LES FUNÉRAILLES DE PIE IX. — L'ÉLECTION DE LÉON XIII
>ie IX mourut au Vatican le 7 février 1878, vers Y Ave Maria. On de'posa son corps sur un lit couvert de soie rouge, et on le transporta dans l'antichambre secrète de son appartement, à la Tramontane. Des cierges brûlaient à chaque coin.
Les pe'nitenciers de Saint-Pierre récitaient les prières des morts, et deux gardes-nobles,
Pépée basse, se tenaient debout au chevet.
Le cardinal Pecci, camerlingue de la sainte Eglise romaine, vint, à la nuit tombée, suivi du maître de-chambre et de deux came'riers participants, au long manteau traînant de soie noire et violette. Il fit soulever le voile blanc qui couvrait le visage de Pie IX, et, de son marteau d'argent, le frappant à la tempe par trois fois : « Dors-tu , Jean Mastaï ? » lui demanda-t-il. Gomme il ne recevait point de réponse, il entonna le De Pnofundis.
A la première nouvelle de la mort, le Vatican s'était empli de prêtres et de dames. Le camerlingue ordonna de fermer les portes. Des officieux, se disant autorisés par le gouvernement italien, avaient essayé de se faufiler. Le camerlingue les fit éconduire tout net. Un frère, des neveux et des nièces de Pie IX étaient venus de Sinigaglia. Le camerlingue refusa de les admettre, et les laissa attendre, par le froid, sous le portique de Saint-Pierre. Ce frêle, grêle et pâle cardinal Pecci déployait une énergie extraordinaire. Il veillait tard, dormait peu, se levait
de grand matin. Il allait de tous les côtés, parlant d'un verbe impérieux, tenant entre ses mains les clefs du commandement. Il marchait escorté de hallebardiers, préoccupé, sévère, tout entier à sa double garde, à la garde du pape défunt et de la papauté menacée, un peu triste et inquiet aussi, à cause de certaines prédictions et de certains pressentiments. Le cardinal Consolini ne lui avait-il pas dit: « Eminence, je voterai pour vous »? Il s'était excusé modestement, l'avait prié de ne point penser à sa a pauvre personne ». Il sentait déjà le divin fardeau peser sur ses épaules d'homme. Sa charge de camerlingue lui donnait par avance la plénitude du pouvoir. Et pourtant Pie IX était là encore, Pie IX qui ne l'avait pas aimé et qui l'avait sacrifié plus d'une fois à la jalousie cauteleuse d'Antonelli.
Mais la neuvaine des funérailles s'avançait. On avait revêtu le souverain pontife de ses ornements de cérémonie; on lavait chaussé de mules rouges et ganté de gants rouges. Puis on l'avait placé sur une civière drapée de toile d'or, la tête
posée sur des coussins de toile d'or, avec le pallium et la mitre de toile d'or; et, par Pescalier des papes, la première loggia, la salle ducale, la salle royale, là chapelle du Saint-Sacrement, les porteurs de la chaise triomphale l'avaient conduit processionnellement à Saint-Pierre. Toute la prélature, les évêques, les cardinaux ouvraient le cortège, que fermait la garde palatine et qu'éclairaient de leurs torches allumées, sous les hauts et sombres plafonds et dans le dédale des couloirs obscurs, les palefreniers habillés d'une chasuble de damas rose. La civière étant inclinée, il avait fallu prendre soin, pour que le corps ne tombât pas, d'attacher avec des cordons Celui à qui toute puissance de lier et de délier avait été donnée sur la terre au nom de Dieu. »
Une des chapelles de la basilique fut changée en chapelle ardente. Le corps de Pie IX y fut exposé, les pieds passant à travers la grille de fer, afin que les fidèles pussent les baiser. La foule vint par larges ondes, et Ton vit bien que, si le pape était
mort, la papauté ne mourrait pas de sitôt, dans le cœur et dans l'esprit du peuple de Rome. Des carabiniers royaux, des gardes de police et une compagnie d'infanterie maintenaient Tordre sur la place. Le i5 février, on célébra le premier des trois services funèbres. On le célébra dans la chapelle Sixtine, devant ce magnifique et terrible Jugement dernier où le Christ, d'un geste suprême, sépare les justes des pécheurs, sous l'œil enflammé des prophètes et l'œil clairvoyant des sibylles, sous le grand Jonas irrité. On chanta les louanges de ce pape vaincu dans ce que la papauté épanouie a légué aux siècles de plus sublime et de plus écrasant.
