. Eh bien ! nous sommes au pouvoir, et ils n'existent pas pour nous. »

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En d'autres circonstances dangereuses, son entrain, son élan ne le quittèrent pas une minute. Au reste, s'il ne pouvait pas lui déplaire de donner le scandale de ses vices, il lui eût certainement déplu de donner le scandale de sa lâcheté. Et comme, dépourvu même de toute autre vertu, il eût gardé du moins ce talent des Bonaparte de faire dans toutes les pièces tous les personnages, dans les pièces militaires il eût fait de son mieux figure de héros. Car il n'avait que ce mépris des hommes qui lui enlevait tout scrupule à les choquer ou à les courroucer, nullement le mépris plus haut et plus noble qui lui eût ôté toute envie de mériter leurs applaudissements. Il était, lui aussi, comédien et tragédien : seulement ce qui convenait à ses aptitudes, c'étaient les don Juan et les Figaro, les libertins et les mécontents. Ici, sinon ailleurs, il mettait la griffe du lion et il voulait qu'on saluât en lui l'artiste de grande taille.

Il n'y a guère d'exceptions monstrueuses dans l'humanité. Le prince Napoléon n'en était pas une. Il avait des défauts et des

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qualités. Mais le malheur fit que ses qualités étaient intimes, et ses défauts, publics. Il étalait les uns et il cachait les autres. Il était, quand il se retrouvait, bon, généreux,, dévoué. Il eût passé des nuits entières au chevet d'un serviteur malade. Lorsqu'il .apprit que Rachel était mourante à Cannes, bien qu'il eût rompu depuis longtemps avec elle, il accourut. Chose curieuse, ce fut un des motifs que fit valoir Cavour près de Victor-Emmanuel hésitant, pour le décider à marier sa fille au prince Napoléon. Mais r cette fois, le Ciel plaça mal un de ses anges. La pure et pieuse princesse Clotilde était la dernière des- femmes que le prince pût comprendre et à laquelle il pût s'attacher.

Il n'avait point repoussé ce mariage ; au contraire, il l'eût recherché, parce qu'il entrait par lui dans une maison illustre, régnante, antique et dont l'étoile montait.

Et puis, il le comparait — en lui-même — au mariage de l'empereur avec M lu de Montijo. Mais bientôt tant de piété et de pureté l'ennuyèrent, et le prince se révolta. contre elles, ainsi qu'il se révoltait contre tout. IL

2^2 HOMMES DETAT

retourna à ses intrigues, et la princesse à ses prières.

On n'a peut-être pas assez noté la secrète rivalité des deux cousins, qui, sous rempire, armait l'un de défiance et l'autre d'une sorte de jalousie. Ce fut entre eux deux un duel à l'italienne, un de ces combats muets et sans témoins que se livraient le long de l'Arno, avec leurs fines dagues ciselées, les pages masqués d'un loup de velours. Le Palais-Royal, où habitait le prince Napoléon, s'ouvrait aux adversaires déclarés de l'empire. Il est probable que tout le complot se bornait à des épigrammes. Mais on s inquiétait aux Tuileries, et l'on ripostait. L'empereur, entendant s'élever contre les désordres du prince promenés et traînés dans les rues un murmure de réprobation, au lieu de le refréner (il est vrai que, venant de lui, la leçon eût manqué d'autorité), le poussait à exagérer encore, exploitait ses faiblesses, lui tendait des pièges. Il en est dans lesquels le prince n'est jamais tombé: les pièges d'argent. Sa probité est demeurée rigoureuse, inattaquable, farou-

cher il serait sorti d'un tripot les mains nettes. Mais il est d'autres pièges dont il n'a jamais su se défendre. Et l'on n'était pas fâché, dans l'entourage impérial, de montrer en lui le bas-empire, pour détourner d'un autre les soupçons et les invectives.

Il eût pu rendre des services : on faisait tout pour qu'il n'en rendît pas. On ne remployait dans les négociations au dehors que si elles étaient de petite conséquence ou n'avaient pas chance d'aboutir. Il eût pu empêcher des erreurs et des fautes : on ne tenait pas compte de ses avertissements, Avec des penchants comme les siens, c'était le jeter dans une hostilité ouverte. Il avait le Sénat, la tribune; il en usa. Il y prononça des harangues, incorrectes comme ses conversations, mais ardentes, violentes, débordantes, et dans lesquelles on eût dit qu'il passait un souffle. Et à chacune de ces harangues, les discordes intestines, les misères de l'empire apparaissaient. Le dissentiment avec les Tuileries devenait plus aigre ; les blessures d'amour-propre et les autres s'envenimaient ; les journaux

officieux s'en prenaient sans déguisement au prince, qui, froissé tout ensemble et ravi, commandait son yacht et ^entreprenait un voyage.

