LÉON XIII ET SON ENTOURAGE
peine le plus ancien des cardinaux diacres eut-il, du balcon de Saint- Pierre, annoncé l'élection de Gioacchino Pecci, que toute la terre sut l'heureuse nouvelle. Les vieux Romains continuaient seuls à douter de son exactitude. Ne venait-on pas de voirmonter encore, du tuyau posé tout exprès dans le mur de la chapelle Sixtine, une petite colonne de fumée, et n'était-ce pas un signe que l'élection n'était pas faite? De groupe à groupe et de voisina voisin, avec cette familiarité spontanée qui est un trait du peuple de Rome plus que de tout autre peuple, on se racontait la vie du cardinal Pecci, et Ton faisait des pronostics sur le prochain pontificat.
Et d'abord, il n'était pas étonnant que
l'évêque de Pérouse fût choisi ; Bonghi l'avait clairement indiqué dans une brochure : Pio IX e il Papa futuro. Et non seulement Bonghi, mais Mgr Pappalettere, en 1874, lorsqu'il n'était que don Semplicio, abbé du Mont-Cassin, dans un rapport au ministre, M. Visconti-Venosta.
Ainsi parlaient les gens bien informés, et ils abondaient en détails. Les uns, amis du Quirinal, rappelaient les relations cordiales du cardinal Pecci avec les autorités italiennes. On citait des dates, des noms. Le cardinal n'était-il pas l'ami de l'intendant Gualterio, l'intime ami du général Carini ?
Il avait permis de célébrer dans l'église Saint- Dominique de Pérouse un service funèbre pour Cavour. On remontait même plus loin. Ne savait-on pas qu'en 1848, il avait eu, comme hôte, Gioberti dans son palais épiscopal? Un pape qui avait reçu Gioberti, en 1848, serait nécessairement un pape a libéral ». Il était italien, italianissime: E italiano, italianissimo. Les fidèles du Vatican, les fidèles quand même, ripostaient : A supposer qne tout cela soit vrai,
le cardinal Pecci a-t-il jamais failli à son devoir ? N'a-t-il pas protesté par plusieurs lettres à Victor-Emmanuel, contre rétablissement du mariage civil dans l'Ombrie, contre l'expulsion des Ordres religieux, contre l'usurpation des Etats de l'Eglise ?
La preuve qu'il n'était point, comme Ton disait, un « libéral », c'est que les « libéraux » lui avaient intenté un procès, en 1862, pour avoir suspendu a divinis quelques prêtres, coupables d'avoir demandé que le Pape renonçât au pouvoir temporel.
Au témoignage de Bonghi on opposait celui de M. Rattazzi : « Son attachement au Saint-Siège est extrême ; ses principes sont absolus. Sa fermeté indomptable, je dirais presque féroce, affirme péremptoirement qu'il serait incapable de plier. » Ce qui n'empêchait pas que les intransigeants, agitant les bras, ne gémissent : a Nous avons un Pape jacobin l »
Tout le monde se trompait. Bien peu, en dehors de ceux qui l'avaient vu de près à Pérouse, savaient que, pendant les trentedeux ans de son épiscopat, sa grande habi-
leté avait été de se tenir étranger à tout ce qui n'était pas de son ministère religieux.
Etait-ce habileté, seulement, ou indécision d'esprit, désir de ne pas froisser, inclination naturelle ? Faire du clergé de son diocèse un clergé savant et vertueux, du séminaire de Pérouse le. meilleur de l'Ombrie, un des meilleurs de l'Italie; connaître les plus humbles, être connu d'eux, les accueillir; vivre avec ses chanoines, ses prêtres et leurs élèves; assister souvent aux leçons, interroger les jeunes gens et briller dans ces examens, être doux et calme en ce milieu calme et doux ; se garder des excès, pour diverses raisons, et, entre autres, parce que tout excès est un ridicule; mais, dans les choses essentielles, ne point se départir d'une ligne de conduite mûrement et silencieusement arrêtée, telle était la conception que le cardinal Pecci s'était formée du rôle d'un évêque italien, en des temps difficiles, dans ce qui venait brusquement de cesser d'être les Etats pontificaux. N'être que cet évêque, l'être complètement, tel était l'idéal qu'il s'était proposé et que, par tous les moyens
religieux, par eux seuls, par la prédication, par renseignement, par la bienfaisance, par la pompe des cérémonies, il s'était efforcé d'atteindre. Le mot qui revient le plus fréquemment quand on parle de lui et de ceux qui l'entourent est le mot : a doux », mite.
