I.KS INDKS NOIHKS
roso t>sl lu couleur j^crmanique, — prolongées sur toute la partie orientale de l'Afrique médiane, jusqu'aux limites de l'Klat noulro du Con^o. Ces bandes reprenaient de l'autre côté, sur l'Atlantique, avec la môme intempérance. Que leur manquait-il pour se rejoindre à l'intérieur? Un peu de ce même rosé sur l'Klat du ('onj^o. Or, on ne sait jamais combien de temj)s un État indépendant, un Etat belge, se maintiendra belge et indépendant; si quelque jour, par bypolbèse, le Congo perdait ces deux (jualités, l'Allemagne ne voudrait-elle pas réunir ses deux tètes de pont, d'un Océan à l'autre? Une Inde gigantesque, coupant l'Afrique par le milieu, assurerait à ses possesseurs rbégémonie sur tout ce continent.
Voilà le rêve. Dans la réalité, je m'empresse de le dire, rien ne nous autorise à prêter au gouvernement impérial ces appétits de cartographe glouton. Mais la réalité est déjà fort imposante. La Compagnie allemande de V Afrique orientale, substituée en 1885 à l'ancienne Société coloniale de Hambourg, reprit les opérations de sa devancière et les étendit par des traités avec les roitelets nègres, vassaux nominaux du Zanzibar. MM. Peters et Wismann poussèrent à main armée dans l'intérieur, malgré les réclamations de Séid Bargasch. Le chancelier prit fait et cause pour eux, les vaisseaux allemands s'embossèrent
devant Zanzibar; les acquisitions de la compagnie furent déclarées territoire d'empire. L'Angleterre s'émut, des négociations très laborieuses s'engagèrent entre les deux puissances. En 1886, un premier arragement sanctionna les prétentions allemandes, sauf sur le littoral; l'administration de toute la bande côtière, à l'exception de deux ports, demeurait confiée à la Société anglaise de VEst africain. Ainsi murée du côté de l'Océan, la future colonie germanique n'était pas viable; le traité de partage conclu cette année a régularisé la situation, aux dépens du sultan de Zanzibar; ce traité concède à la Grande-Bretagne le protectorat sur les îles du sultanat; la Société anglaise de VEst africain reporte ses droits sur la zone du littoral comprise entre le fleuve Tana et Wanga; une ligne qui remonte obliquement de Wanga au nord du Yictoria-Nyanza limite dans l'intérieur les possessions britanniques et les possessions allemandes. Ces dernières partent de l'océan Indien sur une longueur de six degrés, de Wanga au cap Delgado; elles s'étendent dans les terres jusqu'aux lacs Victoria etTanganyka, qui deviennent virtuellement allemands ; le Tanganyka sépare seul le territoire germanique du Congo belge. C'est un empire égal en superficie à l'Allemagne, dans une région fertile, habitée, susceptible d'un grand développement; l'empire n'a qu'un inconvénient : il faut
t'iicorc le conquérir sur des populations Irfes récalcitrantes.
dos ronihinaisons ont porté un coup irréparable aux grands dossoins anglais sur l'Afrique ori(;nlale. C'en est fait de la route royale britannique, qui (levait romonler du Cap jus(iu'aux bouclies du Nil sans solution de continuité. L'Anp:l(3terre prétendait couper la poire africaine dans le sens de la longueur; rAUemagne entend la partager dans le sens de la largeur; les deux couteaux se sont heurtés; c'est le dernier qui est resté dans le fruit. L'Angleterre a rencontré sur cette même route d'autres obstacles. Au sud, le Portugal avait fait, et depuis plus longtemps, le môme rêve que l'Allemagne : un royaume transversal qui relierait Angola au Mozambique, par le bassin du Zambèze. On sait comment l'Angleterre en a usé avec les premiers conquérants de l'Afrique; elle avait entendu les arguments de l'Allemagne, elle a eu l'oreille plus dure pour ceux du Portugal, la voix étant plus faible; elle a saisi et continue d'envahir, sur le Chiré et dans le Mashonaland, des positions qui lui permettent de commander le Zambèze. L'Angleterre aura moins facilement raison d'une autre barrière qui s'est dressée devant elle, là où elle n'en attendait guère, en travers du jNil. Quand elle assuma la direction exclusive des affaires égyptiennes, poussées si loin \ots le sud
par Ismaïl-Pacha, elle put croire qu'elle tenait du coup la moitié de sa route d'avenir, d'Alexandrie aux lacs équatoriaux. L'explosion du mahdisme, en 4884, intercepta cette route sur une hauteur de 20 degrés. Il est pénible pour la grande nation anglaise que son installation en Egypte ait été le signal d'un phénomène sans précédent : le recul de la civilisation jusqu'à la deuxième cataracte. Sous toutes les dominations antérieures, pharaonique, grecque, romaine, arabe, chrétienne, le Kordofan était accessible aux échanges commerciaux, à des civilisations relatives; la nuit de la barbarie est brusquement retombée sur ces contrées; l'Afrique, ouverte sur tous les autres points, s'est refermée sur le plus anciennement connu.