Il faisait un de ces voyages dans le Nord, en compagnie de M. Renan, et vraisemblablement ils devisaient des choses éternelles, quand leur arriva la nouvelle de la déclaration de la guerre. Le prince Napoléon n'y pouvait croire: « Non, disait-il, ils n'ont pas fait cela. S'ils l'ont fait, nous sommes perdus ! » Ils l'avaient fait. Le prince revint. Il réclama sa place au champ de bataille. L'empereur le garda avec lui.

Puis on le chargea d'une mission en Italie :

il fallait rappeler à Victor- Emmanuel les anciennes promesses , les anciens serments. Nul n'y était plus propre que le prince. Tout ce qu'il y avait à dire, il le dit. Mais nous étions battus. Les ministres de Victor-Emmanuel furent prudents. L'Italie ne bougea pas. Huit jours après, l'empire tombait. Dans la tragédie impériale, un nouvel acte commençait: c'était le dénouement ; mais autour de l'empereur déchu,

on s'obstina à espérer que ce n'était que la péripétie. Ces événements ou ces incidents sont d'hier et présents à toutes les mémoires. On n'a pas oublié comment le fils a presque immédiatement suivi le père dans la tombe, ni la disposition que contenait un codicille de son testament. Le prince Napoléon était déshérité pour cause de suspicion légitime et ce qu'on appelait les droits des.Bonaparte, transmis par-dessus sa tête au prince Victor. Ce n'est pas sans quelque appréhension que deux des chefs du parti s'étaient décidés à signifier au prince Napoléon cette clause injurieuse pour lui. Il les reçut sèchement, mais froidement, sans colère, ce dont ils furent fort étonnés. Le prince vint à le savoir : « Je bénéficie, dit-il, de ma détestable réputation; ils avaient peur de trouver un nègre; ils ont été heureux de ne trouver qu'un mulâtre. »

On sait aussi comment il s'était rallié à la République, comment il était redevenu, ainsi qu'en 1848, le citoyen Napoléon Bonaparte, comment il avait été l'un des

246 hommes d'état

363, et, d'autre part, comment il avait repris tout à coup des allures tranchantes et provocantes de prétendant, comment il avait remplacé par des manifestes d'empereur ses professions de foi radicales.

C'est que le révolté qui est en lui ne pouvait laisser échapper une si belle occasion : s'insurger en même temps contre la République, que la France avait substituée à l'empire, et contre son fils, que le prince impérial lui avait substitué. Nous avons dit qu'il n'avait pas de haines personnelles, qu'il n'avait que des haines historiques, des rancunes napoléoniennes; que, par exemple, il détestait l'Autriche — toujours Italien, carbonaro, né à Trieste, dans les provinces séparées ; — il avait aussi des haines politiques implacables : le prince Victor est certainement l'homme du monde qu'il haïssait le plus. Qui oserait dire qu'au lit de mort il lui ait pardonné ?

L'année passée, lors des funérailles du duc d'Aoste, la princesse Clotilde avait tenté un rapprochement. Le prince Napoléon ne répondit que par des menaces de l'énergie

la plus expressive, et il y eut à Turin une scène qui augmenta encore la douleur de la cour.

La dernière conjuration de ce conspirateur impénitent a été le boulangisme. Ce qu'il y avait de ténébreux et d'aventureux dans les projets de Boulanger avait séduit le prince Napoléon. Il avait trouvé artistique et digne qu'il s'y arrêtât de jouer la France à pile ou face, avec ce soldat en rébellion.

Il l'aida de tous ses moyens. Si Boulanger eût réussi, on eût eu recours au plébiscite.

Le général et le prince se seraient présentés aux suffrages. L'élu eût empoché l'enjeu.

C'était large et audacieux. Dans la conception, on s'en souvient, le prince Napoléon ne redoutait point de rivaux. Mais Boulanger, comme lui-même l'eût été, fut insuffisant dans l'action. Le coup manqua. Depuis la fin de 1889, le prince Napoléon n'avait plus d'illusions. Il s'était enfermé à Prangins et trompait l'ennui de son exil à faire avec ses secrétaires d'interminables parties d'échecs. L'hiver le ramenait à Rome,dontiI emplissait de ses saillies les salons hospitaliers.