Au milieu, se dressait un "somptueux catafalque, orné de quatre bas-reliefs qui figuraient, l'un, la proclamation du dogme de l'Immaculée Conception; l'autre, l'hommage du Municipe; le troisième, la Charité; le quatrième, la Mort. En ces quatre sculptures, Pie IX était contenu tout entier.
C'était lui, avec sa foi enthousiaste et un peu étroite, un peu superstitieuse, avec sa
foi italienne et paysanne, avec son imagination vive et prompte à la tendresse, peuplée <les grâces, des vertus et de la puissance de la Madone. C'était le rof découronné, mais indomptable dans sa protestation, flatté de sentir jusque sur son cercueil la tiare aux trois couronnes, et de sentir encore, aux portes de l'au-delà, une foule qui lui baisait les pieds, et de savoir que c'était une foule romaine. C'était le bon riche, le pasteur généreux et prodigue, celui qui eût fait un miracle pour multiplier les miettes de sa table, qui fut vraiment pour l'univers un père et qui fut père au point de rendre presque à son titre de pape l'adorable sens enfantin, l'adorable sens primitif, que la majesté lui avait fait perdre.
Il avait été tout cela, trois des bas-reliefs le disaient ; l'Eglise catholique s'entend à trouver des symboles. Le quatrième basrelief, la Mort, disait ce que Pie IX était maintenant, et le disait d'autant mieux que c'était une mort chrétienne, embellie d'espérances, adoucie de certitudes d'immortalité. Le Sacré-Collège entourait le catafalque
et Ton eût dit aussi des statues agenouillées, mais c'étaient des statues parlantes et qui, toutes, ne pleuraient pas. Après chacun des services funèbres, quatre cardinaux donnèrentquatreabsoutes. Pendantquele cardinal Pecci donnait la sienne, avec sa forte voix et ce mouvement nerveux dont il n'a pu se défaire, le cardinal Oreglia, qui détestait le camerlingue, se pencha à l'oreille de son voisin, le cardinal Guibert, et le scandalisa fort par une plaisanterie peu digne d'une pareille bouche en un pareil moment: « Questo batte la gran cassa! En voilà un qui bat la grosse caisse ! » murmura-t-il.
Le lendemain, on mit le pape au tombeau. On le mit, avec toute sa pourpre et tout son or, avec son linceul de soie rouge et son Voile de soie blanche, dans une triple bière de sapin, de plomb et d'orme, que le camerlingue, le majordome et le chapitre du Vatican scellèrent d'un sextuple sceau. On cassa l'anneau du Pêcheur que le souverain pontife avait au doigt et, selon la tradition, on en partagea les morceaux comme des
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reliques. Le sacristain enleva ce qui restait des cierges et, dans cette même chapelle Sixtine où Ton venait de faire un saint, on se recueillit pour faire un pape. Le secrétaire des Brefs aux princes prit la place du secrétaire des Lettres latines, et, dans la même langue élégante, avec le même accent rythmé, comme l'autre avait lu l'oraison pro Pontifice defuncto, il lut, à son tour, l'oraison pro Pontifice eligendo. Indifférente, l'Eglise, la mystique épouse, attendait le nouvel époux.
