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SOINS DONNÉS AUX LARVES

(1}« Les ouvrières, que nous avons vues chargées du soin des « larves et des nymphes, montrent la même sollicitude à l'égard « des fourmis nouvellement transformées ; elles sont soumises « encore quelques jours à l'obligation de les surveiller et de les « suivre ; elles les accompagnent en tous lieux, leur font connai- « tre les sentiers et les labyrinthes dont leur habitation est com- « posée, et les nourrissen‘ avec le plus grand soin ; elles rendent « aux mâles et aux femel'es le service difficile d'étendre leurs « ailes, qui resteraient froissées sans leur secours, ets’en acquit- « tent toujours avec asscz d'adresse pour ne pas déchirer ces « membres frêles et délic ts ; elles rassemblent dans les mêmes « cases les mâles qui se dispersent, et quelquefois les conduisent « hors de la fourmilière, Les ouvrières paraissent, en un mot, « avoir la direction complète de leur conduite aussi longtemps « qu'ils y restent, et ne cessent de remplir leurs fonctions auprès « de ces insectes, dont les forces ne sont pas encore développées, « que lorsqu'ils s’échappent enfin pour vaquer au soin de la re- « production. »

A l'égard des ouvrières, la tutelle de leurs ainées ne cesse que lorsqu'elles sont tout à fait au courant de leurs droits et de leurs devoirs, et leur éducation morale dure au moins trois ou quatre jours et souvent davantage. Cette supériorité tutélaire, que s’arrogent temporairement les vieilles fourmis sur leurs compagnes plus jeunes, est, d’ailleurs, la seule distinction qu'on puisse remarquer entre les membres de ces républiques modèles, où les privilèges sont inconnus et où règnent toujours, avec une absolue fraternité, l'égalité la plus parfaite et la liberté la mieux entendue. Il est aujourd'hui bien reconnu que les fourmis n’ont point de chefs, et que chacune accomplit son devoir spontanément, sans recevoir d'ordres de personne et sans avoir jamais besoin d'être encouragée par des récompenses ou stimulée par la crainte des châtiments. Si les hommes daignaient abaisser leurs regards sur ce monde merveilleux qu'ils foulent aux pieds, quels enseignements ils pourraient y puiser, au grand profit de leur avancement dans les véritables voies de la civilisation !

(1) Huber loc, cit. p.75

5.— Relations des fourmis entre elles. — Leur langage. — Leur affection. — Leurs jeux. — Leurs funérailles. — Leurs guerres. — Rôle des soldats.

I. — DIVERSITÉ DES CARACTÈRES. — Avant de considérer les fourmis sous le rapport de leurs relations amicales ou hostiles, il est bon de mettre le lecteur en garde contre la tendance qu’il pourrait avoir à trop généraliser les données qui vont suivre, el à penser que toutes les fourmis ontla même manière d'agir dans une circonstance déterminée. S'il est certains principes qui sont à peu près applicables à toute la gent formicine, comme l’amitié entre alliées et linimitié entreétrangeères, il n’en est pas de même d’une foule de détails particuliers qui dépendent du caractère personnel et de la manière d’être spéciale à telle ou telle espèce. Sans parler des avantages physiques, tels que la taille ou la vigueur, qui établissent entre une fourmi et une autre des démarcations plus profondes que celles qui existent, dit Forel, entre une souris et un tigre, il y a encore toute une série de nuances morales et intellectuelles qui s’observent même chez des espèces extrêémement voisines au point de vue de leur structure extérieure. Ainsi, par exemple, le genre Formica, qui compte dans ses rangs les F. sanguinea, rufa, pratensis, etc. dont l'intelligence est des plus remarquables, nous offre des espèces effrontées ou timides, guerrières ou pacifiques. Les F. fusca et rufibarbis, qui constituent des formes tellement voisines qu’un œil, même exercé, les distingue avec peine, sont cependant d’un caractère fort différent, la première étant lâche et craintive, la seconde courageuse et hardie. Certains Lasius (fuliginosus, niger, emarginatus, etc.)aiment la vie au grand jour; d’autres, au contraire, (flavus, umbratus) sont très casaniers et ne sortent presque jamais de leur nid. La gourmandise l'emporte ordinairement sur la haine et le dévouement chez les Lasius et les Tetramorium ; c'est le contraire qui arrive chez les Formica sanguinea et pratensis (Forel). Les fourmis à instincts sociaux très développés sont aussi les plusintelligentes ; celles qui vivent en petites sociétés, comme les Myrmecina, les Leptothorax, les Ponera, le sont beaucoup moins. La Formica sanguinea est belliqueuse et chevaleresque, ne déchirant jamais ses ennemis

morts ; la Myrmica scabrinodis est lâche et pillarde et va, comme les chacals, sur les champs de bataille, pour s'emparer des cadavres et les dévorer.

Je pourrais multiplier ces exemples, mais ce que je viens de dire suffit pour faire apprécier l’étonnante diversité que nous offrent les habitudes ou les penchants de ces êtres si remarquables, malgré leur apparente chétivité.

IT. — LANGAGE. — Dans toute société d'individus réunis pour concourir à un travail commun, un langage est nécessaire pour queles divers membres de la communauté puissent échanger leurs idées, se communiquer leurs plans, et agir de concert pour atteindre un but déterminé. Bien que, dans aucune société peut-être, l'initiative individuelle ait plus de part et soit plus respectée que chez les fourmis, il n’en n’était pas moins indispensable que des êtres si faibles pussent, à l’occasion, combiner leurs efforts pour venir à bout des travaux gigantesques que nous avons étudiés. Aussi cette faculté ne leur a-t-elle pas été refusée et de nombreuses observations ont démontre qu’elles savent parfaitement échanger leurs idées et se communiquer leurs impressions. Les antennes paraissent être l'instrument principal du langage chez nos insectes ; c'est par des attouchements répétées de ces organes que deux fourmis, qui se rencontrent, se reconnaissent, s’'instruisent d’un événement accidentel, d’une découverte importante, et se réclament réciproquement leur concours dans le travail ou leur“ assistance dans le danger.

Essayez d'inquiéter les fourmis qui se promènent à la surface d’un nid ; aussitôt, tandis qu’un certain nombre d’entre elles se retourneront vaillamment contre vous, si vous avez affaire à des espèces belliqueuses, d’autres se précipiteront dans leurs souterrains et jetteront l’alarme dans la communauté. Si, à ce moment, vous pouviez assister à la scène qui se passe à l’intérieur, vous verriez une partie de la peuplade emporter, à la hâte, les larves et les nymphes dans leurs plus profondes retraites, tandis que le reste de la fourmilière remonterait à la surface du nid pour reconnaitre le danger et essayer de le conjurer. Pour que ces faits etbien d’autres que je pourrais citer puissentse produire, il est donc nécessaire que les fourmis aient un moyen d'échanger

leurs impressions et c’est ce qu’il n’est plus permis de mettre en doute.

Il ne faudrait pas cependant exagérer l'étendue de cette faculté et croire que les fourmis puissent se transmettre des communications multiples et compliquées. L'état de nos connaissances à leur égard ne nous permet pas de leur accorder une mimique aussi développée, et les expériences entreprises par Sir John Lubbock pour élucider cette question, tendraient à prouver, au contraire, que ces insectes ne peuvent échanger directement que des idées simples, et que les ouvrières suppléent, le plus souvent, à l'insuffisance de leur langage, par le transport ou la conduite de celles qu’elles veulent instruire, comme je l’indiquerai tout-à l'heure. Toutefois, ne perdons pas de vue que nos moyens d’investigation sur ce qui se passe dans ces petites cervelles, sont bien imparfaits et que nous ne pouvons cons'ater que des résultats souvent faussés par la gêne ou la perturbation apportées par nos expériences dans les actes des animaux que nous y soumettons. Souvenons-nous également que nos organes sont relativement grossiers, et qu’en ce qui concerne le sens de l’ouie, par exemple, il existe probablement toute une série de sons que nous ne percevons pas et que les perfectionnements du microphone pourront, un jour, mettre à notre portée. Qui sait alors si nous ne surprendrons pas des secrets aujourd’hui tout-à-fait inconnus, ct si les progrès de l’acoustique ne nous réservent pas autant de surprises que ceux de l'optique nous en ont apportées depuis un demi-siecle ! Je n'oublie pas qu'il résulte des curieuses expériences de Lubbock que les fourmis paraissent insensibles aux bruits ou aux sons musicaux que nous pouvons produire ; mais, en supposant même ces insectes incapables de percevoir cefte catégorie de vibrations, il ne faut pas en conclure que cette incapacité s’étende aux sons microphoniques, et nous ne pourrons être fixés à cet égard que lorsque nous serons arrivés nousmêmes à les produire et à les entendre. Je sais aussi que l’éminent naturaliste que je viens de nommer a essayé de se rendre compte au moyen de diverses expériences, si les fourmis pouvaient communiquer entre elles par des sons inappréciables pour nous, et qu'il est arrivé à un résultat négatif. Mais, ainsi qu'il le reconnaît lui-même, ces expériences ne peuvent faire repousser,

d’une façon absolue, la possibilité chez nos insectes, d'un langage sonore, et c’est une question qui reste encore à l'étude. Quelques auteurs, tels que Landois, Swinton et Mac Cook, ont regardé, au moins comme possible, l'existence d'appareils de stridulation chez certaines fourmis, etles curieux organes découverts par Forel dans l’article terminal et même dans les autres articles des antennes de toutes les espèces qu'il a étudiées, ont été aussi observés par Lubbock qui, d'accord avec le professeur Tyndall, a émis la supposition qu'ils pourraient servir à l’audition et constituer de véritables stéthoscopes microscopiques. Laissons toutefois ces hypothèses pour revenir à la réalité des

faits constatés et restons dans le domaine scientifique des résultats acquis.

III. — TRANSPORT MUTUEL. — Une manœuvre employée par beaucoup d'espèces de fourmis, soit pour se montrer un chemin nouveau, pour se faire part d’une découverte intéressante, soit pour se faire aider dans un travail éloigné, c’est le transport mutuel. À ceteffet l’ouvrière qui a une communication de ce genre à faire à l’une de ses compagnes, après l'en avoir d’abord avertie par les attouchements ordinaires, l'emporte jusqu'au lieu qu’elle désire lui faire connaître. Si de nouvelles recrues sont nécessaires, nos deux fourmis reviennent, transportent, de la même façon, deux autres de leurs amies, puis les quatre initiées rendent le même service à d’autres et ainsi de suite, jusqu’à ce que le nombre en soit suffisant, C’est ainsi que procèdent, dans leurs migrations, les fourmis qui ne savent pas se suivre à la file, et j'ai été témoin du déménagement d'un nid de Formica rufa qui s'opérait dans ces conditions. Depuis le logementen voie d'évacuation jusqu'à la nouvelle demeure, la route qui séparait ces deux points, était couverte de fourmis, et toutes celles qui sedirigeaient vers le nid en construction portaient une de leurs compagnes qu'elles déposaient délicatement à l'entrée des galeries, tandis que celles qui marchaient en sens inverse n'étaient pas chargées et allaient évidemment chercher de nouvelles recrues.