248 hommes d'état

C'est dans un de ces salons romains que je l'ai rencontré, il y a trois semaines, et'que je l'avais rencontré, il y a un an : « Monsieur, me dit-il, vous êtes. républicain ? Moi, je le suis plus que vous. La République est définitivement fondée. Il n'y a plus pour les conservateurs qu'une chose à faire : c'est d'y ■entrer et de s'en emparer. » Le prince allait d'un bout de l'appartement à l'autre, fumant des cigarettes, avec ce balancement, ce dandinement qui lui était particulier. Je me hasardai à dire deux mots du boulangisme :

« L'idée était très bonne, interrompit le prince Napoléon, c'était la mienne, on me l'a volée, mais que voulez-vous ? c'est raté. » Un silence. Et le prince reprit : «Nous autres Bonaparte, nous sommes fichus (sic.) Les Orléans n'ont pas plus de chances que nous.

Ils n'en auraient que si la France était écrasée dans une nouvelle guerre. Il y aurait alors à choisir, d'eux ou de la Commune.

Moi, j'aimerais mieux la Commune. » Une autre pause, et puis: «Oui, j'aimerais mieux la Commune, elle durerait moins longtemps. » Puis nous parlâmes de l'Italie.

Mais le nom du prince Victor étant venu au hasard de la causerie , je remarquai que le prince dit de lui : <c Le fils que j'avais. »

Cet entretien est de février ou de mars 1890. Il y a trois semaines, j'ai revu le prince dans la même maison. Je fus frappé du changement qu'il y avait dans toute sa personne. Il me parut plus petit, affaissé.

Je le voyais assis et de profil et, tout en le regardant, je le comparais avec une miniature qui était sur la table et qui représente Napoléon I er en 18140U 181 5. C'était le même teint olivâtre, les mêmes traits ( mais chaque trait porté à la caricature, le nez plus busqué, le menton plus accentué). Ce n'étaient pas les mêmes yeux:

ceux-ci étaient bien plus noirs, mobiles, profonds et comme formés de toute une couche d'yeux noirs accumulés ; un pli relevait le coin des lèvres, un pli qui était un sourire et qui était je ne sais pas quoi. Le prince Napoléon causait d'écrivains et d'écrits, avec un sens critique très aiguisé et 4jn coloris de langage surprenant. Il parais-

2 5o hommes d'état

sait s'être réfugié au plus loin de la politique. Néanmoins, comme il entendit, derrière lui, un sénateur italien parler de la triple alliance, il se retourna vivement :

« Pourquoi, demanda-t-il, ne publiez-vous pas le traité ? Le Statut donne au Parlement le droit de connaître les traités qui grèvent les finances. Pouvez-vous dire que celui-là ne les ait pas grevées ? »

Et maintenant que les souvenirs se rassemblent, des fragments de ses conversations me reviennent et me poursuivent. Si l'on ne doit aux morts que la justice, on la leur doit. Je crains qu'on ait été injuste envers cet homme. J'ai dit moi-même, en commençant, qu'il rendait sur la terre italienne une âme italienne. Je voudrais ajouter que cette âme italienne aimait la France, à sa manière qui n'était pas la meilleure, mais l'aimait. J'ai insisté sur ses défauts qui furent publics ; je voudrais dire qu'il eût des qualités qui les rachetaient en partie et qu'il n'avait que le tort de ne pas montrer. J'ai dit, et je voudrais qu'on le retînt, qu'avec lui s'est éteinte une belle intelligence et

qu'avec lui s'en vont de l'histoire le type des Bonaparte et ce qui pouvait survivre ou revivre de l'empereur. J'ai dit surtout, et c'est le point essentiel, et c'est le nœud de ce caractère, que le prince fut un révolté. On l'a qualifié de César déclassé ; ce n'est pas tout à fait exact : César inclassé, César inclassable. Révolté, révolté jusqu'à l'agonie.

L'Eglise catholique tenait à lui donner ses sacrements. Le cœur de ce pécheur n'a pu être touché ni par M. Puyol, ni par le cardinal Mermillod, ni par le vertueux et saint cardinal Bonaparte. Si l'ex-Père Hyacinthe eût été à Rome, c'est lui, et lui seul, que le prince eût appelé. Sous ce prétexte que le prince Napoléon a assisté tout récemment à une conférence de Mgr Scalabrini sur la protection des émigrants, il a couru de vagues bruits de repentir et de conversion. On a prétendu que le prince rêvait de faire neutraliser au profit de la papauté la cité léonine et une étroite avenue jusqu'à la mer. Tout est possible. Mais, l'autre jour, précisément à propos du P. Hyacinthe,

comme on demandait au prince s'il Tavait entendu jadis à Notre-Dame: a Oh I fit-il" avec son indéfinissable sourire, vous savez bien que je n'allais jamais là ! »

14 mars i8qi.

