‹ Spectacles contemporainsChapitre 16 sur 21 · LA MOUT DE GUILLAUME 1"' D'ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

LA MOUT DE GUILLAUME 1"' D'ALLEMAGNE

rllos? Ecoulons la plus liaulc, celle de l'iiomme (|iii doit coniiailrc^ sou (iMivrc, puiscpiil l'a faite. Il lul((> (levanl la porlo du luonumenl, jxjur la <l('f(Mulr(! (|uel((ues années encore; mais il sait que les siennes sont comptées, et qu'après lui nul lie sera de taille pour cette lutte; il sait qu'il est venu trop lard, dans un siècle ingral pour les architectes du passé, et que le lourd monument golln(jue porte sur un sol fouillé par les termites. Tiomme tant d'autres grands esprits de ce temps, qui ont prophétisé pour des dieux qu'ils ne servaient pas, il reste fidèle aux siens, dévoué aux intérêts de sa condition; mais son génie regarde par-dessus le mur qu'il hàtit et dénonce la vanité de ce qu'il fait devant la fatalité de ce qu'il voit. M. de Bismarck n'a jamais caché ses pensées intimes; en ses jours d'humeur, il prédit l'avenir, et il le prédit sombre. Que de fois, du haut de la tribune du Reichstag, sa voix ironique a soufflé sur les illusions de ceux qu'il sert, en Allemagne et au delà! Le fond de ses discours les plus sincères est un étrange composé d'orgueil et de philosophie sceptique; on peut le condenser dans cette phrase : « Si l'on ne m'écoute pas, le vieux monde est perdu; il le sera quand je ne parlerai plus. » Le 29 novembre 4881, il montrait la république comme le terme fatal de l'évolution libérale, « tant que le progrès est livré à lui-

même et que le militarisme prussien ne lui oppose pas une digue ». Il ajoutait : « Avec tout le poids que mon expérience et ma position donnent à mon témoignage, j'exprime ma conviction que la politique du parti progressiste nous rapproche lentement de la république. » Or, il n'ignore pas qu'après lui, les progressistes auront tôt ou tard les mains libres. Pour se consoler, dans ce même discours, il promenait ses regards sur l'Europe, il marquait l'heure de la république au cadran des divers Etats, il l'annonçait prochaine à celui qui est aujourd'hui l'un de ses meilleurs alliés. Les réserves de style et les conditionnels de courtoisie adoucissaient à peine l'affirmation qui était dans sa pensée; on sentait que la source amère jaillissait des profondeurs méditatives de cet esprit, entre les blocs de granit accumulés sur elle par l'homme d'action. Comme toujours en pareil cas, il se tournait vers le foyer du mal, il donnait en exemple la nation de scandale. Quand il feint de s'émouvoir contre nous, ce ne sont pas quelques déplacements de garnisons qui l'effrayent, comme il le dit et le fait croire au vulgaire ; c'est le principe antagoniste que nous personnifions dans le monde vis-à-vis du sien; il en méprise la valeur morale, mais il en connaît la force historique, et il la redoute.

Il y a pensé sans doute plus d'une fois, au len-

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ilonuiiii du coup irréparable qui découronnail son principe. Pendant la fôle de la cathédrale, oii il n(^ lif^airait pas, tandis que la Mort traçait sur son lahleau noir cette vision d'apothéose, le contem- [)latif do Varzin revoyait peut-être, sur ce môme tableau, l'aulne allégorie funèbre qu'elle y peij^nait naguère dans Paris. Trois années à peine séparent les deux chefs-d'œuvre de l'inimitable artiste; un rien de temps oublié, pour celui qui regardera dans cent ans, et qui verra les deux grandes fresques symboliques sur le même plan, simultanées, parallèles, placées à la fin de noire siècle pour en résumer le sens, comme ces représentations totales de la vie que les Egyptiens gravaient à l'issue de leurs galeries sépulcrales.