Les moyens mis en œuvre pour ce transport varient selon les genres, et Huber, qui n'avait observé qu’un petit nombre d’espèces, avait cependant constaté des procédés différents chez la

Formica rufa et le Tetramorium cæspitum. M. Forel, qui a étudié les mœurs de presque toutes les fourmis de la Suisse, a reconnu chez elles trois modes de transport que je vais exposer d'après cet auteur. Chez la plupart des espèces de la famille des Formicides, l’ouvrière qui consent à se faire porter, saisit avec ses mandibules l’une de celles de la porteuse et se pelotonne sous sa tête en repliant les pattes et les antennes. {PI. V fig. 8). Les Tapinoma, qui appartiennent à la même famille, agissent différemment : c'est la porteuse qui saisit l’autre par le thorax ou par une patte et celle-ci reste étendue avec les membres repliés comme ceux d’une nymphe. Enfin, dans le troisième mode de transport particulier à quelques Myrmicides, la porteuse saisit sa compagne par le bord externe d'une de ses mandibules et l’enlève complètement en la retournant sens dessus dessous : la portée se replie alors sur le dos de la porteuse et ramasse ses pattes etses antennes comme dans le cas précédent.

IV. — Processions. — Un certain nombre d'espèces, comme les Lasius, les Cremastogaster, etc., ne savent pas se porter ainsi les unes les autres, et celles même qui emploient ce moyen, comme les Tapinoma, les Tetramorium, les Myrmica, préferent souvent, quand elles peuvent se faire comprendre, un procédé plus expéditif qui consiste à servir simplement de guides et à sc faire suivre par leurs compagnes à qui elles montrent le chemin qui doit les conduire au but désiré. Chacun a pu constater de semblables expéditions dont un pot de confitures était l'objectif. et il a suffi que cette friandise fut découverte par l’une des maraudeuses pour que toute la fourmilière, guidée par elle, vint en colonne serrée prendre part au festin, au grand désespoir de la maitresse de maison qui se laisse rarement attendrir par cette marque touchante de confraternité.

Cet instinct de se suivre ainsi en files n'appartient pas à toutes les fourmis et j'ai déjà cité, comme exemple, la F. rufa qui n'use jamais de ce procédé ; toutes les espèces du genre sont dans

le même cas et il paraît en être ainsi des Camponotus et de quelques autres fourmis.

V. — DivisiON DU TRAVAIL. — On pourrait se demander si les fourmis connaissent le principe économique de la division du travail. L’affirmative ne parait pas douteuse pour beaucoup d'espèces exotiques, et certaines observations de Mac Cook ou d’autres naturalistes ont démontré que souvent des fonctions dif, férentes correspondaient à des différences de taille ou de conformalion. Nous en avons, en Europe, quelques exemples chez les fourmis qui possèdent deux castes deneutres, bien qu’en général, comme je l'ai dit plus haut, les soldats ne soient pas, à proprement parler, des travailleurs, mais plutôt des défenseurs et des gardiens de la sécurité publique, Il est toutefois présumable que les variations si notables de taille qu'on observe souvent dans la population d'un même nid, sont utilisées pour le plus grand bien de la communauté, comme Mac Cook l’a constaté, par exemple, chez l’Atta fervens, du Texas. On sait aussi, par les remarques de Forel, que les plus jeunes et, par conséquent, les plus faibles membres d’une fourmilière sont chargés du soin des larves et des nymphes, et que ce n’est que plus tard, quand leurs forces se sont développées, que ces mêmes travailleuses s’occupent de construction ou de chasse.

Lubbock a fait, sur la Formica fusca, une observation qui tendrait à accentuer encore la probabilité de la répartition, entre les divers membres de la communauté, de certaines fonctions spéciales, telles que celles de pourvoyeuses ou de préposées aux provisions de bouche. Il vit une ouvrière de cette espèce, reconnaissable à une mutilation qu'elle avait subie par accident, aller seule, et plusieurs semaines de suite, à la recherche de sa nourriture, sans que jamais aucun autre individu quittät l'habitation. Intrigué par cette découverte, il s'empara de deux fourmilières de la même espèce et les installa chez lui, de façon à pouvoir les observer à toute heure du jour. Il put alors constater que deux ou trois individus allaient seuls aux provisions et que les autres habitants ne sortaient pas de leur nid. Voulant s'assurer si ces individus n'étaient pas mus par quelque besoin ou désir personnel, il emprisonna un jour les commissionnaires et, le lendemain, deux autres fourmis sortirent à leur place ; il s’en empara de nouveau, elles furent rem-

placées par deux autres et ce manège fut répété plusieurs jours avec le même résultat. On est donc en droit de supposer, sans trop de témérité, que ces individus voyageurs Ctaient réellement chargés d’une mission spéciale et n’agissaient pas seulement pour la Satisfaction de leurs besoins particuliers. A l’objection qu'on pourrait faire sur l'insuffisance de la nourriture apportée par deux ou trois pourvoyeuses, pour alimenter toute une fourmilière, Lubbockrépondqueles nids observés par lui ne contenaient pas de larves, et que les fourmis qui les habitaient étant un peu engourdies, il ne leur fallait pas beaucoup d’aliments.

VI. — RELATIONS AMICALES. — Un grand nombre d'expériences concluantes ont démontré depuis longtemps que tous les individus d'une même fourmilière ont entre eux des relations amicales , je pourrais dire affectueuses, et qu'ils savent se reconnaitre, même après une longue séparation. Le sens qui parait leur venir le plus en aide, dans cette occasion, est l’odorat qui a son siéce dans les antennes ; la vue, chez les ouvrières, étant souvent faible et parfois même nulle ou presque nulle. (1) Les signes les plus certains d'amitié entre deux fourmis sont, d’après M. Forel, le transport volontaire dont je viens de parler et le dégorgement des liquides nourriciers. Ce n’est pas seulement, en effet, à leurs larves, à leurs mâles et à leurs femelles que les fourmis dégorgent la nourriture ; il arrive souvent qu'une ouvrière à jeun, rencontrant une de ses compagnes qui revient avec une provision de miellée, la sollicite de ses antennes et en obtient quelques gouttes de liqueur qu’elle lèche à l'ouverture de la bouche de la pourvoyeuse, qui s'yprête de bonne grâce en restant immobile et en écartant les mandibules. Les fourmis nourrissent aussi les ouvrières que les soins domestiques retiennent à l'intérieur, ou celles qui sont malades ou blessées et hors d’état de pourvoir à leurs besoins. On les voit même brosser, lécher et flatter ces dernières avec des marques d’un véritable intérêt, ce qui justifie le mot d'affection que j'ai employé tout à l'heure. Ce ne sont pas,

(1) Lubbock s'est demandé sérieusement si cette reconnaissance des fourmis amies ne s'opérait pas par un signal ou un mot de passe, mais les expériences qu’il a faites à ce sujet l'ont amené à conclure pour la négative.

d'ailleurs, les seuls services que les fourmis se rendent mutuellement ; elles se secourent encore dans le danger, se portent quand elles sont fatiguées, se nettoient quand, au retour d’une expédition, elles reviennent couvertes d’une boue sèche, qu’elles sont impuissantes à enlever seules, etc., etc. Je sais que certains observateurs, et particulièrement MM. Lubbock et Mac Cook, ont parfois constaté, de la part des ouvrières, peu d'empressement à venir en aide à leurs compagnes blessées ou placées dans une situation critique ; mais ces faits n’infirment en rien les exemples contraires signalés en faveur de l'affection mutuelle des fourmis, etils prouvent tout simplement queles insectes, comme les hommes, ont aussi leurs indifférents, et que la perfection est un idéal que la nature n’a pas encore réalisé et qu'elle ne réalisera probablement jamais.

VII. — Tornerre. — Puisque je parle de nettoyage, disons, en passant, que les fourmis sont très scrupuleuses dans leur toilette et qu’elles ne souffrent pas, sur leur corps, le moindre grain de poussière ou la moindre souillure. Non-seulement elles remplissent l’une à l'égard de l’autre, comme je viens de le dire, les fonctions de camériste la mieux entendue, mais elles se lèchent, se peignent et se brossent elles-mêmes avec beaucoup de soin. L'éperon pectiné qu’elles portent toujours aux pattes antérieures et parfois même aussi aux autres paires de paites, leur est d'un grand secours dans cette opération, et, pour arriver à nettoyer toutes les parties de leurs corps, elles prennent souvent des postures très-curieuses. Je donne (PI. V. fig. 9, 10, 11), pour expliquer ces attitudes mieux que ne pourrait le faire une description, quelques figures empruntées à Mac Cook et qui représentent le Pogonomyrmex barbatus vaquant aux soins de sa personne. Cette fourmi est américaine, mais il est supposable que nos espèces européennes agissent de même dans la circonstance.

VIII. — JEux. — Parfois on pourrait croire à l’existence de querelles domestiques, en assistant à certains jeux ou luttes pacifiques auxquels se livrent les fourmis et qu'Huber, qui le premier les a observés chez la F. rufa, a qualifiés d'exercices de gymnastique.

« Je les voyais, dit cet auteur, (1) s'approcher en faisant jouer « leurs añtennes avec une étonnante rapidité ; leurs pattes an- « térieures flattaient, par de légers mouvements, les parties laté- « rales de la tête des autres fourmis ; après ces premiers gestes « qui ressemblaient à des caresses, on les voyait s'élever sur « leurs jambes de derrière, deux à deux, lutter ensemble, se sai- « sir par une mandibule, par une patte ou une antenne, se relä- « cher aussitôt, puis s'attaquer encore ; elles se cramponnaient « au corselet ou à l'abdomen l’une de l’autre, s'embrassaient, « se renversaient, se relevaient tour à tour et prenaient leur « revanche sans paraître se faire de mal. »

Ces faits, tout étonnants qu'ils puissent paraitre, sont confirmés par M. Forel,et chacun peut les observer avec un peu d'attention.