(i) Quand ce portrait fut publié pour la première fois, dans le journal Le Temps, le cardinal était déjà atteint du mal terrible qui devait l'emporter. Mais rien ne faisait prévoir que la fatale issue fût si proche. Je ne crois pas avoir à dire sur le cardinal mort un mot que je n'eusse dit sur Mgr Lavigerie vivant, puisqu'aussi bien il était de ces hommes qui entrent avant leur mort dans la seconde vie de rhistoire. — 26 Novembre 1802.

ja-t'en, bavard, canaille, mais vat'en donc ! » La porte du salon s'ouvrit, et le cardinal Lavigerie parut. Il riait aux éclats, poussant à grands coups de poing dans le dos un capucin italien, familier, bouffon r salé en ses propos et qui riait aux larmes.

La première impression que Réprouvai, je crois, en vérité, que ce fut une impression de rouge. De la tête aux pieds, le cardinal était vêtu' de pourpre et non pas seulement, ainsi que le sont à l'ordinaire les Eminences, d'une pourpre discrète, soulignant d'un trait menu les parements et les boutonnières. La soutane était rouge, les gants rouges, les souliers rouges, le bonnet rouge. Tout rouge. Ce bonnet surtout, un bonnet

230 HOMMKS D EGLISE

florentin qui couvrait le front au ras des yeux et la nuque jusqu'au collet, le bonnet de Dante et du pape Jules II...

Le cardinal venait vers moi. Il marchait à petits pas, sa large barbe grise étalée en éventail sur sa poitrine, sa haute taille un peu courbée, un peu pesant à cause de son embonpoint, mais noblement et majestueusement. J'eus alors l'impression de Ja force, et, dans cette maison de la Marsa, qui tient à la fois du couvent, du palais et de la ferme, dans ce manse épiscopaldes temps carolingiens, la rapide vision des évêques de jadis, qui portaient la cotte sous le rochet, et qui, l'épée levée, sortaient audevant de l'ennemi. Beaucoup du prélat, rien du prêtre; quelque chose du seigneur et quelque chose de l'aïeul. Une paternité épanouie, mais qu'on devine armée de la crosse et du glaive, pontificale et impériale, l'universelle paternité, le patriarcat de l'Afrique, totius Africœ primatus.'

Je pensais au portrait de Bonnat. C'est un chef-d'œuvre que ce portrait, si tout l'art est de peindre la forme» Mais la \ie,

où est-elle, toute la vie intense et mouvante, la vie excessive de cette figure ? Celui de ses aspects qui frappe d'abord, c'est la charpente, faite de quatre lignes, le bloc; c'est la puissance. Pourtant on y de'mêle aussi la finesse, la malice, la bonne humeur, L'ironie, un entrain, une verve, je dirais « du diable », si je ne parlais pas d'un cardinal. Une continuelle poussée, une perpétuelle montée de sève, parfois acre et verte : de la terre de France et de l'air de Gascogne. D'Artagnan pour l'entreprise, Porthos pour l'exécution, les joignant tous deux et les recouvrant de la cape violette d'Aramis : le mousquetaire de l'Eglise au dix-neuvième siècle.

Oui, certainement, quelque chose de seigneurial et quelque chose de très ancien, de pîûs vieux que l'âge décelé par les dates: comme une lassitude épandue sur ce corps d'athlète. L'âme seule est toujours jeune et n'a point encore goûté de repos. Bon gré, mal gré, il faut bien que les membres lui obéissent ; mais l'action y laisse maintenant une trace de fatigue. L* voix est grave,

258 HOMMES d'ÉGLISS

profonde, voilée, nuancée néanmoins, en dépit du manque de sonorité. Comment en traduire l'accent, si Ton ne dit pas qu'elle a le roulement, le tremblement des vieillards tragiques ?

