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LA MOUT DE GUILLAUME 1" DALLKMAGNK

OÙ (jIIo ne le ronlrainl pas. Une puissance inlcllocluelle satisfait à merveille aux deux conditions. Mille motifs accessoires viennent se greffer sur le juincipul, suivant les bizarreries d(^ clwujue esprit, mais le principal les absorbe tous : c'est la fôte do rintelli^'-ence et de la liberté. Le rite est inconvenant, tbéâlral, on le reconnaît : il a déjà servi pour la déesse Raison. L'objet du culte est généreux et élevé. Cbimère idéale peut-être, mais qui vaut bien l'adoration de la Force victorieuse.

Et c'est une force aussi, l'entbousiasme désintéressé qui précipite derrière ce mort la population d'une ville. Vis gallica^ au moins égale au furor teutonicus. Pour être irrésistible, il ne lui faudrait qu'un régulateur. Il manque dans la procession païenne. L'œil cherche vainement une croix, un signe religieux, un indice quelconque d'une foi, pour rattacher ces nobles aspirations aux vérités éternelles qui devraient les envelopper. Il ne comprend pas, ce peuple, qiie pour contenir l'orgueil du génie, pour justifier et corroborer la liberté absolue du citoyen, rien n'est si nécessaire qu'une règle morale imposée d'en haut. A le voir passer ainsi, on tremble pour lui, et l'on se rappelle la parole du grand orateur : « ...Vous verriez ce que peut faire dans le cœur humain la terrible pensée de n'avoir rien sur sa tête. » L'absence d'une règle et d'un frein au ciel

OU sur la terre, là est le danger de la force qui se révèle à nous dans le convoi du poète. A Berlin, c'est le danger contraire; la force que nous considérions là-bas est toute militaire et hiérarchisée, depuis le caporal jusqu'à Dieu; mais elle étrangle le peuple qu'elle a soulevé si haut; un instant de défaillance, et tout peut s'écrouler.

Les deux forces, telles que ces deux cortèges les traduisent aux yeux, sont en présence depuis le commencement du siècle. Quand il naquit, la force nouvelle débordait sur l'Europe, elle avait tout subjugué. Depuis, elle a exercé de courtes reprises, à ses heures d'explosion. La force ancienne a eu sa revanche la plus complète avec l'Empereur Guillaume; il l'a concentrée, portée à son maximum de tension, il lui a rendu pour un temps la disposition du monde. Comment s'établira dans l'avenir l'équilibre des deux forces? Laquelle fora pencher le monde? C'est le secret de Dieu. Nous n'aurions pas de peine à le deviner, si nous savions discipliner la nôtre et l'appliquer à un seul objet. Elle est d'essence supérieure, puisqu'elle contient l'idéal vers lequel l'humanité gravite.

Le poète et le conquérant se sont rejoints dans l'histoire. On sait comme il décroît vite, ce grand bruit de ceux qui ont occupé la terre, comme il s'évanouit bien avant que cette terre ait repris

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leur chair dans ses enlrailles. Sous les cou|)s de la Mort, la mémoiro des liomnics est comme l'eau où un cnfanl jette des pierres : les plus grosses loni (les rcrcios un peu jjIus larg^os ; petites ou grosses, avant que les pierres aient touché le fond, les rides s'ciïacent, l'eau a ouhlié. — Ou- 1)]i»)ns le rêve, mauvais pour nous, qui vient de linir dans la tomhc de Cliarloltenhourg-. Et maintenant, vivons. Vivons mieux, s'il se peut. Vivons unis. Ne désespérons pas. L'heure nous invite aux pensées qui doivent être désormais les nôtres. Au jour où s'envoleront ces pag^es, avec les derniers échos du g-las qui tintait hier dans les neiges (le Berlin, d'autres cloches lanceront leurs volées dans les premières joies du ciel d'avril ; elles sonneront à tous les cœurs le réveil, la vie, l'espérance. Cloches de Pâques, cloches de France, parloz-nous do résurrection !

Paris, mars 188S.

i;inaugi;ration du chemin de fer de samarcande

Convié à l'inauguration du chemin de fer de Samarcande, au printemps de 1888, j'envoyai d'Asie au Journal des Débats les lettres que je réunis ici. On n'y trouvera pas une description complète et détaillée des pays neufs où j'ai passé quelques jours : les circonstances ne se prêtaient guère à l'étude; ce fut un rêve à toute vapeur, avec une succession rapide de visions, de fêles, de surprises. Annenkof nous montrait les Mille et une Nuits dans la lanterne magique. Ces lettres n'avaient qu'un objet : elles essayaient de traduire l'impression qui dominait pour nous toutes les autres, l'irruption soudaine de l'Europe dans la vieille Asie, l'étonnement réciproque des deux mondes qui se mêlaient, l'enchantement d'heures inoubliables.

Ouzoun-Ada (au bord de la mer Caspienne), 22 mai 1888.

Depuis douze jours, je roule ou flotte de la gare de TEst à celle d'Ouzoun-Ada, tête de ligne du chemin de fer asiatique sur la rive orientale de la Caspienne.

Je suis venu tout d'une traite. Les pays où l'homme laboure et pense ont fui derrière moi l'un après l'autre, un empire chaque jour : la France, l'Allemagne, l'Autriche, la Pologne, la Russie, le Caucase, les premières terres d'Asie. Ils s'éloignaient le long du ruban de fer, et avec eux décroissaient les intérêts et les soucis dont ils vivent. Chaque matin, la conversation de l'inconnu rencontré dans le train nouveau me montrait un esprit préoccupé autrement que celui de la veille. Le voyageur est un miroir mobile sur lequel les images passent et s'effacent. Quand le miroir fuit dans l'espace avec cette rapidité, il réfléchit mal les détails, sans doute, mais quelle admirable leçon de synthèse! On comprend si bien, en la reprenant ainsi en sens inverse, la longue route historique de l'humanité, ses étapes actuelles et son affinement séculaire. Il me semblait que je remontais d'un siècle toutes les cent

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liouos. La lorro si; faisait toujours jdiis vaslc et plus vide, k mesure (jue j'avau<;ais, plus iudélerluinùo et plus libre; elle échappait chaque jour (lav;nilaj»o aux j>rises de l'homiue. Et l'homme, lui aussi, se faisait plus rare, phis vide de pensée, moins actif et phis primitif. Dans le paysage et sur les ligures humaines, les aspects devenaient plus calmes, plus pittoresques aussi, à mesure qu'ils devenaient moins cérébraux, si je puis dire. Oui, je viens de lire l'histoire universelle à rebours, depuis votre bureau de la rue des Prêtres jusqu'à la tente du Yomoudc,

Je ne vous la décrirai pas, cette longue route. Les steppes russes, j'en ai si souvent parlé! Le Caucase, je le visiterai à mon retour, je n'ai fait que le traverser en courant, car il fallait arriver à Bakou pour le départ du bateau. Il m'en reste aujourd'hui des visions de cimes fantastiques, la nuit, dans une tourmente de pluie et de vent, le galop fou des petits chevaux de montagne emportant la voiture à travers les torrents grossis, sur les lacets de la route militaire, jusqu'à la tranchée creusée dans les neiges au col de Goudaour, à 8000 pieds d'altitude. Au pic du Kazbek, je m'étais arrêté pour quelques heures dans l'auberge de poste; je relisais des vers de Lermontof, le poète qui a donné une âme aux monts du Caucase. Si beau qu'il soit, un lieu n'a de valeur pour

nous qu'à partir du jour où un homme lui a donné une àme, en fixant dans une forme d'art l'écho prolongé d'un cri de passion. Ma lecture fut interrompue par un jeune officier russer, qui était cette nuit-là le seul hôte de l'auberge du Kazbek : apprenant qu'un Français se trouvait de passage dans la montagne, il n'y avait pas tenu, il venait me demander quelques détails sur le Général sonore. A 8000 pieds, dans les défilés de la Géorgie, ne pas pouvoir lui échapper, c'est sévère. Et c'était le quatrième qui me questionnait ainsi depuis mon départ de Rostof, la veille! Que répondre à ces étrangers? Leur montrer la cime de l'Elbrouz, qu'on aperçoit de toute la contrée, leur demander pourquoi Prométhée y fut enchaîné, et leur rappeler un des plus beaux vers d'Eschyle, celui où le poète explique la colère des dieux contre le ravisseur du feu : ce II a fait habiter dans l'âme des mortels d'aveugles espérances.... » Cette indication satisfait tout ensemble à la vérité et à la fierté nationale, Prométhée ayant gardé dans la légende une très belle figure de demi-dieu; et son vautour, on peut le prendre de loin pour une aigle.

Une journée de descente dans les tièdes vallées du versant méridional m'a conduit à Tiflis, juste à temps pour monter dans le train spécial que l'excellent M. Skatkovsky, l'ingénieur en chef du

Caucase, avait mis h la disposition des invités d'Annciikof. !)«' Tillis h Hakou, lo chemin dn frr roule dans les forêts (>L les rizières, le lon^»- de la Koura, entre deux murailles neig-euscs, celle des monts du Caucase k g-auclie, celle des monts d'Arménie k droite. N'était le radieux soleil qui verse sur nous la lumière d'Asie, on se cndrail dans la plaine lombarde, au pied des Alpes. Aux approches de la Caspienne la végétation disparaît, la terre se désole, les grêles panaches roses des tamaris percent seuls la croûte saline où jouent des mirages lointains. L'empire du feu commence. Bakou surgit sur une grève brûlée; elle pourrait servir pour une illustration de TEnfer de Dante, cette ville noire, cuirassée de tours de fonte, écrasée sous son dais de flammes et de fumée ; Sodome moderne, enrichie par le feu souterrain qui détruisit l'autre. Tout pour le pétrole et par le pétrole, c'est la devise de l'étrange cité. J'y reviendrai plus à loisir; le bateau chaufl'e, il nous emporte, l'odeur du naphte nous poursuit sur la mer, les flaques d'huiles minérales courent après nous sur les vagues qu'elles souillent.

L'Asie et l'Europe se rejoignent et fusionnent à bord de la Caspia, le petit steamer de la Compagnie Caucase et Mercure qui fait le service entre Bakou et Ouzoun-Ada. Sur le pont, le grouillement pittoresque et multicolore de tous

les bateaux d'Orient; des Lesghiens hérissés de poignards damasquinés, des Turcomans en robes bleues, un harem persan enveloppé dans ses cotonnades roses, des juifs qui vont examiner ce qu'on peut gagner dans le nouveau monde entr'ouvert, des Arméniens qui se promettent de rouler les juifs, et qui y parviendront peut-être. Entre les paquets de tapis et de guenilles amoncelés sur l'avant, sortent des têtes et des jambes appartenant à toutes les variétés ethnographiques de rirân et du Tourân. Mes compagnons y découvrent un marchand de Khokand qui parle un peu notre langue : aprës un long séjour à Moscou, il retourne dans sa patrie, il y portera ces petites graines perdues de notre âme de France. Voici le phénomène russe par excellence, toujours si intéressant à étudier : un groupe de paysans de Tambof, hommes, femmes et enfants, 35 personnes en tout , émigrent en Asie centrale; les moujiks ont vendu leurs lopins de terre et leurs maisons; ils étaient « à l'étroit », comme ils disent, ils vont à la recherche de « l'endroit où l'on sera mieux ». J'interroge le chef de la bande, un gaillard intelligent et hardi, je lui demande s'ils n'ont pas regret de la patrie; il étend le bras vers l'Orient et répond tranquillement : « Ma patrie marche avec moi. » C'est tout le mot de la Russie.

A l'arrière, des oflicicrs, des iii^'^éiiiciirs devisent gaicmcnl avec une jeune veuve (jui se rend on Perse, i\ l'unique fin d'élever un monument sur la tombe d'un mari laissé là-bas. Le trait est rare et beau, il ne fallait pas le passer sous silence. Les pliolographes de l'expédition travaillent déjà. Oli ! les pbotographes et leur groupe obligatoire 1 Ce sera le fléau du voyage. D'autant plus dangereux qu'ils se disent instantanés, après quoi ils ajoutent pendant une demi-heure : « Ne bougeons plus. » Enfin notre bande franc;aise, qui représente seule l'élément étranger; elle est gaie, nombreuse, elle semble parfois absorber l'élément russe, tant notre langue et notre esprit sont naturellement envahissants. En s'asscyant à la table de la Caspia, on se croirait plutôt à un mess de garnison, un jour de fête où il y aurait des invités. Dispensez-moi de citer des noms; il faut toujours supposer, chez ceux de nos contemporains qui ne sont pas mêlés à la vie publique, le légitime désir de voir le journal les laisser en paix. On se trompe quelquefois. Je ne me tromperai pas du moins en prêtant ce désir aux officiers de notre armée que j'ai eu la bonne chance d'avoir pour compagnons de route : il m'a paru que ceux-là savaient en quoi réside la supériorité morale du soldat, ce qui l'égale presque au moine et le place au-dessus de nous tous : bien faire silencieusement.

Et tout le monde allait, comme à une partie (le plaisir, vers la plage inconnue il y a dix ans, défendue par la barbarie du désert et par la barbarie de l'homme; vers le cœur mystérieux de l'Asie, la terre du berceau, d'où notre pauvre famille humaine s'est acheminée. Ayant achevé la conquête du globe, les aînés reviennent découvrir le nid patrimonial; ils y reviennent, riches de tout ce qu'ils ont appris dans leur rude entreprise, pour remettre en valeur l'héritage délaissé. Le bateau qui nous y portait glissait dans la nuit sur des eaux glauques et mortes, jaunies par la lune, semblables à cette autre mer d'huile qu'elles recouvrent et compriment sur toute l'étendue de leur bassin. La Caspienne n'a pas justifié sa mauvaise réputation ; après dix-huit heures d'une traversée tranquille, la pointe du grand Balkan nous a signalé la terre, le matin du 22; vers dix heures, nous nous engagions dans une passe peu profonde, entre de petites îles.

Du bleu, pâle et doux sur la mer Persane, comme celui des turquoises de Chirâz ; de l'or vif, une mince ceinture de sables incandescents; du bleu encore, ce dernier pâli jusqu'au blanc dans le ciel torride. Rien de plus, ni couleurs, ni choses, ni êtres. C'est la baie d'Ouzoun-Ada. Derrière cette bande de sable, dans les fonds de ce ciel, l'Asie antérieure, les immenses régions

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vagues (|iii loiil rôvcr sur la carte, tour à tour affrousoment vides ou pullulanlcs d'hoinmes singuliers, jus(|u'à la nior de Chine. Le haleau approche; quelques points noirs lâchent la zone d'or; ce sont les baraques et les appontements du petit havre, né d'hier sur la grëve déserte. Nous mouillons contre une estacade où les balles de coton sont cueillies par des portefaix taillés en plein bronze, à demi nus sous leurs larges turbans, (les Turcomans de la frontière de Perse.

Tandis qu'on forme le train, nous visitons Ouzoun-Ada. C'est vite fait. Quelques maisonnettes de sapin apportées de Russie, posées à même le sable; pas un brin d'herbe au flanc des dunes, pas une goutte d'eau. La source la plus prochaine est à Kazandjik, à IGO kilomètres. On se sert d'eau de mer distillée. Une maison un peu plus apparente que les autres, celle oii habitait Annenkof pendant la période de construction. On y a pratiqué des chambres en sous-sol pour trouver une fraîcheur relative ; nous sommes en mai et le thermomètre marque 40 degrés à l'ombre. Cette demeure abrite aujourd'hui l'ingénieur en chef de la section. Il nous y reçoit; je jette un coup d'œil sur sa bibliothèque, constatation toujours intéressante, surtout dans une cellule au désert; on y devrait trouver la Vie des Saints, suivant le vœu du philosophe; ce n'est pas celui de

l'ingénieur. Il console sa solitude avec un volume russe de Tolstoï et deux volumes français de M. Ohnet : la Comtesse Sarah et Lise Fleuron. A Ouzoun-Ada! Qu'on nie encore la puissance d'expansion des lettres françaises!