IX. — FUNÉRAILLES. — Par suite de l'instinct de propreté dont j'ai parlé tout à l'heure, il n’est pas étonnant que les fourmis débarrassent leur habitation des cadavres de leurs enuemis ou de leurs compagnes, pour ne rien laisser subsister dans leur intérieur qui puisse compromeltre l’ordre minutieux qui y règne ou la salubrité de l'air qu’elles respirent. Mais ce qui paraît, de prime abord, moins vraisemblable et ce qui est cependant attesté par un grand nombre d'observations émanant de naturalistes dignes de foi, tels que Lubbock, Mac Cook, etc., c’est l'existence de véritables cimetières où les morts sont transportés et déposés, tantôt en petits tas irréguliers, tantôt en rangées ou alignements plus ou moins symétriques. La conduite de ces insectes envers les morts n’est pas la même selon qu’il s’agit d'amis ou d’ennemis, et, tandis que les premiers sont toujours portés au champ du repos sans avoir subi aucun outrage, les autres sont, au contraire, préalablement dépecés et sucés, et la voirie ne reçoit que leurs membres épars et privés des sucs nutritifs dont se sont alimentés les vainqueurs. Ce respect de leurs propres morts est souvent poussé plus loin qu'on ne pourrait le croire, et le Myrmecocystus melligerus dont j'ai parlé à propos de la distinction des castes (page 21), nous en offre un curieux exemple

(1) Huber, loc. cit. p, 151.

rapporté par Mac Cook dans l'admirable étude qu'il vient de publier sur ces singulières fourmis {1}. Quand meurtune portemiel, les ouvrières, après avoir séparé son gros abdomen du reste du corps, sans doute pour le transporter plus facilement en le roulant hors de leurs galeries, le déposent religieusement dans le cimetière avec les autres parties du corps, sans jamais profaner le cadavre en succombant à la tentation d’en extraire la succulente provision de miel qui remplit tout son intérieur, et dont elles sont cependant si friandes.

La présence de cadavres dans leur nid parait être, pour les fourmis, une cause de véritable répulsion ; et, si gènées qu’elles soient, elles font les plus grands efforts pour s'en débarrasser. Ce pénible sentiment que leur fait éprouver la vue des morts a été constalé par Mac Cook chez plusieurs espèces de fourmis en captivité et il en a vu charrier, pendant de longs jours, des cadavres autour de leur prison, dans l'espérance évidente de trouver une issue pour les transporter au dehors. Une fourmilière de Camponotus pennsylvanicus qui, tenue prisonnière pendant quelque temps, avait été obligée de conserver ses morts, fut mise, un jour, par ce naturaliste, en communication avec un vase rempli d’eau, et aussitôt les ouvrières se hàâtèrent d'y précipiter tous les morts qui les encombraient.

Malgré les principes de parfaite égalité qui règnent constamment entre tous les membres d’une même famille, il semble néanmoins que les distinctions de rang et de caste qui accompa. gnent les hommes jusqu’à leur dernière demeure, ne soient pas étrangères aux fourmis esclavagistes, ainsi que l'a observé Mistress Treat chez la Formica sanguinea vivant en communauté avec la Formica fusca. Il résulte, en cffet, des communications faites par cette dame à M. Mac Cook, que les sanguinea ont un cimetière spécial et que jamais elles ne déposent leurs morts dans celui ou gisent les restes de leurs noires esclaves et qui avoisine l'entrée des galeries donnant accès à l’intérieur du

(1) Mac Cook : The Honey Ant of the Garden ofthe gods. (Proceedings of the Academy of Natural Sciences of Philadelphia, 1881, p. 170 et suiv.).

nid. Mrs Treat a remarqué, en outre, que tandis que les fusca sontentassées comme dans une fosse commune, lescadavres privilégiés des maitres sont disposés isolément et côte à côte, dans un lieu réservé etsitué à une bien plus grande distance de l'habitation.

X. — GUERRES ET COMBATS SINGULIERS. — Si tous les individus d'une même fourmilière sont unis entre eux par les liens d’une véritable amitié, il n’en est pas de même de ceux appartenant à des fourmilières différentes bien que de la même espèce, et, à plus forte raison, des fourmis d'espèces distinctes. La règle, dans ce cas, est l'hostilité et, si on à pu constater. dans des circonstances particulières, des alliances entre fourmis de même espèce mais de nids différents, ces faits sont tout exceptionnels et ne peuvent être pris en considération pour modifier la règle générale que je viens d’énoncer. L’inimitié, chez les insectes qui nous occupent. se traduit soit par des luttes individuelles, soit par des guerres générales, auxquelles prennént part un très grand nombre de combattants, el qui ont pour résultat la mort debeaucoup d’entre eux.

Dans les combats singuliers, les deux adversaires se saisissent par un membre et cherchent mutuellement à s'entraîner, à se terrasser, à se percer de leur aiguillon s'ils en sont pourvus, ou à s’inonder de leur venin ; s'ils ont eu le temps de se préparer à l'attaque, ils se précipitent l’un sur l’autre et essaient de se saisir par le dos du thorax, puis, si l’un d’eux réussit, il fait glisser ses mandibules jusqu’au cou de sa victime et s’efforce de la décapiter. Ces combats finissent toujours par la mort de l’un des combattants et souvent de tous deux, quand, l’aiguillon venantenaide, ils arrivent à s’en transpercer réciproquement.

Dans certaines circonstances ces combats singuliers prennent un caractère spécial et constituent ce que Forel appelle des combats à froid. On voit alors les deux adversaires se tirailler par les pattes et les antennes, mollement, sans violence, sans faire usage de l’aiguillon ou du venin, mais avec une grande ténacité. La plupart du temps une seule des deux fourmis joue un rôle actif, l’autre se laissant torturer et mutiler sans se défendre, avec une résignation stoique. Ce cas s’observait surtout dans les pre-

miers jours de l’alliance forcée que Forel provoquaiten mélangeant des fourmis de deux espèces ou de deux nids différents, ct particulièrement dans une réunion artificielle de deux fourmilières de Formica sanguinea ct pratensis. C'était alors toujours une sanguinea qui jouait le rôle de bourreau et une pratensis celui de victime.

L'ardeur que les fourmis apportent dans leurs luttes est souvent incroyable et s’accentue encore quand, au lieu de combats singuliers, il s’agit d’une véritable guerre entre deux fourmilières populeuses et rivales. C’est alors une sorte de furie et d'ivresse sans pareilles ; les vaincus se laissent couper en morceaux sans lâcher prise, et il n’est pas rare de voir les héros de la bataille revenir au gîte porteurs de têtes coupées ou même de corps entiers de fourmis mortes sans avoir lâché leurs vainqueurs {1}. Ceux-ci sont souvent fort embarrassés de ces trophées involontaires qu'ils ne peuvent détacher de leur corps.

Ces guerres de peuplade à peuplade ont le plus souvent pour mobile, comme les guerres humaines, la conquête ou la défense du territoire. Chaque fourmilière un peu considérable a, en effet, un véritable domaine qu’elle considère comme sa propriété et dont le périmètre autour du nid est parfois assez étendu. Elle ne permet aucune ineursion sur ce terrain réservé, s'arroge un droit exclusif sur les arbres à pucerons qu'il renferme et ne recule devant aucun effort pour faire respecter ses frontières. Aussi, quand des voisins jaloux s'avisent de violer cette enceinte, la guerre est aussitôt déclarée et chaque membre de la communauté devient un soldat prêt à donner sa vie pour défendre la patrie menacée. Si l’armée est nombreuse de partet d'autre et de force à peu près égale, la lutte dure parfois plusieurs jours, cessant à l'approche de la nuit, pour reprendre au lever de l'aurore, et cela

(1) Cette ténacité des fourmis qui leur fait supporter les plus grandes mutilations sans lâcher l'ennemi qu'elles ont saisi dans leur colère, est utilisée au Brésil où l’on rencontre communément une espèce de Myrmicide, l’Afla cephaloles, de taille assez grande et pourvue de puissantes mandibules. Les naturels font mordre à ces fourmis les deux bords des plaies qu'ils veulent réunir, puis, arrachant le corps de l’insecte, ils ne laissent que la tête qui reste solidement fixée, reliant les lèvres dela blessure et favorisant sa cicatrisation.

sans qne les travaux ordinaires en soient interrompus, un certain nombre d'ouvrières restant toujours pour donner aux larves les soins qu’elles réclament. Le champ de bataille occupe souvent un espace considérable entre les deux camps auxquels il est relié par des colonnes de fourmis dont les unes viennent apporter du renfort et dont les autres retournent à la fourmilière pour y reprendre leurs travaux ou y déposer leurs prisonniers.

Quand une gucrre a duré longtemps et qu’un grand nombre de morts jonchent le champ de bataille, les belligérants arrivent parfois à conclure un armistice pour une période plus ou moins longue et il est alors établi une zône neutre qui est scrupuleusement respectée par les deux partis. A l'expiration de la trève la lutte recommence souvent plus acharnée que jamais et peut être suivie d’une nouvelle période d’apaisement, ou se terminer soit par l’anéantissement d'un des partis adverses, soit par un traité d'alliance, chose assez rare mais qui a été cependant observée quelquefois lorsque les combattants appartenaient à la même espèce, que la population de chaque fourmilière rivale était peu nombreuse et que les conditions difficiles d’une existence séparée leur rendaient profitable l'oubli de leurs rancunes et de leurs causes de discorde.

J'ai parlé tout à l’heure des prisonniers et je crois, à ce propos, qu'un mot d'explication est nécessaire. On peul diviser les captifs en deux catégories assez distinctes : les uns sont entrainés jusqu’au poste ennemi, sans cesser de se défendre, et sont maîtrisés par les habitants restés dans la fourmilière ; c'est là le cas le plus ordinaire, et c'est même le seul qu’on puisse observer dans une mêlée nombreuse où l’ardeur des guerriers est portée à son comble. Mais, dans les engagements qui ont un caractère moins général ou dans les combats singuliers, il n’est pas rare que l’un des adversaires, après une lutte plus ou moins longue, se rende à merci et se laisse emporter tranquillement par son vainqueur. Dans l’un et l’autre cas, le sort qui attend les captifs est toujours le même et c'est la mort avec des raffinements de cruauté qui paraîtraient incroyables s'ils n'étaient affirmés par M. Forel dont les assertions n’ont pas besoin de contrôle. Les bourreaux, dit cet auteur, sont souvent plusieurs à s’acharner après une mé-

me victime ; tandis que l’un lui prend une antenne et travaille, avec une tranquillité infernale, à la couper ou plutôt à la scier avee ses mandibules, un autre coupe une patte ou la seconde antenne, etainsi de suite jusqu’à ce que la pauvre bête soit complètement mutilée. Ils l'achèvent alors, souvent à demi, et l’emportent au loin, en l’abandonnnant morte ou vivante, mais, en tous cas, incapable de se mouvoir.

Jenem'étendrai pas davantage ici sur les guerres des fourmis, dont je n’ai pu donner qu’un simple aperçu général, sans entrer dans les détails que nécessiterait l’étude de la tactique de chaque espèce, mais j'aurai bientôt à parler de combais d’un autre ordre en abordant la question des fourmilières mixtes.

