‹ Species. VerbumChapitre 4 sur 72 · II. — ENS INTENTIONALE · texte numérisé non relu

II. — ENS INTENTIONALE

Cette expression, qui aura plus tard une si grande importance dans le lexique des Néothomistes et de la Phénoménologie allemande, n’a chez saint Thomas qu’un rôle épisodique; mais si l’expression est rare, l’idée est fréquente.

Commentant les textes d’Aristote sur la sensation, Thomas note que « sensus est susceptivus specierum sine materia ». Mes yeux voient sans accueillir en eux la matière de ce qu’ils voient. Ce n’est pas là, pourtant, comme on serait tenté de le croire, un privilège des sens, car c’est une loi générale de l’action : dans le choc, par exemple, le corps frappé reçoit l'impulsion du moteur, mais non la matière du moteur, « tout patient reçoit la forme sans matière ». Le privilège du sens est plus profond. Recevoir une forme a lieu, en effet, de manières bien différentes. T'antôt la forme a, dans l’agent et dans le patient, le même mode d’existence : elle implique alors, chez l’un et chez l’autre, la matière, matière qui évidemment n’est pas la même chez l’un et chez l’autre, mais qui est la même en nature : ainsi l’embrasement se propage dans un incendie, les flammes sont toujours des flammes qui brûlent et les corps qu’elles consument sont des corps. Mais la flamme qui est connue ne brûle pas, car elle a, dans mes yeux ou dans mon imagination, un autre mode d’exister que dans le brasier. C’est de cette façon que le sens reçoit la forme sans recevoir la matière; dans la chose sensible, la forme avait un esse naturale, dans le sens, elle a un esse intentionale et sprrituale; spirituel, c'est-à-dire qui n’est pas une matière et ne consiste pas en une matière; intentionnel, c’est-à-dire qui vise et reproduit autre chose

que soi. La cire reçoit l’image, non la nature de l’airain ou de l’or (1).

A quel titre la cire intervient-elle ici dans le Commentaire du rept Quyñns? Est-ce une simple comparaison analogique? Ou, au contraire, l’image que l’anneau imprime sur la cire serait-elle, à la rigueur, intentionnelle? L’intentionnel est-il un genre dont la connaissance serait une espèce, ou constitue-t-il, dans le vocabulaire thomiste, le caractère essentiel du connaître? Un texte du de sprritualibus creaturis va peut-être nous éclairer sur ce point.

A l’article I, la onzième objection apporte un motif grave de ne pas croire à la pure spiritualité des anges. S'il n’y a dans l’ange absolument aucune matière, il est pure forme, pure intelligibilité : l’abstraction ne peut donc jouer par rapport à cette forme, puisqu’elle n’a pas de matière à en séparer. Par conséquent, l'espèce intelligible qui, dans un autre pur esprit, représenterait cet ange, se confondrait avec son être même, et les deux anges, le connaissant et le connu, se confondraient dans une présence de contact : l’un serait substantiellement dans l’autre. Or on sait que Dieu seul est présent dans l'intérieur des esprits. L’absurdité de la conséquence doit faire rejeter le principe. Les anges ne sont donc pas de purs esprits.

La réponse à l’objection y relève une confusion. C’est une erreur de croire que la connaissance intellectuelle consiste nécessairement en une abstraction qui laisse de côté la matière et ne retient que la forme. Si la pensée n’avait pour rôle que de constituer l'intelligible en l’isolant, elle n’aurait rien à faire par rapport à un pur esprit, et nous devrions avouer que l’ange connu est la connaissance qu’on à de lui. En réalité, la connaissance est bien autre chose : l'espèce intelligible qui est dans l’intellect de l’ange connaissant diffère de l'ange connu, « comme l'être intentionnel diffère de l’être qu’il dit être réel en nature », comme l’espèce de la couleur qui est dans l'œil diffère de la couleur qui est sur le mur (2). Si nous comprenons bien le « quod dicit esse ratum in natura », l'être intentionnel n’est pas seulement la ressemblance qui reproduit une forme et en quelque sorte la vise, comme l’image imprimée sur la cire, mais la ressemblance qui, par elle-même, déclare, ratifie, authentifie l'existence d’un être de nature à quoi elle ressemble et dont pourtant elle diffère du

(x) Comm. de an., II, lect. 24. Nous faisons peu d’usage des Commentaires de S. Thomas sur Aristote, et seulement lorsque la doctrine que S. Thomas explique est certainement adoptée par lui, c’est-à-dire se retrouve ailleurs sous d’autres formes.

(2) Species intelligibilis quae est in intellectu angeli intelligentis differt ab angelo intellecto non secundum abstractum a materia et materiae concretum, sed sicut

ens intentionale ab ente quod dicit esse ratum in natura,; sicut differt species coloris in oculo a colore qui est in pariete. De spir. creat., q. 1, a. 1, ad 11.

Species verbum. D)

tout au tout, « Intentionnel » équivaut donc à l’essence même du connaître. En employant ce mot et en essayant d’en préciser le sens, saint Thomas a essayé de décrire, en son intimité, l’essence du connaître, Sans doute, le connaître est une réalité première, il est impossible de le définir, puisqu’on ne saurait le ramener à des éléments plus premiers que lui; on ne le peut que suggérer par une description. En caractérisant le connaître comme être intentionnel, saint Thomas commence cette description.

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