Nous montons dans des vag-ons de marchandises, où l'on vient d'improviser des salons à notre usage avec des bancs recouverts de tapis tekkés. Le train qui devait nous recevoir attend à Kizil-Arvât, une trombe d'eau ayant endommagé la voie près de cette station. On nous prédit un long retard de ce chef. Nous verrons bien. En attendant, nous voilà partis, engouffrés dans les collines de sable, sur le rail qui va développer jusqu'à Samarcande ses 1330 verstcs de longueur. Ce serait peut-être le moment d'entrer dans quelques détails techniques sur la ligne ; mais je les ai donnés dans des publications antérieures, au fur et à mesure de l'achèvement des tronçons. Je ne pourrais que me répéter. Rappelons-nous seulement que le chemin de fer transcaspien fut établi jusqu'à Kizil-Arvât, en 1880, pour assurer les derrières de l'armée de Skobelef, engagée contre les Turcomans de TAkkal-Tekké. L'initiateur du projet lutta énerg-iquement dès le début contre les partisans de la voie étroite et du système Decauville; il établit sa ligne à la largeur normale des voies

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russes. In pt'ii plus lard, il IranspoiUi le point (l'atlJK lie (lu i)ort do Micimïlovsk h la rade d'Ouzouii-Ada, eu eau plus profonde, pour 6viler des Iransbordemenls qui eussent paralysé le commerce. Après l'annexion de Merv, le chemin de f*u- fut poussé jusqu'à cette ville (800 kilomètres), en t88*)-18Sr). Au delà, on estimait le grand désert infranchissable; le consUucleur parvint à prouver le contraire, — en franchissant, — et, à la fin de 188G, la locomotive atteignait l'Oxus au village de ïchanljoui (lOGi kilomètres). On crut de nouveau qu'il faudrait s'arrêter là; jeter un pont sur ce large fleuve paraissait chose impossible. Il ne faut pas oublier que chaque pièce de bois, chaque traverse, doivent être apportées de Russie par le Volga et la Caspienne, dans ce pays dénué de toute ressource. Le pont fut jeté. Le reste était relativement facile. La voie, construite en quelques mois jusqu'à Boukhara, vient enfin d'atteindre Samarcande, son point terminus jusqu'à nouvel ordre (1440 kilomètres).

A la suite de ce résumé, il conviendrait peutêtre de rendre justice à l'homme qui a triomphé de tant de difficultés, et de dire combien apparaît clairement dans tout ce que nous voyons l'impulsion d'une volonté unique. Je suis le seul à qui il ne siérait point d'insister sur cet élog^e, je le laisse faire à d'autres. Veuillez suppléer à mon silence,

et rapporter à qui de droit les étonnements que j'aurai souvent l'occasion d'exprimer, tels que nous les avons tous ressentis, devant les parties les plus audacieuses de l'entreprise. Sur ce, continuons notre route, sans quoi je mettrai plus de temps à la raconter qu'on n'en a mis à la construire.

Kizil-Arvdt, 24 mai.

Ma dernière lettre vous racontait notre départ d'Ouzoun-Ada, dans la soirée du 22. Celle-ci vous retracera, très sommairement, la physionomie de la ligne que nous parcourons.

Du sable, d'abord, durant les cinquante premières verstcs. Le sable forme, sur tout ce littoral, la ceinture désolée de la mer, avant le désert d'alluvion qui commence au delà. Le train serpente entre les mamelons de poudre jaune, formations légères qui s'écroulent et se déplacent sans cesse au caprice du vent; on s'étonne de ne pas sentir dans le vagon le roulis du vaisseau, tant les vagues sablonneuses qui nous portent ressemblent à celles de l'Océan, solidifiées pour quelques heures au moment d'une de leurs grandes tempêtes. Dans leurs lents mouvements,

CCS vagues sont plus perlulcs, plus meurtrières que les autres. On nous raconte comment, au (Irhul (l«'s Iravaux, quatre soldats s'ùg-arèrent à une petite distance de la côte; le troisième jour, l'un d'eux rovini (mi se Irnînanl jusqu'au camp; ses camarades étaient morts de soif, en tournant sur place h la recherche de la route, à quelques portées de fusil seulement du bataillon. On ne put retrouver leurs corps : d'eux-mêmes les flots de sable avaient enseveli les noyés. Le grand problème pour l'ing-énieur était de défendre contre cet ennemi insaisissable les trois cordons de fer qu'on lui abandonnait, les deux rails et le fil télégraphique.

Heureusement l'homme a trouvé dans cette lutte un allié végétal, le saxaoul. Ce petit arbuste intrépide, le seul qui sache vivre de si peu, croît en touffes buissonneuses jusqu'à la hauteur d'un mètre. Il fait maigre et souffreteuse figure, mais il a l'àmc profonde qu'il faut aux solitaires du désert : des racines démesurées qui vont chercher un peu de fraîcheur dans les couches souterraines. Ayant l'Ame profonde, il est secourable et gai; en ce moment, il fleurit, c'est-à-dire qu'il porte de grosses grappes de boules rouges et jaunes; elles mettent sur ces mornes le sourire de quelque chose qui ressemble à une tleur. Ne vous étonnez point si je parle de la chétive plante comme d'une

créature; elle est tout, ici où il n'y a rien, elle résume en elle la vie, et elle a vaillamment travaillé à l'œuvre humaine de la civilisation. Là où le saxaoul est en nombre, il fixe les dunes; ailleurs, en attendant que les plants sortis des semis fassent Je même office, on emploie ses branches avec succès. Ou dispose les tigelles en lits très minces, sur la crête du remblai qu'elles débordent de quelques centimètres, sous la dernière couche de sable; ce léger obstacle, interrompant la communication du mouvement aux couches inférieures, suffit pour prévenir le glissement du talus. On a essayé à divers endroits tous les autres moyens, palissades, clayonnages, revêtements de chaux, de glaise, de tourbe saline; ces procédés, coûteux et rarement applicables, ont été abandonnés, quand l'expérience a fait reconnaître l'efficacité de l'humble saxaoul. Jusqu'à ce jour, la voie n'a subi aucun ensablement sérieux.

Le balayage après les grands vents est assuré par des cantonniers du bataillon, détachés de trois en trois verstes. Ils balayent ici le sable comme ils ont appris à faire pour la neige, sur les lignes du nord de la Russie. Ces sentinelles perdues gîtent dans des trous creusés au flanc d'un monticule; chaque train, muni de vivres et d'un vagon-citerne, leur laisse, en passant, de l'eau et des provisions. En dehors de ces postes-abris et

des quelques maisonnettes de Michaïlovsk, — c'est la station, sur la dornièn; la^'-uno do la Caspienne, d'où la li^Mic partait h l'orig^inc, avant qu'on eût jugé préférable de la rattacher à la rado d'Ouzoun-Ada, — nous no rencontrons aucun v('sli<;o humain, j'ajouterais animal, n'était le chacal (jui jjrofilo parfois sa tùtc inquiète sur la crête d'un mamelon. Si, pourtant, encore quelque chose do l'honime : à deux ou trois reprises, une croix faite avec deux traverses de sapin émerge du sable, tout contre la voie; c'est un soldat du bataillon qui est tombé là, mort à la peine; quelque moujik d'Arkhangel ou d'Olonetz, peutêtre, venu si loin pour y dormir si seul. Seul, mais non pas abandonné; chaque jour, dans ce train, la Russie passe, et comme elle jette une cruche d'eau aux sentinelles vivantes, elle jette une prière et un remerciement à la sentinelle morte; elle touche un instant les os do son enfant et lui redit qu'il n'est pas mort pour rien, — puisqu'elle passe.

Un peu avant la station de Bala-Ichem, les sables cessent, arrêtés par l'éperon du Grand- Balkan. Cette montagne isolée dresse sa crête rocheuse comme une pyramide à l'entrée du désert d'Asie. Le chemin de fer s'engage, entre le Grand-Balkan et les premiers contreforts de la chaîne persane, dans un couloir où régnent cons-

tamment des vents furieux. Le soleil se couche, il plonge dans la Caspienne, allant là-bas, chez vous; ses derniers rayons mettent sur le sommet chauve qui domine la plaine ces caresses de rose et de lilas, éclatantes et douces, que les roches d'Orient connaissent seules ; ce sont exactement les teintes qu'on voit à cette heure sur les hautes parois du Mokattam, quand oa arrive au Caire de l'autre désert, celui d'Afrique.

Nous nous rapprochons des montagnes frontières de la Perse, qui vont courir à notre droite jusqu'aux environs de Merv : le Kouren-Dagh d'abord, le Kopet-Dagh ensuite. A leur pied commence le désert d'alluvion, la table d'argile plate, nue, qui s'étend sur notre gauche à perte de vue, à perte de calcul, au Nord jusqu'.à la mer d'Aral et la Sibérie, à l'Est jusqu'au plateau de Mongolie, C'est la plus large page blanche dans la création, le plus grand oubli du Créateur sur le globe. Dans la partie que nous devons parcourir, sur une longueur de 800 kilomètres, jusqu'au delà de Merv, jusqu'au point où les sables reparaissent, la constitution géologique ne varie pas. A l'extrême horizon, un mirage continu nous fait voir un lac bordé par des forêts. La nuit amène d'autres illusions. Des flaques blanches brillent sous la lune; ce sont les cfflorescences salines qui recouvrent sur de vastes espaces cet ancien

fond (le mer. On jurerait do la neige, on croit se réveiller par niinich? dans la vraie Russie, dans la steppe en janvior. ('/est une sensation rare et folie, celte neige indubitable attestée par les yeux, tandis qu'une chaleur torride accable le reste du corps.

A partir de Kizil-Arvàl, les oasis de l'Akkal- Tekké rompent de temps en temps la monotonie des aspects. Mais il faut rabattre ici du prestige de ce mot et ne pas lui donner le môme sens qu'en Algérie. L'oasis de l'Asie centrale est par définition un point du désert qui ressemble à tous les autres, à cela près que les tamaris y sont un peu moins grêles, un peu plus rapprochés. Elle comporte quelquefois de l'eau, mais on vous prévient qu'il serait imprudent de s'y désaltérer. Dans les plus considérables de ces oasis, là oii Ton rencontre enfin un vrai ruisseau d'eau véritable, on trouve des champs cultivés et quelques vergers d'abricotiers. Je n'ai vu nulle part un arbuste digne du nom d'arbre, sauf sur les bords immédiats du Tedjen, la seule rivière qui prolonge son lit un peu avant dans le désert, et qui finit, elle aussi, par y être absorbée sans laisser de traces. On comprend sur les lieux comment il a fallu apporter de Russie, en dépit des oasis, la moindre pièce de bois nécessaire au chemin de fer.

SPECT. CONTEMP. 13

Pourtant, ce n'est point la mère nature qu'on doit accuser, mais l'incurie des hommes. Cette terre profonde et forte, on la sent toute prête pour son loyal service de glèbe, prête à porter des moissons, et des forêts avec le temps. Jadis, une irrigation intelligente avait conquis à la culture presque toute la partie méridionale du Kara- Koum; le pays de Mcrv n'était qu'un jardin. Les ïurcomans y ont ramené la solitude, ils ont ensauvagé à nouveau la terre que leur barbarie dévastait. On estime qu'ils sont 130000, ces nomades errant entre les pâturages de la Perse et leur ancien territoire, aujourd'hui russe. Nous apercevons de loin de petits groupes de lentes, rondes et coniques, faites avec des tapis de feutre tendus sur une carcasse d'osier. Les chameaux broutent les tamaris à Tentour. Sous la tente, un homme, une ou deux femmes, des enfants, dorment dans la fumée du feu de tourbe. Les hommes sont grands et forts, le type mongol accusé, l'air doux et tranquille; sur les visages, la soumission animale du fauve une fois dompté. Quelques-uns commencent à se fixer, lentement, comme le vol d'oiseaux sauvages qui tourne longtemps avant de s'abattre. Ceux-là cultivent un peu de blé et de maïs, depuis qu'ils ne peuvent plus se livrer à l'industrie héréditaire, la razzia annuelle des voisins persans qu'on ramenait enchaînés en

longues flics, pour les vendre sur les marchés de

IJoukhara ou do Khiva.

]\Iîikloum-AIi-Khan, \o chef turcoman qui a (liiif;o iivor laul (riiilellig-once et do courage la (lofonso (le (laMik-To|)6, est venu dîner dans notre vagon. Il paraît environ quarante ans, beau et s6rioux; sur ses traits lins, réguliers et bronzés, dans ses gestes nobles et mesurés, tout révèle la dignité native de l'Oriental, du chef de grande tente; il parle peu, écoute, observe; ses manières sont d'une aisance parfaite, à la table européenne. Pourtant, il y a dans son regard comme un rayon brisé, dans sa voix comme un accent perdu, et l'on pense, en le voyant, à ces lions des jardins zoologiques dont le regard vous est resté comme un reproche. Cet homme qui a fait tuer tant de monde aux Russes, il n'y a pas huit ans, porte un élégant uniforme de colonel cosaque; il a le grade effectif, il est chef du district avec des pouvoirs étendus; en temps de guerre, il commandera une brigade indépendante; ces jours derniers, il a mis aux arrêts un capitaine russe sans en référer au commandant de la province, et le Russe a subi sa punition. Voilà les effets rapides et surprenants de ce don d'assimilation que nous n'avons jamais eu en Algérie. Maktoum- Ali-Khan est le pendant de notre Abd-el-Kader, tout au moins des principaux chefs arabes soumis

par nos armes : nous n'avons jamais osé tenter de pareils essais et fondre si hardiment les vaincus dans les cadres de notre commandement supérieur.

L'assimilation des indigènes est faite. Il reste à poursuivre la colonisation, pour remettre en valeur la zone de terre qu'on peut raisonnablement disputer au néant du désert. L'instrument de conquête, l'eau, ne manquera pas aux colons; il leur suffira d'aller capter les sources au flanc des montagnes de Perse. Le constructeur du chemin de fer l'a déjà essayé avec succès pour les besoins de la ligne; aux stations les plus rapprochées de la chaîne , des conduites amorcées aux montagnes alimentent dans le jardinet de la gare un jet d'eau très triomphal. Les Turcomans viennent faire leurs ablutions dans la vasque en écarquillant les yeux, et ce tour de magie a contribué, autant qu'un déploiement de baïonnettes, à leur prouver la puissance mystérieuse de la Russie.

En attendant le jour oii l'on entreprendra une irrigation rationnelle, ce qui pourrait être un bienfait n'est qu'un fléau. Les cataractes se précipitent des sommets après les fortes pluies, elles passent comme une trombe sur ce lit d'argile durcie, recuite par un soleil dévorateur. Nous sommes payés pour en savoir quelque chose. Deux jours avant notre passage, une de ces

trombes a liU6raloniont arraché 7 ou 8 kilomiîtres do la voie, entre Oiicliak et Kizil-Arvût. Nous avons perdu sur ce point vingl-qiiatre heures. Mais je me trompe, perdu n'est pas le mot; aucun de ceux qui ont passé cette nuit dans le désert ne Ta regretté; nous en garderons tous un souvenir ineffaçable.

Le train s'arrête à la 198° vcrste, près des tentes qui abritent la compagnie du bataillon des chemins de fer occupée à réparer la voie. On nous dit que l'opération sera terminée « tout de suite »; mais nous connaissons l'élasticité de ce mot en russe. On descend dans le fossé les tapis, les bagages, on s'installe à l'ombre des vagons. Le campement est pittoresque à souhait; les photographes photographient à cœur joie. Nous n'en sommes pas moins échoués dans le grand désert du Kharesm, sans trop savoir quand et comment nous on sortirons. Notre train, immobile au centre de ces horizons vides, parait aussi petit, aussi dérisoire qu'un vaisseau désemparé en pleine mer. Sera-ce le radeau de la Méduse? Nous n'avons pas de vivres. Mais les soldats en ont! dit quelqu'un. Nous gagnons leur bivouac, nous fusionnons avec les hommes de garde; ils partagent avec nous leurs quartiers de mouton et leurs oignons, ils nous prêtent des samovars. Le samovar, c'est la borne milliaire du Russe ; vous trouverez ce foyer

portatif sur tous les confins asiatiques où un peloton a poussé sa pointe ; dès qu'il a pris possession du sol, on ne tarde pas à voir surgir autour du vase de cuivre une femme, des enfants, un embryon de colonisation.

Tandis qu'on cuisine gaiement à la jiopote du bataillon, les jeunes filles de notre troupe jouent aux barres; leurs cris joyeux étonnent le désert. Dans le Kara-Koumî Je lisais le matin, dans le livre de Vambéry, comment, en ces mêmes lieux, il y a peu d'années, les rares caravanes s'aventuraient en tremblant sur la route marquée par les squelettes des cbameaux. Mieux que les grandes choses, un jeu d'enfants fait parfois mesurer la rapidité et l'énormité des transformations.