XI.— RÔLE DES SOLDATS. — On pourrait s'étonner qu’en décrivant les œucrres que se livrent nos insectes, je n'aie pas dit un mot des soldats, dont le nom seul semble leur assigner le principal rôle dans ces scènes meurtrières. Il n’en est rien cependant et j'ai fait observer ailleurs (page 20; que leur mission était toute de protection et qu'ils représentaient la gendarmerie des fourmis.

Un petit nombre seulement de genres et d'espèces européens possèdent de véritables soldats ; ce sont les Colobopsis et le Myrmecocystus bombycinus chez les Formicides, et les Pheidoie chez les Myrmicides. On ne sait rien, je crois, du Myrmecocystus dont les mœurs n’ont pas encore été observées ; quant aux deux autres genres, leurs soldats ont pour principale consigne de boucher, avec leur grosse tête, les ouvertures du nid ct de repousser les agressions qui pourraient être tentéces contre la fourmilière. On a remarqué la même manière d'agir chez les grandes ouvrières à têéteénorme de certains Camponotuset Aphænogaster, bien que ces grandes ouvrières ne forment pas une caste délimitée comme chez les genres qui nous occupent. Les soldats ne paraissent pas prendre part aux travaux domestiques ; cependant Heer (1) a constaté que ceux des Pheidole eten particulier du P. megacephala, remplissent encore dans la communauté un rôle

(1) Heer, Ueber die Hausameise Madeira's, 1852.

différent. Ce sont eux qui découpent en quartiers, avec leurs mandibules, les proies d'un certain volume dont les ouvrières emportent les débris dans l’intérieur de l'habitation, et cette fonction les assimile, en quelque sorte, aux bouchers de nos fourmilières humaines.

6. — Fourmilières mixtes. — Dans l'exposé trop rapide que je suis obligé de faire des mœurs des fourmis, j'ai déjà eu à signaler bien des faits curieux, mais plus on avance dans cette : étude, plus on rencontre de ces cas Ctranges qui semblent tenir du merveilleux.

Nous avons vu, jusqu'à présent, des sociétés admirablement organisées, mais composées de membres que relie entre eux la fraternité d'une commune origine. Celles qui nous restent à examiner sont d'une toute autre nature. Nous y verrons des hordes guerrières qui passent leur vie à semer la dévastation chez leurs paciliques voisins, et qui, dépourvues de toute industrie, sont incapables de remplir aucun des soins que nécessitent la construction de leurs demeures, l'éducation de leurs larves et même parfois leur propre alimentation. A ces sultans oisifs et paresseux il fallait des esclaves pour remplir les fonctions domestiques dans leur intérieur, et ces esclaves ils les conquièrent de vive force en s'emparant des nymphes et des cocons d'espèces industrieuses. Ils transportent ces cocons chez eux, et les jeunes fourmis qui en sortiront, trompées parleur instinct, se mettront à soigner leurs ravisseurs, ignorant le rapt dont elles ont été victimes. Ces sociétés singulières forment ce qu'on appelle les fourmilières mixtes.

Une fourmilière mixte se compose donc d'une espèce principale et d'une ou plusieurs espèces esclaves ou auxiliaires vivant en commun et en bonne intelligence.

L'espèce principale a, comme d'ordinaire, ses femelles fécondes et privées d'ailes, et, à certaines époques de l’année, des individus reproducteurs des deux sexes. L'espèce ou les espèces auxiliaires, au contraire, ne comprennent que des neutres dont toute l’activité se développe au profit exclusif de la première et sans qu’elles aient aucun intérêt personnel dans la communauté.

Je diviserai les fourmilières mixtes en trois catégories :

1° L’espèce principale n'a pas de neutres et tous les travaux sont effectués par des ouvrières d'une autre espèce. Cette catégorie n'est réprésentée en Europe que par l'Anergates atratulus, dont le mälc offre cette particularité unique de n’avoir pas d'ailes, L'Anergates à pour auxiliaire le Tetramorium cæsjf LI 11 SR

2° L'espèce principale a des individus neutres, mais absolument incapables, par la conformation de leurs mandibules, de pourvoir aux besoins de la communauté et, parfois même, à leur propre nourriture. Le Polyergus rufescens et tes Strongylognathus testaceus et Huberi composent cette division ; le premier a pour auxilaires les Formica fussa et rufibarbis, les autres le Tetramorium cæspitum.

3° Enfin l'espèce principale, composée des trois formes ordinaires et conformée pour. subvenir à tous ses besoins, vit quelquefois seule ct d’autres fois en communauté avec une ou plusieurs espèces auxiliaires, mais. dans cecas,ses propresouvrières prennent elles-mêmes part au travail commun. Cette catègorie comprend, en première ligne, la Formica sanguinea qui prend pour auxiliaires, le plus souvent les Formica fusca ct rufibarbis, et plus rarement les Formica cinerea, gagates rufa et pratensis {1}. On doit y ratt'acher aussi les alliances très-exceptionnelles observees par M. Forcl entre les Formica pratensis, truncicola et exsecta avec les Formica fusca et rufibarbis, et enfin celle encore douteuse et signalée par le mîme auteur, du Tapinoma erraticum avec le Bothriomyrmex meridionalis. 4 Le

Est-ce à cette division ou à la précédente qu’appartient le: Tomognathus sublævis dont l'ouvrière, qui est seule: connue,

(1) C'est par erreur que Schenck et Smith ont avancé que la F. sanguinea prenait | aussi les Lasius alienus et flavus comme auxiliaires. Les envahissemeénts, qui ont pu être observés, de certains nids de Lasius par la F. sanguinea, n'avaient d'autre but que la conquête du nid lui-même, et les deux auteurs que je viens de citer ont été trompés par les apparences. Les Lasius flavus et alienus, à cause de leur petite taille, ne seraient pas d'un grand secours aux sanguinea qui ne paraissent pas encore avoir introduit chez elles la mode de ces groums mieroseopiques dont s'ens orgueillissent les hautes personnalités de la fashion.

parait vivre en parasite dans les nids du Leptothorax acervorum ? A-t-on-même affaire, dans ce cas, à une véritable fourmilière mixte ? C’est une question que je ne puis résoudre et qui appelle des observations ultérieures.

On voit, d’après ce qui précède, que les alliances signalées ont toujours lieu entre Formicides ou entre Myrmicides, mais jamais entre Formicides et Myrmicides. C'est en effet une règle invariable à laquelle on ne connait, jusqu’à ce jour, aucune exception.

Je vais maintenant passer en revue les différentes espèces qui s’adjoignent des auxiliaires, indiquer les particularités propres à chacune d'elles, et rendre compte des procédés qu’elles emploient pour se procurer des architectes et des nourrices.

I. — ANERGATES ATRATULUS. — Il règne encore une grande incertitude sur la manière dont l'Anergates atratulus peut se procurer ses auxiliaires. Toutes les recherches de Von Hagens et de Forel à ce sujet sont restées sans résul{at, et aucun de ces deux observateurs, qui seuls ont étudié l'Anergates jusqu'à ce jour, n’a réussi à rencontrer des nymphes de Tetramorium cæspitum dans ses nids. L'espèce principale, réduite, la plupart du temps, à une femelle féconde et à un certain nombre de larves et de nymphes, disparait, pour ainsi dire, au milieu de ses nombreux auxiliaires, et on ne s'explique pas comment les Tetramorium ont pu être amenés à soigner et à élever leurs hôtes, à l’exclusion des \arves et des individus sexués de leur propre espèce.

J'ai déjà dit que l’Anergates n'avait pas de neutres et que les mâles étaient aptères et peu actifs par suite de la singulière conformation de leur abdomen recourbé en dessous ; j'ajouterai que les femelles fécondes, ordinairement uniques dans un nid, ont l'abdomen extraordinairement dilaté, atteignant la grosseur d’un pois, avec les lames des segments comme perdues au milieu de la membrane incroyablement distendue qui les relie à l’étatnormal. Ces femelles sont donc incapables de se mouvoir, et ce sont leurs auxiliaires qui les transportent, à l'occasion, d’un lieu à un autre. Les deux sexes ne savent pas non plus manger seuls et sont dans une dépendance absolue de leurs alliés qui les nourrissent.

IT. — PoLyerRGUSs RUFESCENS. (1) — Le Polyergus rufescens est la fourmi seigneuriale par excellence. Hors la guerre et le pillage, elle est incapable de toute industrie et mourrait même de faim à côté de sa nourriture si ses auxiliaires ne lui donnaient la becquée. Ses mandibules étroites, arquées et sans dentelures, lui interdisent tout travail, et la présence d’alliées industrieuses est la condition essentielle de son existence. Aussi n’a-t-elle d'autre préoccupation que de renouveler son personnel domestique, et, du milieu de juin au commencement de septembre, mais surtout en juillet et août, on peut voir ses colonnes envahisseuses faire des sorties presques journalières, à la recherche des nids de Formica fusca et rufibarbis. Ses expéditions n’ont jamais lieu le matin, mais presque constamment entre 2? et 5 heures de l’après-midi, et je vais laisser Huber nous raconter celle qui fut entreprise sous ses yeux contre une fourmilière de F. fusca.

« (?) À cinq heures de l'après-midi je vois les amazones sortir « de leur retraite ; elles s’agitent, s’avancent au dehors de la « fourmilière ; aucune ne s’en écarte qu’en ligne courbe, de ma- « nière qu'elles revieanent bientôt au bord de leur nid : leur « nombre augmente de moments en moments ; elles parcourent « de plus grands cercles , un geste se répète constamment entre « elles ! toutes ces fourmis vont de l’une à l’autre, en touchant « de leurs antennes et de leurs fronts le corselet de leurs com- « pagnes ; celles-ci, à leur tour, s’approchent de celles qu'elles « voient venir, et leur communiquent le même signal, c'est celui « du départ ; l'effet n’en est pas équivoque : on voit aussitôt celles « qui l’ont reçu se mettre en marche ct se joindre à la troupe. « La colonne s'organise, elle avance en ligne droite, se dirige « dans le gazon ; toute l’armée s'éloigne et traverse la prairie ; « on ne voit plus aucune fourmi amazonce sur la fourmilière.

(1) Le genre Polyergqus comprend une autre espèce exotique, le P. lucidus, Mayr, de l'Amérique du Nord, qui a tout-à-fait les mêmes mœurs que son congénère européen. Toutefois il prend pour auxiliaire la Formica Schaufussi, Mayr, et non la F. fusca, bien que cette dernière vive aussi en Amérique.

(2) Huber, loc. cit. p. 193.

« La tête de la lég'on semble quelquefois attcadreque l’arricregarde l'ait rejointe ; celle se répand à droite et à gauche sans avancer ; l’armée se rassemble de nouveau en un seul corps, et repart avec rapidité. On n’y remarque aucun chef; toutes les fourmis se trouvent tour-à-tour les premières , elles semblent chercher à se devancer; cependant, quelques unes d’entre elles vont dans un sens opposé; elles redescendent de la tête à la queue, puis reviennent sur leurs pas et suivent le mouvement général ; il yera toujours un petit nombre qui :etournent en arrière, et c’est probablement par ce moyen qu'elles se dirigent.