En plus des Allemands et des Anglais, la côte orientale a vu débarquer des Italiens, durant ces années mémorables de l'invasion européenne. L'Italie a jeté son dévolu sur le massif montagneux qu'on appelle la Suisse africaine, habité par les populations chrétiennes du Tigré, de l'Abyssinie, du Choa. Descendus à Assab en 4882, à Massaoua en 1883, arrêtés par l'échec de Dogali en 1887, les soldats et les négociants italiens prononcent leur mouvement vers les plateaux de l'intérieur, où leurs affaires semblent en assez bonne voie. Le cabinet de Rome ne compte pas s'arrêter
LKS INDKS Noii\i:s 325
là, puiscju il revendique Kassala et l'accès du Nil Blou; c'est l'objet d'une négociation pendante avec le gouverncincnl hrilannicine; celui-ci défend éncrg-iquemcnt les droits de l'Egypte, qu'il a absorbés, sur une région d'où les raahdistes ont évincé l'Egypte et l'Angleterre.
Ainsi le versant oriental de l'Afriqu*; a été presque entièrement distribué, depuis dix ans, entre quatre nations européennes. Au sud de l'équateur, l'Allemagne s'y est taillé un large morceau, le plus compact, le mieux délimité. Au-dessous d'elle, le Portugal défend sans grand espoir une situation créée par les siècles, et qui menace de lui échapper au moment oii il venait de la relever. L'Italie a choisi sa part entre la mer Rouge et le Nil moyen. Partout ailleurs, l'Angleterre possède, protège, conquiert, et prétend à tout ce qui n'est pas encore possédé. Nous n'avons pas d'intérêts dans l'Orient africain; nous regardons les compétitions de notre île de Madagascar, où la suzeraineté française vient enfin d'être mise hors de contestation.
Dans l'Afrique occidentale, la course aux colonies a été tout aussi rapide, tout aussi jalouse. Mais, de ce côté, les possessions et surtout les prétentions sont singulièrement enchevêtrées. Pour ne pas obscurcir ce résumé, je négligerai les petits établissements d'ancienne date qui mor-
SPECT. CONTEMP. 2S
cèlent le pourtour du golfe de Guinée, depuis Sainte-Marie de Bathurst jusqu'au Congo. Il est probable que ces comptoirs feront l'objet d'échanges compensateurs entre les puissances, à mesure que chacune d'elles se concentrera sur les grandes aires de développement choisies depuis dix ans.
Durant cette période, l'Allemagne a porté son effort sur deux points : au sud de l'équateur, sur les côtes comprises entre le fleuve Orange et la Kunéné; au nord, sur la baie de Biafra, commandée par le Cameroun. Du Cameroun, elle semble désireuse d'atteindre, par l'Adamaua et le Baghirmi, le littoral méridional de ce lac Tchad où les explorateurs allemands l'ont si glorieusement annoncée.
L'Angleterre a fait son installation capitale aux bouches du Niger. Elle rayonne de là sur le large éventail du Soudan central, entre Niger et Bénoué, jusqu'à la rive occidentale du lac Tchad et aux premières terrasses sahariennes. C'est peut-être la situation la plus enviable dans toute l'Afrique. Le bas Niger et la Bénoué, les seuls grands fleuves oii la navigation ne soit pas arrêtée par des chutes, sont les artères les plus commodes et les plus courtes pour atteindre le lac Tchad, pour drainer vers la mer tout le trafic du Soudan. Ils enserrent un pays célébré par les voyageurs pour sa richesse, son climat rela-
livomont lompùré. Et le nom de Nigritie ne doit pas nous induire en erreur sur les populations de ce pays; noirs ou métis berbères, ces peuples ont passé par des développements hislori- (jues inconnus aux tribus nègres des forêts équaloriales. Les Arabes apportèrent dans les royaumes musulmans du Sokoto et du Bornou une demicivilisation, à peine inférieure à colle qui existait cbez leurs frères de la côte méditerranéenne. Les savants du Bagliirmi causaient avec Bartli d'Aristote et de Platon; ceux du Bornou disputaient avec lui sur la géographie de Ptolémée. Les grandes villes sont fort rapprochées dans le Sokoto. D'après le peu que l'on connaît de ces régions, elles promettent au premier occupant européen des éléments de prospérité comparables à ceux que les Russes ont trouvés en Asie centrale, dans les riches vallées cultivées par le peuple sarte. — En 1880, des maisons anglaises et françaises se partageaient le négoce aux bouches du Niger; les nôtres, qui étaient les plus nombreuses, reçurent des propositions séduisantes peur la cession de leurs établissements; elles demandèrent conseil et appui au gouvernement français. Le lecteur devine l'accueil fait à ces importuns, qui s'en venaient d'on ne sait quel Niger tracasser les bureaux de Paris. Les maisons françaises acceptèrent les propositions de leurs
concurrents anglais et liquidèrent. Ce moment a décidé les destinées du Soudan; il a préjugé les chances des projets que nous formons aujourd'hui, pour y pénétrer par des voies de plus long parcours. La Royal Niger company, puissamment constituée en 1886, reçut une charte qui l'autorise à battre monnaie, à faire des lois, à lever des troupes ; elle entretient une flottille de vapeurs qui remonte aujourd'hui le Niger jusqu'aux rapides de Boussang, à 736 kilomètres de la mer; la Bénoué jusqu'à 720 kilomètres, les deux tiers de la distance entre le lac Tchad et la côte.