Le soleil se couche derrière le Kouren-Dagh. La nuit, l'admirable nuit d'Asie, s'abat d'un seul coup d'aile sur cette aire plate, où pas un relief ne hâte ni ne retarde la chute de ses grandes ombres. De l'étendue vide et noire, toute la vie est remontée dans le ciel plein d'étoiles, où fourmillent les mouvements, les lumières. L'atmosphère est si limpide que l'œil ne perd aucun rayon du plus timide de ces astres. La Voie lactée enveloppe de son écharpe un quart du firmament. L'air est doux, parfaitement immobile, encore chaud sans accablement; le silence absolu. L'âme s'épouvante et se repose tout ensemble à cette

\âÔL\ «lu'clle pourrait s'cnvolor par delà ces milliers (le lieues ouvertes, dans la même absence d'ôtros et de l)riiils. Du va^'on qui roulait, nous n'aurions jamais (mi la vraie sonsati(m du désert; il fallait respirer ainsi, un soir au moins, cette paix souveraine, qu'aucun mot ne peut dire; car les mots ])arlenl, et la pensée la plus recueillie attente déjà au silence de l'univers.

Une seule pensée est harmonique, ici : la pensée confuse de cet Azerhéïdjani qui passait devant nous dans le fond de la plaine, aux dernières lueurs du crépuscule, et qui est descendu de son dromadaire pour se prosterner vers la Mecque. Le pauvre homme s'oriente bien mal; un de nos compagnons va lui présenter une boussole et corrige sa position; le musulman se laisse faire, sans écouter ni regarder, il continue sa prière. Il paraît démesurément grand, tout seul, là-bas, en colloque avec son Dieu. C'est, d'ailleurs, un phénomène qui nous frappe à plusieurs reprises; manque de tout point de comparaison, et peutêtre aussi par le sentiment que nous avons de l'absence totale de vie ambiante, chaque figure qui surgit nous apparaît disproportionnée, elle semble avoir accumulé toute la vie disponible dans ces espaces. Vers le tard surtout, quand la lune s'est levée, projetant sur le sol gris des ombres longues et dures, une enfant qui marche

<l;inft sa clarté paraît si grande! Elle a rassemblé toute la puissance d'être en suspens dans ce vide, toute l'âme et la joie du monde.

Soudain, des chants brisent le silence, partant d'une gerbe de flammes. Les soldats ont allumé un grand feu avec des broussailles de tamaris; leurs silhouettes toutes blanches, dans les uniformes d'été, se découpent nettement sur le brasier. Ils forment le cercle, ils chantent, comme ils font «haque soir après le travail : des chants du village russe, tour à tour mélancoliques et effrénés. Les voix portent loin, rien ne les arrête, ouragan qui s'envole sur ces libres routes du vent; elles semblent vouloir réveiller toute l'Asie, mais doucement, avec des cantilènes fraternelles qui ne la surprennent qu'à demi. Elles portent le défi de la Russie à la solitude, aux terribles forces élémentaires; elles disent au désert qu'il est dévolu de plein droit à ces cœurs tristes et audacieux, qui lui reviennent comme à une patrie d'antan.

Nous venons de les voir à l'œuvre, ces soldats. Quels merveilleux instruments d'action! Bons à tout faire, jamais las, toujours contents et dispos. Ils ont travaillé tout le jour, sous un ciel de feu, à la réfection de la voie; le soir, ils chantent, et toute la nuit ils vont rouler nos vagonnets sur les traverses déchaussées, sur les poutres qui restent seules des ponceaux emportés ; la besogne n'est pas

sfins (lanp-pr pour eux, ils la font avec une adresse (le sin^t'. Les voici onlii» qui arrivent, ces vagonuols dont on commençait à désespérer; on s'empile par petits tas sur des pyramides de colis, on avance hintomont, on cliaviro de temps h autre; les plus l)ravcs «j^agncnl h pied, dans l'arj^ile détrempée; mais toute notre troupe est décidée à prendre piiomcnt l'aventure, et, d'ailleurs, qui n'aurait honlo do se plaindre, devant l'énergie et la bonne liumcur des soldats? A l'aube, les vagonnets nous déchargent dans un lac de boue où la plupart des voyageurs s'endorment, recrus de fatigue. Nous avons plaisamment baptisé l'endroit : le camp de la Misère. Misère très supportable, somme toute; mais il faut bien avouer que le service d'exploitation, substitué depuis un an au service de construction, n'a pas hérité de l'activité endiablée qui animait ce dernier. Il est équitable d'ajouter que ce premier tronçon, jusqu'à Ivizil-Arvàt, date de l'expédition de Skobelcf; il a fonctionné régulièrement pendant sept ans» jusqu'à la remise du service en d'autres mains. Je pousse vers les tentes où campe la fraction du bataillon qui travaillait de ce côté de la rupture. J'y trouve les deux officiers qui font route avec nous. Tandis que nous attendions les vagonnets, ils avaient frété le chameau et les deux chevaux d'un marchand turcoman qui longeait la voie, et

ils s'étaient lancés en avant, au petit bonheur. Ils sont venus tomber dans ce bivouac, comme il faisait encore nuit noire. Le capitaine de la compagnie les a accueillis. C'est un petit homme, doux et timide, avec une expression de simplicité et de bonté enfantines que je n'ai jamais vue à ce degré sur un visage; un de ces types modestes qu'on rencontre dans toutes les armées, aux postes ignorés où la faveur ne va guère les chercher, et qui font penser au capitaine Renaud de Servitude et Grmideur militaires. Ce petit homme s'appelle le capitaine Ostalopof; c'est lui qui mit le feu à la mine lors de l'assaut de Gœuk-Tépé; son nom est légendaire au Turkestan, ses camarades le saluent avec respect, sans qu'il s'en aperçoive, peut-être, et sans qu'il sache pourquoi. Il n'entend pas un mot de notre langue; mais il savait que deux officiers français faisaient partie du convoi en détresse; il les a devinés dans les visiteurs que le hasard lui envoyait, il a couru au-devant d'eux; je le trouve continuant une conversation animée, — par gestes, — rompant une croule de pain avec ses hôtes et les accablant de prévenances. Il a l'air si malheureux de ne pouvoir parler, pour dire les bonnes choses cordiales qu'on lit dans son sourire! Les nôtres ne sont pas gens qui montrent volontiers leurs émotions. Qu'ils me pardonnent si je les trahis! Leur impas-

sihililô 8C défcndttit nml, colle fois, contre ce qu'il y avjiil (1(1 touchant (lans l'avciiliiro, dans cette rencoiilrc nocturne, au fond du (lt';s(!rl, avec ce frère d'armes héroïque et obscur, qui parta^^cait son pain avec eux et k'ur serrait les mains sans les coiniaître.

Enlin! le train (jui aurait dû nous prendre à Ouzoun-Ada stoppe devant nous. Le soleil est déjà haut d'une lance, comme disent les Tekkés, quand nous nous installons dans des vagons plus confortables. Et nous voilà partis pour Samarrande. Partis! C'est arrivés que vous devriez lire; j'avais promis de vous amener aujourd'hui dans la ville de Tamerlan. Ma plume s'est attardée, lourde de souvenirs : elle a pris l'allure du service d'exploitation. Je vous promets qu'elle ira plus vite, bon gré mal gré, en rejoignant le service de construction.

Tchardjouï (sur l'Oxus), 26 mai.

A partir de Kizil-Arvât, la voie longe d'assez près les montagnes qui nous séparent de la Perse; elle court parallèlement à l'axe de cette chaîne, dans la direction du sud-est. Nous tra-

versons de maigres oasis; la plus considérable est celle de Gœuk-Tépé. Le train s'arrête devant le camp retranché où Skobelef enferma et réduisit les Tourkmènes, il y a sept ans. Petite atraire, en apparence, et qui fit alors peu de bruit dans le monde; quand on en suit les conséquences dans l'avenir, à commencer par le chemin de fer qui nous porte, on se demande si l'Asie a vu depuis Arbèles une journée plus mémorable, plus décisive pour ses destinées. Le décor du drame est encore debout : un épais rempart de terre battue, muraille impénétrable au boulet, qui abritait dans son quadrilatère irrégulier 40 000 Turcomans, leurs tentes, leurs femmes, leurs troupeaux. Autour de l'enceinte, un fossé vers lequel serpentent des tranchées; les Russes cheminèrent trois semaines dans ces boyaux, ils y perdirent beaucoup de monde pendant les surprises de nuit. Sur la face occidentale du rempart, la brèche ouverte par la mine de notre ami Ostalopof ; le régiment d'Apchéron s'y élança, musique en tète, dans la nuit du 12 janvier 1881. Les défenseurs se firent hacher dans leur réduit; on n'a jamais su le compte des ossements anonymes qu'ils y laissèrent. Ce fut le dernier effort de la résistance dans l'Akkal- Tekké. Les Turcomans gardèrent de cotte nuit une épouvante salutaire; longtemps après, quand le pacifique railway inaugurait ses gares avec la

LKITRES D'ASIE 157

fanfare <lii halaillon, les fommos et les enfants s'enfuyaient on poussant des liurlcinents de terreur; on avait peine à leur persuader que cette inusi(]ue n'était pas le signal d'un nouveau massacre.

.lusipi'à la derniîîre heure, l'élat-major de roxpédilion douta du succès. Skobelef en décida, par son ascendant sar la troupe plus que par des dispositions contestables. Cet homme singulier était avant tout un magnétiseur de foules, un enjôleur d'espérances. Dans toutes les affaires où il commanda, on chercherait vainement une combinaison savante, un de ces mouvements stratégiques qui restent classiques dans les écoles de guerre; mais il avait le don mystérieux, tout en lui communiquait la folie martiale au soldat. Je relève dans un volume de souvenirs, récemment publié par un des combattants de Gœuk-Tépé, ce témoignage caratéristique : « Sa présence au feu provoquait en nous une excitation particulière de tout le système nerveux. » Oui, tel il devait être au feu, tel il m'apparut toujours dans les entretiens où il racontait ses actions et ses rêves, avec son œil froid et fou, avec quelque chose d'inquiétant et de féminin dans son pouvoir électrique. Tel je revois son fantôme, sur cette brèche du désert d'où s'envola sa fortune, pour monter si vite, si haut, forte en naissant de tout ce qu'on

attendait d'elle, éclipsant toutes les autres, attirant et éblouissant tous les regards, planant un moment sous la plus superbe étoile, et brusquement abattue, étranglée dans un accident vulgaire par les passions forcenées de cet instinctif. A peine mort, il a été embaumé dans la légende, on a cru à son génie avec la foi aveugle de l'amour. Qu'en fùt-il advenu aux grandes épreuves? Un oiseau de proie se lève devant nous des ossuaires de Gœuk-Tépé ; il monte dans le soleil, point d'or que l'œil a peine à suivre ; et les chasseurs discutent : est-ce un épervier, est-ce un aigle? On ne peut juger, sur ce vol d'un instant dans la lumière. Nos regards le recherchent, il s'est évanoui; nous ne saurons pas, il a replongé dans le charnier.

Nous arrivons le soir à Askhabad. C'est aujourd'hui le chef-lieu de tout le territoire transcaspien, on y a transféré de Merv le commandement général et les services administratifs. D'ici, le gouverneur russe tient en respect le Roi des Rois ; nous touchons le pied des montagnes et la frontière de Perse. Une route carrossable — j'imagine qu'il faut rabattre de ce mot pompeux — conduit par un col à Astérabad et à Téhéran. La petite ville est restée persane d'aspect et de population : des maisons basses, blanches, aux toits en terrasse, dans des jardins d'abricotiers. Askhabad n'offre aucun intérêt; mais il faut visiter, à quelques

verstes de distanco, les ruines d'une ville plus ancienne, AnAou. Une draisine placée sur les rails m'y roule en moins d'une heure. Tout près de la voie, sur un plateau, cette Pompéi du désert dresse son squelette do cité morte, des remparts, des tours, des pans de maisons. Les Turcomans ont passé là un beau jour, ils ont emmené la p()j)ulalion en esclavage, la vie a disparu. On ne rencontre pas un être humain dans les décombres. Les parties de la grande mosquée restées debout sont d'un intérêt capital pour l'histoire de la céramique persane; sur le revêtement de briques émaillées qui couvre la façade, le principal motif de la décoration est directement emprunté à l'art chinois; do chaque côté de l'arc ogival, un dragon déroule ses replis, tenant dans sa gueule une tulipe jaune.

Nous passons de nuit à Douchak, le point le plus méridional du chemin de fer, au sommet de la courbe que la ligne décrit entre la Caspienne et Merv. Il n'y a rien à voir dans cette petite gare isolée ; il y a beaucoup à prévoir. Douchak est à 440 kilomètres de Saraks; vous savez que cette dernière place, limite extrême des possessions russes, est la clef de la vallée du Tedjen, qui sépare la Perse de l'Afghanistan et conduit à Hérat. D'ici partira, suivant toutes probabilités, la ligne future, la ligne inévitable, qui mettra en

communication l'Asie centrale et l'océan Indien. De Douchak à Saraks, il n'y a qu'à poser les rails en pays plat, à proximité de la rivière; et après, les rails s'allongeront d'eux-mêmes vers Hérat : phénomène de dilatation, le soleil est si chaud sous cette latitude! Bref c'est ici que nous prendrons un jour notre billet pour l'Inde. — Mais nous ne pensons à rien de pareil, s'empressent de dire les Russes; il faut ménager les susceptibilités de l'Angleterre. — Si cela est vrai, la force des choses y pense pour vous, elle vous tire et vous mettra la pioclie en mains. Il dépendra de l'Angleterre que chaque coup de cette pioche, au delà de Douchak, soit une menace contre elle ou la consécration d'un accord politique et commercial. Espérons que la seconde hypothèse se réalisera. C'est la conviction de l'initiateur du chemin de fer transcaspien, propagateur ardent de la solution pacifique, qui permettrait aux deux grandes nations de policer l'Asie et d'échanger ses trésors.

Douchak est en outre la station la plus rapprochée de Méchcd, la ville sainte, la Mecque chiite. A moins de cent verstes d'ici, par cette route qui oblique à droite, nous trouverions un des foyers les plus intenses du fanatisme musulman, nous pourrions saluer les tombeaux des personnages les plus illustres de l'Islam. Méched — « le Sépulcre » — garde entre autres ceux du poète Firdousi et du

LETTRES D'ASIK 161

kluilifo ll.iroun-îiI-Harhid. Firdousi o.sl un exagén'', comme tous les poètes, j'entends ceux de rOrient; il appelle les filles du Turkestan « idoles de Ts(liii;nil, qui ravissent le repos aux hommes comme les Turcs leur enlèvent leurs biens ». Les pauvres filles du Turkestan que nous apercevons sous les tentes tourkmènes sont bien incapables d'un larcin de ce genre. Quant à Ilaroun-al-Rachid, le glorieux khalife a vu des choses très merveilleuses, s'il faut en croire M. Galland; il n'a rien vu de plus étonnant, à coup sûr, que cette locomotive qui siffle en passant près de lui.

Elle nous emporte loin de la Perse. Les montagnes, qui deviennent bientôt celles de l'Afghanistan, fuient vers le Sud; nous remontons vers le Nord. Après la traversée du Tedjen, on rentre dans la steppe, également plate à perte de vue des deux côtés de la voie, tantôt argile et tantôt sable. C'est proprement le désert de Merv. Nous atteignons la « Reine du monde » dans la matinée du 25.

Je ne vous y retiendrai pas longtemps. 1\ n'y a plus ici que l'ombre d'un grand nom : la petite gare, les maisons du colonel Alikhanof et des fonctionnaires, les échoppes des juifs et des Arméniens, vendeurs de fruits et de tapis : c'est tout. Après quelques-unes de leurs longues enjambées, les chameaux qui circulent dans le bazar se retrou-

vent chez eux, aux pâturages de tamaris. Encore la bourgade actuelle, ce qu'on appelle le nouveau Merv, — nous verrons tout à Tlieure ce qu'est l'ancien, — n'existe-t-elle que depuis l'arrivée des Russes. Auparavant, les kibitkas des Tourkmènes occupaient seules cet emplacement. Mais une cité pourra renaître ici, quand on aura rétabli l'irrigation qui faisait de cette oasis le plus fertile jardin de l'Asie. Sur les bords du Mourgâb, le trèfle fournit sept récoltes, un boisseau de semence donne 100 boisseaux de blé. Des ingénieurs viennent d'entreprendre, aux frais do la cassette impériale, le relèvement de la grande digue de Sultan- Bend; elle permettra de distribuer l'eau de la rivière, comme au temps jadis, sur une superficie de 300 000 hectares.