On avait élevé soixante-quatre sièges pour les soixante-quatre cardinaux qui formaient alors le Sacré-Collège, soixantequatre trônes, les sièges étant surmontés -du dais, emblème de la souveraineté. La plupart étaient bleu de paon ; quatre seulement étaient verts, ceux des cardinaux survivants du temps de Grégoire XVI. Dès que tout avait été prêt, on était entré en conclave. Par dedans, le camerlingue et, par dehors, le prince Mario Chigi, maréchal perpétuel de la sainte Eglise romaine, avaient refermé toutes les issues sur une
armée de religieux, d'employés, d'ouvriers et de valets : conclavistes ecclésiastiques, médecins, pharmaciens, maçons, forgerons, menuisiers, cuisiniers et leurs aides. Aussitôt les cardinaux invoquèrent TEsprit- Saint, émus encore et fatigués des souhaits indiscrets de leur clientèle. Ils prêtèrent et reçurent toutes sortes de serments, serment de défendre le patrimoine, de PEglise usque ad effusionem sanguinis, serment de ne point se décider par brigue, serment de ne rien révéler de ce qu'ils feraient, verraient ou entendraient. Une fois ou deux fois par jour, il y avait congrégation ou réunion des cardinaux. Ils sortaient de leurs cellules, à la voix du maître des cérémonies qui, par les trois étages du Vatican désert, allait criant : « A la chapelle, messeigneurs! » Là, quand on appelait leur nom, ijs se levaient et venaient déposer leur bulletin dans un calice, sur l'autel, car l'Eglise est mystique et symboliste en tout : pour choisir le prêtre des prêtres, c'est sur un autel et dans un calice que l'on vote.
Les plus grandes chances étaient pour le
cardinal Pecci, quoique, par sa sévérité hautaine, le camerlingue eût fait bien des mécontents. Les cardinaux Franchi et Bilio en avaient peut-être quelques-unes ; mais le cardinal Franchi se contenterait de la secrétairerie d'État, et contre le cardinal Bilio, il y avait (on Ta nié à tort) Yexclusive de la France. Dans le Sacré-Collège, les uns,comme le cardinal Randi, ne voulaient pour pape qu'un grand seigneur, Chigi, ou un saint, Martinelli. Le cardinal Bilio se chargea de le dire au cardinal Bartolini, chaud partisan du camerlingue. La réplique ne se fit pas attendre : « Si Martinelli est un saint, qu'il prie pour nous ; mais aujourd'hui ce n'est pas un saint qu'il faut pour le gouvernement de l'Eglise. » D'autres, comme le cardinal Ferrieri, se plaignaient de la pénurie de sujets papables et finirent par se rallier, en disant : « Dans le royaume des aveugles, les borgnes sont rois... Beatus monoculus in regno ccecorum. » D'autres., enfin, comme le cardinal Oreglia, demeurèrent irréconciliables, du moins avant l'exaltation.
Le cardinal Bartolini se remuait beau-
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coup en faveur du cardinal Pecci ; il stimulait les hésitants : t Eminence, il a été délégué et il connaît le gouvernement temporel; il a été nonce et il connaît la diplomatie; il a été évêque durant trente ans et il connaît le gouvernement de l'Eglise. »
Le cardinal Randi fut choqué de cet excès de zèle : « Eminence, vous faites une brigue, je le sais. — Moi 1 je reste à ma place et me règle suivant ma conscience. — Si I vous voulez entraîner les autres I— Non!
non ! je reste à ma place.. . » L'opposition cherchait à gagner du temps, le résultat étant à peu près sûr. Il y avait, dans le conclave, des cardinaux napolitains, le cardinal d'Avanzo, par exemple, qui n'avaient pas dépouillé toute superstition et à qui l'on avait pu dire, lorsqu'il s'était agi de décider où se tiendrait le conclave: « Heureusement nous ne sommes que 38 et non £9, parce que, dans le livre du lotto, 39 veut dire pendu, impiccato. » Aussi résolut-on de ne faire qu'un seul tour de scrutin le mardi, jour néfaste.
Cependant le cardinal Pecci était en proie
à une dévorante inquiétude. Il avait reçu une lettre de Mgr Pappaletterre, prieur de Saint-Nicolas-de-Bari, qui lui augurait la papauté, et une lettre d'un avocat nommé Pecoraro, à qui sa femme morte était apparue en songe, lui annonçant que le camerlingue serait élu par acclamation. Auxrepas, il mangeait à peine; la nuit, il ne pouvait fermer les yeux. Il était nerveux, triste, agité, pensif. Ce sont les expressions qui reviennent sans cesse dans les journaux du conclave. Il ne voulait recevoir personne- Si, par hasard, il recevait quelqu'un, il lui disait : « Ne savez-vous pas ce qu'ils veulent de moi ? Je suis vieux, je suis faible; je succomberai en peu de jours; ce n'est poin* la papauté, c'est la mort qu'on veut me donner. » De scrutinenscrutin, sonangoisse augmentait.