La France possède sur l'Atlantique deux vastes territoires : le Congo français, laSénégambie avec ses nouvelles annexes. Le Congo français, englobant notre ancienne colonie du Gabon, est à cheval sur l'équateur; nous avons à peine jalonné l'énorme région inscrite entre le littoral et l'Oubanguî; il est impossible de prévoir actuellement l'avenir réservé à ces terres vierges, opulentes, malsaines, peuplées par des races nègres qui occupent les échelons inférieurs de l'humanité. En revanche, nos vieilles possessions de la Sénégambie se sont prodigieusement développées depuis quelques années. Etablis sur tout le cours du Sénégal, nous avons passé de ce bassin dans celui du Niger supérieur. Ce dernier fleuve attend notre pavillon jusqu'à Say; personne ne nous dispute la boucle
LKS INDES NUIHKS 929
du Niger, sauf le clicf indigène Ahmadou, que le colonel AiTliiiiard est en train do rcMluire. On vient de conslituor adininislrativement le Soudan français, avec nos acquisitions h l'est du Sénégal. Au-dessous des deux fleuves, en marchant vers lu côte de Guinée, nous avons cnvoloppé ot pénétré le massif montagneux du Foula-Djallon; l'empire du sultan Samory, un moment si redoutable, est aujourd'hui à notre discrétion. La belle exploralion du capitaine Bingcr a lixé le pays de Khong dans notre sphère d'influence. Le rattachement du Soudan français à la côte de Guinée, par le Comoé ou par toute autre voie, n'est désormais qu'une question de temps. Notre hinlerland sénégalais — puisque c'est le mot adopté dans la langue diplomatique nouvelle, qui détrône l'ancienne — embrasse douze degrés de latitude, dix-huit de longitude. Il déborde sur le littoral les enclaves étrangères de Balhurst, des Bissagos, de Sierra-Léone et la république de Libéria. On s'étonnera peutêtre de voir passer sous silence le Dahomey, qui a fait naguère tant de bruit en France. Grâce au ciel, nous avons évité une campagne sanglante et coûteuse dans ce couloir sans avenir, étranglé entre les établissements britanniques de Bénin et de la Côte d'Or. Nous eussions travaillé une fois de plus pour l'Angleterre : les charges que la France et les Allemands de Togo supportent au
Dahomey doivent fatalement revenir à la nation maîtresse du bas Niger et delà Volta.
Si l'on jette les yeux sur une carte, on verra que tous les efforts des trois grandes puissances, à l'occident de l'Afrique, convergent actuellement vers un même point : le Soudan central, le bassin du lac Tchad. L'Angleterre en approche par la meilleure et la plus courte route; mais elle doit compter, sur son flanc droit, avec la marche parallèle des Allemands du Cameroun; elle peut être tournée, gênée au moins, sur son flanc gauche, par les Français du haut Niger. Nous pourrions, d'autre part, arriver au Tchad par le sud, en partant du Congo français; tout fait supposer que les sources du Châri, le principal tributaire du lac, doivent naître très près du haut Oubanguî. Un de nos explorateurs, M. Crampel, cherche en ce moment la route entre les deux rivières, dans une région oii nul voyageur ne s'est aventuré jusqu'à ce jour. — Les traités de partage conclus il y a quelques mois, en tant qu'ils concernent l'Afrique occidentale, n'avaient d'autre objet que de régler les conditions de cette course au Soudan, par la délimitation des sphères d'influence.
Un premier accord était nécessaire entre l'Allemagne et la France, pour fixer la ligne de démarcation qui séparera le Congo français des
LES INDES NOiniCS 331
(erritoircs du Cameroun; accord facile, par cela inrine que la position do celle fronliëre ne peut avoir aucun oflot sur les compc'îlitions au Soudan. On a lire une ligue droite du cap (lainpo dans la direction de l'est; elle va se perdre dans l'inconnu. L'opération était plus délirato au nord du Cameroun, entre rAllcmagnc et l'Ang-lcterre. Les deux nations ont accepté un tracé qui part de la baie de Biafra et rejoint la Bénoué h Yola; ce tracé coïncide avec la plus courte ligne qu'on puisse tirer de la mer au lac Tchad. Au delà de Yola, et jusqu'au lac, les parties contractantes ont renoncé à préjuger l'attribution future de l'Adamaua.
La convention anglo-française a concilié les prétentions respectives des deux puissances sur le Niger. Il sera nôtre en amont de Say; anglais au-dessous. On a évité de prévoir le terme extrême de notre pénétration à l'ouest du fleuve, au sud de sa grande boucle. A l'est, une ligne tirée de Say jusqu'à Barroua, sur le lac Tchad, fixe l'avenir du Soudan central. L'Angleterre se le réserve en entier. D'après toutes les relations des voyageurs, toutes les études des géographes, la ligne Say-Barroua marque la limite septentrionale des pays fertiles, arrosés, peuplés; rigoureusement menée, cette ligne nous laisserait au nord quelques terres cultivables, la petite princi-
pauté de Sinder, le Damergou; mais sur la plus grande partie de son tracé, elle suivrait la base des hammâda, les premiers relèvements du Sahara, où commence l'aire de parcours des Touareg". « Un sol léger, très léger », comme l'a dit lord Salisbury, avec plus d'ironie que d'exactitude, puisque ce sol est do la pierre. — Sans parler des avantages que la convention nous assure à Madagascar, ce n'est pas un point indifférent qu'elle mette hors de conteste le fameux hinlerland algérien, c'est-à-dire les déserts qui séparent les deux Frances africaines, de l'Atlas au Sénégal. Néanmoins, un traité qui nous évince du Soudan central, de ce grand marché africain où toutes les voies de pénétration devront aboutir pour être rémunératrices, — un pareil traité prêterait à de graves objections, s'il n'avait un correctif dans l'acte de Berlin. La conférence de 1885 a stipulé pour tout le bassin du Niger la plus entière liberté commerciale. Avec cette sauvegarde, il est permis d'attacher peu d'importance aux partages préventifs de pays qu'on n'a pas atteints; ce ne seront point les diplomates, mais les ingénieurs et les négociants qui auront le dernier mot dans la question. L'exploitation du Sokoto et du Bornou est promise à ceux qui y apporteront le plus de diligence et d'habileté; ces royaumes appartiendront moralement aux pre-
micrs fondateurs do comptoirs et surtout aux premiers conducteurs do locomotives. Dans les réj^ions neuves, le bon sens g-rnéral accorde plus (le droits aux intérêts concrets qu'aux protocoles diplomatiques. On l'a bien vu à Zanzibar : nous protections le sultanat au même titre que l'Allemaprno et rAnglclerre; nous n'y avions pas d'intérrls; quand l'Allemagne et l'Angleterre en ont disposé, nous avons à peine réclamé pour la forme, nous avons galamment biffé notre signaturc sur la convention de 18G2, et nous avons sagement fait.