« Arrivées à plus de trente pieds de leur habitation, elles s’arrétent, se dispersent et tàtent le terrain avec leurs antennes, comme des chiens flairent les traces du gibier ; elles découvrent bientôt une fourmilière souterraine : les noires-cendrées sont retirées au fond de leur demeure ; les fourmis légionnaires ne trouvant aucune opposition, pénètrentdans une galerie ouverte, toute l’armée entre successivement dans le nid, s'empare des nymphes et ressort par plusieurs issues ; je la vois aussitôt reprendre le chemin de la fourmilière mixte Ce n'est plus une armée disposée en colonne, c’est une horde indisciplinée : ces fourmis courent à la file avec rapidite ; les dernières qui sortent de la fourmilière assiégée sont poursuivies par quelques-uns de ses habitants, qui cherchent à leur dérober leur proie ; mais il est rare qu’ils y parviennent.

« Je retourne vers la fourmilière mixte pour étreencore témoin . de l'accueil fait à ces spoliatrices par les noires-cendrées avec lesquelles elles habitent, et je vois une quantité considérable de nymphes amoncelées devant la porte ; chaque amazone y dépose son fardeau en arrivant et reprend la route de Ia fourmilière envahie. Les noires-cendrées, quittant leurs travaux de maçonnerie, viennent relever ces nymphes les unes après les autres, et les descendent dans leurs souterrains ; je les vois même souvent décharger les fourmis roussàtres après les avoir touchées amicalement de leurs antennes, et celles-ci leur céder sans opposition les nymphes qu'elles ont dérobées.

« Suivons encore la troupe pillarde : elle retourne à l'assaut de la fourmilière qu'elle a déjà dévastée, mais ses habitants

ont eu le temps de se rassurer et de placer de fortes gardes à chaque porte. Les légionnaires, en trop petit nombre d'abord, fuient lorsqu'elles voient les noires-cendrées en défense ; elles retournent vers leur troupe, s'avancent et reculent à plusieurs reprises, jusqu'à ce qu'elles se sentent en force ; alors elles se jettent en masse sur une des galeries, chassent, mettent en déroute les noires-cendrées ; toute l’armée s’introduit dans la cité souterraine et enlève une grande quantité de larves qu'elle emporte à la hâte : mais on ne voit jamais les amazones emmener de prisonnières ; ce n'est point aux fourmis qu'elles en veulent, c’est à leurs élèves. :

« À leur retour dans la fourmilière mixte, les amazones recçoivent encore le meilleur accueil ; leurs noires-cendrées ont serré la première récolte ; chaque fourmi pose derechef sa nymphe à l'entrée de l'habitation, ou la remet immédiatement à quelques noires-cendrées, et celles-ci s'empressent de les emporter dans l’intérieur du nid.

« Croirait-on que ces intrépides guerrières retournèrent une troisième fois au pillage ! Mais elles curent à entreprendre un siège dans les formes ; car les fourmis auxquelles elles avaient enlevé, à deux reprises, leurs larves et leurs nymphes, s'étaient hâtées de se retrancher, de barricader leurs portes, et de renforcer la garde intérieure, comme si elles cussent prévu une troisième attaque de la part des mêmes ennemies : elles avaient rassemblé tous les morceaux de bois et de terre qui s'étaient trouvés à leur portée, et les avaient accumulés à l'entrée de leurs souterrains, dans lesquels elles étaient en force. Mes légionnaires n’osent d'abord en approcher ; elles rôdent alentour ou retournent en arrière, jusqu’à ce qu'elles soient suflisamment escortées ; le signal se communique dans la troupe ; elles avancent en masse avec une impéluosité extraordinaire, et lorsqu'elles sont parvenues sur la fourmilière ennemie, elles écartent avec leurs dents et leurs pattes les obstacles qui se présentent, se précipilent dans l'ouverture, malgré la résistance des noires-cendrées, et pénètrent par centaines dans la fourmilière. Elles en ressortent, en emportant fièrement leur butin, et arrivent en corps à leur habitation ; mais cette fois, au lieu de remettre à leurs associés le fruit de leurs rapines,

« elles l'introduisent elles-mêmes dans les souterrains, et n’en « ressortent plus de tout le jour. »

Ces expéditions ne sont pas toujours aussi pacifiques que le prétend Huber quand il ditqu'ilmeurt très peu de noires-cendrées sous la dent des amazones. Si les faits peuvent se passer ainsi quand il s’agit de la Formica fusca, fourmi très timide qui fuit et se défend peu, il en est tout autrement quand les sorties sont dirigées contre la Forimica rufibarbis qui est plusvigoureuse et se défend vaillamment. Ebrard a vu des fourmilières de cette dernière espèce remplies de cadavres à la suite d’une expédition des Polyergus qui en mettent à mort une grande quantité. C'est M. Forel qui le premier à indiqué la manière dont le Polyergus exécute ses victimes : il leur saisit la tête entre ses mandibules de façon que la pointe de l’une soit fixée sur le front et celle de l'autre sous la gorge, puis il enfonce ses deux poignards dans je cerveau de son adversaire qui meurt bientôt, après quelques convulsions, et qui, en tous cas, läche immédiatement son ennemi. Les fourmis qu’attaque le Polyergus onttellement conscience de l'effet terrible de ses redoutables crocs, que la menace seule de s’en servir suflit souvent pour leur faire lâcher prise.

Toutes les amazones d’une fourmilière ne prennent pas part, à la fois, aux expéditions qui viennent d'être décrites ; chaque sortie n’est ordinairement effectuée que par un détachement, souvent même peu considérable, eu égard à l’ensemble de la population, et qui, d’après les observations de M. Forel, peut comprendre environ de 100 à 2000 combattants. Ces armées, dont l'allure rapide est évaluée par le même naturaliste à un mètre par minute, font parfois de longs trajets avant de découvrir un nid de F. fusca ou rufibarbis, et, après une marche plus ou moins hésitante, il n’est par rare de les voir revenir sans rapporter aucun butin. Ce faitsemble démontrer que les sorties n’ont pas toujours lieu sur les indications d’une ou plusieurs $ ayant reconnu quelque gite à esclaves, mais que souvent l'armée tout entière va à la découverte, comme au hasard, et guidée seulement par l'instinct particulier de chaque combattant, ce qui explique les hésitations ct les changements de route dont parle Huber. Toutefois il paraît établi que, dans bien des cas, des re-

connaissances individuelles sont faites par les amazones et que les renseignements acquis par quelques-unes servent ensuite à diriger l’armée dans ses futures expéditions.

Les Polyerqus, comme d’ailleurs les autres fourmis expéditionnaires, ne rapportent, des fourmilières envahies, que des nymphes ou plus rarement des larves sur le point de se transformer. Ils dédaignent les jeunes larves que leurs auxiliaires seraient obligées de nourrir et qui absorberaient une partie des soins qu'ils entendent réserver pour eux et leur famille.

JIT. — STRONGYLOGNATHUS TESTACEUS ET HUBERI. — Les mandibules des Strongylognathus,analogues à celles des Polyergus,les rendent aussi incapables que ces derniers de pourvoir à leurs besoins ; ils paraissent pourtant pouvoir, à l'occasion, manger seuls, ce qui leur donnerait une supériorité sur l'espèce précédente, mais ils se laissent, le plus généralement, nourrir par leurs auxiliaires.

Le S. testaceus qui vit, comme je l’ai dit, avec le Tetramorium cæspitum, existe toujours en nombre si restreint dans une fourmilière, qu’il est difficile de l’apercevoirau milieu de la multitude desesauxiliaires,et cette circonstance,jointe à sa faiblesse relative, rend incompréhensible jusqu'à ce jour le recrutement de ses esclaves et exclut la supposition de pillage à force ouverte, tel qu'il est pratiqué par les Polyergqus et qu’il a été observé pourle Strongylognathus Huberi dont je parlerai tout à l'heure. Contrairement à ce qui a été constaté chez l'Anergates atratulus, on rencontre dans ses nids des nymphes de l'espèce auxiliaire, mais ces nymphes appartenant toujours à des neutres et jamais aux mâles et aux femelles qu'on n'y voit pas davantage à l’état parfait, il faut en conclure que les Tetramorium ne se reproduisent pas dans le nid, mais y sont importés d’une manière qui nous échappe encore.

Le Strongylognathus Huberi est une espèce de même conformation que la précédente, mais un peu plus grande et plus robuste, et dont les mœurs, d’après les observations de M.Forel, se rapprochent beaucoup de ‘elles du Polyergus rufescens. Ses fourmilières sont aussi nombreuses en individus que celles de

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cette dernière espècé, même par rapport au nombre des auxiliaires, et ses expéditions dans les nids des Tetramorium paraissent s’exécuter à peu près identiquement comme celie que j'ai rappelée plus haut d’après le récit d'Huber. Ils transpercent de la même facon la tête de leurs ennemis, et la menace de cet acte produit la même terreur sur les Tetramorium qui làächent prise aussitôt. La seule différence qui existe entre ses combats et ceux du Polyergus c’est qu'il succombe un plus grand nombre de Strongylognathus par suite de la moindre disproportion entre les forces de l’assaillant et celles de son adversaire.

IV. — Formica SsANGUINEA. — (1) Nous avons affaire ici à une fourmi à la fois puissante cet industrieuse, qui sait fort bien se tirer d'affaire sans secours étranger, mais qui fort souvent aussi s'adjoint des esclaves pour l'aider dans ses occupations domestiques. Bien que les Formica fusca et rufibarbis lui fournissent, le plus souvent, son personnel d’auxiliaires, soit toutes deux ensemble, soit l’une d'elles seulement, la F. sanguinea s'adjoint aussi parfois d’autres espèces, comme je l’ai indiqué plus haut.

Les expéditions des F. sanguinea sont bien moins nombreuses que celles des Polyerqus ; une même fourmiliere n’en fait guère que deux ou trois par an, et souvent elles ont lieu le matin, vers 11 heures, cequi n’a jamais été observé pour le Polyergus dont les sorties se font à une heure plus avancée. Leur tactique est aussi très differente, comme on va le voir par le récit suivant que jemprunte à Huber :

« (2) Le 15 juillet, à 10heures du matin, la fourmilière sanguine « envoie en avant une poignée de ses guerriers. Cette petite « troupe marche à la hâte jusqu’à l'entrée d’un nid de fourmis « cendrées, situé à vingt pas de la fourmilière mixte : elle se « disperse tout autour du nid. Les habitants aperçoivent ces « étrangères, sortent en foule pour les attaquer, et enemmènent « plusieurs en captivité ; mais les sanguines ne s'avancent plus,

(1) La F, sanguinea vit aussi dans l'Amérique du Nord etjprend, comme en Europe? la IF, fusca pour esclave.