Saints du ciel, j'ai vécu plus de soixante années l

Mais le cardinal ne compte pas par- années. Un jour, il se promenait à Bayonne, entre le prêtre qui lui avait fait faire sa première communion et l'évêqûe qui l'avait confirmé. L'évêqûe disait : « J'ai plus de quatre-vingts ans et vous n'en avez pas cinquante. — Il est vrai, monseigneur, répondit l'archevêque d'Alger; mais Votre Grandeur ignore, sans doute, les manières diverses de supputer notre course en. ce monde. On peut compter par années; on peut aussi compter par kilomètres. Les kilomètres, quand on les multiplie, usentautant que les années. Si vous avez trente ans de plus que moi, j'ai cent mille kilomètres de plus que vous. »

Le cardinal avait raison; pour lui, les

notions de temps et d'espace se confondent; l'âge, c'est la distance parcourue. Des lieues et encore des lieues ; des villes et encore des villes; des quêtes et encore des quêtes; des œuvres et toujours des œuvres. Voyages sur terre et sur mer : d'Alger à Rome par Paris et d'Alger à Paris par Rome. Deux mois à Saint-Eugène, un mois à la Maison Carrée, deux ou trois mois à Biskra, deux mois à la Marsa ou à Tunis; un mois en France.

Ici une cathédrale et là un séminaire ; missions de Kabylie, Pères blancs et Frères armés du Sahara. Culture des esprits et culture du sol. Exercices religieux, exercice militaire, exercice sans épithète.

Le cardinal Lavigerie n'a compris qu'assez tard sa véritable vocation. Mais elle s'est emparée de tout son être et lui commande impérieusement. On a peine à s'imaginer qu'il eut une chaire en Sorbonne, tant il semble peu fait pour la cléricature assise. 11 est peut-être fait pour renseignement, mais à la manière de ceux auxquels Jésus a dit : « Allez et enseignez toutes les nations. » Il est l'archevêque qui va.

2Ôo hommes d'église

Une chaire en Sôrbonne, juste Dieu !

Quatre planches entre quatre murs ! Avec quelle tristesse et quelle impatience ce professeur parle de ses cinq ou six élèves ! Rien à manier, rien à pétrir. Toujours enfiler des ergo, des quia et des quoniam. A de rares intervalles, une courte et maigre polémique, mais une dispute d'école, portes closes et fenêtres bouchées, sans le fracas et le danger des batailles. La portion congrue de la vie et du mouvement. Le confesseur de l'abbé Lavigerie, l'illustre P. de Ravignan, le connaissait mieux qu'il ne se connaissait lui-même. VŒuvre des Écoles d'Orient venait d'être fondée. Il lui fallait un directeur. C'était l'affaire du futur cardinal. On le choisit. « Vous voilà à l'eau, lui dit-on; à présent, nagez. » On lui remit les registres et la caisse, a trop facile à porter », soupire- t-il. Depuis lors, il n'a fait que cela : emplir des caisses par des sermons et les vider par des aumônes.

Le futur archevêque d'Alger fit en Syrie l'apprentissage de son rude métier. Il était jeune alors, et ne se ménageait guère. Il

LE CARDINAL LAVJGERIE 20 1

fallait faire prendre racine à l'Œuvre des Ecoles d'Orient dans ce sol syrien que les Khalifes négligèrent d'islamiser dès les premiers règnes et où, pour cette raison peut-être, le chrétien pousse comme une floraison naturelle. Lorsque l'abbé Lavigerie partit, la racine plongeait et filait : la plante était déjà robuste. Pour lui, il avait pris contact avec le monde musulman, et vainement le pape l'appelait à Rome, en qualité de juge français au tribunal de la sainte Rote; il emportait l'Orient dans les yeux et dans le cœur; bien souvent, en feuilletant des dossiers ou en consultant les auteurs, il dut se laisser distraire à des songes oti il y avait des luttes, des prédications, des martyres et, pour apothéose, des peuples agenouillés.

Les fonctions d'auditeur de Rote sont avant tout judiciaires, mais elles sont aussi un peu diplomatiques. De tous les personnages qui vivent à Rome, laïques ou ecclésiastiques, l'auditeur de Rote est celui qui est peut-être le plus et le mieux renseigné, au moins sur les questions secon-

2Ô2 HlMMES d'ÉGLISE

daires,et chacun sait quelle importance ont, à la cour romaine, les questions secondaires. Il n'y faut que de la finesse et de la réserve : de finesse, l'abbé Lavigerie n'en manquait assurément pas ; de réserve :

il parlait fort , mais ne parlait jamais trop. Quand on le regarde maintenant, au point où il est arrivé dans l'histoire ou dans la légende, on a peine à s'imaginer qu'il y eût en lui l'étoffe d'un diplomate, j'entends d'un diplomate classique.