Telles sont, esquissées à grands traits, les positions prises par les puissances dans les parties neuves de l'Afrique. Cette énumération paraîtrait complète à qui se contenterait d'un examen superficiel. Il y manque pourtant un redoutable copartageant, une puissance qui n'a pas de lieu défini, pas de représentation diplomatique, pas de drapeau, mais mieux ou pire, un symbole religieux : cette puissance est l'Islam. De tous les phénomènes historiques du xix° siècle, le plus considérable sera peut-être la renaissance et le progrès de l'Islam dans le continent noir. Il y retrouve dans ses anciens foyers arabes une vitalité inattendue; il en allume sans cesse de nouveaux chez les nègres. C'est une seconde hégire; Mahomet regagne en Afrique tout ce qu'il a perdu en
Europe. Le sort des races noires va se jouer entre la civilisation européenne et la foi musulmane : le gain de la partie n'est rien moins que certain pour nous.
Le judicieux Barth disait déjà au Soudan, il y a quarante ans : « Il est digne de remarque que^ tandis que l'islamisme marche à pas rapides vers sa chute sur les côtes de la Méditerranée, il se trouve dans l'Afrique intérieure quelques sectes ferventes qui réunissent encore ses derniers zélateurs.... Je crois encore à la vitalité de l'islamisme, pourvu qu'un réformateur vienne le régénérer. » Quelques années ont suffi pour donner raison à Barth. Aujourd'hui, l'un des hommes qui connaissent le mieux ces questions conclut ainsi le livre où il les étudie : « Somme toute, le fait qui domine l'évolution moderne du monde islamique est le prodigieux mouvement de rénovation, de propagande qui s'accomplit en Asie, en Afrique surtout \ »
Géographiqucment, les deux tiers de l'Afrique appartiennent à l'Islam; en dehors des quelques agents et négociants européens, c'est le seul culte
1. L'Islam au XIX" siècle, par le capitaine Le Chàtelier (Ernest Leroux, Bibliothèque orientale elzévirienne). — Je fais de nombreux emprunts à ce livre instructif et au Soudan français du même auteur. Je ne saurais trop recommander ces publications au lecteur désireux de connaître une matière d'un si grand intérêt.
LKS INDKS NOinES 335
|)rofossé par cent races diverses, au nord d'uno îifçno d'autant plus difficile k préciser qu'elle avance chaque jour vers le sud. M. Banningesliniail, il y a deux ans, que celte ligne frontière pouvait ôlre tirée du cap Vert à Zanzibar. Elle est certainement débordée aujourd'hui, au centre et sur les ailes. Le réduit central de l'Islam est fortement retranché au nord-est de l'Afrique, dans le triangle compris entre Tripoli, le Ouadaï et le Soudan égyptien. Sur celte aire inaccessible à l'Européen, le fanatisme brûle comme aux premiers jours de la prédication musulmane ; les confréries l'entretiennent : là, comme au Maroc, celle autre ciladollc de la foi, elles sont le véritable pouvoir religieux et politique. Toutes ces régions obéissent docilement à un mot d'ordre des Senoussiya de la Tripolitaine, des Kadriya du Soudan égyptien. Ces derniers ont fomenté la prise d'armes victorieuse du Mahdi, et il suffît de cet exemple pour nous montrer ce que nous pouvons attendre, à chaque instant, sur chaque point de l'Afrique. L'auteur de r Islam aw^xix^ siècle dit très justement : « Les dénominations d'empire théocratique, d'imamat, peuvent fort exactement s'appliquer au domaine africain du senoussisme. Elles représentent beaucoup plus qu'une ligure, et, à peu de réserves près, sont d'une entière exactitude. Il se produit réellement une
aggloméralion politique, au sens islamique du mot, des populations africaines de la zone saharienne, sous la direction du grand maître de la confrérie. »
Du réduit central, l'Islam rayonne en tous sens; d'abord sur les populations métissées d'Arabes et de noirs, comme sont celles du Niger, du Sénégal; ensuite sur les nègres fétichistes du sud. Poussées par l'esprit musulman, des vagues humaines roulent de l'est à l'ouest et viennent raviver la ferveur des indigènes, qu'elles subjuguent. Ainsi sont arrivés au Sénégal ces Foulbé, qui opposent aujourd'hui à nos armes une si fière résistance. C'est par l'ascendant religieux qu'un Samory, un Ahmadou, ont pu fonder en quelques années des empires aujourd'hui disloqués, mais toujours prêts à se reformer; c'est le fanatisme qui souffle aux Toucouleurs le courage désespéré dont ils ont fait montre dans la dernière campagne.