(2) IHuber, loc, cit, p, 21.

« elles paraissent attendre du secours : de moment en moment je vois arriver de petites bandes de ces insectes qui partent de « la fourmilière sanguine et viennent renforcer la première bri-

« gade. Elles s’avancent alors un peu davantage et semblent « risquer plus volontiers d’en venir aux prises ; mais plus elles « approchent des assiégées, plus elles paraissent empressées à « envoyer à leur nid des espèces de courriers. Ces fourmis arri- « vent à la hâte, jettent l’alarme dans la fourmilière mixte, et « aussitôt un nouvel essaim part et marche à l’armée. Les san- « guines ne se pressent point encore de chercher le combat ; « elles n’alarmentles noires-cendrées que par leur seule présence; « celles-ci occupent un espace de deux pieds carrés au-devant de « la fourmilière ; la plus grande partie de la nation est sortie « pour attendre l'ennemi.

« Tout autour du camp on commence à voir de fréquentes « escarmouches, et ce sont toujours les assiégées qui attaquent « les assiégeantes. Le nombre des noires-cendrées, assez consi- « dérable, annonce une vigoureuse résistance : mais elles se « défient de leurs forces, songent d'avance au salut des petits « qui leur sont confiés, et nous montrent en cela un des plus « singuliers traits de prudence dont l'histoire des insectes nous « fournisse l'exemple.

« Longiemps avant que le succès puisse être douteux, elles « apportent leurs nymphes au dehors de leurs souterrains, et les « amoncellent à l’entrée du nid, du côté opposé à celui d'où « viennent les fourmis sanguines, afin de pouvoir les emporter « plus aisément si le sort des armes leur est contraire. Leurs « jeunes femelles prennent la fuite du même côté ; le danger « approche ; les sanguines se trouvant en force se jettent au « milieu des noires-cendrées, les attaquent sur tous les points, « et parviennent jusque sur le dôme de leur cité. Les noires- « cendrées, après une vive résistance, renoncent à la défendre, « s'emparent des nymphes qu'elles avaient rassemblées hors de « la fourmilière, ct les emportent au loin. {1} Les sanguines les

« (1) N'est-il pas surprenant que les noires-cendrées, attaquées par les sanguines « seconduisent différemment que lorsqu'elles ont affaire aux fourmis roussâtres ? « L'impétuosité de ces dernières ne leur laisse pas le temps de se défendre. La”

poursuivent et cherchent à leur ravir leur trésor. Toutes les noires sont en fuite ; cependant on en voit quelques-unes se jeter avec un véritable dévouement au milieu des ennemis, et pénétrer dans les souterrains dont elles soustraient encore au pillage quelques larves qu'elles emportent à la hâte.

« Les fourmis sanguines pénètrent dans l'intérieur, s'emparent de toutes les avenues, et paraissent s'établir dans le nid dévasté. De petites troupes arrivent alors de la fourmilière mixte, et l’on commence à enlever ce qui reste de larves et de nymphes. Il s'établit une chaïne continue d’une demeure à l’autre, et la journée se passe de cette manière. La nuit arrive avant qu'on aittransporté tout le butin : un bon nombre de sanguines reste dans la cite prise d'assaut, et le lendemain, à l’aube du jour, elles recommencent à transférer leur proie. Quand elles ont enlevé toutes les nymphes, celles se portent les unes les autres dans la fourmilière mixte, jusqu'à ce qu'il n’en reste qu'un petit nombre. E

« Maïs j'aperçois quelques couples aller dans un sens contraire; leur nombre augmente. Une nouvelle résolution a sans doute été prise chez ces insectes vraiment belliqueux : un recrutement nombreux s'établit sur la fourmilière mixte en faveur de la ville pillée, et celle-ci devient la cité sanguine. Tout y est transporté avec promptitude : nymphes, larves, mâles et femelles, auxiliaires et amazones, tout ce que renfermait la fourmilière mixte est déposé dans l'habitation conquise, et les fourmis sanguines renoncent pour jamais à leur ancienne patrie. Elles s'établissent en lieu et place des noires-cendrées et de Ià entreprennent de nouvelles invasions. »

Cette migration finale n’est pas un fait constant et il est des cas

où la F. sanguinea conserve son propre domicile, quand le nid pillé ne lui paraît pas offrir de sérieux avantages ; maison à toutefois constaté que les déménagements fréquents font partie des habitudes de cette fourmi qui s'empare souvent aussi des nids de Lasius dont elle a chassé ou exterminé les habitants.

« tactique des assiégeants élant différente, celle des assiégés devait l'être aussi; & mais concoit-on comment la nature leur a appris à proportionner les précautions

« au danger ?

Parfois même elle posséde de la sorte plusieurs demeures construites ou volées qu’elle habite concurremment ou alternativement.

Je ne dirai rien des autres fourmilières mixtes signalées plus haut, qui n'ont été observées que très-accidentellement et sur l'origine desquelles on n’a que des données fort incertaines.

7. — Relations avec les pucerons et les gallinsectes. — Nous venons de voir certaines fourmis s’adjoindre des esclaves pour les aider ou les remplacer dans leurs travaux, nous allons parler maintenant d’un fait non moins curieux et plus fréquent, qui parait tout aussi incroyable, et qui a fait jeter à Huber ce cri d'admiration : on n’eüt pas deviné queles fourmis fussent des peuples pasteurs !

Beaucoup de fourmis, en effet, ont leurs troupeaux, leur bétail, leurs vaches à lait, qu’elles soignent, qu'elles parquent, qu'elles défendent contre leurs ennemis, et dont elles attendent en retour un aliment précieux qui ne leur est pas marchandé. Ces animaux domestiques, utiles à un grand nombre d'espèces et indispensables à quelques unes, sont les pucerons et les coccides ou gallinsectes. Les pucerons sont connus de tout le monde, au moins sous leur forme aplère, et souvent trop connus à cause des dégats qu'ils causent dans nos jardins et nos plantations. Ils passent leur vie à sucer la sève des tiges, des feuilles ou même des racines qu'ils piquent au moyen de leur trompe aiguë, et leur multiplication est souvent un fléau pour certains arbustes. En les examinant d'un peu près on les voit, de temps en temps, faire sortir par l’anus une goutte de liqueur limpide qu'ils lancent au dehors par un mouvemenc ressemblant, dit Huber, à une espèce de ruade. Les Coccides (Kermès, Cochenilles, etc.) sont de curieux insectes, moins connus que les pucerons, et qui ne présentent le plus souvent, à l'observateur superficiel, que l'apparence de petites galles intimement appliquées et comme soudées au végétal qui les nourrit. De même que les pucerons, ils sucent la sève des plantes et éjaculent, à certains intervalles, une goutte de liqueur sucrée par l'ouverture anale qui parfois (termine l'abdomen, mais qui, chez le plus grand nombre, est située à la partie dorsale‘de leur carapace. Cette li-

queur, qui n’est autre que le résidu excrémentiel de la digestion des Aphides et des Coccides, est très-appréciée par les fourmis qui la recucillent avec avidité et en font leur principale et quelquefois leur unique nourriture. Les anciens observateurs, et Huber lui-même, avaient pensé que les fourmis recherchaient surtout une sécrétion visqueuse qui s'échappe des deux espèces de cornes ou tubercules que la plupart des pucerons portent à l'extrémité de l'abdomen, mais les études entreprises par M. Forel {1} ont démontré que, chez les puccrons de même que chez les gallinsectes, c'est bien le produit des déjections anales et non une sccrétion quelconque qui sert de nourriture aux fourmis, ct que si elles lèchent parfois les goutclettes sortant des tubercules dont j'ai parlé, c’est tout à fait à titre accessoire et exceptionnel. Les excréments des Aphides et des Coccides ne sont d’ailleurs que des sucs végétaux digérés et transformés par les glandes du canal intestinal en un liquide clair et sucré qui, lorsqu'il est rejeté sur les feuilles environnantes, les couvre d'un enduit luisant et visqueux.

Les fourmis n'attendent pas la sortie naturelle de la goutte. convoitce, mais savent la provoquer par des sollicitations auxquelles obéissent très-bien les petits pourvoyeurs qui alors ne font que présenter le liquide sans le faire jaillir au loin comme lorsqu'ils s’en débarrassent naturellement. Huber, qui a très-bien observé la manœuvre employée dans ce cas par les fourmis, décrit ainsi les procédés de l’une d'elles : (2)

« Je la vois d’abord passer sans s'arrêter sur quelques pucerons « que cela ne dérange point, mais elle se fixe bientôt auprès d'un « des plus petits ; elle semble le flatter avec ses antennes, en « touchant l’extrémité de son ventre alternativement de l’une et « de l’autre avec un mouvement très vif (pl. V. fig. 12) ; je vois «avec surprise la liqueur paraître hors du corps du puceron et « la fourmi saisir aussitôt la goutelette qu’elle fait passer dans

(1) Forel : Etudes myrmécologiques en 1879. (Bull. soc. vaud. sc. nat. vol. XIV. page 58.)

(2) Huber, loc. cit, p. 162.

ie di d'un Mtbell

« sa bouche. Ses antennesse portent ensuite sur unautre puceron « beaucoup plus gros que le premier ; celui-ci, caresse de la « même nature, fait sortir le fluide nourricier en plus grande « dose ; la fourmi s’avance pour s’en emparcr ; elle passe à un « troisième qu'elle amadoue comme les précédents en lui don- « nant plusieurs petits coups d'antennes auprès de l'extrémité « postérieure de son corps ; la liqueur sort à l'instant et la four- « mi la recueille. Elle va plus loin : un quatrième, probablement « dejà épuisé, résiste à son action ; la fourmi, qui devine peut- « être qu’elle n’a rien à en espérer, le quitte pour un cinquième, « dont elle obtient sa nourriture sous mes yeux.

La manœuvre estabsolument la même vis-à-vis des gallinsectes, et cest toujours par des attouchements répétés des antennes, comparables, dit Huber, au mouvement des doigts dans un trille sur le piano, que les fourmis sollicitent et obtiennent la nourriture désirée. M. Forel a observé que les Dactylopius, dont l'anus est apical et mobile, élèvent l'abdomen pour offrir eux-mêmes la miellée aux fourmis qui les sollicitent ; les autres Coccides au contraire, qui sont incapables de mouvements, et même les pucerons, restent immobiles pendant la sortie de la goutte sucrée.