Le cardinal est a doux dans un milieu doux », in ambiente mite. Si Ton ne regarde qu'à la surface, on ne voit pas autre chose : un évêque d'une rare élévation d'esprit, qui s'occupe beaucoup de ses séminaristes, cultive le beau langage, polit ses pastorales et qui, sur des pensers nouveaux, essaie de faire des vers antiques.
Antonelli le haïssait et ne s'en cachait guère. Le secrétaire d'Etat de Pie IX ne voulut jamais permettre que le cardinal Pecci vînt à Rome remplir une fonction quelconque. 11 se méfiait de son intelligence et de sa finesse; et, d'ailleurs, il y avait entre eux une sorte de rivalité personnelle; ils étaient de. la même province et du même coin de province. Antonelli, au comble de la fortune, sentait la supériorité de Pecci et ne la lui pardonnait pas. Il fit pour lui ou
plutôt contre lui, avec plus de ténacité encore que contre un autre, ce qu'il faisait contre tout homme en qui il devinait une valeur : il le força à rester de côté, en l'envoyant le plus loin possible. Par sa faute, Pie IX, homme excellent et souverain indifféremment susceptible d'être un grand prince ou un prince médiocre, ne fut entouré que de gens incapables ou de créa* tures d'Antonelli : aux serviteurs qu'on lui donnait, il manquait toujours quelque chose, ou le talent, ou le caractère. Le secrétaire d'Etat centralisait tout dans ses mains :
toutes les affaires, toutes les charges. Il croyait tout voir, tout savoir; peu lui importait qu'au-dessous de lui, et au-dessus, ou fût mal renseigné. Quant à lui, il négligeait la presse, la méprisait, se moquait de l'opinion. Il ne lisait jamais les journaux; il les lisait si peu qu'on a pu dire que, en 1 870, il s'imaginait être encore en 1846 ou en 1848, qu'il traitait les faits de Septembre comme une mutinerie, et qu'il se flattait d'en avoir raison avec une simple circulaire nux puissances. Sa politique consistait à
caresser plus ou moins adroitement les ennemis du Saint-Siège et à se passer de ses amis. Tous ceux, prêtres ou laïques, qui se mêlaient de travailler, non pas même sans lui, mais à côté de lui, au bien de la papauté, il s'ingéniait à les décourager, et, en cela, il mettait toutes ses ressources, qui étaient réelles et variées. Il avait sur Pie IX un étonnant empire; il est probable qu'il l'amusait. Dieu sait où, en amusant le pape, Antonelli a mené l'Eglise. Vers la fin de sa vie, pourtant, sa faveur n'était plus entière; une sorte d'opposition s'était fondée. Plus d'une fois Pie IX dut écouter et plus d'une fois il comprit. Mais, alors, il était bien tard.
Tant que se prolongea le règne d'Antonelli, le cardinal Pecci ne parut pour ainsi dire pas à Rome. Il n'y avait pas séjourné depuis qu'il était venu, en 1854, pour l'imposition du chapeau. Au bout de trente ans d'épiscopat, fatigué et malade, il avait demandé l'office de prodataire ; mais cet office le rapprochait du pape; Antonelli préféra le donner au cardinal Sacconi, qui ne lui porterait point ombrage. L'évêquede Pérouses'en
était consolé par le sacerdoce et les lettres. Il se vengeait, en regardant marcher le monde, de ceux qui ne le regardaient point marcher. Et lorsqu'enfin, Antonelli étant mort, Pie IX se décida à le nommer camerlingue, non peut-être sans arrière-pensée; lorsque, Pie IX étant mort à son tour, le Sacré- Collège l'eut élu pour souverain pontife, il n'eut ni apprentissage à faire, ni programme à méditer, ni personnel à former. Dans sa studieuse retraite de Pérouse, il s'était préparé à ce que l'Eglise attendait de lui : il arrivait au trône avec un personnel et un programme. Résigné à n'être rien, le cardinal Pecci se tenait prêt à être tout.