Au-dessous de l'équateur, on retrouve les mêmes courants dans la même direction. Ici, ce sont les traitants de Zanzibar qui les dirigent; un intérêt de lucre les guide, mais ils n'oublient pas la propagande. La tache d'huile, ou, pour mieux dire, la tache de sang, s'étend rapidement devant les chasseurs d'hommes. Nous avons vu comment M. Stanley, après quelques années d'absence, constate l'envahissement du Congo par les asso-
cirs cl les coroli^nonimiros do Tippoii-Tib. M. Trivicr est encore plus formel dans la relalion de sa traversée du continent. « L'invasion des Arabes s'accentue chaque jour davantage : au train où ils vont, ils seront certainement aux portes des Bangalas avant deux ans. Que l'État indépendant y prenne garde; c'est là surtout qu'est le péril. Tous les jours les Arabes avancent, le gouvernement de Borna le sait bien; mais comme il n'y peut rien, il les laisse faire et s'en va annexer les provinces de l'Ouregga et de Manyéma. » Et plus loin : « Les avis qui m'avaient été donnés jusqu'à ce jour, de provenance blanche, jaune ou noire, étaient tous les mêmes sur l'envahissement du pays par les musulmans ; les personnes consultées étaient toutes d'accord sur la puissance et la popularité de Tippou-Tib. » Avant Nyangoué, M. Trivier a traversé « vingt villages, tous gouvernés par des Arabes ». Il faudrait un volume pour reproduire les témoignages concordants des derniers voyageurs. Il en faudrait un autre pour rassembler les peintures effroyables qu'ils font des pays dépeuplés par la traite. Des voix généreuses viennent encore de dénoncer cette honte dans le congrès antiesclavagisle qui se tenait hier à Paris; elles n'ont rien exagéré, le continent noir est littéralement une boucherie où l'on saigne les troupeaux sans relâche, et cela depuis
longtemps; Barth décrivait déjà les mêmes horreurs. On a proposé, pour enrayer le mal, des moyens chevaleresques dont l'efficacité paraît douteuse ; on cherchera vainement le remède tant que les puissances, toutes les puissances, n'interdiront pas d'une façon absolue la vente de la poudre sur toutes les côtes d'Afrique.
Comment expliquer que les nègres fétichistes adoptent avec tant de facilité la croyance de leurs persécuteurs? C'est un fait sur lequel les meilleurs observateurs s'accordent. Il y a présentement chez les races noires un éveil confus, un besoin d'ascension à des échelons de vie supérieure; le mahométisme, qui demande si peu à ses néophytes, répond suffisamment à ce besoin. N'écrivant point ici pour imaginer ce que nous voudrions voir, mais pour discerner ce qu'on voit en réalité, je dois résumer les dépositions les plus sûres. Sauf dans l'Ouganda, oii les prosélytes de nos missions forment un noyau solide, la propagande chrétienne obtient peu de résultats, et peu durables, quand elle agit seule dans un milieu nègre; partout où elle doit lutter avec la propagande musulmane, ses gains sont nuls, ceux de l'Islam sont rapides et considérables. Les colonies européennes ne font pas exception. Sierra-Leone, 011, il y a trente ans, on n'eût pas trouvé un musulman, en compte aujourd'hui 30,000. De
LES INDKS NOIRKS '339
mt^inc Lilx'iia. Il n'est si petite bourgade tle la côte (lu Bénin qui n'ait sa mosquée aux lieux où trônaient nag-ubre encore les dieux fétiches. Les nî'grcs sont de grands enfants, menés par deux passions : les femmes et la boisson. Le musulman leur interdit l'alcool, mais il leur accorde la polygamie. Le chrétien permet l'alcool, il l'importe même, mais il prohibe le harem. Les pauvres noirs sont fort embarrassés; l'événement prouve qu'ils penchent vers le harem. — A propos de l'alcool, on ne peut se défendre d'une réflexion. Nous allons réprimer les horreurs de la traite; nous nous proposons de libérer ses victimes, pour les exterminer ensuite plus lentement, mais plus sûrement, comme on extermina les Peaux-Rouges, en leur faisant acheter les poisons de nos distilleries. Un nègre prévoyant aurait quelques motifs lie renvoyer dos à dos l'Arabe et l'Européen ; il pourrait leur adresser à tous deux les adieux du vieillard taïtien, tels que Diderot les imaginait dans le SupjjUment au voyage de Bougainville.