Certaines espèces de fourmis, comme les Dolichoderus, les Pheidole, les Leptothorax, ete. ne paraissent pas rechercher les pucerons ni les gallinsectes ; d’autres, comme les Camponotus, Formica, Cremastogaster, etc. vont les trouver sur les plantes qu'ils habitent, sans s’en occuper autrement que pour leur réclamer laliqueur nourricière ; mais un certain nombre d'espèces telles que les Myrmica ct surtout les Lasius, les entourent de

soins particuliers et construisent, pour ce petit bétail, de vraies

étables pour les avoir constamment à leur portéeet les mettreà l'abri des attaques de leurs ennemis ou des visites des fourmis étrangères.

Les Lasius niger, alienus, ctc., établissent des chemins couverts en terre maçonnée qui, partant du nid, vont rejoindre la plante où se trouvent les pucerons qu'ils convoitent. Ces chemins arrivés au pied du végétal, se continuent le long de sa tige en galeries maçonnées dans lesquelles les pucerons se trouvent ren. fermés ; souvent même ces galeries s'élargissent en forme de cases, et servent à la fois de retraite pour le bétail et de chambre

d'éducation pour les larves que les fourmis y transportent à certaines heures du jour.

Le Lasius brunneus entretient de très gros pucerons qui fréquentent l'écorce des arbres, et il les enferme sur place sous des voutces construites au moyen des détritus de l'écorce pourrie. Quand on détruit ces voûtes, les Lasius emportent leurs pucerons, comme ils feraient de leurs larves ou de leurs nymphes.

Les Myrmica (lævinodis, scabrinodis, etc.) enferment également leurs pucerons dans des cases en terre dont les unes communiquent avec le sol par une galerie qui descend le long de la tige, et dont d’autres sont complétement isolées et munies seulement d'une petite ouverture pour l'entrée et la sortie des fourmis {1}. Ces pavillons, placés souvent à 20 ou 30 centimètres audessus du sol, sont généralement traversés par latige de la plante qui les supporte, et parfois les feuilles voisines sont utilises pour en constituer la charpente.

Les Lasius jaunes {flavus, umbratus, etc.) ont une vie tout-àfait souterraine et ne sortent presque jamais de leur nid. Ils ne vont donc pas sur les arbres à la recherche des pucerons, et n'étant nichasseurs, ni butineurs, on pourrait se demander de quoi ils vivent si Huber ne nous avait appris qu'ils élèvent, dans leurs nids, des pucerons de racines, et que les produits liquides que leur fournissent ces vaches d’un nouveau genre constituent leur unique nourriture. C'est en creusant des canaux souterrains que les fourmis vont chercher les pucerons sur les racines qu'ils habitent, ct elles les transportent dans leur demeure en les installant sur d'autres racines qui traversent le sol de leurs galcries

(1) Ce n'est pas seulement leur précieux bétail que les fourmis renferment dans des cases protectrices ; elles emploient encore le méme procédé à l'égard d’une autre source de nectar, ainsi que nous l'apprend le Dr Adler, dans son magnifique travail sur la génération alternante des Cynipides. Il existe, nous dit-il, certaines galles de chêne, et notamment celles produites par l’Andrieus Sieboldi-testaceipes, Hartig, dont l'enveloppe rouge laisse suinter une sécrétion gommeuse très-recherchée par les fourmis. Pour pouvoir jouir de cette liqueur sans étre dérangées, elles construisent avec de la terre et du sable un revétement complet autour des galles, et tout en travaillant pour leur propre compte, ces fourmis rendent un très-grand

service aux larves de Cynipides en protégeant leur habitation contre les attaques de divers parasites. (Dr Adler : Ueber den Generationswechsel der Eichen-Gallwespen, 1880.) S

Ce qui démontre toute l'importance qu’elles attachent à leur bétail, ce sont les soins assidus dont elles l'entourent et dont a si bien rendu compte Huber, dans son admirable livre tant de fois

cite.

« Elles avaient grand soin des pucerons, dit-il {1}, et ne leur faisaient jamais de mal; ceux-ci ne paraissaient point les

“craindre ; ils se laissaient transporter d’une place à une autre,

et lorsqu'ils étaient déposés, ils demeuraient dans l'endroit choisi par leurs gardiennes ; lorsque les fourmis voulaient les déplacer, elles commencçaient par les caresser avec leurs antennes, comme pour les engager à abandonner leurs racines, ou à retirer leur trompe de la cavité dans laquelle elle était insérée ; ensuite, ellesles prenaient doucement par dessus ou par dessous le ventreavec leurs dents, etles emportaient avec le même soin qu'elles auraient donné aux larves de leur espèce. J'ai vula même fourmi prendre successivement trois pucerons plus 2ros qu’elle, et les transporter dans un endroit.obseur. Il y en eut un qui lui résista plus longtemps queles autres ; peut être ne pouvait-il pas retirer sa trompe, engagée trop profondément dans le bois. Je m'amusai à suivre tous les mouvements que se donna la fourmi pour lui faire lâcher prise; elle le caressait etle saisissait tour à tour jusqu’à ce qu'il eût cédé à ses désirs. Cependant les fourmis n'emploient pas toujours les voies de la douceur avec eux; quand elles craignent qu'ils ne leur soient enlevés par celles d'une autre espèce et vivant près de leur habitation, ou lorsqu'on découvre trop brusquement le gazon sous lequel ils sont cachés, elles les prennent à la hâte et les emportent au fond des souterrains. J'ai vu les fourmis de deux nids voisins se disputer leurs pucerons ; quand celles de l’un pouvaient entrer chez les autres, elles les dérobaient aux véritables possesseurs, et souvent ceux-ci s’en emparaient tour à tour ; car les fourmis connaissent tout le prix de ces petits animaux, qui semblent leur être destinés, c’est leur trésor; une fourmilière est plus ou moins riche selon qu'elle a plus

({) Huber, loc. cit. p. 172.

« ou moins de pucerons ; c’est leur bétail, ce sont leurs vaches « et leurs chèvres. »

C'est encore Huber qui nous a appris que les œufs des pucerons sont l’objet, de la part des fourmis, des mêmes soins que ceux de leurs propres femelles ; qu’elles les lèchent, les nettoient et les transportent comme nous le leur avons vu faire à l'égard: de ceux de leur espèce.

Ces œufs, dont parle Huber, et qu'il dit contenir des pucerons tout formés, sont les produits de la génération parthénogénésique, et non les véritables œufs fécondés qui sont beaucoup plus rares etque le célèbre genevois ne parait pas avoir observés. Malgré ses patientes études, il n’a pas, d’ailleurs, épuisé la somme des merveilles que nous offrent les fourmis dans leurs rapports avec leurs animaux domestiques, et j'ai à rapporter des observations qui élargissent beaucoup le champ de notre admiration pour l'instinct de prévoyance qui caractérise quelques espèces. Mais, pour bien faire comprendre ce qui me reste à dire, il est nécessaire que je rappelle, en quelques mots, les phases singulières qui constituent le cycle évolutif des Aphides, et qui, entrevues par Bonnet et Réaumur, et étudiées depuis par plusieurs naturalistes, ne paraissent avoir étéà peu près déterminées que tout récemment, par suite des belles et persévérantes recherches de M. Lichtenstein de Montpellier. (1)

D'après ce naturaliste, le cycle entier de l’évolution des Aphides comprend, en règle générale, et sauf des exceptions assez nombreuses, qu'il estinutile de signaler ici, quatre phases, caractérisées par autant de formes spéciales, dont chacune n’arrive à son état définitif qu'après quatre mues successives. Sinous prenons pour point de départ l’œuf fécondé, nous en voyons sortir un petit insecte qui, après avoir accompli ses mues, devient un gros puceron aptère et agame, lapseudogyne fondatrice, laquelle met au jour de petits pucerons qui, selon les cas, peuvent naître nus ou revêtus d’une enveloppe ovoide protectrice. Ces nouveaux venus, après les mues normales, se transforment

(1) Lichtenstein: Considérations nouvelles sur la génération des pucerons, Paris, 1878.

en nymphes, puis en insectes ailés, toujours agames, les pseudogynes émigrantes, qui sont chargées de porter aux plantes les germes des phases suivantes. Ces ailés donnent naissance, toujours par gemmation ou bourgeonnement, à une génération aptère, les pseudogynes bourgeonnantes, qui de même que leurs auteurs, peuvent naître nues ou enveloppées d’une coque. Cette génération, à vie aérienne ou souterraine, peut se reproduire presque indéfiniment par gemmations successives, en donnant naissance à des êtres semblables à leurs parents. Ce sont les in- . sectes de cette phase, de beaucoup la plus nombreuse en individus, qui ont été l’objet des études de Bonnet, et c'est probablement sur eux aussi qu'ont porté les observations d'Huber. Au milieu de cette population sans cesse renouvelée, et sous l’influence de certaines causes qui nous échappent encore, quelques individus se transforment en un insecte ailé, la pseudogyne pupifère, encore agame, mais recélant dans ses flancs des pupes de deux dimensions d’où sortiront, après qu’elle les aura déposécs, de petits pucerons aptères, le plus souvent dépourvus de rostre, mais sexués, les uns mâles, les autres femelles, dont le premier soin sera des'’accoupler, après quoi la femelle pondra l’œufunique ou les œufs fécondés qui deviendront le point de départ d’une nouvelle série d’évolutions comme celle que je viens de passer en revue. Chez certains genres, la pseudogyne pupifère n'existe pas, et les sexués se développent directement et séparément.le mâle sous forme ailée etlafemelle sous forme aptère.

Après cet exposé sommaire, indispensable pour l'intelligence de ce qui va suivre, je laisse la parole à M. Lichtenstein pour nous faire part d’une des plus curieuses observations qui aient été faites sur les mœurs des fourmis.

« Quand, vers les premiers jours de juillet, dit cet entomolo- « giste, (1) on arrache quelques touffes de graminées (Setaria « viridis, Set. verticillata), on trouve à peu près une plante sur « dix aux racines de laquelle s’est fixé un gros puceron ailé, à

(1) Annales de la Société entomologique de France. 5e série, tome X, 1880, Bulletin page CIIT.

abdomen vert, avec une grande tache discoidale et des points sur les côtés de couleur noire. C’est le Schizoneura venusta, Passerini. Ce puceron est un pseudogyne émigrant qui arrive je ne sais d'où et se pose au ;collet de la plante ; là, faible, incapable de se frayer une route souterraine, il attend quelque ami pour l'aider à atteindre les racines où il doit déposer sa progéniture. Il n'attend pas longtemps : la premiére fourmi qui passe, s'arrête, l’examine et court avertir ses compagnes. Bientôt une demi-douzaine de fourmis arrivent et commencent par lacérer les ailes de l’Aphidien pour qu’il ne s'échappe pas; en même temps elles creusent, avec une rapidité inouie, une descente facile, un petit tuyau, dans lequel s'engage le Schizoneura, et qui le conduit droit à une radicelle sur laquelle il se fixe. Autour de lui un petit réduit est aussitôt pratiqué par ses intelligentes protectrices qui l'entourent de soinset en sont récompensées par les sucs que le puceron et sa progéniture vont leur fournir. Tous les pucerons de cette phase ont les ailes arrachées. J’ai déjà fait anciennement la remarque qu’un autre Homoptère vivant avec les fourmis (T'ettigometra parviceps, Sign.) est traité de même et se voit privé de ses ailes dans les fourmilières.