Pourtant il a laissé le souvenir d'un des plus remarquables auditeurs que la sainte Rote ait jamais eus.

La vérité, c'est que, sous son armure de fer, avec ses apparences de chêne venu droit d'un seul jet, il est d'une merveilleuse souplesse. Chevalier du Christ et prélat, il porte le gantelet de fer et le gant de velours. Le hasard de sa carrière a voulu faire de lui. tantôt un théologien et tantôt un canoniste ; il a été canoniste et théologien ; sa vocation en a fait un missionnaire, sa destinée en a fait un évêque et un évêque d'Afrique. Qu'on pense de ses

moyens et de ses façons ce qu'il plaira d'en penser, il a été un admirable évêque d'Afrique.

Mgr Lavigerie occupa tout d'abord le siège de Nancy. Durant plusieurs années, on le vit aller, le bâton pastoral à la main, prêchant, quêtant et bâtissant, semant des maisons et des œuvres. De même qu'il avait, en Syrie, appris à conquérir, dans le diocèse de Nancy, il apprit à organiser, ii administrer. Il y apprit à gouverner, c'est le mot, car, si d'autres organisent et administrent, il gouverne. Vis-à-vis du pouvoir de ce temps-là, de l'Empire, il fut correct, mais non point empressé. Son transfert sur le siège d'Alger eût pu passer pour une défaveur. Un évêque courtisan, ou même un évêque qui n'eût été qu'un évêque, s'en fût très mal accommodé. Pour Mgr Lavigerie, c'était peut-être encore l'exil, mais c'était vraiment l'exil dans ses terres, la marche vers la terre promise.

Dès cette heure, l'Afrique lui appartenait. Une porte s'ouvrait sur le monde, sur la partie la plus obscure, la plus mys-

264 hommes d'église

térieuse du monde, énorme porte noire où, sans doute, il faudrait payer le passage avec des larmes et du sang, mais par delà laquelle, comme au delà des gorges roses et dorées d'El Kantara, il y avait un paradis, le repos du soir à l'ombre des palmes triomphales et Dieu s'approebant doucement dans un dernier resplendissement de soleil.

Ce fut réellement une marche, et une marche militaire, que la venue du nouvel évoque d'Alger. Des bruits de trompettes, des acclamations le précédaient. Autour de lui on citait de grands noms : saint Boniface et saint Cyprien. Dans cet Orient enfantin et msytique, qui ne peut croire qu'aux envoyés, Mgr Lavigerie apparut, lui aussi, comme un envoyé. Au bout de quelques mois il eut ou s'imagina qu'il avait toute cette barbarie dans la main, et il conçut le projet d'en faire, par le chrislianisme, une civilisation. Toutes les occasions qui semblaient le servir, il les guetta et les saisit.

Une invasion de sauterelles et de mau-

Le cardinal laviguue 265

vaises récoltes avaient amené la famine et le typhus. Les Arabes mouraient par milliers, par centaines de milliers. De petits enfants restaient tout seuls, abandonnés. L'archevêque les recueillit, quêta pour eux, fit bâtir pour eux des maisons, acheta pour eux ou se fit donner des champs, éleva pour eux des villages dans la fertile plaine des Atafs. Il soigna leurs âmes et leurs corps, les instruisit, les baptisa, les maria.

Tout action, tout ardeur, tout flamme, il avait choisi des armes parlantes, un pélican des flancs blessés duquel coule à grosses gouttes le sang nourricier. Mais, parce qu'il était tout action, ardeur et flamme, il ne pouvait souffrir chez autrui ni opposition, ni tiédeur. Ses démêlés avec le maréchal de Mac Mahon, alors gouverneur général de l'Algérie, furent retentissants et sont demeurés fameux. Le maréchal ne sait pas l'art des périphrases académiques; et le cardinal, qui le sait peut-être, dédaigne souvent d'y recourir. Après trente ans bientôt, le conflit est apaisé.; à peine surprend-on de loin en loin, et de la part seulement de

l'archevêque, une épigramme : rancune de prêtre dure longtemps, si pardon de Dieu dure toujours.

Ces trente années, qui ont amené l'oubli, ont, par surcroît, amené le désenchantement. L'archevêque d'Alger ne s'attaque plus à l'Arabe, défendu contre lui par une inertie séculaire et par le sommeil de plomb qu'il dort commodément dans sa croyance toute faite. Il ne jette plus avec tant de certitude le filet du pêcheur d'âmes sur l'Afrique du Nord. Il chemine prudemment, patiemment, évitant de se heurter de front à l'obstination musulmane. Volontiers il dirait à ses prêtres, comme l'autre à ses secrétaires : t Pas de zèle, messieurs ! » Et, pour se délasser en changeant de croisade, lorsqu'il n'est pas satisfait de l'Algérie, il se retourne du côté de la France.