Mais c'est là matière à philosopher; et nous cherchons les moyens pratiques de faire triompher notre civilisation, avec ses tares et ses bienfaits, dans un monde où le mouvement de l'histoire la pousse invinciblement. L'Islam est le plus grave péril pour notre œuvre ; il peut la ruiner, s'il concentre sa force religieuse et politique contre les
nations européennes, divisées par leurs compétitions jalouses. On ne fait pas ici le procès à la religion musulmane: considérée d'une façon abstraite, elle demeure, malgré les préjugés vulgaires, une des plus belles philosophies monothéistes où se soit élevé l'esprit humain. Mais dans l'application, une doctrine vaut ce que valent les races qui la propagent; or, les propagateurs de l'Islam en Afrique sont de beaucoup inférieurs, et ce n'est pas peu dire, aux premiers propagateurs du christianisme en Amérique. Les « raisons du Rouwenzori », s'il les donnait, seraient encore plus lamentables que les « raisons du Momotombo ». Nous devons disputer les peuples noirs à l'Islam, qui ne peut rien pour leur relèvement, parce qu'il leur arrive par des intermédiaires barbares. Le problème est complexe ; car sur d'autres points de l'Afrique, nous ne pouvons avancer qu'en ménageant les droits acquis des musulmans. Deux des grandes puissances, l'Angleterre et la France, sont des puissances musulmanes; leurs progrès seront subordonnés au concours actif de leurs sujets mahométans, anciennement ralliés. Les grands et faciles succès obtenus par la Russie dans l'Asie centrale sont dus uniquement à l'emploi intelligent des musulmans déjà gagnés. Vis-à-vis de ces exigences contraires, il ne saurait y avoir une politique
africaine invariable , propre h toutes fins ; au risque de paraître contradictoire, notre politique d«»it (Hro très souple, dilT('reiil(î selon les circonstances et les terrains d'action. Cela est surtout vrai pour la France; si elle n'agit pas avec vigueur et prudence, elle aura à supporter le premier choc de l'Islam, au pied des citadelles où il est le plus redoutable. Cette conviction doit commander tous les efforts dont il me reste à parler, en ramenant les choses d'Afrique à notre point de vue national.
Nous voici en possession de notre champ de travail, franc de toutes revendications, définitivement classé sur le nouveau cadastre de l'Afrique. Ce champ est le plus grand de tous, sinon le meilleur ; il occupe un cinquième du continent. Abaissez une ligne oblique des syrtes tunisiennes à. Say, sur le Niger; prolongez-la de ce point jusqu'à la Côte d'Ivoire, dans le golfe de Guinée; sauf le Maroc et quelques petites enclaves côtières, tout le renflement occidental de l'Afrique, à l'ouest de cette ligne, est reconnu propriété française. C'est flatteur pour l'œiL sur la carte;
malheureusement cet énorme lot comprend le plus grand désert du monde, qui figure dans notre avoir pour les deux tiers, pour les trois quarts peut-être, qui sépare nos deux domaines utiles, l'Algérie, le Sénégal -Niger. Je laisse provisoirement de côté un appoint considérable, le Congo français, isolé plus bas, sous l'équateur; cette région est encore dans la période d'exploration. Il serait prématuré de se prononcer aujourd'hui sur ce qu'on en peut attendre. Occupons-nous de notre empire du nord-ouest. Qu'allons-nous en faire ?
Rien, répondront quelques personnes, opposées en principe à toute entreprise coloniale. Avec celles-là, toute discussion serait oiseuse : on ne discute pas avec un principe. D'autres balanceront avant de répondre et demanderont d'abord à être renseignées sur le grand point : le Français est-il ou n'est-il pas colonisateur? Cette devinette m'a toujours paru un peu puérile; elle rappelle l'angoisse du rhétoricien en mal de poésie, qui se prend le front et s'interroge : « Ai-je ou n'ai-je pas du génie? » Qu'il se mette à l'oeuvre, ou verra bien. L'histoire du passé témoigne des aptitudes colonisatrices de nos pères; l'avenir, un avenir éloigné, sera seul juge des nôtres, quand nous aurons sérieusement essayé. La preuve expérimentale n'est pas faite après quelques
LKS INDES NOIRES 343
années de lAtonneinenls; elle no le sera jamais, si nous attendons cette prouve pour en préparer les (''léincnls. J'écris ici pour ceux qui pensent (|u'uiie g^randc nation ne peut se soustraire au mouvement général d'une époque, qu'elle ne peut se dérober h une tâche clairement désignée par l'histoire. Présentement, l'Afrique est le dynamomètre où chaque race vient essayer son énergie. Si notre race s'abstenait, l'histoire dirait un jour : « En ce temps-là, la France était malade; clic ne concourait plus aux œuvres universelles; toute la force qui mène le monde avait passé à d'autres. » Nous avons réclamé le champ qui nous est dii; devant nos contemporains, devant nos héritiers, nous sommes engagés d'iioimeur à le cultiver. Nous y sommes engagés d'intérêt. On peut prévoir à bref délai une rupture économique entre l'Europe et l'Amérique, uncj oppression intolérable de l'ancien monde par le nouveau. Heureusement, l'Europe a trouvé son terrain de défense en Afrique; elle aura bientôt sa ferme tropicale, d'où elle tirera tout ce que l'Amérique voudrait lui marchander à des prix ruineux, le coton, le café, les denrées et les matières premières les plus nécessaires pour la vie, pour l'industrie. Ceux qui n'exploiteront pas leur part de cette ferme seront les tributaires de leurs voisins. Je n'insiste pas sur ces raisonnements gêné-
raux. La France a le sentiment de son devoir, rinstinct de ses intérêts. Publications savantes ou populaires, tout ce qu'on lit depuis quelques mois atteste les préoccupations croissantes de l'opinion, sa bonne volonté presque unanime pour notre tâche africaine. Le pays comprend, il admet la nécessité de mettre en valeur notre empire d'outre-Méditerranée, d'en relier les tronçons, d'y pénétrer jusque dans les parties les plus rebelles, et même, si la chose est possible, d'y franchir la barrière des déserts sahariens.