Dès les premières heures, il se joua autour de Léon XIII un acte bien connu de la comédie humaine. Il s'était ourdi contre lui, dans le conclave, un véritable complot. Les cardinaux Oreglia et Ferrieri en étaient les chefs. Tous deux étaient de ces cardinaux de cour qui avaient dû inspirer à Pie IX sa fameuse boutade sur les Italiens : • Bouffons par-ci, bouffons par-là; nous ne sommes que des bouffons. Buffoni di quà, buffoni di là,
noi siamo tutti buffoni. » L'austère roideur du camerlingue ne leur disait rien qui vaille et ils l'avaient combattu de toutes leurs forces. Déjouését vaincus, ils furent prompts à se retourner. Le cardinal Ferrieri se répandait en actions de grâces : « Non fuit electiOy s'écriait-il, sed divina inspiratio ! » Le cardinal Oregiia, hostile le moment d'avant, ne lui cédait pas en satisfaction bruyante. Le cardinal di Pietro, hostile lui aussi, se souvint subitement que le pape avait un frère dans les Ordres, et tout de suite il insista pour que le Sacré-Collège se hâtât de le réclamer, bien qu'on le tînt, au fond, dans le camp opposé au cardinal Pecci, pour « un homme sans conséquence, enfariné de doctrine thomistique, un peu étrange » {uomo danulla, infarinato di dottrina tomistica, un pc? strano). Parce qu'il avait poussé assez loin l'intrigue contraire, le cardinal di Pietro enfla le vœu d'obéissance : ce ne fut pas sa fidélité qu'il offrit, mais un dévouement sans limites; bien plus qu'un dévouement, une dévotion. Il dit à Léon XIII, dans le discours qu'il lui adressa,
le jour du couronnement, comme sousdoyen du Sacré-Collège : Ecce nos, os tuum et caro tua erimus ; « Nous voici, nous serons ta bouche et ta chair. »
« Sa bouche et sa chair », Léon XIII n'en était pas réduit à les chercher parmi ses adversaires. Il les avait depuis longtemps 4 sa bouche discrète ou hardie à sa volonté, sa chair humiliée — perinde ac cadaver — et soumise d'avance à l'immolation. Il avait à côté de lui ces Pérugins tant critiqués, tant dénigrés, mais dont on ne saurait nier l'abnégation sans égale, Mgr Laurenzi, maintenant cardinal, Mgr Foschi, l'évêque actuel de Pérouse, Mgr Rotelli, Mgr Boccali surtout, Mgr Boccali, avec ses douces prunelles incolores et ses douces manières d'enfant de chœur, prudent, réservé, muet, le confident aux lèvres scellées et à l'intelligence alerte, le parfait Pérugin selon le cœur du pape, mite, très doux, plus doux encore au Vatican qu'à Pérouse, parce qu'il n'est point au monde de milieu, d'ambiant plus doux, et que la politique s'y fait toute en enveloppements. Derrière le cardi-
nal Franchi, qui prit la secrétairerie d'Etat, derrière le cardinal Simeoni, qui eut la Propagande, et Mgr Czacki qui devint secrétaire des affaires ecclésiastiques extraordinaires, se rangèrent successivement le cardinal Rampolla, Mgr Vannutelli, MgrTalamo, Mgr Volpini, Mgr Ferrata, Mgr Dominique Jacobini. Il n'y avait pas eu de pape plus mal servi que Pie IX; il n'y en a pas eu qui sût mieux que Léon XIII choisir les hommes, mettre beaucoup en eux et, au besoin, tout tirer d'eux. Si Mgr Boccali (1) est muet et si son froid visage a toujours l'air d'être fermé sur un secret, comme la pierre d'une tombe, le cardinal Rampolla, le secrétaire d'Etat d'aujourd'hui, n'a rien assurément à lui envier. Qui pourrait oublier sa longue et aristocratique personne, sa longue et aristocratique figure et, lorsqu'il ne veut pas répondre, ses yeux levés au ciel, qui parlent seuls et ne disent qu'un mot : la Providence? A l'école-de Léon XIII,
(1) Mgr Boccali est mort très prématurément, au commencement de cette année. Le cardinal Rotelli l'avait précédé de quelques mois.
SOUVKRAINS
le Sicilien est devenu Pérugin. Comme il a dû se faire aimable et doux, pour que l'importun ait dit tout ce qu'il pouvait savoir, n'ait rien appris en échange et néanmoins se retire charmé! Les antichambres du Vatican sont pleines de mystère et de silence. Dans l'entrée, un gendarme sommeille. Par intervalles, une tête blanche, toute rasée, sort à demi d'une porte entrouverte, ou bien une ombre glisse sur la pointe des pieds, courbée et noire, avec une ceinture violette à la taille. C'est le préfet de quelque congrégation qui va à l'audience hebdomadaire, son petit portefeuille sous le bras ••= — SS. Paîa\\i Apostolici — ou bien c'est un prélat jaloux qui en surveille un autre.