Il s'est retourné de ce côté, pour la première fois, en 1873 ou 1874. Nous avions eu la guerre, puis la Commune. L'empire était tombé. Un autre gouvernement s'était constitué; mais tout le monde prédisait sa mort, et il n'arrivait pas à sortir du provisoire.

LE CARDINAL LAVJGERIE

Les partis intriguaient ; les prétendants s'affirmaient et mobilisaient leurs armées, sauf le comte de Chambord, rigide comme une statue gothique dans une niche de cathédrale, ses yeux de pierre fixés sur les -trois fleurs de lis de sa bannière blanche.

Le comte de Chambord ne bougeait pas.

Comment le décider? Mgr Lavigerie alla trouver Pie IX. Il lui fit part de son projet, s'assura de son assentiment et se rendit à Marienbad. Cet épisode est des plus curieux; il faut entendre le cardinal lui-même :

«Je fus, dit-il, à Marienbad. Je vis le comte et la comtesse de Chambord. Le pouvoir était presque vacant. Il ne s'agissait que de le prendre. Je le dis au comte de Chambord. Lui et la comtesse (le cardinal dit: sa femme), lui et sa femme plus que lui encore, s'excusèrent, déclinèrent, refusèrent. Le moment n'était pas venu : on ne pourrait pas faire à la France tout le bien qu'on voudrait.

« J'insistai : « Je suis né près de Pau, dans le pays de votre aïeul Henri IV. Permettez à un Pyrénéen de vous dire que Henri IV

2bS hommks d'église.

n'eût point parlé comme vous, Sire. * Le comte de Chambord ne crut pas devoir changer d'avis. Je partis de Marienbad directement pour Rome. Je vis de nouveau le pape Pie IX. Je lui répétai les paroles du comte de Chambord. Pie IX fut bouleversé.

Il prit entre ses deux mains sa tête vénérable. Ah I che scempiaccio ! s'écria-t-il, che scempiaccio ! Perde se stesso e perde noi !

(Ah ! quel gros naïf, quel gros naïf ! Il se perd lui-même et il nous perd !) Voilà dans quelles circonstances j'ai écrit au comte de Chambord la lettre publiée par M. de Vanssay. »

Le cardinal Lavigerie a donc éié, avant 1875, un royaliste convaincu. Ou du moins il a cru, alors, que le salut de la France viendrait de la monarchie. A-t-il rêvé, comme on Ta prétendu, des grands cardinaux d^autrefois, rêvé d'être le ministre très fort d'un roi très fort, quelque chose comme le Richelieu d'un Louis XIV, oubliant que là où il y a Richelieu, il n'y a que Louis XIII, et que là où il y a Louis XIV, il ne peut y avoir que Mazarin ? S'il a

LE CARDINAL LAVJGERIE 269

véritablement fait ce rêve, l'illusion aéié courte. Tombé du haut de ses espérances, l'archevêque d'Alger est tout entier revenu à l'Afrique. Il s'est remis à ne penser qu'à des conquêtes spirituelles sur les lacs équatoriaux, jusqu'au jour où, rappelé ailleurs par les bruits qui arrivaient de France, persuadé que la République était inébranlable désormais, certain d'être compris et appuyé à Rome, il a jugé l'heure propice pour frapper un coup décisif.

Comme il était allé trouver Pie IX, le cardinal est allé trouver Léon XIII. Il obtint tout de suite, pleinement etsans réserves, l'approbation qu'il demandait, a J'ai vu le souverain pontife, écrivait-il,' et je m'en vais très content. » Bientôt après, éclatait le toast à l'escadre. De partout, on l'entendit, ce toast, par-dessus les salves que tiraient les cuirass.es, entre les strophes de la Marseillaise que jouait la musique des Pères blancs. L'amiral Duperré en fut tout étourdi. L'année suivante, au mois de mai 1891, l'escadre revint à Tunis, t Eh bien ! mon toast a-t-il fait assez de bruit ?