« Mais, si les pucerons émigrants et arrivant aux racines sont aidés puissamment par les fourmis, au détriment de leursailes, la phase pupifère, c’est-à-dire celle qui abandonne les racines pour rapporter aux arbres les sexués, leur doit encore bien plus de reconnaissance. Ce sont les fourmisencore qui, quand les pucerons souterrains prennent des ailes, leur ouvrent une voie pour arriver à l'extérieur.

« C’est le hasard qui m'en a fourni la preuve. Quand je trouve la racine d’une plante garnie de pucerons, je la mets dans un vase avec de la terre pour attendre le développement des ailés. Comme la majeure partie des insectes estensevelie sous la terre, j'ai ordinairement trois ou quatre éclosions provenant des nymphes qui se sont trouvées à la surface. Or, récemment, dans un vase où j'avais mis des racines de marguerite (Aster sinensis), toutes garnies de pucerons encore inconnus (Pemphigus asteris mihi), je fus étonné de voir, un beau matin, une trentaine d’ailés. Avec les pucerons j'avais introduit dans

« levase une cinquantaine de fourmis, etcestravailleuses s'étaient « mises à l'œuvre et avaient criblé la terre de nombreuses ou- « vertures. Ces ouvertures communiquaient toutes aux points « des racines d’Aster où se trouvaient les pucerons, et chaque « fois qu’une nymphe prenait des ailes, elle trouvait une issue « toute prête pour s'échapper et s'envoler dans les airs. Ici les © fourmis n’arrachaient plus les ailes. Ces fourmis protectrices « me paraissent appartenir au genre Lasius et à l'espèce fuli- « ginosus Latr. »

Sir John Lubbock, dans un de ses derniers mémoires, (1) rapporte un fait qui confirme, en quelque sorte, les observations de Lichtenstein. Dans un nid de Lasius flavus qu’il conservait chez lui pour servir à ses études, se trouvaient quelques œufs d’où sortirent, à un moment donné, des pucerons destinés à vivre à l'air libre et que, pour cette raison, Lubbock essaya en vain de nourrir avec des racines. Ces pucerons cherchaient à sortir du nid et, chose curieuse, ils étaient souvent emportés au dehors par les fourmis elles-mêmes qui évidemment savaient ce qui leur manquait, mais étaient impuissantes à le leur fournir. Aussi ces pucerons mouraient-ils sans se développer et sans prendre de nourriture. Un jour cependant, il se trouva qu'un vase contenant quelques plantes champêtres et notamment des paquerettes, fut placé dans le voisinage du nid qui renfermait quelques jeunes pucerons récemment éclos. Plusieurs d’entre eux furent portés par les fourmis sur le végétal qu’ils ne quittèrent plus et où ils semblèrent prospérer. Leurs protectrices leur construisirent une petite loge en terre, et les choses restèrent ainsi pendant tout l'été. En octobre les pucerons avaient pondu des œufs destinés à passer l'hiver et semblables à ceux que les fourmis avaient conservés, l'hiver précédent, dans leur nid.

Ainsi donc les fourmis soignent les pucerons, non seulement lorsqu'elles en retirent un profit direct et immédiat, mais elles sont encore mieux au courant que nous de leur biologie, leur

(1) Observations on Ants, Bees and Wasps. Part. VII (Linnean Socicty's Journal Zoology. Vol. XV, 1880. p. 182.)

facilitent l'accomplissement de leur mission propagatrice soit en les transportant elles-mêmes ou en leur ouvrant le chemin qui doit les laisser échapper, soit enfin en mettantleurs œufs à l'abri des intempéries et des dangers extérieurs ; et cela sans avoir, dans certains cas, à en retirer un avantage actuel, mais par une prévoyance aussi raisonnée que celle du laboureur qui cultive et sème son champ en vue d’une récolte qui n'existera que plus tard et qu’il ne peut se représenter que par un acte intellectuel basé sur l'expérience acquise. Pour les pucerons de la phase émigrante, devant donner naissance à des colonies de bourgeonnants qui se perpétueront dans leur nid, ces intelligentes petites bêtes ont soin de:les traiter comme leurs propres femelles, c'est-à-dire de leur arracher les ailes pour qu'ils ne s’échappent pas, car eux ct leur descendance doivent leur payer en produits nourriciers le bienfait qu’ils-ont reçu d'elles ; quant aux pucerons de la phase pupifère, d'où naîtront des sexués sans rostre et, par conséquent, incapables de puiser les sucs qu’ils devraient élaborer pour les rendre aux fourmis, ils sont simplement mis en liberté comme des êtres actuellement inutiles, mais ils sont toutefois respectés, car c'est d'eux que doit dépendre l'existence d'un nouveau troupeau de vaches laitières dont les fourmis s'empareront plus tard pour les enfermer dans leurs étables. Je ne crois pas cependant, comme semble l'admeitre M. Lichtenstein, que les fourmis, en ouvrant leurs galeries souterraines, aient pour but principal de faciliter aux pucerons leur entrée dans le sol ou leur sortie à l’extérieur ; je pense plutôt qu'elles obéissent à leurs habitudes fouisseuses et qu’elles cherchent surtout à se creuser des canaux pour elles-mêmes. Mais ce qui me semble fort remarquable, c’est la différence du traitement subi par les pucerons dans les deux cas signalés, c'est-à-dire, d’une part. l'emprisonnement et la mutilation de ceux que les fourmis ont intérêt à retenir, et, d'autre part, la mise en liberté, avec respect des organes du vol, pour ceux dont la fuite doit, au contraire, leur être profitable.

D'autres insectes, et notamment certaines larves d'Homoptères,

paraissent rendre aux fourmis les mêmes services que les pucerons et les gallinsectes ; on a même signalé les Odontomachus

INSECTES MYRMÉCOPHILES 103

exotiques comme ayant des rapports analogues avec les Termites, mais ces faits ont éte trop peu observés jusqu’à ce jour pour qu’on puisse les établir comme certains et je ne m'y arréterai pas.

8. — Insectes myrmécophiles. — Un certain nombre d'insectes de tous ordres, mais surtout des coléoptères, se rencontrent dans les fourmilières, et paraissent vivre en bonne intelligence avecles farouches propriétaires du nid qu’ils partagent. Parmi ces insectes, il en est pour lesquels cette cohabitation n’est pas un fait constant et qui mènent souvent une vie indépendante, mais on en connaît d’autres dont l'existence paraît intimement liée à celle des fourmis et qui ne se trouvent jamais que dans les nids d’une ou plusieurs espèces déterminées. Il y a longtemps que ces faits ne sont ignorés d'aucun entomologiste, mais ils n'ont pas encore été expliqués d’une manière satisfaisante, et les opinions divergent sur la nature des rapports qui peuvent exister entre les fourmis et leurs hôtes. D'après Müller et Lespès, certains coléoptères, tels que les Claviger et les Lomechusa, seraient nourris parles fourmis qui, en retour,profiteraient de quelquesécrétion abdominale ; d'autres naturalistes tiennent, au con- {raire,cette opinion pour très-incertaine,etne voient dansles habitants des fourmilières, que dés parasites directs ou indirects,c’està-dire s’attaquant personnellement à leur hôtes, ou vivant seulementà leurs dépens.llestévident qu'aucun myrmécophile n'estnécessaire aux fourmis,puisque très-souvent,ils font défaut chezles espèces dont les nids en :'enferment à l'ordinaire ; mais il n’est pas moins bien établi que plusieurs d'entre eux, qu’on ne rencontre jamais qu'au milieu des fourmis, sont non seulement tolérés par ces dernières, mais encore soignés avec une grande sollicitude, et, s’il n’est pas prouvé que ces petitsanimaux soient nourris par les ouvrières qui leur dégorgént'la miellée, comme le prétend Lespès, aucune observation contrairen’autoriseàinfirmer cette assertion. Ces êtres si choyés ne peuvent donc guère être considérés comme des ennemis de leur bienfaitrices, et il me parait difficile d'admettre que les fourmis, dont l'intelligence est si remarquable, s'abuseraient à ce point de soigner et de

protéger des traîtres ou des indifférents qui, pour prix de leurs bienfaits, chercheraient à leur nuire ou même ne leur seraient d'aucune utilité. Je crois plutôt, avec la majorité des auteurs, que ces hôtes constants des fourmis sont pour elles une source d'utilité ou d'agrément, soit qu'ils leur procurent, comme le font les pucerons, quelqus mets délicat, soit qu'on les considère, ainsi que l'ont avancé quelques naturalistes, comme de simples animaux de luxe que les fourmis nourrissent à cause de l’odeur qu’ils répandent ou pour tout autre motif qui peut nous échapper.

Je ne parle ici, bien entendu, que des vrais myrmécophiles, et non de cette foule d'insectes qu’on-rencontre dans les fourmilières, et dont le parasitisme ne peut être mis en doute. Tels sont un grand nombre de coléoptères carnassiers, quelqueshyménoptéres, diptères, et d’autres encore ; mais il est à remarquer que tous les insectes dont l'hostilité à été constatée, ne sont pas l’objet des bons offices des fourmis, et que, toutau plus, les tolérentelles, sans s'en occuper d'aucune manière.

Le nombre des insectes, amis ou ennemis, trouvés dans les fourmilières, est fort considérable, et la majorité comme je l’ai dit, fait partie de l’ordre des Coléoptères. |

Parmi ces derniers, le plus grand nombre appartient à la famille des Brachélytres; puis viennent les Psélaphides, les Clavigérides, les Paussides, les Scydménides. On y rencontre également quelques Trichoptérides, de rares Histérides, plusieurs Lathridiides, etc, etc. Les Hémiptères comptent aussi un petit nombre de myrmécophiles ; les Orthoptères y sont représentés par le Myrmecophilaacervorum Panz., et les Hyménoptères, les Diptères et les Thysanoures figurent eux-mêmes pour quelques espèces parmi les hôtes des fourmis. En dehors des insectes proprement dits, on peut citerles Enyo et quelques Acariens appartenant à la classe des Arachnides, et enfin un petit crustacé isopode; le Platyarthrus Heffmanseggi Brandt, qui n’est pas rare chez plusieurs espèces de fourmis.

Quelques insectes, qu’on rencontre dans les fourmilières, y sont attirés par la présence des substances alimentaires dont le nid peut être composé, et n’ont aucun rapport avec ses habitants. C’est ainsi que les nids à matériaux, comme ceux des F.

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