Ah! si nous avions eu dans ce siècle un grand homme d'État, ce ne serait point de franchir cette barrière qu'il s'agirait aujourd'hui, au contraire! On s'étudierait à la rendre plus inaccessible encore ; car elle serait la frontière naturelle de la France, de la France continuée au delà de son lac méditerranéen, sur toute la zone habitable qui s'étend du détroit de Gibraltar à la mer Rouge. Si notre politique eût eu la prescience de l'avenir, il y a quarante ans, elle aurait porté son effort de ce côté, pendant que l'Europe se débattait dans l'enfantement des nationalités. Durant cette crise intérieure de l'Europe, personne ne menaçait la France, on ne lui demandait que de rester neutre, spectatrice d'un conflit où elle n'avait pas d'intérêts. Sauf l'Angleterre, personne n'aurait eu la pensée ou la puissance de contrôler nos entre-
prises ulVicaines. Jo no prétends pas que nous eussions réussi sans coup férir; je crois simpleiinMil qu'cMilro dSrJO et 1870, avec la moindre partie du san^ et de l'argent dépensés en Crimée, en Italie, au Mexique, sur le Rhin, une politique suivie eût pu retenir l'Egypte et s'assurer du reste, sur tout le pourtour méridional du lac français. Ils n'ont eu que cette idée, en 1840, mais ils l'ont eue. C'était trop tôt; ils n'avaient pas la force de la réaliser, et l'Europe était encore attentive, libre de ses mouvements. Un peu plus tard, vis-à-vis d'une Europe bouleversée, repliée sur elle-même, l'idée était mûre pour un gouvernement plus fort et plus résolu. Avant de la traiter d'utopie rétrospective, qu'on se rappelle cette phase de l'histoire contemporaine, et les facilités inespérées qu'elle nous offrit pour une action séparée. L'occasion est à jamais perdue; perdue avec elle, l'Egypte; et si les Italiens veulent s'établir à Tripoli, il y aurait des raisons sérieuses de leur souhaiter cette grosse occupation. Rien de plus inutile que les récriminations et les regrets. La situation a changé, notre entreprise africaine est orientée dans un autre sens ; prenons notre parti des conditions nouvelles où les événements l'ont placée, et tirons-en parti.
Nos Africains se partagent en deux écoles : l'école des Soudanais, qui voit le pivot de notre
empire sur le Sénégal et le Niger, avec des courants commerciaux dirigés vers l'Atlantique; l'école des Algériens et du Transsaharien, qui entend rattacher cet empire à la France méditerranéenne. Ces derniers font plus de bruit et séduisent par le grandiose de leurs conceptions; les Soudanais ont des visées plus modestes et d'apparence plus pratique.
Voici leur programme dans ses lignes principales : extension de nos postes sur le haut Niger; double mouvement de pénétration, vers l'est, dans la direction du Soudan central, vers le sud, jusqu'à nos établissements de la Côte d'Ivoire; soumission par les armes du sultan Ahmadou, déjà à demi vaincu; reconstitution des groupements indigènes en vue de refouler les dominateurs Peut, Touareg et Toucouleur que nous rencontrerons plus loin sur notre route; afîermissement de notre protectorat sur le Foula- Djallon, sur les Etats de Samory et le royaume de Khong; continuation jusqu'à Bammako, sur le Niger, du chemin de fer de Kayes à Bafoulabé, cette voie fameuse par ses péripéties lamentables, construite, abandonnée, refaite, et qui fonctionne à nouveau sur un parcours de 430 kilomètres. Le tronçon nécessaire pour relier les deux fleuves n'aurait que SOO kilomètres sans ouvrages d'art, ce projet n'a rien d'exorbitant. Enfin, ouverture
LKS INDES NOIRES 347
(le la navigation sur le Niger jusqu'à Say, qui deviendrait l'entrepôt du Soudan central, directement relié à Saint-Louis et & Dakar par des voies fluviales et ferrées.
A ce programme, les pessimistes opposent de graves objections. On les trouvera résumées dans la remarquable élude de M. le capitaine Le Châ- Iclier sur le Soudaji français. L'action militaire contre les dominateurs musulmans sera très dure. « Toute tentative de pénétration dans la vallée du Niger, en aval de nos postes, provoquera inévitablement des résistances que la force seule pourra vaincre. » Ces pays ne peuvent être une colonie de peuplement, vu l'insalubrité du climat pour les Européens. Or, ils manquent de bras indigènes. On y compte 2,5 habitants par kilomètre carré. (La France, qui en a trop peu, en a 71.) Tombouctou n'est plus qu'une ruine, l'ombre d'un ffrand nom; le trafic est disséminé sur d'autrès points, et ce trafic vit presque uniquement de la vente des esclaves. Le sol lui-même est médiocre, pauvre en essences forestières : « En résumé, dit notre auteur, l'importance économique de nos possessions soudaniennes est presque négative jusqu'ici ; leurs chances de prospérité futures sont restreintes. Le pays n'est pas dépourvu de ressources naturelles ; mais ses productions sont telles et leur exploitation oflfre de telles
difficultés, si peu d'avantages, même en supposant aplanis les obstacles résultant du manque de bras, de la cherté des transports, qu'il doit être classé, tout compte fait, parmi les contrées pauvres. Comparativement aux autres régions tropicales, il atout au plus lu valeur de la Sologne, des landes de Gascogne, par rapport à la Beauce, aux prairies normandes. » — La Sologne, ce n'est pas très encourageant. Néanmoins, toutes les perspectives changeraient si l'on pouvait se promettre d'atteindre les riches territoires du Soudan central et le lac Tchad; mais l'Angleterre a pris les devants; les déversoirs naturels de ces territoires seront désormais le bas Niger et la Bénoué; la voie de Saint-Louis-Dakar, trois fois plus longue et grevée de transbordements, n'a aucune chance de lutter contre les voies courtes, faciles, exploitées par les futurs maîtres du Soudan central.