En quittant la gare, nous franchissons sur un pont de charpente l'eau jaune et lente du Mourgâb, qui va se perdre dans les sables à une petite distance. Le train roule depuis une heure environ, quand des visions inattendues se lèvent devant nous du désert : vastes enceintes de murailles flanquées de tours, monticules de briques, çà et là des maisons délabrées, des dômes de mosquées sur des restes de portiques. Est-ce un mirage? Non : nous approchons, la ville-fantôme nous enveloppe, multipliant ses ruines autour de nous ; le train continue de dévorer l'espace, les enceintes

siicrc'^dont aux cnrninlos, los dAmcs rcculont dans le ciel, cl quand nous les déj)ass()ns, d'aulros surgissent, aussi loin que le regard peut porter, sur tous los poiiils de Phorizon. Le convoi s'arrtMe à la slalion do Baïrani-AIi, — c'est le nom moderne du Yieux-Merv. Nous faisons seller nos chevaux, nous les lançons au hasard, droit devant eux, à travers les canaux comblés, les fronts de remparts, les ôboulis de maisons qui bouleversent le sol; après deux heures de course, nous revenons sans avoir vu la fin de ces vestiges informes, d'aucun côté. Je ne crois pas me tromper en avançant que ce cadavre de ville couvre un périmètre à peine inférieur à celui de Paris.

Et ce n'est pas une seule ville; il y en a trois au moins, écrasées l'une sur l'autre au cours des longs siècles, reconnaissables pourtant, comme les assises géologiques d'un terrain lentement accru. La dernière en date, celle dont il subsiste des morceaux d'édifices, est la cité persane détruite en 1793 par Mourad, émir de Boukhara. Par-dessous et au delà, débordant sa cadette, la vieille capitale de l'empire du Kharesm, la rivale de Samarcande, qui fut vaste et glorieuse à l'époque où le Paris de Philippe-Auguste tenait dans un petit coin de terre. Gengis-Khan y massacra on une fois 700 000 habitants. Ses maîtres s'intitulaient : « Sultans dans l'empire de la sainteté et

des connaissances mystiques. » L'un d'eux, sultan Sangiar, fit bâtir une grande mosquée pour abriter sa sépulture. La carcasse de ce monument est encore debout. Nous y pénétrons par une des brèches ouvertes dans la muraille é ventrée; Sangiar dort tout seul, entre les quatre murs. De co lieu d'ombre, les trous de la haute coupole, bâillant sur le ciel, semblent rapiécés avec des plaques d'émail bleu; un peuple de corbeaux et de ramiers vient, par ces trous, visiter le sultan; son tombeau est fraîchement recrépi avec de la glaise délayée, il est surmonté de l'insigne auquel ont droit les saintes dépouilles, une queue de cheval au bout d'une perche. Les ïurcomans entretiennent ce turbé, croyant honorer la mémoire de quelque pieux derviche. Une autre mosquée, effondrée peut-être, doit garder le tombeau dWlparslan; d'après les historiens orientaux, on y avait gravé cette épitaphe, applicable à toute la nécropole où nous errons : « 0 vous qui avez vu la grandeur d'Alparslan élevée jusqu'au ciel, regardez! le voici maintenant en poussière. »

Plus bas encore dans le temps et dans la terre, on retrouve la troisième cité, la ville d'Alexandre. Elle ne se révèle que par des tumuli et des écroulements de briques crues, où l'on ramasse des monnaies grecques, des objets antiques. J'ai lu quelque part qu'il faut en rapporter la fondation à

Anliocluis Solcr; mais la tradition locale rallrilnie oltsliiu'incnt au conquérant de l'Asicî. Et la tradition locale ne s'arrête pas là; elle compte jusqu'à sept villes superposées, en commençant par la « ville de Zoroastre ». H y a de grandes chances pour qu'elle ait raison. La chaîne des traditions ne se rompt jamais, en Orient; elle ramène toujours les agg^lomérations d'hommes aux mômes lieux, désignés par les rares cours d'eau, par les pieuses légendes que les religions successives se repassent l'une à l'autre. Le jour où l'on fouillera Baïram-Ali comme Schlicmann a fouillé Troie, on y découvrira sans doute des couches d'humanité antérieures, sous celles dont l'histoire nous a murmuré quelques mots ; dans ces amas de briques séchées au soleil, identiques à celles de Bahylone et de Ninive, il en est peut-être qui furent contemporaines des premiers ouvrages de l'homme.

Sans sortir des données certaines, l'imagination a droit d'évoquer dans ce désert d'innombrables multitudes et plusieurs civilisations florissantes. Comme elles reposent profondément! Les villes, avec leurs formes grises découpées dans la lumière brûlante, semblent enchantées par un seul mot magique. Elle tombe lourdement, insolemment, cette lumière, impitoyable aux laideurs de la mort, accusant la pauvreté de ce que tant

d'hommes ont laissé; on dirait qu'elle a la conscience paisible de son éternité. Pas une âme, pas un mouvement, pas un bruit dans la solitude de ces interminables enceintes. La vision est intraduisible, d'autant plus impressionnante qu'elle était imprévue. A Thèbes, à Memphis, on va chercher dans les ruines des empires connus et célébrés partout. Ceux-ci viennent de se lever devant nous par surprise, le souvenir même en était aboli. C'est mieux que la mort, c'est l'anéantissement total de ces milliards d'aînés, sans la moindre survivance de ce qu'ils ont fait, pensé, aimé, voulu. Belle matière à développements pour un Bossuet! Soyons de notre temps, contentonsnous du mot laconique de Bouvard : « C'est ça qui renfonce l'org-ueil ! »

En regagnant le train à travers les roseaux qui croissent dans une ancienne dérivation du Mourgâb, nos chevaux font fuir les seuls habitants de Baïram-Ali, des lièvres, des faisans. Dans toute l'oasis de Merv, on voit les faisans piéter aux abords de la ligne, s'envoler devant la locomotive. Voilà, pour le chasseur, une forme nouvelle de la tentation de saint Antoine au désert, une menace perpétuelle d'anévrisme.

Après la station suivante, Kourban-Kala, nous entrons dans les dunes de sables mouvants qui se prolongent jusqu'à l'Amou-Daria : 200 kilo-

mî'Ircs environ. (Vcsl la parliez la pliia rccUnilahIe (lu (h'scrl. Kilo forniail jusqu'ici une barrière infranchissable, sauf pour de très rares caravanes, entre Merv et le grand fleuve asiatique, entre le bassin do la Caspienne et les Etats transoxiens, Boukliara, Samarcande; ces Etats n'étaient accessibles que par la longue route du Nord. On taxa AnnenkofT de folie pure, quand il engagea sa locomotive à 800 kilomètres de la base d'approvisionnement, dans cette mer de sables où elle devait apporter l'eau, le bois, le fer, tout ce qui était nécessaire pour avancer et vivre au jour le jour. J'ai décrit la constitution et l'aspect des dunes, quand nous les avons rencontrées au début du voyage, en quittant Ouzoun-Ada; je n'y reviendrai pas, non plus que sur le rôle du saxaoul, le seul auxiliaire employé ici contre leurs mouvements. Mais nous sentons bien plus vivement la difficulté vaincue, sur ce second parcours; il est trois fois plus étendu que le premier, et la gageure se double des vastes espaces qu'on a déjà franchis, avant de se heurter à cet obstacle : le lien qui nous rattache à la Russie, d'où l'on tire tous les matériaux, paraît si frêle, étant si long 1 Je vois la stupéfaction peinte sur le visage des gens du métier. En deux endroits on a foré des puits artésiens qui donnent un petit débit d'eau trouble; les autres stations ne sont alimentées

que par le passage des vagons-citernes. Stations très sommaires, d'ailleurs : une loque de toile ou de sparterie, tendue sur quatre morceaux de rails. Les heures passent, le soir tombe, et il semble qu'on n'avance pas, dans l'uniformité de ces amas de poussière ; la température est cruelle dans nos compartiments, la désolation va croissant sur le pays maudit; le cœur se serre, tant c'est funèbre, et il regrette d'en sortir, tant c'est grand. Un jalon nous permet de mesurer la marche rapide des sables ; bien avant d'en voir la fin , nous laissons sur notre droite quelques pans de murailles : c'était il y a vingt ans un faubourg de Tchardjouï ; l'élément envahisseur Ta noyé, gagnant depuis cette époque une dizaine de verstes sur l'oasis.

Elle apparaît enfin. Ce n'est plus la maigre et dérisoire oasis de l'Akkal-Tekké. Des cultures opulentes, de beaux arbres succèdent brusquement au désert, comme si la ligne de démarcation était tirée au cordeau. Nous respirons délicieusement la bonne odeur de l'eau, des blés et des luzernes. N'étaient les peupliers qui remplacent les palmiers, on pourrait se croire dans la Basse-Egypte, au milieu de ces champs soigneusement arrosés et cultivés, entre ces maisons et ces clôtures édifiées avec une terre limoneuse, tapies sous les ombrages des jardins et toutes sembla-

blos do forme h. celles dos follalis. Lo g;ros bourg do Tchîirdjouï so répand dans la plaino; nous sommos clioz Toniir do Bonkliara, inaîtro do la rive gaucho do l'Oxus. Ses sujets nous regardent passer, assis sur leurs loils; co. sont gens do mine douce et laborieuse, très dilTéronts dos Turcomans. Quand les premiers trains amenèrent des ouvriers do Morv, on eut grand'peinc à rassurer les Bonkliares; do temps immémorial, les ïurcomans battaient et les Boukharos étaient battus.

Le convoi s'éloigne de Tcliardjouï et s'arrête, 12 vorsles plus bas, h Amou-Daria; c'est la petite ville russe qui a poussé à vue d'œil, depuis un an, sur la berge du fleuve auquel elle emprunte son nom, autour des chantiers et du quartier général do la construction. L'état-major nous reçoit sous la tente boukhare que nous verrons reparaître dans toutes les grandes circonstances : élégant pavillon, fait de carrés de drap cousus ensemble, et sur chacun desquels les brodeuses ont piqué des dessins de fleurs différentes, avec des lambeaux d'étoffes multicolores. Aux lumières, l'effet do cette décoration est charmant. Avant do faire honneur au souper, il faut aller saluer le vénérable Oxus, et plonger dans les eaux qu'il apporte du Pamir nos membres harassés par la chaleur. Est-ce la nuit qui lui donne cet air d'immensité? On n'aperçoit pas l'autre bord

delà nappe argentée, qui roule avec un beau bruit tranquille. Nos hôtes se récrient contre notre projet, ils objectent l'impétuosité du courant. Bah! Alexandre s'y est jeté, en sortant du désert où nous venons de rôtir autant que lui, et ce n'est pas dans ces flots qu'il a péri. On s'y jette, on est emmené pendant quelques brasses; on en sort dispos et rassuré, désireux de lier plus ample connaissance avec l'Oxus. Les marins de la flottille arment une barque, nous poussons au large ; les heures passent sans qu'on se résolve à regagner le logis. Et ce fut comme en un rêve d'être emporté longtemps, sous le ciel d'Asie illuminé d'étoiles, par le vieux fleuve qui parlait de terres et d'histoires mystérieuses, qui arrivait des fonds les plus obscurs de l'univers et du passé, et qu'on voyait pour la première fois, dans l'illusion de cette nuit, tel qu'on l'avait imaginé jadis, tout petit écolier, sur les pages du bon Quinte-Curce où l'on expliquait sa géographie fabuleuse.

Samarcande, 27 mai.

Nous avons passé la nuit du 2") au 2G mai à Amou-Daria. Le convoi qui nous avait amenés de la Caspienne à l'Oxus, sun la section de 4000 kilomètres déjà livrée à l'exploitation, nous abandonnait là. Le véritable train d'inauguration devait se former au quartier général, pour franchir triomphalement le pont et les 350 kilomètres qui nous séparaient encore de Samarcande.

Dès l'aube du 26, notre curiosité mal satisfaite la veille au soir nous ramenait au bord du fleuve. Ce n'étaient pas les prestiges de la nuit qui le faisaient si grand. L'Oxus est une des plus belles masses d'eau qui roulent sur le globe; je ne peux le comparer qu'à ses frères russes, le Dnièpre ou le Don. Seul, le Volga est peut-être plus large. Comme eux, l'Oxus coule entre des berges plates qu'il ne respecte guère, avec des déplacements subits, des ensablements toujours nouveaux. Par la couleur et la vertu de ses eaux, il rappelle le Nil; au temps de la grande crue, — elle commence en mai et augmente en juin, — ce flot chocolat charrie un limon fertilisant. Malgré son aspect peu engageant, il donne, dès qu'il est filtré,

une boisson délicieuse. Les musulmans, ces grands connaisseurs d'eau, la proclament sans rivale. Le fleuve asiatique cache sa source avec autant de mystère que le fleuve africain; nul encore n'est allé la relever entre les glaciers de rHindou-Koucli et du Pamir, aux lieux primordiaux, sur le nœud le plus élevé de l'ossature terrestre. Dans la première partie de son cours, très mal connue, il garde le nom arabe de Djihoun; vous reconnaissez le Gihon, l'un des fleuves que la Genèse fait sortir de l'Eden. Au Turkestan, dans le grand désert central qu'il coupe en deux, il reçoit de ses riverains boukhares et khiviens le nom turc d'Amou-Daria. Au-dessous de Khiva, il se jette dans la mer d'Aral : c'est du moins sa fantaisie en ce siècle. Elle change souvent; le lit qu'il s'était creusé à l'Ouest et qui le conduisait à la mer Caspienne subsiste toujours; rOxus y allait dans l'antiquité, il s'en détourna au moyen âge, il y était revenu vers l'an 1500. Les voyageurs de cette époque ne signalent plus de mer dans le bassin de l'Aral. On ignore à quelle date le fleuve lui a rendu ses eaux. Son caprice royal fait et défait des mers.

Aujourd'hui, tout le cours inférieur de l'Amou- Daria est russe. Les deux canonnières ancrées devant nous y promènent le pavillon du tzar : avec précaution, car cette navigation inconnue est

hasardeuse, et l'on s'onpirave fréquemment sur les bancs de sable. Lc^s petits bâtiments viennent de transporter un bataillon à Kerki, à 200 verstes* on amont; c'est le j)oint extrême des établissements russes ; les soldats y sont campés en face de tribus turcomanes, nominalement réclamées par l'émir de Caboul, en fait indépendantes et nomades. Kerki est à mi-chemin entre Tchardjouï et la très vénérable Balkh, « Mère des villes », sur la limite de l'ancienne Baclriane, de l'Afghanistan actuel.

En face de nous, au point oii le chemin de fer l'aborde, le fleuve se divise en trois bras, séparés par des îles basses qui disparaissent sous l'eau au temps do l'inondation. Les affouillements produits par la violence du courant modifient sans cesse la distribution des îles et des bras. Actuellement, le grand chenal mesure 1500 mètres de largeur; le lit total, 4 kilomètres. Un pont tubulaire de cette dimension, apporté d'Europe avec les matériaux de ses piles, eût coûté à lui seul plus que tout le reste do la ligne : il n'y fallait pas songer. Le gouvernement alloua un crédit de 300 000 roubles pour l'installation d'un bac à vapeur. Cette solution provisoire ne satisfaisait pas

1. J'emploie indifréremment les deux termes : versle ou kilomètre, dans ces évaluations approxiniatives; on sait que la verste mesure 1067 mètres.

Annenkof. Un ingénieur, M. Balinsky, lui offrit de tenter l'établissement d'un pont en simple charpente, pour un prix inférieur au crédit accordé. On risqua l'expérience; le pont, achevé en janvier dernier, a fait ses preuves depuis cette époque. Il est uniquement construit en bois, sans fer ni pierres, sans piles ni culées : une forêt de sapins de Russie, enfoncés dans ce précaire lit d'argile, et portant un tablier de planches sur leurs têtes entre-croisées. Nous voyons son long profil fuir au ras de Feau et se confondre avec l'horizon.

On nous appelle; la locomotive siffle et s'impatiente, pressée de conquérir du pays nouveau. Nous espérions quelque retard de l'inauguration qui eût bien fait notre affaire; nous eussions voulu séjourner davantage à Tchardjouï, chasser le tigre dans les roseaux de l'Oxus, où ces fauves se montrent fréquemment. Il faut monter dans le train qui entrera demain à Samarcande.