Car la mutuelle envie, cette peste des cours d'ici-bas, ronge, mine et travaille la cour pontificale. En dépit de son urbanité et de sa grâce, Léon XIII n'a pu contenter tout le monde. Il a eu beau raffiner dans la forme, faire en sorte que les séparations qu'il jugeait nécessaires ne fussent jamais des déchirements. Il a eu beau inventer des précautions oratoires, comme il le fit pour-
le chef du cabinet, ïuditore del Santissimo de Pie IX, qu'il congédia après l'avoir garde' pendant quelques semaines : « Monseigneur, quel serait, à votre avis, le devoir d'un prêtre que le pape nommerait évêque ?
— Saint-Père, accepter l'évêché. — Eh bien !
je vous nomme évêque de Sinigaglîa. » Les coteries qui ne sont pas de Pérouse accusent les Pérugi'ns d'être une coterie. On dresse la liste des défauts de Léon XIII; après douze ans de pontificat, on est arrivé jusqu'à trois. On dit que le pape est orgueilleux, qu'il a peur de la mort, qu'il est avare.
L'accusation d'orgueil vient du cardinal Ferrieri. C'est lui qui s'est vanté d'avoir, à l'Académie théologique, dans leur jeunesse, disputé avec Joachim Pecci et de l'avoir « fait suer d'orgueil. Lo feci sudare per Vorgoglio. »
L'accusation d'avarice vient de plus bas.
Elle vient des conclavistes, tant laïques qu'ecclésiastiques, qui trouvèrent maigres les gratifications de trente francs et les pensions annuelles de trente écus. Elle vient de l'échaufTourée des Suisses révoltés pour
n'avoir pas reçu le traditionnel pourboire de l'interrègne. Pas cPargent,pas de Suisses t Elle vient de ce qu'on a vendu, au profit du Saint-Siège, au lieu d'en régaler les dignitaires de la Curie, la plupart des cadeaux du jubilé. « On a vendu, à 2 fr. la bouteille, le Grand Crément Impérial t » Elle vient de ce que le pape répond à ceux de son entourage qui pleurent sur le luxe perdu :
« F. h ! faites comtne moi, qui vis avec vingt sous par jour ! » Quant à la peur de la mort, quel vieillard oserait s'en dire tout à fait affranchi? Quatrième défaut: a Le pape est sanguinaire ; il prend au roccolo les petits oiseaux ! » Ce seraitpeu ; mais des journalistes dont il ne se sert pas lui reprochent d'entretenir des journaux et même d'avoir écrit plusieurs articles, éta^nt évêque, dans il Paese, de Pérouse. Les uns disent : « C'est un politique ! » Et les autres : « C'est un poète! » Les uns regrettent les vertus, et les autres, la table du pontife défunt. Il y en a aussi qui regrettent ses bons mots.
Mais Léon XIII, est-ce le pape qu'il fallait?
« Il est trop difficile à voir, il paraît se prendre pour une idole, il fait baisser le denier de saint Pierre. Et la nuit, quand il ne dort pas, il éveille ses camériers pour leur dire des vers latins ! » Voilà ce que vont répétant dans les salons et dans les sacristies les prélats qui aimeraient mieux moins de travail et plus de gaieté. La haute noblesse romaine en veut à Léon XIII de n'être qu'un gentilhomme campagnard. Les dames lui en veulent de ne les avoir pas admises, comme camerlingue, au spectacle de la mort de Pie IX, et de n'avoir ni les belles lignes ni la désinvolture de son prédécesseur. Les intransigeants lui en veulent de ne pas déclarer la guerre à l'Italie, et les royalistes de ne pas se réconcilier sans conditions avec elle. Les libéraux se gaussent de son libéralisme belge qui, suivant eux, en est encore à Léopold I er .
On le raille tout bas et même tout haut.
Nous descendions, un soir, les marches de la Trinité des Monts, en compagnie d'une personne à qui son âge, sa situation, son caractère, semblaient devoir imposer la plus
rigoureuse correction. Tout à coup elle s'arrêta et se mit à donner la bénédiction avec le même haussement d'épaules que Léon XIII, avec le même nasillement et le même hoquet dans la voix... Bonghi, jugeant les regrets tumultueux et démesurés qu'a laissés Pie IX après lui, écrivait malicieusement^ « L'Eglise a désormais sa claque, ainsi que les compagnies dramatiques, auxquelles pourtant il lui devrait importer de ne ressembler en rien. » La claque n'est point pour Léon XIII. Sans doute, il ne paye pas assez. Mais est-il sûr que le pape y perde, et l'Eglise, et la papauté?