270 hommes d'église

dit l'archevêque à l'amiral. Voulez-vous que nous recommencions ? — J'aime mieux, répondit le commandant en chef, que vous recommenciez avec un autre. » Mais comment ne pas laisser parler le cardinal Lavigerie?

t Ah ! le toast que j'ai porté et surtout l'exécution de la Marseillaise ont produit un beau tapage ! Songez donc : la Marseillaise exécutée par la musique des Pères blancs, chez un cardinal ! C'est pour cela probablement qu'il est rouge. Hier (i er mai 1891), hier, j'avais en visite, parmi les officiers de l'escadre, le fils de Douville-Maîllefeu, et je lui citais un mot de son père sur mon compte. Il m'avait accusé à la Chambre de violer la liberté de conscience des bons Pères, en les forçant d'exécuter la Marseillaise sur des trombones :

« Votre père, monsieur, devrait savoir « qu'un évêque d'Afrique, pour faire de <r la musique républicaine, réquisitionne « d'abord tous les serpents de son diocèse. »

<c Mon Dieu ! mon Dieu I cette Marseillaise ! Me l'a-t-on assez reproché, le sang

impur ! — « Eminence, m'a écrit une noble « douairière, comment, vous, un évêque « français, un des plus anciens entre les « évêques de France, vous, un cardinal de « la sainte Eglise romaine, vous faites a jouer cet air abominable, aux accents « duquel toute ma famille a été guillotinée, « l'air qu'on jouait au pied de Péchafaud • de notre saint Louis XVI ! »

— « Mais il n'importe : la République existe, rien n'est possible qu'elle : il faui bien l'accepter. C'est pour cela que j'ai fait jouer la Marseillaise. Sur les imbéciles, la Marseillaise a fait plus d'effet que mon discours. Je l'avais pourtant écrit et je l'ai lu. Improvisé, il eût eu plus d'accent; mais écrit, ij prenait plus de signification. »

Seulement l'archevêque d'Alger ne se cachait pas d'être inquiet pour la suite.

« J'ai donné le branle, ajoutait-il ; mais qui dirigera le mouvement? — Mgr X... ? C'est un saint homme, un homme d'une piété parfaite, prudent, discret, ponctuel dans tous les exercices ; admirable aumônier pour un couvent de vieilles filles. — Mgr Y...? Disert,

HOMMKS D EGLISE

mais à froid. » Lui, de son rocher d'Afrique, il ne pouvait pas continuer, et, du reste, il avait ses œuvres. Ses œuvres l'absorbaient, et déjà elles souffraient de son républicanisme. Le cardinal l'avait bien prévu : il s'attendait bien à ce qu'on fît pour lui « la grève des écus » ; il Pavait dit à son confident, Mgr Livinhac : c'étaient ses œuvres qu'il sacrifiait.

Et quelles œuvres! La répression de l'esclavage, de pieuses expéditions dans la région des grands lacs, les Pères blancs eux-mêmes, les frères armés du Sahara.

Certes, il avait foi dans l'initiative privée Combien d'initiative il montrait pour sa part, et combien il en exigeait des autres !

Mais on ne peut se passer d'argent. L'argent ! il a le don extraordinaire d'en deviner les sources et de le faire jaillir. Du pape Léon XIII il a obtenu des millions pour l'abolition de la traite. S'il n'avait pas d'autres desseins en lête! Mais il en a toujours sept ou huit à la fois. Séminaires et cathédrales, cathédrales et séminaires, il a la sainte manie de bâtir. Voilà pourquoi,

LE CARDINAL LAVIGERIE 2j3

toute sa vie, il n'a fait que remplir des caisses et les vicier. Voilà pourquoi, outre le besoin d'annoncer la parole de Dieu, il a prêché sans trêve ni répit : c'est que le sermon précède immédiatementla quête. On raconte à ce sujet d'amusantes anecdotes :

une des plus jolies est celle-ci ; il serait dommage qu'elle ne fût pas authentique, elle est si bien le dans la couleur. »

Le cardinal Lavigerie prêchait à Naples, ayant à ses côtés le cardinal San Felice, qui, pour soutenir sa croix pastorale, portait un magnifique collier enrichi de pierres. Dans un mouvement d'éloquence, le moderne Pierre l'Ermite arracha le collier et le jeta sur le plateau déposé devant lui. Le cardinal San Felice sourit : ce n'est pas en vain qu'on est archevêque de Naples. Mais, la quête faite, le collier resta dans le plateau et l'archevêque de Naples cessa de rire. On dit même qu'il se fâcha, et que l'affaire alla jusqu'au pape, lequel en aurait profité pour faire au plaignant une belle leçon sur l'humilité et le désintéressement.

Est-ce que le cardinal Lavigerie jouit en

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