Un train, cela? Mais c'est un village d'opéracomique ! La nouvelle voie n'a pas encore reçu le matériel de luxe destiné aux voyageurs, elle ne possède que des vagons de marchandises et des plates-formes. Pour nous installer convenablement, on a imaginé de placer sur des trucs quelques-unes de ces maisonnettes qui arrivent toutes faites du Yolga, et qui doivent servir de logis aux

LKTTRES D'ASIE 175

canltuinicrs do la li^no. Ce sont dos izhas do style russe, lion pas la réollo et pauvre chaumière du moujik, mais le joujou coquet, minuscule, que vous avez pu voir dans les décors de théâtre. Les maisonnoltes brillent au soleil, repeintes en blanc pour la circonstance, avec des rehauts de bleu et do rouge sur les frontons sculptés des portes et des fenfitres. Il yen a ainsi une douzaine à la file, sur autant de plates-formes; un balcon commun les relie, formant la rue de ce village; les invités y circulent et gagnent par là le restaurant, établi sous une tente en tète du train; c'est ici l'autel des libations, les vinâ de Champagne, de Samarcande et do Tachkend y pourvoiront. Les izbas sont pavoisées de drapeaux, la locomotive disparaît sous les pavillons, les couronnes et les bouquets. Un air de fête et une allégresse communicative se dégagent de cet étrange convoi. Il s'ébranle, au son de la musique, et s'engage sur le pont avec une vitesse de 20 verstes à l'heure.

C'est un moment solennel. Lancés sur la frêle charpente qui tremble, au-dessus des larges eaux du fleuve, voyant la rive quittée disparaître sans que l'autre se rapproche sensiblement, nous devinons ici le grand coup d'audace de la partie, le maximum de cet effort que nous avons vu persévérer et croître depuis trois jours, dans les sables et les déserts. Des applaudissements involontaires

éclatent, adressés aux ingénieurs présents, à leur chef absent. Dans nos cerveaux, habitués à rapporter certaines choses à certains pays, les notions positives se brouillent; nous sommes en Amérique, tout l'atteste, et cette Amérique obéit à des Russes, au cœur de l'Asie musulmane; nous traversons, sur le balcon d'une izba moscovite, un Mississipi qui descend de l'Himalaya ; la sainte Boukhara, où nous arriverons dans quelques heures, va-t-elle se présenter à nous sous l'aspect de Chicago?

Nos esprits dépaysés se rapatrient en atteignant la rive droite. Le train stoppe devant une tente boukhare ; c'est l'élégant pavillon de parade, aux carrés de drap soutachés d'arabesques multicolores, dont nous avions déjà fait la connaissance au quartier général d'Amou-Daria; il abrite le dastarkhan, la collation obligée de thé, de fruits confits, de pâtisseries indigènes. La cérémonie du dastarkhan se renouvellera toute la journée, aux principales stations. Ici, ce sont les mirzas du Beg de Tchardjouï qui nous l'offrent. Oh ! les lumineux bonshommes! Jamais M.Jourdain n'en salua de plus splcndides, sur les planches de la Comédie- Française. Leurs têtes disparaissent dans d'énormes turbans de soie, blancs comme la neige; leurs corps dans des robes flottantes de brocart rose, ponceau, vert-pomme, brodées de fleurs en fil

(l'or. Ils ont dans lo dos des soleils et des lunes. Ils nons nMjoivent avec une gravité souriante et se confon<l('nl en salutations. Un de ces hommes si beaux délaclnî avec ses doigts une cuisse de ]U)ulet (ju'il nie présente. C'est un instant pénible, il s'en rencontre dans les journées les plus radieuses.

Nons traversons encore une bande de sables, jusqu'il Kara-Koul : c'est la dernière manifestation (lu désert. A partir de ce point, nous entrons dans la vallée du Zarafchan, dans les territoires les plus fertiles du Turkestan. Les pâturages et les cultures se succèdent, ces dernières toujours plus riches en approchant de Boukhara et de Samarcande. Vers midi, après un trajet de 100 kilomètres depuis l'Oxus, le train nous dépose devant une petite gare isolée : Boukhara, une heure d'arrêt! Nous ne visiterons la capitale qu'au retour. Le chemin de fer la laisse sur la gauche, à une douzaine de verstes, par suite d'un accord intervenu entre la Russie et l'émir. La ligne étant exploitée militairement, une gare est presque synonyme d'une garnison ; il convenait d'épargner cette vue fâcheuse au souverain asiatique, pour lui laisser l'illusion de son indépendance.

Une surprise nous attendait àBoukhara-station. Annenkoff, que l'on croyait retenu par les der-

niers préparatifs aux environs de Samarcande, vient à notre rencontre avec son « train de pose ». Ce sont les vagons à double étage où lui et son bataillon habitent depuis des années, avançant chaque jour de 5 verstes et jetant les rails devant eux. On le félicite, on le suit sous la vaste tente, — un vrai chef-d'œuvre de broderie, — où le dastarkhan est servi. Les mamamouchis qui en font les honneurs sont des gens de la première qualité, les vizirs et les hauts dignitaires de l'émir. Nombreux et éblouissants, ils portent les robes à ramages que j'ai décrites plus haut. Ils complimentent le général avec les façons de parler obligeantes de ces pays-là : « Général, votre cœur soit toute l'année comme un rosier fleuri. » C'est, j'imagine, ce qu'ils disent dans leur langage ousbeg. Oui, mais ce qu'ils pensent? — Je les regarde, les uns assis, les autres debout derrière nous, attendant que nous nous levions de table, gardant leur air de dignité avec une nuance de soumission craintive, tandis qu'ils hébergent les maîtres étrangers. Je cherche à deviner leur pensée, en les jugeant d'après leurs frères les Osmanlis, chez qui j'ai longtemps vécu. La pensée de l'Oriental ne se montre guère. Elle est lente et ensommeillée chez la plupart, tant qu'on ne la met pas en mouvement vers un but immédiat. Sont-ils étonnés par les prodiges que nous leur

montrons? Non. L'élonncmcnt, au sens que nous allachoHS iV ce mol, n'entre pas dans ces esprits : ils sont fatalistes, et toujours |)r«''ls à accueillir le miracle comme un phénomène normal; deux raisons pour qu'ils ne soient pas étonnés. Tristes un peu, résignés surtout; les plus spéculatifs pensent sans doute : « Ceci tuera cela; il n'y arien à faire. » Les plus madrés calculent : « Maintenant, tirons bon parti de ceci. » Et je suis tenté de m'altendrir sur ces nobles vieillards, qui voient mourir leur puissance, leur civilisation, leur foi, tout un passé glorieux broyé sous la locomotive russe. Mais je me souviens. A cette place, comme à Khiva, à Samarcande et dans tout le Turkestan, ce n'étaient pas des sucreries qu'on offrait aux illustres émirs, il y a encore peu d'années ; c'étaient des troupeaux d'esclaves, et, les soirs de batailles heureuses, un plat rempli d'yeux , arrachés aux captifs par le pouce du bourreau; ce n'était pas des gares que l'on construisait, mais ces pyramides de crânes, fidèlement copiées dans les tableaux de M. Véreschaguine. Sans doute, les Russes ne sont pas des saints, et les cosaques de leur avant-garde portent le flambeau du progrès d'une main très vacillante; ils n'en ont pas moins balayé la plus atroce barbarie qui existât sur le globe, depuis des siècles, et fermé une boucherie toujours ruis-

selante de sang humain. Le Créateur peut aujourd'hui regarder le Turkestan sans avoir horreur de son œuvre et de l'homme fait à son image. Cela vaut bien qu'on pardonne une erreur regrettable, l'importation d'indiennes et de redingotes chez des gens aussi somptueusement vêtus.

Nous repartons; le train de maisonnettes et le train de pose se suivent à peu de distance. Nous n'avons plus que 200 verstes de Boukhara à Samarcande. Les dastarkhan se succèdent jusqu'à une heure avancée, plus pittoresques encore dans la nuit, quand les accoutrements des mages boukhares flamboient aux feux des lampes et des torches. On dirait les verres d'une lanterne magique, peints par un Véronèse en délire, et projetés de distance en distance, dans un coup de lumière, sur le drap bigarré de ces tentes qui émergent des ténèbres. La voie, horizontale depuis le rivage de la Caspienne, monte insensiblement; nous approchons des montagnes du Ferghâna; Samarcande, assise à leur pied au nœud des vallées, est à une certaine altitude au-dessus de la grande plaine centrale. L'air, encore embrasé à Boukhara, se rafraîchit un peu, mais sans qu'un souffle l'agite; la nuit est transparente, sans un soupçon de brume qui en altère la limpidité; pas le plus petit nuage qui intercepte les rayons des myriades d'étoiles, toutes visibles dans cet

incomparable ciel. Un reste do lune y monte, et nous disling^uons dans le lointain, ligne légère et |iA]<' qui surfit à l'horizon, les |)romi<îros crAlos des Muiits-Célestes; derrière celte liaulo muraille dorment là-bas les peuples chinois. Nous côtoyons |)ar instants des bas-fonds où le Zarafchan a laissé dos lïaques d'eau; une odeur humide nous arrive, avec des parfums de fleurs inconnues. Sur le l)alcon ambulant, quelques jeunes musiciens accordent des guitares ; l'un d'eux porte un nom qui oblige, c'est le fds de Kubinstoin, volontaire au bataillon; ils chantent en chœur, et le train court en semant dans l'espace les ardentes chansons des Tsiganes de Moscou.

Il s'arrête pendant notre sommeil à Kata- Kourgan, pour y attendre l'aube du grand jour. Nous nous réveillons en vue des beaux jardins de cette bourgade, le 15/27 au matin. Tout est prêt. Nous entrerons dans Samarcande à l'heure dite. Les pessimistes — ils étaient nombreux en Russie — perdront leurs paris, s'ils en ont fait. On procède à la dernière toilette de notre long convoi, on le divise en trois tronçons. En tête du premier, les soldats se rangent en bataille sur les plates-formes, sous les armes; l'heure de la récompense va sonner pour ces braves gens, après les dures années de travail passées dans ces vagons.

SPECT. CONTEMP. 16

Nous nous mettons en marche. Le pays est magnifique, les champs alternent avec les vergers. Nos yeux las du désert se reposent avec admiration sur l'océan de verdure qui emplit la plaine et remonte aux pentes prochaines des montagnes. Les cimes neigeuses du Thian-Chan et les glaciers de TAlaï brillent au soleil, fermant le vaste cirque des vallées. Samarcande reste invisible, cachée par les jardins qui l'entourent et par les arbres de ses avenues, trahie seulement par quelques dômes perdus dans le feuillage; nous y entrerons sans l'apercevoir. A mesure que nous approchons, la population se presse plus nombreuse aux abords de la voie; elle sort des champs, des fermes répandues dans la campagne. Peu de femmes, et strictement enveloppées dans leurs voiles sombres. La plupart des hommes sont à cheval; tous les djiguites de la ville, les cavaliers émérites, accourent à notre rencontre sur leurs petites bêtes turcomanes, en costumes de gala; ils font la haie sur notre passage ou se lancent le long des rails, avec la louable ambition de devancer la machine. Les élégants semblent avoir taillé leurs robes dans des lambeaux d'arc en ciel; ils galopent par groupes entre les saules, au travers des luzernes, tourbillon de couleurs folles oii les nuances du rouge dominent; on dirait des tapis de coquelicots mis

en branio par une houle de vent, quand passent dans les blés ces cavaliers incaniadins.

A 3 vorstos du point d'ar'rivée, le g^énéral liosenbach, g(mv(M luuir du Turkeslan, vient audevant de nous avec son état-major et prend place dans lo train d'AniHMikofT, Enron» ([uehjnos tours (le roue, et la locomotive déboudio sur une jdace où les troupes forment le carré, devant les bâtiments en construction de la gare; sur une estrade en face, les toilettes claires des dames européeimes se mêlent aux brocarts fulgurants des ambassadeurs de Boukhara; au centre du carré militaire, les prêtres attendent au pied d'un autel, en vêtements sacerdotaux. Le canon tonne, l'hymne national : « Dieu sauve le tzar! » éclate sur le front des troupes, les chants du Te Deum s'élèvent; la machine stoppe, elle est à Samarcande.

Chacun sent dans l'air, sur les visages et dans les hourrahs des soldats, le je ne sais quoi que l'on respire un soir de victoire. C'est bien une victoire, très pacifique, d'autant plus glorieuse. Gens de tout pays et de toute langue, pour peu que nous appartenions à la même civilisation, nous pouvons renvoyer à ces soldats, qui ont combattu avec une pioche au lieu du fusil, le salut que leur chef leur adresse; il leur dit, suivant la formule consacrée dans l'armée russe, —

et elle acquiert ici une singulière éloquence : « Merci, petits enfants! »

Une heure plus tard, le général Rosenbach nous réunissait autour d'un banquet de 200 couverts, servi sous les ombrages des arbres géants qui ornent le parc de la Résidence. On porta les toasts à l'empereur, à l'émir de Boukliara, au héros de la fête et à ses collaborateurs. On souhaita amicalement la bienvenue aux étrangers. Ces étrangers étaient exclusivement des Français. Riche occasion pour eux de hasarder quelquesuns de ces mots tapageurs qui grisent les politiques d'estaminet, d'affirmer des rêves que l'on ne doit faire que dans son propre lit, de dire des sottises, enfin. Je ne sais comment, nous n'en dîmes pas. Nous nous contentâmes de répondre, bien simplement et de tout cœur, que nous étions fiers de nous associer à cette journée, belle et bonne pour tous les hommes, très contents d'être là, — et d'y être venus de France.

Samarcandc, 2 juin.

Samarcande, telle que l'a déjà façonnée la conquête, est partagée en deux villes distinctes, juxtaposées. La ville neuve, si l'on peut donner ce nom à des habitations éparses dans des vergers, a été créée depuis vingt ans par les Russes; elle est exclusivement occupée par leurs officiers, leurs fonctionnaires, leurs marchands. Les maisons basses, à la mode du pays, composées d'un rez-de-chaussée et parfois d'un étage, s'élèvent le long de larges avenues, plantées de peupliers et d'acacias. De l'autre côté d'un ravin, à plus d'un kilomètre, la vieille cité de Djinghiz-Klian et de Tamerlan étage sur une colline ses magnifiques ruines, qui émergent du labyrinthe des bazars et des petites maisons indigènes. Nous venons de la parcourir pendant une semaine ; j'y ai passé toutes les heures de liberté que me laissaient les fêtes, les revues, les visites officielles; mais avant que j'essaye d'en donner une idée, il me faut dire comment j'en ai eu la soudaine vision, le soir de notre arrivée.

Nous avions pris gîte dans la maison d'Annenkotî, au quartier neuf. La journée s'était

écoulée en visites. A la nuit tombée, des troïkas vinrent nous chercher. Précédés par des djiguites à cheval qui portaient des torches, ces voitures emportèrent le gouverneur, les principaux officiers, les invités, une trentaine de personnes en tout, sur la route déserte et sombre qui relie le faubourg russe à la ville indigène. Devant nous, une lueur montait dans le ciel de nuit; des dômes gigantesques surgissaient des ténèbres, leurs carapaces de tuiles émaillées brillaient aux clartés tremblantes des flammes : Samarcande illuminait ses monuments pour fêter l'inauguration du chemin de fer. Comme nous approchions de la porte, une rumeur de foule nous enveloppa. C'était aussi mystérieux que le bruit du vent dans une forêt, cette tempête de voix qui échangeaient des paroles en des langues inconnues. La porte franchie, nos voitures furent littéralement soulevées par des vagues humaines; les djiguites nous ouvrirent à grand'peine un chemin, en jouant sans pitié de la courbachc : quelques minutes après, nous descendions sur le Righistan.

Lisez le forum de la cité asiatique : la place centrale qui sert à la fois de marché, de lieu de rassemblement dans les grandes circonstances, expéditions ou mutineries, et, aux jours ordinaires, de lieu de flânerie pour les oisifs ; c'est-àdire pour tous les Orientaux. Cette place est

fermée sur trois cAlés par les trois priiiciiiales mcdressi'S. Je dirai plus loiu ce que nos courses <ln lendemain nous ont appris sur le caractère arrhiteclural et la destination de ces somptueuses écoles. Co soir-h\, nous ne pouvions discerner aucun détail, aux clartés des brasiers qui flambaient sur le Rig^bistan et des innombrables pots à feu qui couronnaient les faîtages; mais l'ensemble du décor était si fantastique et d'une telle magnificence que des cris de stupeur s'écbappbrent de toutes les boucbes.