C'est une autre fête, sous le dôme du ciel. Le soleil de juin l'éclairé. La France porte son poète au Panthéon. Des flancs de l'arche triomphale, là-haut, un fleuve d'hommes descend, grossit en route et devient une mer. Ce peuple, lui aussi, suit le cercueil d'un souverain, du seul qu'il ait reconnu et respecté. Comme l'autre, ce monarque s'en va chargé du poids do son siècle, de son

œuvre et de sa g-loire; comme l'autre, il a passé les limites ordinaires de la vie humaine, et chacun de ses jours a été une journée de travail. En France, comme aujourd'hui en Allemagne, c'est la même stupeur devant une mort qui ne semblait pas possible, le même désarroi devant un vide que nul ne peut combler. Mais ici, point de couronne, pas de simulacres, pas de gardes. Les seuls serviteurs qui escortent le défunt, ce sont des maîtres imprimeurs. Avec cette poignée de soldats et quelques kilogrammes de fonte, moins qu'il n'en faut pour forger un des canons de l'autre roi, celui-ci a conquis son empire. Empire plus vaste, car les deux hémisphères en relèvent, ils ont envoyé leurs délégations; plus absolu, car personne ne le conteste; plus durable, car il s'augmente de tous ceux qui naissent. Derrière le char, on devine aussi des fantômes; ce ne sont pas des morts stériles, retranchés à jamais de la vie universelle; ce sont des créatures fécondes et bienfaisantes, ajoutées à celles de Dieu pour doubler le monde réel d'un monde enchanté. Le convoi traverse lentement la ville, fendant à grand'peine ces masses compactes de sujets; leur nombre défie tout calcul, l'histoire n'a pas souvenir d'une pompe aussi colossale : c'est un peuple entier qui roule ce mort dans ses flots.

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(Jiii csl-il (loiir, ce peuple, et quels senliiiienls lo poussent? Si l'on extrait du cortège l'élite intellectuelle do la nation, — et elle ne fait pas compte, goullo d'eau perdue dans cet océan, — si l'on prend séparément chacun de ces anonymes, il n'y aura pas de mots pour dénombrer les ridicules et les sottises qui se sont donné rendez-vous aux obsèques de ce roi de l'esprit. On voit là toutes les palinodies de la politique d'estaminet, toutes les inventions grotesques ou indécentes de la plèbe, toutes ses passions mesquines ou niaises; durant des jours et des nuits, elle s'est fait un jouet de ce cadavre, elle ne se résolvait plus à s'en séparer, elle s'ébaudissait autour de lui aux chansons et aux ripailles. Parmi les spectateurs accourus sur les larges voies où on le promène, c'est la curiosité ignorante, la gaieté triviale, qui dominent; bien peu pourraient dire ce qu'a fait le poète, pourquoi ils l'admirent, pourquoi ils sont là; les raisons qu'ils donnent confondent la raison.

Pourtant, ce spectacle est grand, comme celui de Berlin, autrement que celui de Berlin. Là-bas aussi, sous l'éclat des dignités et les dehors imposants, nous avons surpris les petitesses au fond des cœurs; et il a fallu regarderies emblèmes puérils à travers de longues traditions pour retrouver ce qu'ils ont d'auguste. Ici encore, si

l'on veut être également juste, il faut oublier ces bannières, ces exhibitions foraines, ces propos idiots; il faut recourir à la vision spirituelle et s'élever au total magnifique de ces misérables unités; alors on pourra abstraire l'idée inconsciente qui travaille ce monstrueux animal; ce n'est qu'un instinct confus, dans chacun des membres isolés qui le composent; multiplié par la masse et séparé de l'alliage qui le déshonore, cet instinct devient une idée. Quand trois cent mille hommes sont réunis, il se forme un cerveau collectif, et dans ce cerveau une pensée claire ; chacun d'eux la voit mal, tous ensemble la voient bien.

L'idée incarnée dans l'Empereur d'Allemagne apparaissait nettement, un long passé historique l'éclairait. L'idée symbolisée par la foule dans le poète révolutionnaire, — arbitrairement ou non, peu importe, l'homme n'est ici qu'un prétexte à l'explosion d'un sentiment, — est plus difficile à dégager, étant plus neuve; elle est à peine formulée dans l'histoire d'hier. — Ce peuple célèbre à la fois la souveraineté du génie humain et sa propre souveraineté. Il contente ses besoins contradictoires : le premier, qui est de reconnaître un maître, une puissance, de l'admirer et de la servir; le second, qui est de la choisir lui-môme, librement, et de ne l'accepter que dans la mesure

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