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V. — STRUCTURE DE LA Species

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Savoir que l’intellect est déterminé à connaître par des formes intelligibles n’est que le commencement de la phénoménologie du connaître, car une tâche immense s’ouvre pour le philosophe : étudier la structure de ces formes. Cette tâche ne correspond pas complètement à celle que Husserl a assignée à lui-même et à son école. Selon Husserl, le phénoménologue doit mettre l'existence entre parenthèses et s’appliquer à décrire les différents domaines des essences. Saint Thomas envisage ce travail par un autre biais et plus profondément. Au lieu d’accepter de prime abord le partage des objets de connaissance en régions, et de laisser poser devant le regard intellectuel des idéesatomes, il prend en elle-même la species, car toute species a une structure, et loin de faire sortir cette structure hors de la réalité de l’être,

(x) Cette perspective thomiste a été retrouvée par M. G. BACHELARD dans son livre si intéressant et si paradoxal : La dialectique de la durée. Paris, Boivin, 1936.

il y voit l'être : l’existence y est toujours incluse, ne fût-ce à titre que de capacité. Il existe des éléments de la représentation, et précisément dans le sens qu’Octave Hamelin donnait à ce terme : c’està-dire, non comme des objets épars que vise la pensée après avoir été déterminée par eux (Husserl), mais comme les règles idéales des synthèses concrètes. L'existence et l'essence sont les premiers éléments de cette structure.

Mais, outre la fissure première de l’existence et de la nature, on en peut reconnaître d’autres. Toute species d’une chose réelle est une totalité, et l’activité intellectuelle oscille entre la vue synthétique de la totalité et la saisie fragmentaire des parties, parties intégrantes, parties subjectives, parties potentielles. De plus, toute spectes est principe de relations avec d’autres : grâce à ce système de relations, la communication des essences est possible, non pas au sens d’une construction unitaire à priori du réel, mais comme un pluralisme ordonné par rapport à Dieu. Ainsi, par suite de la structure complexe de la species : existence et essence, genre et différence y contenues, totalité quantitative, spécifique et active, les relations réelles foisonnent à partir de la species. Enfin, la structure de la species suppose, en profondeur, des conditions non vues tout d’abord, mais visibles à l'analyse : on les peut dégager par la « réduction », opération qui ramène une forme à ses présupposés nécessaires. Par l’analyse de la structure de la species et par la réduction, le Thomisme a à sa disposition un mode de découverte et de preuve qui est plus simple que le raisonnement syllogistique. Il possède le principe et la méthode d’une métaphysique réflexive, et saint Thomas en a pleinement conscience. Nous en donnons de nombreux exemples.

Déjà nous avons parlé de la relation vivante qui lie la forme intelligible et le verbe. Ce n’est pas le rapport entre deux choses, ce qui impliquerait parallélisme, copie, correspondance univoque; c’est le rapport entre un principe actif et son œuvre, entre la pensée profonde et son expression. Une seule species permet de proférer de multiples verbes : à propos de n'importe quelle connaissance fragmentaire, je puis connaître mon acte, mon intellect, connaître le vrai, le bien, l’acte de vouloir, etc., et exprimer tout cela en verbes distincts. Et nous savons que le verbe n’exprime pas intégralement la structure de la forme intelligible, il la détaille.

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Avait-on suffisamment remarqué le rôle des concepts construits chez saint Thomas? A lire certains de ses interprètes, on croirait que toute notion, extraite par l’intellect agent d’une forme substantielle ou accidentelle, possède dès l’abord une unité originale, totale et inamissible. Assurément, on n’ignorait pas que la nature de l’âme n’est connue par nous que par l’expérience de la réception en elle des formes intelligibles et par l’analyse des conditions de cette réception. Pour y arriver, un raisonnement très compliqué est nécessaire, qui passe par l’intelligibilité des choses, par la saisie spirituelle de l’intelligible, par les conditions de spiritualité d’une opération spirituelle. Une notion obtenue par un pareil travail discursif est une notion construite. C’est là une découverte au sens où voir le soleil en plein midi en est une : une de ces évidences si naturelles qu’on oublie d’y penser, et qu’on néglige de les mentionner quand il y aurait lieu de leur faire appel. Or les concepts construits sont, dans la philosophie et la théologie thomistes, extrêmement nombreux. Nous n’en citons que quelques-uns, la puissance, l’habitus.… Une liste complète serait interminable.

Sur la construction des concepts dans le Thomisme, tout était à dire, et nous avons à peine commencé à jalonner quelques itinéraires. D’abord, les conditions de la construction : ce sont les besoins de l’intellect, besoin d’identifier, besoin de distinguer, besoin d’ordonner. Sur ce point, saint Thomas n’a pas professé de théorie générale. Mais s’il n’a pas envisagé une théorie générale, il a étudié d’une manière très précise, lorsque les circonstances le requéraient, le mode de construction de certains concepts. Par exemple, il explique par le menu que seul est donné le fondement du concept de vérité, et comment l’intellect édifie sur ce fondement une relation qui est la notion de vérité. Ainsi l’idée de concept construit n’est pas étrangère à saint Thomas, puisqu'il le note expressément au sujet de la vérité, et il sait qu’il y a plusieurs procédés de construction. Mais une théorie ou même une classification de ces procédés était en dehors de ses préoccupations. Nous avons cru remarquer que là où saint Thomas retrace des genèses de concepts, les principaux types de ces genèses s’ordonnent autour de l’ordre, de la forme et de la fin. Il a pu le voir lui-même, et c’est plus vraisemblable, mais il ne l’a pas dit. Par contre, il a donné une théorie très poussée des conditions de la

construction des relations de raison : si les relations de raison ne sont pas un jeu arbitraire, si elles ont valeur scientifique, c’est qu’elles sont soumises, non pas à des lois des choses (puisque, par hypothèse, elles ne sont pas réelles), mais à l’ordre de l’intellection. Ainsi se justifie le mot profond de saint Thomas sur la genèse des relations mathématiques : elles consistent à connaître avec ordre les choses qui entre elles n’ont pas d’ordre.

Enfin, il ne paraît pas douteux, malgré l’étrangeté au premier abord de cette constatation, que, selon saint Thomas, l’intellect a le pouvoir de construire des formes intelligibles et par conséquent de s’informer soi-même : il le dit assez clairement pour la charité. Au fond, une telle affirmation est moins paradoxale qu’elle ne le paraît : on comprend que les résultats de l’activité de la pensée soient en quelque sorte résorbés, assimilés à tel point qu’à leur tour ils deviennent la pensée profonde qui s’exprimera ensuite en un verbe, lequel à son tour sera réabsorbé et redeviendra une species qui engendrera un verbe. Se succéderaient dans l’intellect un cycle engendrant un second cycle qui en engendre un troisième, comme dans la Philosophie de l'Esprit de M. B. Croce.

À propos de la structure de la species, nous avons noté en passant la possibilité de cette opération appelée réduction et qui consiste à aller du tout aux éléments et à l’ordre de ces éléments, et surtout à descendre, au delà de la species elle-même, vers ses conditions intelligibles. Une telle opération, nous l’avons déjà dit, est susceptible de fournir toute une métaphysique réflexive. Souvent des échafaudages syllogistiques masqueront, chez saint Thomas, les lignes beaucoup plus simples de l'édifice réflexif qu’ils sont censés soutenir. Cependant cet édifice tient parfaitement par sa propre solidité.

Tels sont les enseignements, et tel est l’ordre des enseignements que nous croyons pouvoir dégager de notre enquête. Au lecteur de juger si elle valait la peine d’être tentée.

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