Trois façades géantes se dressaient dans le ciel ; sous les glacis de porcelaines aux tons éclatants dont elles étaient revêtues du baut en bas, leurs murailles lisses reflétaient les feux comme d'immenses miroirs vcrsicolores. Au centre de ces façades, l'ogive béante du porcbe faisait un trou d'ombre, porte triompbalc ouverte sur les ténèbres qui fuyaient par delà. Chacun des longs murs d'émail était flanqué à ses deux extrémités d'une colonne isolée; ces minarets indépendants, qui nous parurent avoir à peu près le diamètre et la hauteur de la colonne Vendôme, s'élançaient d'un seul fût, pris tout entiers dans leur cuirasse de porcelaine azurée. Illuminés au sommet, ils semblaient des cierges monstrueux, allumés aux angles de ces grands tombeaux de l'histoire. Les corniches et les lignes de faite des trois médressés^

ainsi que les galeries supérieures et les chapiteaux des minarets, étaient exactement dessinées par des rangées de têtes, coiffées d'énormes turbans blancs, posées immobiles entre les lanternes de papier et les pots à feu ; celles qui couronnaient les crêtes apparaissaient très petites, là-haut, et communiquaient le vertig-e. Etant données l'histoire récente et les mœurs de cette partie de l'Asie, on eût pu croire au premier coup d'oeil que le caprice féroce d'un émir avait imaginé cette décoration, et que le bourreau venait d'accrocher à toutes les saillies des médressés les chefs de milliers de suppliciés.

C'étaient des spectateurs qui ne trouvaient plus de place sur le sol du Righistan, où une épingle ne serait pas tombée à terre. Dix à douze mille têtes, serties dans les enroulements majestueux des mêmes turbans, oscillaient autour de l'estrade où l'on nous avait hissés de haute lutte; les corps étaient perdus dans les robes de soie aux nuances vives. Derrière nous, sur le seul côté ouvert du carré, le populaire s'entassait dans les échoppes en planches qui servent le jour aux étalages des marchands de fruits ; au fond de ces loges improvisées, on devinait des formes féminines sous des paquets d'étoffes plus sombres, impénétrables au regard. Les mots ne peuvent rendre la variété et le pittoresque barbare de chaque visage, de cha-

~ii(» v«''l(Mn('nl (iiTuii joii des flammes lirait de r()ml)re. En doliors de notre petit groupe d'une Irontaine d'Européens, il n'y avait là ni une li^nn-o ni un lambeau d'étoiïe qui rappelassent les choses connues de l'Occident; et à voir nos djiguilcs cravacher cette foule en éhullition, on ne pouvait s'empêcher de penser qu'il lui suffirait d'une poussée \Hniv célébrer à nos dépens des vêpres samarcandionnes.

Les braves Sartes n'y songeaient guère, leur attention était toute au spectacle, à la tomacha : le mot, comme la chose, est emprunté aux coutumes persanes. Des acrobates et des danseurs mimaient la chasse au giraney le ballet qui divertit les peuples de l'Iran depuis un temps immémorial. Le chorège est un magicien, très diabolique dans sa longue robe noire semée de flammes, sous le bonnet pointu et le masque grimaçant qui cache ses traits; une baguette à la main, il poursuit de jeunes garçons travestis en petites filles, S l'aide de faux seins et de fausses nattes. Quand le sorcier parvient à saisir une de ces proies, il l'emporte dans ses bras toute hurlante de terreur, il fait le geste de la précipiter dans le brasier, dont les rouges flamboiements prêtent à ces masques une sinistre gravité de cauchemar. Une aigre et plaintive musique rythme ces exercices; elle est couverte par les cris de joie ou d'épou-

vante de la foule. Heureusement pour les clames qui nous accompagnent, elles ne comprennent pas le dialogue des acteurs, souligné par les plaisanteries des spectateurs : l'obscénité persane s'y donne libre carrière.

Nous nous arrachons à regret à ce spectacle, sans pareil dans mes souvenirs. J'ai vécu de longues années dans l'Orient turc, l'accoutumance m'a rendu familières toutes les scènes pittoresques qu'il montre, à Constantinople, au Caire, en Syrie. Rien ne m'avait préparé à cette vision du Righistan embrasé, encadrant dans ses ruines les peuples de l'Asie profonde. Partout ailleurs, les choses et les hommes sont entamés par notre civilisation occidentale, le dépaysement de l'esprit n'est jamais complet; ici, c'était bien un autre monde qui venait de surgir soudainement à nos yeux dans le rêve de cette nuit. N'oubliez pas que la locomotive m'avait déposé le matin aux abords d'une gare, dans ce quartier neuf un peu décevant, tant il ressemble à la banlieue d'une ville de province en Russie d'Europe. Nous y rentrâmes en quittant la fête. Tandis que la voiture roulait dans le silence et l'obscurité des avenues, tandis que nous achevions la soirée dans le parc de la Résidence, autour de la table du souper oii les convives nous interrogeaient en français sur les nouvelles de Paris, je me deman-

<lais sincèrement si l'apparition do l'iieurc précé- (Icnlo n'rtait pas une illusion de mes sens; qu'il c\\[ fallu repartir i\r Saumrcautle ce même soir, et je garderais encore des doutes sérieux sur le Irnioiirnajîe de mes yeux, sur la réalité de celte inoubliable féerie.

Le lendemain et les jours suivants, à la clarté raisonnable du soleil, l'apparition a pris corps et s'est précisée. Elle ne nous a plus rendu l'effarement du rèvc nocturne; mais la surprise et l'impression continue de grandiose ont persisté. Sacbant que les monuments de Samarcande furent bâtis par des arcliitectes appelés de l'Iran, je m'attendais à retrouver dans ces constructions les élégances un peu mignardes de l'art persan. C'est tout le contraire. La grandeur et la simplicité des lignes sont les traits distinctifs de l'architecture des Tamerlanides. Autant qu'on peut rapporter à une même nature d'esprit des conceptions très différentes, c'est l'esprit de Rome et de Versailles qui a fait sortir de terre ces édifices. Il y a un air de domination et de majesté dans leurs assemblements de pierres. Telle mosquée à demi ruinée suggère les mêmes pensées que les Thermes de Caracalla; ailleurs, il semble qu'un Louis XIV barbare ait inspiré les nobles ordonnances des profils.

Je n'accablerai pas le lecteur de descriptions

techniques. Médressés (écoles) ou mosquées, tous ces monuments sont du même style et présentent les mêmes dispositions extérieures. Un porche colossal domine la façade carrée dont il occupe la plus grande partie ; par la hardiesse et la beauté des proportions, ces arches ne le cèdent guère à la porte de Sultan-Hassan, au Caire. Elles invitent le peuple à entrer dans le temple de la prière et dans le temple de la science. Quelquesunes mesurent dix-huit mètres d'ouverture, du sol au sommet de l'ogive, douze mètres d'écartement à la naissance de cette ogive. Dans les médressés, l'arche donne accès sur un parvis planté d'arbres, entouré d'une sorte de cloître où débouchent les cellules des étudiants. L'intérieur des mosquées figure un carré, surmonté d'un tambour qui porte le dôme. Ces admirables coupoles sont en partie ruinées, de larges broches s'ouvrent dans les pans de murs qui les soutiennent encore. Les mosquées servent d'entrepôts, de magasins à fourrages. Des vols de martinets s'enlèvent au bruit de nos pas, dans les médressés vides d'étudiants.

Les monuments de Samarcande doivent leur principale originalité à cette décoration de briques émaillées qui les revêt de la base au sommet. Sur les murailles extérieures, sur les dômes, sur les colonnes isolées qui accompagnent par couples

los grands édiliccs, la inosaï<]uc de porcelaine dt'Toulc parloiil ses rinceaux, ses fleurs, ses sentences en iellres kouliques. Le l)Ieu et le vert sont les tonalités dominantes; il semble que leur choix ait été su{^f;éré aux céramisliîs par le milieu ambiant, où le regard ne pcn-oit k l'horizon que deux eouleurs, l'opulente verdure de la vallée du Zarafchan, l'azur du ciel d'Asie. Une harmonie souveraine résulte de cet accord entre les intentions de riionime et celles de la nature.

Les médressés les plus célèbres et les mieux conservées s'élèvent autour du Righislan : ce sont Tilla-Kari, « la Vôlue d'or », — Cbir-Dar, « les deux Lions », ainsi nommée parce que les carreaux vernissés de la façade figurent deux de ces animaux à la mode persane, — Onloug-Beg, qui fut l'observatoire astronomique et le centre des études mathématiques dans l'empire de Tamerlan. Ce groupe d'édifices vous représente la Sorbonnc de l'Asie musulmane, le vaste foyer scientifique auquel Samarcande dut sa primauté intellectuelle depuis le xv^ siècle. De ce foyer, il ne reste que les pierres. A peine si l'on y entend parfois la voix nasillarde d'un quodjah, expliquant le Koran à quelques polissons au milieu des ruines.

Plus déserte encore est la médressé (\eBihi-K\mnim, située plus haut sur une place, en face de la

mosquée du même vocable. Tamerlan avait fait ces pieuses fondations en l'honneur de sa dernière femme, la princesse chinoise qu'il épousa à soixante-trois ans. Ici, les coupoles dégradées laissent voir le ciel par leurs déchirures béantes ; le soir, les étoiles semblent prises dans le champ d'émail bleu de ces voûtes. Des nuées de corbeaux abandonnent leurs nids accrochés sous les pendentifs, aux cris des petits Sartes qui nous guident. Ces gamins, de physionomie charmante et de mine éveillée, nous montrent sur la fontaine, au milieu de la place, une table de marbre usée par l'attouchement dés malades. Des estropiés, des mendiants couverts d'ulcères se frottent avec componction contre la pierre miraculeuse, qui possède la vertu de guérir leurs maux.

Il serait curieux que ce bloc de marbre fût celui-là même dont parle Marco Polo, au passage 011 il raconte « le miracle de Samarcande ». Le voyageur vénitien rapporte que les chrétiens, ayant obtenu la permission de bâtir une église, dérobèrent aux mahométans une pierre convenable pour former la base d'une colonne. Les premiers possesseurs réclamèrent leur bien, un conflit s'éleva. Les chrétiens offrirent de payer une somme raisonnable; mais les mahométans, « par malice, et parce qu'ils s'attendaient qu'en

retirant ccllo base l'église serait cnliëremont renversée », refusrrenl lonl accord et re[»rirent l'objet (lu litige sous la colonne qu'il supportait. Les clirélicns eurent recours à saint Jean-Baptiste, patron de l'église, le priant avec larmes. « Le bon Dieu permit qu'il en arrivât tout autrement que ce à quoi les maliométans s'attendaient; car la colonne, se trouvant suspendue de sa base (le la hauteur de trois paumes, et n'étant plus soutenue, ne laissa pas de rester en état par la vertu toute -puissante de Dieu ; lequel miracle continue encore. » — Qui sait s'il ne continue pas pour les musulmans avec d'autres effets, attribués à cette même pierre qu'une légende merveilleuse a consacrée? Ce serait un exemple entre mille de la perpétuité des objets de vénération, qui gardent en Orient leur vertu traditionnelle, alors même qu'une autre croyance s'en empare et détourne cette vertu à son profit.

Un troisième groupe de monuments occupe la colline du Chah-Zindeli. Les degrés d'un long escalier conduisent au faîte de cette butte ; à chaque palier, on rencontre un édicule, tombeau ou chapelle , dédié à quelque saint musulman. C'est dans l'ornementation de ces oratoires qu'on peut le mieux admirer les ressources des céramistes persans. Sur les revêtements intérieurs et extérieurs, les carreaux émaillés varient à l'infini

leurs nuances et leurs motifs, ils reproduisent avec une grâce indicible toute la flore d'Asie, toutes les combinaisons des figures géométriques et des lettres ornementales, moulées en relief sur les frises. II y a là de quoi remplir un musée et renouveler tous nos modèles d'art décoratif. L'escalier aboutit sur le monticule au plus riche de ces bijoux, la petite mosquée du Chah-Zindeh, du « Roi qui dort ». C'est le lieu de sépulture d'un ancien défenseur de l'Islam ; selon la croyance populaire, ce mort doit se réveiller un jour et reconquérir le monde à la foi du Prophète. Si j'en juge par ce que j'ai vu là, le jour de son réveil n'est pas près de luire.

C'était le vendredi, à l'heure de la prière. Des mollahs et quelques pieux personnages égrenaient leurs chapelets sur les nattes, devant la grille où sont attachées les reliques , lambeaux de vêtements, poils de la barbe du bienheureux. Ces fidèles nous regardaient passer avec l'indifférence de l'Oriental; il y avait dans leurs yeux atones un abîme de résignation et de prostration. Ils n'exigèrent même pas que nous quittions nos chaussures, ainsi que la loi l'ordonne dans la moindre mosquée de Stamboul la profanée. Los maîtres russes pénètrent comme chez eux dans ce sanctuaire vénéré, ils y parlent à haute voix, ils y conduisent leurs femmes; parfois ils daignent

j«'l('r II lie auniAno aux gardiens tremblant devant vu\. Nous nous faisons, on Europe, uik3 idée t'iilii'^rcniont fausse du prétendu fanatisme qui Idiilerait encore dans ces foyers musulmans de Samarcande et de Houkliara; tout trahit ici le relAcliement de la foi, la soumission des croyants à rinexoiable fatalité. Nulle part je n'ai eu au même degré le sentiment de la mort lente de rislam, aussi profondément assoupi que son «hampion, le Chah-Ziudeli.

On gravit encore quelques marches, on atteint le Mazar, le cimetière indigène, qui s'étend sur ce plateau d'où il domine Samarcande et la vallée. Comme tous les cimetières d'Asie, c'est une friche vague et nue ; les tombes , des tertres d'argile, s'y répandent en désordre; celles des derviches qui ont laissé quelque mémoire d'eux sont signalées par le thoug, le bâton d'oij pendent des queues de cheval. Les ruines d'anciens oratoires et les débris de toute sorte ajoutent encore à la désolation habituelle de ces lieux. Tout est lugubre si l'on abaisse le regard; tout est radieux si on le relève; il se perd alors sur un cirque de verdure, sur les méandres du Zarafchau; au premier plan, la montagne du ïchobanâta; par delà, les glaciers et les cimes neigeuses des monts qui nous séparent de la Chine. Après mes promenades de découverte, sur la fm du jour, je pousse

de préférence mon cheval dans le Mazar. Quand le soleil couchant jette ses gazes violettes ou roses sur les pentes boisées, sur les crêtes étag-ées en amphithéâtre, le contraste est saisissant entre la splendeur des choses environnantes et cette voirie humaine où quelques gypaètes s'acharnent sur des os. Et puis, le pauvre peuple qui dort là est si abandonné, si totalement mort, mort avec son histoire inconnue, mort avec toutes ses espérances de race et de foi; il doit avoir si grand besoin qu'un vivant vienne sentir sur lui, pour lui, que ce vivant rétablisse un lien de pensée entre les ensevelis et l'horizon de lumière heureuse qu'ils ont aimé.

La seule pensée qui passe habituellement sur ces tombes n'est pas faite pour les consoler; elle court sur les fils du télégraphe; ils partent d'ici avec la route de Tachkent et portent les ordres des conquérants. Il y a juste vingt ans, les morts du Mazar furent réveillés par les canons russes, arrivant de Tachkent sur cette route et mis en batterie dans ce cimetière. Après un simulacre de bombardement, la ville se rendit au général Kaufmann. Il y laissa deux compagnies et s'avança dans le pays à la poursuite des troupes de l'émir. Dès qu'il fut hors de portée, les gens de Samarcande se soulevèrent et mirent en grand péril la petite garnison. Kaufmann revint à temps pour

d(^g"aj^«'r SCS soldais, serrés de |)ri'S dans la ciladrllc. Il iiilli^oa aux révoltés un cliâliuicnt cxemplairc; depuis ce jour, personne n'a bougé, la pacilication est conîj)lèto.

Colle riladollc, aujnurd'Inii lo quarlior f^^énéral du corps (roccu[)ali(»ii lussc, est la niùnio qui servil dv place d'armes à Tamerlan. UArche^ comme on l'appollo, s'est conservée intacte; rien n'est changé dans la cour principale, où le dominateur de l'Asie donnait audience à ses vassaux et aux ambassadeurs des rois suppliants. On voit au fond le Kok-Tnch, gros bloc de marbre qu'il avait fait apporter de Brousse; l'empereur se hissait au sommet de ce trône en posant les pieds sur les épaules des captifs; de là, il présidait aux exécutions. Le bourreau coupait les têtes sur le rebord de la vasque de pierre placée en face du Kok-Tach, à l'autre extrémité de la cour.