Vainement il s'enfonçait dans le passé, il se réfugiait dans son enfance. La maison de Carpineto, la tranquille maison de Ludovico et d'Anna Pecci, le collège des Jésuites à Viterbe, l'ordination, la délégation à Bénévent, la nonciature à Bruxelles, Pim-
position du chapeau elle-même, comme tous les faits, comme toutes les choses humaines étaient loin! Il en avait l'amer regret, de toutes ces choses connues, et il tremblait au seuil de cet inconnu glorieux, où il serait solitaire, si haut audessus de ceux qui seraient le plus près de lui. Que ne le laissait-on continuer à dire des vers à ses confrères de l'Académie arcadienne, dans le petit plant d'oliviers, sur la pente de la colline, derrière Saint- Pierre in Montorio :
Q,uam flore in primo felix, quam prima Lepinis Orta jugis, patrio sub lare, vita fuit I
Le jardin des Oliviers 1 II y était, comme Jésus, et on le trahissait, comme Jésus, et on lui préparait un calvaire : le trône! Voilà qu'un rêve vertigineux l'emportait, à prés£nt, et que le peuplier qui est dans ses armes grandissait, grandissait, et qu'il n'en voyait plus la cime et qu'il lui semblait par instants qu'elle touchait à l'étoile. Confusément, dans Tintervalle, il entendait son nom que prononçait souvent le doyen du.
Sacré-Collège. Du reste, les devises du saint irlandais Malachie n'étaient-elles pas affirmatives, et à Pie IX, Crux de Cruce, ne devait-il pas succéder un pape qui serait Lumen in cœlq ? Lumen in cœlo, l'étoile de ses armes ! Mais lui, lui, devenir, comme l'ont dit les conciles et les Pères, le très heureux patriarche, le très heureux seigneur, l'évêque élevé au faîte apostolique, le préfet, le porte-clefs de la maison de Dieu, la bouche et le chef de l'apostolat, le lieu de l'unité ; devenir Abraham par le patriarcat, Melchisédech par Tordre, Moïse par l'autorité, Samuel par la juridiction Pierre par la puissance, Christ par l'onc* tion ! Chaque fois qu'un bulletin à son nom s'ajoutait aux autres bulletins à son nom, il avait un éblouissement. Ainsi que d'autres vieillards voient s'approcher la nuit, il voyait sur le déclin de sa vie se lever une aube éternelle.
Tout à coup, le sous-doyen vint se prosterner à ses pieds, en murmurant des paroles latines : « Acceptasne electionem de te canonice factam in Summum Pontificem ?
Acceptes-tu ton élection régulièrement faite r au souverain Pontificat ? » Il se rappela Célestin V et l'impérissable flétrissure dont Dante, son poète favori, poursuivait « Tombre de celui qui fit, par lâcheté, le grand refus ». Il répondit, avec ce hoquet de sa voix qui ressemble à un sanglot : « Puisque Dieu le veut, je n'y contredis pas. — Comment donc veux-tu t'appeler? — Léon XIII, en souvenir de Léon XII, pour lequel j'ai toujours eu une profonde vénération. » On abattit tous les dais, sauf le sien. On remmena à demi-inconscient, éperdu. On le vêtit de blanc... Lumen in ccelo, on le vêtit de lumière. Il passa, pour l'adoration, entre deux longues files de diacres qui jetaient à terre des cierges sur son passage : « Très Saint-Père, ainsi passe la gloire de ce monde! » Il passa, frêle, grêle et très pâle, comme une cire qui va s'éteindre, entre ces cires qui s'éteignaient. On lui baisa l'anneau, on lui baisa les pieds, on le conduisit où Ton voulut. Du haut de la loggia intérieure de Saint-Pierre, il bénit la ville et le globe. Les bras étendus pour bénir, avec sa
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maigreur ascétique, il avait l'air d'une croix vivante et, dans ce geste ample et solennel, vicaire de Jésus-Christ et successeur du pêcheur d'âmes, il saisit deux cents millions d'âmes.