I. — ESsE NATURALE. — ÉESSE SPIRITUALE
La réalité psychologique de la connaissance
Le devenir que nous vivons ou dans lequel nous vivons nous apparaît sous deux formes irréductibles. Toutes les transformations ont ceci de commun qu’elles se font sous l’influence d’un principe qualitatif ou « forme » : seulement, tantôt cette forme est reçue, dans l'être qu’elle change, avec son être physique; tantôt elle y est reçue selon l’être spirituel. Appelons la première sorte de transformation immutatio naturalis (c'était au moyen âge, par exemple, l’échauffement d’un corps); appelons la seconde immutatio spiritualis. Ce sera, par exemple, la sensation d’une couleur, et, à plus forte raison, la conception d’un corps coloré (x). En effet, il y a deux manières de posséder une perfection. On peut la posséder comme on possède celles de son espèce physique, comme j’ai des jambes et des bras : je ne puis avoir ainsi que les miennes et non celles des autres. Ici
(x) Sum. Th., 13, q. 78, a. 3.
toute possession est limitée et exclusive. Mais on peut concevoir une manière de posséder telle que la perfection d’un être serait aussi dans d’autres êtres : elle n’y serait pas alors avec sa limitation exclusive, en sa petitesse close, c’est-à-dire en son individualité incommunicable. Puisque les formes et les perfections des choses sont limitées, fermées par la matière, rien n’est universellement communicable qu’en étant débarrassé de la matière. Posséder en soi des perfections telles qu’elles restent indéfiniment communicables sans en supprimer aucune ni appauvrir personne, c’est la connaissance. C’est une possession immatérielle, et elle est le fait d’un être immatériel, puisqu’autrement les formes et les perfections ne seraient pas en lui à l’état connaissable (x).
En quoi donc consiste cette transformation spirituelle qui est la connaissance ?
Je connais un objet, mettons une pierre heurtée sur la route, puisque c’est l’exemple cher au Docteur Angélique. Je la vois avec mes yeux, je l’imagine, je conçois la pierre en général. Ces faits de connaissance sensible ou intellectuelle se passent en moi, ont le coloris de l’heure, de mes dispositions, de mon caractère, succèdent selon certaines lois à certains faits qui sont miens et à leur tour provoquent l’apparition d’autres faits qui sont encore miens. Lorsque quelqu'un connaît quelque chose, ce n’est pas en tant qu’il existe en lui une certaine modification qui est sienne, mais en tant que cette modification représente. Il y a en moi une « similitude » de la pierre (nous verrons plus loin ce qu’indique ce mot de « similitude ») : si elle engendre une connaissance, ce n’est pas selon ce qu’elle a d’être dans la puissance cognitive, mais selon la relation qu’elle soutient à la chose connue. Aussi, quand de cette « ressemblance » j'extrairai une connaissance, la chose sera connue selon le mode où la ressemblance existant dans l’intellect représente la chose, non selon le mode où la « ressemblance » a une réalité en moi (2). Pour parler un langage moins rude, le phénomène de connaissance est, sous un aspect, un phénomène psychique soumis aux lois intérieures de la conscience, et il est alors du ressort de la psychologie; sous un autre aspect, il tient la place d’autre chose que lui et il en est un succédané dans la conscience. Quelles que puissent être les implications métaphysiques d’une telle constatation, prenons-la d’abord comme une constatation primordiale et universelle, faite sur le plan
(COTE am ae:
(2) Ver., q. 2, a. 5, ad 17.
même de la conscience, et que personne ne peut révoquer en doute.
A l’origine de toute connaissance, avons-nous dit, il y a une « forme ». « Omnis actio est per formam » (1). L’axiome sur lequel saint Thomas fonde la présence agissante de la forme exprime, pour lui, une propriété analytique de l’acte; nul doute, par ailleurs, que cet axiome corresponde à une expérience jamais démentie. La présence de la forme dans la connaissance est-elle aussi pour saint Thomas un fait constaté par l'observation intérieure? Ses œuvres, et, en particulier, la Prima Secundae, sont assez remplies d’une psychologie exacte et fine, pour que nous ne lui refusions pas d’avoir vu ce dont chacun peut se rendre compte : quand nous nous faisons une notion précise et maniable, nous y parvenons (souvent avec une vitesse instantanée) en partant d’un état qualitatif, sans doute transparent et invisible parce qu’on part de lui ou le traverse en regardant au-delà de lui, mais bien nuancé et qualitatif quand même. Maintenant, lorsque saint Thomas écrivait l’article 4 de la question 10 du de Veritate, portait-il son attention sur le rôle ontologique de la forme, ou sur la constatation psychologique de sa présence ? Nous ne le saurons jamais, car il a l'habitude de placer sous la protection des axiomes métaphysiques à peu près toutes les constatations, même les plus évidentes. Nous sommes dans une philosophie, dit M. Gilson, où il semble que le centre soit partout et qu’on n'avance nulle part (2) : la nouveauté y est toujours intégrée à du déjà connu. Quoi qu’il en soit, si nous voulons nous placer au point de vue des modernes, nous avons le droit de considérer comme constatation psychologique cette première vérité de la doctrine de la connaissance.
Or, la forme en question, si je l’envisage sous son aspect d’existence psychique (secundum esse quod habet in cognoscente) est ce qui me fait connaître. Si je l’envisage dans son rapport avec ce qu’elle fait connaître (secundum respectum quem habet ad rem cujus est similitudo), elle me détermine à connaître ceci ou cela. Ce sont deux aspects différents, mais la réalité que j'envisage sous ces deux aspects est une seule réalité : c’est dire qu’un aspect est relatif à l’autre et que la manière de connaître une chose dépend de la condition du connaissant qui reçoit à sa manière propre la forme. N'’en concluez pas pourtant que connaître soit affaire purement subjective, c’est-à-dire que l’être connu soit connu selon le mode d’être qu’a la forme dans
(x) Ver., q. 10, a. 4. ; (2) L'idée de philosophie chrétienne chez saint Augustin et chez saint Thomas d'Aquin. La Vie intellectuelle, juillet-août 1930, p. 51.
le connaissant. On ne peut nier, en effet, bien qu’on en puisse proposer différentes explications, que notre esprit reçoit sa connaissance des choses, et c’est pourquoi les formes qui sont en notre esprit visent (respiciunt) d’abord et avant tout les formes mêmes des choses. Nous verrons plus tard comment elles peuvent aussi, mais indirectement, atteindre la matière.
Résumons les paragraphes précédents. Les phénomènes de connaissance sont des phénomènes subjectifs, soumis aux lois psychiques du sujet pensant, existant en lui. Mais on aura beau insister sur cet aspect tant qu’on voudra et constituer une science des modifications subjectives, par un autre côté le phénomène cognitif vise autre chose que le sujet pensant. Sous cet aspect il est « être intentionnel ».