Le Gour-Émir, le tombeau de Tamerlan, s'élève à peu de distance, dans un enclos où de grands mûriers versent leur ombre sur le parvis de la mosquée. C'est le plus élégant des édifices de cette époque. En approchant de Samarcande, on voit tout d'abord briller dans le feuillage les tuiles losangées de la coupole ; rétrécie à sa base, sur le sveltc tambour qui la supporte, elle ressemble avec ses rainures cylindriques à un bonnet tartare. Je suis persuadé qu'il faut cher-

cher ici l'origine des dômes du même style qui coiffent les clochers de Moscou. Au centre de la mosquée, une pierre de néphrite couvre la sépulture de celui qui s'intitulait Sahib-Kirân, « le Maître du Temps ». Autour de lui reposent ses femmes, quelques-uns de ses descendants et son précepteur. L'étendard du conquérant est placé dans la direction de la Mecque; les inscriptions qui célèbrent sa gloire s'effritent sur les murs délabrés.

Ce Timour-Lenk — littéralement le Boiteux de fer — fut la plus extraordinaire des forces vivantes qui aient jamais secoué la lourde terre. Il nous contraint encore à l'admirer, avec cette obscure moitié de notre être où survit un sauvage mal gardé; car nous le recelons tous, et vous le cachez vous-mêmes, braves bourgeois boulangistes, ce fauve antérieur, indifférent à toutes les acquisitions d'une histoire récente, les lois morales, la raison, la civilisation; uniquement séduit par ce qui était l'idéal de la forêt primitive, une magnifique bête de proie, douée plus puissamment que les autres pour faire l'épouvante autour d'elle. — Aux rares moments de liberté qu'on accorde à notre caravane, je feuillette les récits des anciens voyageurs en Asie et je relis dans Hammer l'épopée de Timour.

C'était un petit prince mongol, parti de rien,

(Icslinr }\ loul j)ar sa miiio souvernino et sos lacullùs ômiiKMilcis. Une cliovcliin» iialnrcllcmcnl l)l;in('lic coiivril dès la jcîunosse son front larg"c et liaul; sa taille était élevée, sa démarche noble, l)i(Mi (in'i! lK)ilj\t d'uno Lh'ssmv rvc.iw au sièg-e de Sislîin. Toujours ^^av(', il n'ainiail ni les poètes ni les boufTons; mais il tenait en f?rande considération les médecins, les astronomes, les jurisconsultes. Son camp regorgeait de savants, de musiciens, de sofis : avec leur secours, il disciplinait autant que possible les hordes qui le suivaient et radoraiont comme un dieu. ('Iiacun do ses soldats mourait avec joie sur un signe de lui. 11 savait h peine lire et écrire : pourtant il assemblait à grands frais des bi])liothèques; il se plaisait à disserter sur les subtilités de la loi, à entendre l'histoire des guerriers célèbres. Sa mémoire prodigieuse suppléait à l'instruction qui lui manquait. On ne le vit jamais abandonner un projet, révoquer un ordre; ce qu'il avait décidé était pour lui comme accompli. Son activité infatigable ne lui permettait pas le repos. Il tournait dans cette vaste Asie comme une bète dans une cage, reculant chaque année les limites d'un empire qui s'étendit de la Chine au Volga, de la mer Noire à l'océan Indien. De retour à Samarcande, il chassait le cygne dans les marais de Boukhara, il rebâtissait sa capitale avec l'aide des architectes

ramenés de la Perse et de l'Inde. Les monuments que nous pouvons encore admirer ne donnent qu'une faible idée de ce que fut cette ville, quand l'ancienne enceinte était pleine de palais de marbre, aujourd'hui anéantis. Timour lit de Samarcande une Rome artistique et savante, au sens que comportent ces mots en Orient; on y vint longtemps chercher, de toute l'Asie, les lumières de la vraie foi, les leçons d'art, de mathématiques et de sciences occultes. Ayant le g-oùt du grand, il le porta en tout, jusque dans la cruauté, qui est en ce pays l'ordinaire condition du pouvoir souverain. Dans Sébezwar révoltée, on bâtit devant lui une tour vivante de deux mille rebelles, placés les uns sur les autres, cimentés avec des pierres et de la chaux. A Siwas, toute la population chrétienne fut ensevelie sous des planchers chargés de terre battue. Cette férocité effare notre imagination : ce sont les mœurs locales. Jusqu'à nos jours, les successeurs de ïimour ont fait de leur mieux pour l'imiter; s'ils ne l'ont pas égalé, c'est qu'ils ne massacraient que dans la mesure de leur puissance.

Que l'homme a peu changé sur ce coin de terre! L'annaliste persan Mirkhond nous fait connaître comment on y vivait au temps des Samanides, les émirs qui se disputaient Samarcande au ix" et au x" siècle. Mirkhond dit en parlant de

Kabouz, le plus fameux (rciilrc eux : « Les peines qu'il prononçait n'étaient mises à exécution que parle cimeterre tranchant, il n'employait d'autric prison que la fosse sépulcrale. » Aussitôt après, le chroniqueur nous vante la littérature exquise, l'éléfçance précieuse de ce terrible justicier; j'emprunte le passage à la traduction de M. Defrémery, pour la joie de nos décadents, et aussi pour qu'ils se demandent s'il n'y aurait pas des rapports constants entre un certain raffinement de l'esprit et la dureté du cœur. « Chaque lettre qui tombait de la plume de Kabouz sur le frontispice d'un livre était comme une lentille sur la face du mérite: chaque perle que son calem tirait des ténèbres de l'encrier était un joyau pour le collier de la fortune. Toutes les fois que le sahib Ibn-Abbad voyait une ligne tracée par Kabouz, il disait : Ceci est l'écriture de Kabouz ou l'aile d'un paon. »

Ces émirs féodaux faisaient la guerre pour grossir leur trésor, pour se procurer des femmes. Rentrés dans leurs palais après une expédition heureuse, leur existence s'y partageait entre le harem, les consultations d'astrologues, les disputes philosophiques des docteurs, les contes interminables des poètes. Telle était encore, il y a peu d'années, la vie des émirs de Boukhara, de Khiva, de Khokand. Les besoins et le luxe relatif

des grands n'ont pas varié, depuis les Samanides jusqu'aux tributaires actuels de la Russie. Le trésor du khan de Boukhara est composé des mêmes richesses qui faisaient, il y a mille ans, l'orgueil de Kabouz et de Mountacir : des tapis pour ameublement, des aiguières d'or ou d'argent ciselées sur les mêmes modèles, des armes, des chevaux de prix, une profusion de khalals, robes de brocart et de fourrures. On y trouverait peutêtre aujourd'hui une plus forte proportion de curiosités européennes; encore est-ce douteux; au moyen âge, les communications entre l'Europe et les princes tartares étaient plus fréquentes qu'elles ne le furent durant l'ère moderne et jusqu'à ce dernier quart de siècle. Quand Rubruquis, l'un des envoyés de saint Louis, arriva à la Horde d'Or, il y rencontra une Lorraine, Pàquette de Metz, « qui était chambrière chez une dame de la cour de Mangou-Khan », et un orfèvre du pont au Change, Guillaume Bouclier, qui travaillait à ciseler une merveilleuse fontaine d'argent pour le magnifique sultan.

L'Orient ne change pas, parce qu'il ignore ce principe d'inquiétude qui agite sans relâche l'Occident. Ces peuples ont la sagesse, nous avons la vie; nous sommes l'utile et fol instrument de la vie progressive. Mais le dernier effort de notre raison nous ramène parfois à la sagesse de ces

LKTTIŒS d'ASIK 205

lioiiiiiK's simples. Lo bon Rubriuiuis ayant trouvé j\ la Horde d'Or dos chrétiens ncstoriens, le démon de la controverse se réveilla chez notre cordelier; il soutint une longue dispute contre les hérétiques, i\ l'elTet de convertir Mangou-Khan. L'empereur tartare écoula attentivement les dispuleurs; voici comme KuhriKpiis rapporte sa sentence. « Nous aulres Moallcs, nio dil-il, nous croyons qu'il n'y a qu'un Dieu, par lequel nous vivons et mourons, et vers lequel nos cœurs sont entièrement portés. — Dieu vous en fasse la grâce, monseigneur, lui dis-je, car sans sa grâce cela ne peut être. » Et il demanda encore ce que j'avais dit, et l'ayant su, il ajouta : « que comme Dieu avait donné aux mains plusieurs doigts, ainsi avait-il ordonné aux hommes plusieurs chemins pour aller en Paradis; que Dieu nous avait donné l'Ecriture Sainte à nous autres chrétiens, mais que nous ne la gardions et ne l'observions pas bien ; et que nous n'y trouverions pas qu'aucun de nous doive blâmer les autres. — Y trouvez-vous cela? dit-il. — Non, dis-je, mais je vous ai déclaré dès le commencement que je ne voulais point avoir de contention ni de dispute avec personne. — Je ne parle pas, dit-il, pour vous; vous n'y trouvez pas aussi que par argent on doive rien faire contre le droit et la justice. — Non, sire, répondis-je, et à la vérité je ne suis pas

venu en ce pays pour y gagner or ni argent. ... — Je ne parle pas, dit-il, de cela aussi; mais je dis que Dieu vous a donné les Ecritures Saintes, et vous ne les gardez pas; mais à nous, il nous a donné des Devins, et nous faisons ce qu'ils nous commandent, et vivons ainsi en paix. »

Si je donnais cette citation sans on dire l'origine, et pour peu que j'en eusse rafraîchi le style, le lecteur n'hésiterait pas, il dirait : mais c'est un passage des Lettres persanes, ou de Zadig, ou de la Vision de Babouk, ce prince Babouk qui était né sur les bords de l'Oxus. Nos écrivains du xvm" siècle, quand ils prêtaient leur esprit aux Orientaux, ne se doutaient peut-être pas qu'ils reflétaient aussi fidèlement les lumières naturelles de ces derniers. Et nous-mêmes, aujourd'hui, ne sommes-nous pas ramenés par les grands courants philosophiques de ce temps aux conceptions des sages de l'Inde? Nous réinventons scientifiquement le bouddhisme, avec moins de simplicité et de charité. La lente et vague pensée de là-bas revient alimenter la pensée fatiguée de nos races finissantes. L'histoire des idées, comme celle des faits, vérifie toujours la juste assertion d'Elisée Reclus : « Yu de haut, le grand drame de l'Histoire universelle n'est autre chose qu'une lutte incessante entre l'Asie et l'Europe, avec des alternatives diverses. »

Une prcmiîîrc fois, Djin^^liiz-Khau était parvenu i\ ramasser on un tout les (''lénienls ananiiifjues (le celte Asie centrale; il y avait réussi comme le cvclone réussit à amonceler les vagues, par un mouvement furieux , à la condition d'avancer sans cesse, et pour pou de temps. Le dernier descendant de Djinghiz-Kluui, cpii est de mes amis, porte encore ce nom redoutable, et tous ses traits accusent l'origine mongole; officier aux gardes, le colonel Djinghiz s'est fait connaître par sa passion pour tout ce qui touche à la télégraphie; il est délégué à l'administration des télégraphes russes. Tamerlan reconstitua le grand empire païen avec la loi du Prophète; son œuvre dura un peu plus longtemps, Samarcande continua de prospérer sous ses successeurs immédiats ; mais un siècle ne s'était pas écoulé que l'Asie retombait dans l'anarchie féodale. Elle y a végété jusqu'à la conquête russe. Ces belles vallées étaient alternativement dévastées par les exactions des émirs de Boukhara, par les représailles de ceux de Khokand, par les incursions des Turcomans deMerv.Un missionnaire moscovite visita Samarcande à la fin du x\uf siècle et n'y rencontra qu'un habitant. Elle se releva dans notre siècle; Yambéry, le seul chrétien qui y ait pénétré jusqu'à l'année 1867, ne la trouva pas au-dessous de ce que la renommée lui faisait attendre. Aujour-

d'hui, la population s'accroît, avec la sécurité et le développement des transactions commerciales : Samarcande compterait, me dit-on, de 30 000 à 40 000 âmes. Je donne ces chiffres pour ce qu'ils valent; la statistique est une science conjecturale en Orient.

Cette population se partage en trois groupes ethniques : les Ousbegs, représentants de la pure race mongole, reconnaissables à leurs pommettes saillantes, à leurs petits yeux bridés; — les Tadjiks, descendants d'immigrés persans, qui ont gardé le type iranien dans toute sa beauté ; — les Sartes, provenus du croisement des deux races. Ces métis formant la majorité, l'on désigne habituellement sous le nom générique de Sartes les indigènes de Samarcande et des vallées voisines. Les marchands étrangers, juifs, afghans, hindous, sont en assez forte proportion dans les bazars.

Ces bazars n'ont rien de luxueux; nous retrouvons dans toutes leurs échoppes, avec peu de variantes, les objets de commerce qui suffisent aux besoins restreints de l'Asiatique : tapis, étoffes de soie, selleries, cuivres ouvragés, poteries où se perpétuent les anciens dessins persans. Tout l'intérêt de Samarcande est dans ses ruines; les quartiers habités sont insignifiants et d'aspect chétif. Des maisons basses, d'argile ou de pisé, s'entassent en désordre et toutes pareilles, comme

un troupeau de moulons dans la poussière d'une lande. Kllcs drrohonl aux rcf^ards la vio sommaire des Orientaux. La claustration des femmes est rigoureuse; elles ne sortent qu'enveloppées des pieds ù, la tôte dans un sac d'étoffe noire. C'est à peine si nous avons rencontré trois ou quatre de <es fantômes dans nos promenades. Pour juger le beau sexe, il faut suivre la longue rue affectée à une catégorie spéciale de commerçantes; celleslà ne cachent rien, elles exercent librement la seule industrie permise à des femmes musulmanes. Groupées devant les portes ou sur des tréteaux de planches, à l'ombre de quelque mûrier, peintes de couleurs crues, chargées de grossiers bijoux, elles chantent en s'accompagnant d'instruments de musique, provoquent les soldats russes qui les dévisagent, ou attendent accroupies, immobiles, avec un infini d'ennui dans leurs yeux animaux. C'est la Vénus morne et brutale du vieil Orient, sans un rayon de grâce. Je suis frappé de l'infériorité esthétique des femmes dans cette race sarte; en revanche, tous les jeunes garçons qu'on rencontre semblent créés pour la joie du peintre et du sculpteur; l'art antique n'a pas laissé de plus beaux modèles d'éphèbes,

La population rurale est mêlée de Sartes et d'Ousbegs; on l'évalue à trois cent mille âmes dans la vallée du Zarafchan, l'ancienne Sogdiane.

J'ai pu me former une idée de ces riches campagnes, durant l'excursion que nous avons faite au village d'Ourgout. C'est un site délicieux, blotti dans les premiers contreforts des montagnes. Le massif neigeux de l'Alaï, visible en entier de ce lieu, dentelé de ses arêtes un ciel de turquoise. Une source descend des glaciers, elle tombe en chantant dans un bassin limpide, où elle se repose un instant avant d'aller grossir les flots limoneux du Zarafchan. Des hommes prient dans une petite mosquée, au bord de l'eau, sous un berceau d'énormes platanes qui rappellent ceux du Bosphore. Le mollah nous apporte un repas de sucreries, de mouton rôti; nous lui insinuons d'y joindre quelques-unes des belles truites qui s'ébatlent dans le vivier; il refuse et nous supplie de les respecter; elles sont protégées par la mosquée, le vieux prêtre les nourrit avec une sollicitude religieuse. Sur la prairie voisine, les villageois nous offrent le spectacle de leurs divertissements traditionnels', des combats de perdrix et une baïga. C'est une manière do tournoi, où se peignent au vif les mœurs belliqueuses et pillardes des ancêtres. Les jouteurs sautent sur leurs petits chevaux turcomans et se partagent en deux camps; on place un chevreau, prix à disputer, entre les deux escadrons. Ils fondent l'un sur l'autre et s'arrachent

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collo proio; los plus a^il(;s s'cmpjironl tour à tour (le ranimai, rempoilonl cmi fiiyaiil sur le garrot do leurs montures; il est reperdu, repris; c'est une nn^'lée furieuse, souvent dang'orouse, avec foico invectives, g-ourmadcs et ruades. Les vieillards i\ barbe blancbo n'y sont pas moins ardents et moins bons cavaliers que les jeunes gars. La lui te repse quand l'une des troupes renonce h l'eeonquérir sur l'autre les membres pantelants du cbevreau.

