‹ Specimen Des Nouveaux CaracteresChapitre 3 sur 3 · AU LECTEUR · texte numérisé non relu

AU LECTEUR

Taurois bien pu* selon l’usage, Répétant le même passage,

Ou le tronquant à tout propos,

A l’aide de quinze ou vingt mots, Composer une vaste page A tes yeux offrant, par étage,

De mes caractères nouveaux,

Petits, moyens, plus ou moins gros , Le simple et complet assemblage:

Et peut-être éût-ce été plus sage Que d’offrir ces types divers Chargés d’un choix de quelques vers Qu’à ma muse assez paresseuse L’occasion seule a dictés ,

Et qu’ici, pour toi moins heureuse,

L’occasion a présentés

Sous cette apparence trompeuse.

Y seront-ils en sûreté ?

J’avouerai que pour leur défense Sur ta faveur j’avois compté ;

J’en usurpois la jouissance :

C’est un éclair de vanité Qui fit à mon oeil enchanté Briller cette frêle assurance.

Mais au jour de la vérité,

Sous une réelle apparence.

Je vois un nombre illimité D’écrits d’assez peu d’importance Dont on offre à ta patience L’orgueilleuse futilité;

Je vois que par mon imprudence Ce nombre est encore augmenté; Ai-je droit à plus d’indulgence ?

Non, cher lecteur, en conscience,

Tu n’es pas assez respecté,

Et ton dédain très usité

Convient à ton expérience.

Mais enfin tout est compensé ; Ton rôle est assez beau, je pense :

Devant toi l’orgueil abaissé Cherche à capter ta bienveillance, Et cede à ton autorité.

Juge et souverain redouté,

Tu tiens le sceptre et la balance.

Tu peux louer, dans ta clémence; Blâmer, dans ta sévérité.

Un peu loin parfois emporté,

Tu sais, sans nulle déférence.

Exerçant ta malignité.

Et ta mémoire et ta vengeance, Armé d’un débit affecté,

Châtier, selon l’occurrence, L'audace, la témérité,

Ou la rudesse et l’âpreté De ces vers bouffis d’arrogance Où l’enflure et l’extravagance Ont mis l’intérêt de côté,

Où le goût est peu consulté,

D’où la raison souvent s’absente.

Où l’on cherche en vain la clarté, L’éloquente simplicité,

La grâce, naïve et touchante.

Oui, sur cet amas rebuté

De poétique impertinence

Quand ton jugement est porté.

L’appel à la postérité

Laisse, hélas I bien peu d’espérance.

Rapidement le temps s’avance ;

C’en est fait, leur sort est rempli ;

Le temps, confirmant ta sentence, Les plonge avec indifférence Dans l’immense fleuve d’oubli.

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