Tout le loni> de la route que nous avons suivie, les vergers et les cultures se succèdent, autour de fermes encloses entre des murs do limon séché. L'aspect de ces fermes et des paysans qui en sortent, vêtus d'une chemise de coton, la terre humide et noire, les récoltes que cette terre porte, les procédés d'exploitation, tout ici fait penser à la vallée du Nil et rappelle le travail industrieux du peuple fellah. Les Sartes irriguent de même leurs petits champs; ils creusent les canaux avec des bêches de fer en forme de bouclier triangulaire. Continuellement nové sous l'eau grasse que charrient ces milliers d'artères, le sol donne plusieurs récoltes à chaque saison. Le riz, le coton alternent avec les luzernes et les trèfles ; la vigne s'enroule aux troncs des peupliers et des saules. Les Russes fondent de grandes espérances sur cet opulent jardin de l'Asie cen-

traie, qui se prolonge dans toutes les plaines du Fergânah. Ils projettent d'y développer la production cotonniëre et de libérer ainsi leurs fabriques de l'importation américaine; le textile, apporté d'Asie, ouvré à Moscou, reviendrait en Asie habiller ceux qui le cultivent. Entre l'Amou- Daria et la Caspienne, les balles de coton alimentent déjà le trafic du chemin de fer au delà des prévisions les plus optimistes. Les vins de ce pays, mieux fabriqués, feront peut-être une rude concurrence aux nôtres sur les tables de Pétersbourg. Nous sommes depuis quelques jours au régime des crus de Tachkent, ils ne nous ont point paru méprisables. L'homme qui a rattaché ces provinces à la Russie se propose maintenant d'y révolutionner des industries et des cultures attardées; l'essor est déjà donné. Hélas! hélas! avant peu d'années, des usines bourdonneront près du tombeau de Timour; leurs cheminées noires enfumeront cette atmosphère transparente sur l'emplacement où s'écroulent les minarets émaillés d'azur. N'ai-jepas vu danser à la lumière électrique dans la gare de Samarcande?

Car nos journées si pleines se terminent par des bals, au club des officiers, à la Résidence, à la gare. Le matin, on était au palais et chez les contemporains de Tamerlan ; le soir, on a franchi neuf cents lieues et vécu six ou sept siècles, on

LETTRKS D'ASIE 213

se retrouve dans nu salon de Pétcrsbourg. Nous ]H)inri()ns ouhlicr (|n«' nous sommes au jtird des uionls do la (lliiuo, n'étaient les physionomies graves de quelques Sartes, qui haussent leurs l(Hos par-dessus les haies des jardins oii l'on danse et regardent d'un air songeur les valses des péris d'Occident. (a'S cariatides vivantes nous font souvenir que deux fleuves se côtoient aujourd'hui sur ce coin do terre, sans mêler leurs eaux; hionlôt, le plus profond, le plus impétueux absorbera l'autre. En attendant, les airs russes prennent possession de l'espace; ces nuits alanguios les boivent voluptueusement: ils s'en vont dans la brise tiède qui caresse les cimes des peupliers et des karagatch; ils montent dans le ciel d'Asie, sombre et doux sur nos têtes, avec son trésor d'étoiles à l'éclat amorti, comme de vieilles pièces d'or qui ont beaucoup servi. Les lumières et les harmonies d'en haut descendent indulgemment sur la joie du bal, sur les feux électriques et les musiques humaines qui glorifient les petits événements d'en bas.

On nous arrache à cet enchantement : le jour du départ est venu, le train de retour chauffe, l'ingénieur qui dispose de nous ne souffre pas qu'on s'attarde. Il faut dire adieu à Samarcande, plus tôt que je ne l'eusse voulu. Il faut dire adieu à la compagne qui partage mon logis : une des

tourterelles dont ces jardins sont remplis a fait son nid sur l'entablement du poêle. Je m'étais habitué à elle, je rencontrais ses yeux irisés en me réveillant. Tandis que j'écrivais devant la fenêtre ouverte, le mâle entrait et sortait bruyamment, effleurant mon papier de ses ailes ; il apportait la nourriture à la couveuse. Elle, immobile sur ses œufs, me regardait travailler. Pendant que je couvrais ces feuilles de mots inutiles, la petite bête pensive achevait son œuvre d'amour, meilleure et plus nécessaire que la mienne, puisque c'est la grande œuvre de vie. Je la quitte avec regret : je retourne aux pays ternes, aux durs métiers que les hommes y font; elle reprendra son vol facile, dans cette fine lumière, autour des dômes bleus que je ne reverrai plus.

Sur la Caspienne, 5 juin.

Ce matin, le train nous a déposés à Ouzoun- Ada; un paquebot nous attendait; il nous emporte, l'Asie est redescendue sous la mer.

Je vous devrais encore une description de la sainte Boukhara. N'y comptez point : deux heures

(l'arrôt, c'est tout ce que l'on nous a accordé pour visiter la rivale de Saniarcandc. Par suite de combinaisons dont le détail importe peu, notre convoi devait rejoindre le soir à Tcliardjouï le général Ilosenbach ; le gouverneur de l'Asie russe était parti la veille pour Kermineh, où il allait conférer avec l'émir. Nous n'avons donc pas vu ce prince glorieux; nous avons à peine entrevu sa capitale. Les édifices religieux m'ont paru très inférieurs à ceux de Samarcande; ils sont de date moins ancienne, on n'y retrouve pas le grand style des monuments tamerlanides. En revanche, la couleur locale ne laisse rien à désirer, dans cette foule qui grouille à travers les bazars et les ruelles étroites. Sauf le résident russe et sa ga^k; cosaque, Boukhara ne compte pas un seul«*^iaour dans ses murs. D'ailleurs l'Européen qui s'y établirait ferait preuve d'un rare courage. La tristesse et l'infection de la ville passent toute imagination. Le Zarafchan, saigné par les cultures sur son parcours supérieur, se divise à l'entrée en petits bras appauvris ; il n'apporte qu'une eau croupissante dans les canaux encombrés d'immondices qui font de Boukhara une Venise puante. Aussi tous les boukhares sont-ils attaqués par la rechta, le hideux filaire qui s'insinue sous la peau des bras ou des jambes; on le dévide avec précaution sur un

bâtonnet, quand, il se décide à sortir après avoir atteint sa croissance. A chaque coin de rue, des citoyens se livrent à cette opération : si le ver casse, il s'en reforme un nouveau, tout est à recommencer quelques semaines plus tard. A la résidence russe, on ne tolère pas une goutte d'eau qui nait été préalablement bouillie, on s'abstient des fruits vendus au marché; malg^ré ces précautions, on y vit dans la crainte perpétuelle du ver de Boukhara, impitoyable aux étrangers comme aux natifs. Les gardes déguenillés qui veillent aux barrières du palais n'en défendent pas les princes : l'émir actuel en est à sa quatorzième rechta.

Ce palais, haute citadelle embusquée derrière des remparts crénelés, est de mine très farouche. On nous a montré plus loin la tour de justice, d'où fut précipité, suivant la coutume, le dernier ministre des finances : il avait été convaincu de prévarication, toujours suivant la coutume. Les seuls lieux vivants sont le grand bazar des soieries et la place devant la mosquée principale, oii jonglent des charmeurs de serpents. Dans le reste de la ville, la vie se cache à l'abri de longs murs aveugles, qui masquent des pâtés de maisonnettes en torchis. Des coulées fangeuses serpentent entre ces murs; il suffit d'un chameau arrêté pour entraver la circulation. Nos véhicules avançaient

à grand'pcine; l'émir nous avait envoyé d'antiques caltjches peintes en rouge, qui rappellent vajiuciiiciit les carrosses des cardinaux romains. Les passants indigènes nous dévisageaient avec une curiosité méprisante; mais ils s'écartaient docilement devant le fouet de nos cosaques. Formé des mêmes éléments que le peuple de Samarcande, celui de Ikiukhara se reconnaît à son air plus noble, plus martial; il étale fièrement une barbarie mieux préservée. Pressurés par leur émir jusqu'à la dernière piastre, les boukbares sont partagés entre l'amour de l'indépendance et l'envie qu'ils portent i\ leurs voisins, à peine taxés par le conquérant. Le jour n'est pas loin où l'intérêt parlera plus haut que le fanatisme. Le passage du chemin de fer aux portes de la capitale achèvera vite de ruiner l'autonomie de ce petit État. En cas de résistance, les Russes n'auraient pas besoin de baïonnettes pour le soumettre ; ils le tiennent par une arme plus efficace : maîtres du haut Zarafchan, il leur suffirait, pour réduire cette ville, de détourner en amont les maigres filets d'eau qui l'alimentent.

Si j'ai maltraité Boukhara, je prends l'engagement d'y revenir un jour pour retoucher ma photographie instantanée. Mais à défaut d'observations prolongées, cette simple constatation a bien son prix : on peut aujourd'hui s'arrêter deux

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heures à Boukhara, comme on ferait à Nîmes ou à Montpellier. Pour qui sait la non-valeur du temps en Asie, et la longue entreprise que c'était naguère d'y voir la moindre chose, il y a dans ce petit fait une révolution matérielle qui en présage bien d'autres dans les idées et dans les mœurs.

J'arrête ici ces notes. Lo voyage de retour nous a donné de nouvelles surprises; mais je renonce à coordonner des impressions trop rapides, trop incohérentes. Nous continuions de feuilleter les Mille et une Nuits, le vieux livre merveilleux où l'on avait cousu des pages du Maître de Forges. On se sentait partout à la fois dans l'espace et dans le temps. Comme les cerveaux de ces Turcomans, ébahis devant les enchanteurs arrivant d'un autre monde, nos cerveaux de civilisés souffrent une épreuve différente, mais non moins rude; pour nous comme pour eux, une légende nouvelle se crée dans l'empire du Cathay avec des éléments disparates. Ils se pressent tous pêlemêle derrière notre locomotive, au bureau du télégraphe et du téléphone, Quinte-Curce et Fulton, Djinghiz-Khan et Edison, Marco-Polo et Yambéry, Alexandre et Skobélef.

Les tableaux se mêlent, se succèdent, disparaissent, si vite, si vite.... Je n'aurais jamais cru que dans le lent Orient on pût mener ce train de vie enragé. J'y avais pourtant vu quelque chose

de semblable, jadis, à Ismaïliuli, cbez M. de Lesseps. Nous vivons sur le marchepied du vagon ; on saule nu instaiil à [vvro : c/osl pour uue roceplion do maniamourliis boukhares, pour une fùlo, une parade, un banquet. A chaque arrêt de la machine, quelque chose h voir, une des grandes cités mortes qui jonchent lo sol de l'Asie antérieure, un personnage curieux , un travail d'ingénieur. Nos chevaux nous suivent sur une plate-forme, dans le convoi : vite en selle, jusqu'au moment de rentrer dans la maison roulante. Les télégrammes pleuvent, les contre-ordres se croisent; ce matin, on nous rappelait de Boukhara, demain on doit remonter l'Oxus sur un steamer, vers la haute Bactriane, à moins qu'il ne faille repartir en droite ligne pour Pétersbourg. On nous propose pour chaque journée des itinéraires qui demanderaient une semaine. Impossible, dit-on, de négliger cette petite excursion : ce n'est que 60 ou 80 kilomètres aller et retour, on sera revenu à temps pour le dîner de gala. Tout cela par une chaleur constante de 40 degrés centigrades. Le sommeil, habitude arriérée, est rayé des programmes; de loin en loin, les sybarites arrivent à faire une nuit de quatre ou cinq heures sur une banquette de vagon, ou sur un de ces lits de cordes tressées, en usage à Samarcande. — Entraînons-nous, c'est de l'atavisme que nous pré-

parons pour nos petits-fils ; tout porte à croire qu'on vivra de la sorte au xx° siècle. Ce sera un beau siècle pour les reporters. Pour ceux qui ont g-ardé cette autre habitude arriérée, penser avant d'écrire, rien n'est moins tentant que de prendre la plume dans ce tourbillon.

Nous avons retrouvé un peu de calme sur le bateau : j'en profite pour résumer ce qu'il y a de caractéristique dans l'œuvre des Russes en Asie. Ils y ont obtenu un succès bien différent de celui que nous rencontrons depuis un demi-siècle dans nos possessions musulmanes. Ce succès appellerait une sérieuse étude comparative entre nos procédés de colonisation et les leurs. Je me contente d'indiquer le principe constant des Russes, qui est de rendre légère, presque insensible pour le vaincu, la transition à une civilisation supérieure. Les délégués du tsar ne s'avancent pas chez ses nouveaux sujets un code européen dans une main et une feuille d'impôt dans l'autre. On laisse à l'indigène ses lois religieuses et civiles, ses magistrats, son organisation; on l'impose à peine; le Turcoman paye 1 4/2 rouble par tête, là où le colon russe, établi à côté de lui, paye plus de 8 roubles. L'indigène ne voit guère la race maîtresse que sous l'uniforme, l'autorité no se manifeste à lui que sous l'appareil militaire, le seul qu'il comprenne et respecte. Le gouverne-

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incnl l'ail rcltàlir les m(is(|ii(''('s, il traite avec ô^ards les mollalis et convfxiuc leurs chefs au Kremlin, aux ('«''nMiioiiics iinpérittliîs : ils s'en reUxunout coiiiijlrs de j)rév(!iiances, éhlouis par la piiissaiicci du tsar blanc. Enlin, et c'est là surtout que gît le secret de celte assimilation rapide, les Russes réussissent par leurs défauts autant que par leurs qualités; ils sont servis en Orient par leur poids mort, par ce f[uelque chose d'inachevé qui retarde en Occident leur accession à la vie européenne. La Russie entre d'abord en contact avec ses sujets barbares par ses éléments les moins civilisés. Les cosaques, qui vont fonder en Asie des colonies agricoles, ne sont guère supérieurs aux premiers occupants du sol : on s'entend vite entre Asiatiques, lesquels ont le cerveau fabriqué de la même façon. Il n'y a point entre l'ancienne population et la nouvelle cet écart de sentiments, de culture intellectuelle, de régime de vie, qui ne va pas sans quelques dédains et quelques duretés du civilisé vis-à-vis de son inférieur. L'orgueil inné du musulman n'est pas froissé par une supériorité morale qu'il ne peut comprendre; quand cette supériorité lui apparaît, c'est derrière une épée, qui la justifie aux yeux de l'homme des tentes.

En quelques années, la Russie s'est étendue sur ce vaste bassin, jusqu'au pied des montagnes

chinoises, comme une eau qui a trouvé sa pente. L'Asie centrale est naturellement dévolue à cette puissance, à défaut d'autre voisine civilisée. Si les mouvements des Russes en Europe peuvent alarmer les intérêts, leurs progrès en Asie sont légitimes, puisqu'ils ne lèsent que la barbarie. Aussi bien une haine clairvoyante — elle existe peutêtre quelque part — devrait pousser les avantgardes cosaques à l'Orient, bien loin de les retenir. En Russie même, des patriotes voient avec crainte cette déperdition de forces, la tâche chaque jour plus lourde qu'on assume, le frottement toujours plus immédiat avec cette Chine, qui sera quelque jour un terrible voisin. On tremble et pourtant on avance.

C'est qu'on subit une loi antérieure et supérieure à toutes les habiletés des diplomates, la loi universelle qui ordonne à l'homme de s'user pour autrui, à aujourd'hui de s'immoler pour demain. Dans sa sagesse admirable , cette loi leurre l'égoïsme de satisfactions momentanées, elle lui cache le suicide où elle le mène, elle l'intéresse à ses fins. Pour obéir à cette loi, l'Espagne a perdu sa prépondérance sur l'Europe en tirant de la nuit le nouveau monde; l'Angleterre a couvert le globe de ses colonies, et, malgré ses solides vertus, le moment semble venir où elle penchera sous ce poids trop lourd, entraînée dans les océans. Nous-

inômcs, no serons-nous pas la proio fatale de l'Afrique, n'épuiserons-nous pas nos forces à susciter le» grands pays noirs de l'équateur? Les homme» d'État peuvent réagir sur ces pentes irrésistibles; ils peuvent ce que peut la politique, ralentir; mais s'ils pensent, ils pressentent la vanité définitive de leur effort contre le dessein divin. Cette loi qui commande aux empires de servir les destinées générales au prix de leur propre existence, c'est la même qui contraint le ver li mourir en tissant son fil de sa substance, l'artiste à produire en donnant sa vie à son rêve; c'est la loi en vertu de laquelle tout agent de l'œuvre éternelle, insecte, homme ou nation, crée par le sacrifice. Nous venons de lavoir au travail dans ce désert d'Asie. Le soleil a dépensé sa chaleur, durant des milliers de siècles, pour sécher ces mers inutiles; les fleuves tarissent leurs eaux pour transformer ces sables en limon nourricier; un grand empire, en croyant amasser pour lui-même, usera peut-être le meilleur de sa sève à ranimer la vie, à rallumer la civilisation dans ce berceau de la race kumaine. Création par le sacrifice, c'est tout l'ordre et le secret de Dieu.

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