Le tableau est un peu sombre ; j'y voudrais quelques correctifs. Il est trop certain que les bassins du haut Sénégal et du haut Niger ont été dépeuplés, dévastés au delà de toute imagination, par les bandits qui se disputent depuis cinquante ans l'empire d'El-Hadj-Omar. Mais on repeuple vite en Afrique; il suffira d'une période d'ordre et de paix pour que les noirs grouillent à nouveau autour des villes relevées de leurs ruines. Dans le pays de Khong-, M. Binger a
trouvé (les popululions beaucoup j)liis denses; il y a visité des contrées riches et fertiles; en descendant le Comoé pour gagner la côte, il a traversé la forêt tropicale, avec sa végétation luxuriante. Elle couvre cette zone jusqu'aux Rivières du sud. On connaît des ^ise;ncnts miniers dans le Foula-Djallon, on recueille de l'or sur un grand nombre de points. Il est impossible de porter un jugement d'ensemble sur d'aussi vastes espaces, échelonnés sous i2 degrés de latitude; tous les terrains s'y rencontrent et les climats y diffèrent. On peut y tenter avec succès de nouvelles cultures. Le prix des transports s'abaisse rapidement; le fret d'une tonne de marchandises entre Bordeaux et Kayes est tombé de 700 francs, en 1882, à 60 francs, en 4890. Faites donc des calculs de prévision, avec d'aussi prodigieux changements dans les conditions du commerce.
Quant à la pénétration vers le Soudan central, elle est très compromise, mais nous ne connaissons pas assez bien toutes les données du problème pour en désespérer d'une façon absolue. Si l'on construit vivement les 500 kilomètres de chemin de fer jusqu'à Bammako, si nous ne rencontrons pas de résistance vigoureuse sur le Niger moyen, nous pouvons être dans deux ou trois ans à Say. B est peu probable que le Sokoto et le Bornou soient déjà enveloppés par les Anglais
à cette époque. Avec un coup d'audace, — je n'aflîrme rien, je risque une hypothèse^ — nous réussirons peut-être à jeter une voie ferrée sur notre ligne Say-Barroua, vers le Tchad. En nous prévalant de l'acte de Berlin, qui assure dans le bassin du Niger une entière parité de droits à toutes les entreprises commerciales, à toutes les voies de communications, nous pourrions trouver avantage à prendre ainsi le haut Soudan en écharpe, à attirer une partie de son trafic, à porter dans ces régions populeuses les produits de notre industrie. — Bref, il est difficile de croire qu'une exploitation intelligente, résignée à attendre la rémunération de ses sacrifices, ne reçoive pas cette rémunération dans quelques parties au moins des territoires, si étendus, si variés, qui vont former entre nos mains un tout homogène de l'Atlantique au Niger, du Niger au golfe de Guinée. Quelle pourrait être cette exploitation? nous le rechercherons tout à l'heure.
Passons aux projets des Algériens. Ces projets se résument dans la « grande idée », le transsaharien. Lancée par M. Duponchel, il y a dix ans, l'idée sombra dans le désastre de la mission Flatters, qui devait en préparer la réalisation. On ne se souvint que de la tragédie, on oublia tout ce qu'il y avait de satisfaisant dans le rapport de M. Béringer. Ressuscitée par la fièvre africaine
<jiii nous lient, la coiiroplion th' M. Diiponchel a relrouvô des apôtres, cl l'on sait tout le chemin qu'elle a fait depuis six mois. Les publications de MM. le {général Philobcrt et Holland, Fock, Edouard Blanc et autres ing^énicurs de mérite, l'ont présentée sous un jour séduisant. Les journaux populaires la répandent dans nos campagnes. Les plus hautes autorités militaires raccueillent avec faveur. On discute ardemment les trois tracés rivaux; les préférences les plus raisonnables semblent aujourd'hui acquises au tracé central. Sur les lignes excentriques, les difficultés internationales aggraveraient les difficultés techniques. Le projet oranais prête le flanc au Maroc, il emprunte des territoires litigieux. Le projet tunisien, plus direct que les autres, n'a de valeur qu'à la condition de s'appuyer sur les postes turcs de Ghadamès et de Rhât. Ce serait une imprudence impardonnable de mettre notre ligne à la merci des Turcs de Tripolitaine et de leurs successeurs possibles. Si l'on joue une partie aussi hasardeuse que celle du transsaharien, il faut du moins la jouer chez nous, à l'abri de tout mauvais vouloir étranger, en plein cœur de nos possessions.
Il s'agirait donc de continuer, à partir de Biskra, la ligne qui rattache actuellement cette station à Philippeville, et qui peut être aisément reliée à Alger. De Biskra à Ouargla, un premier tronçon
de 300 kilomètres n'offre pas de difficultés : nous occupons cette région, nous en connaissons les ressources; on estime qu'elles couvriraient les frais de l'exploitation. Au delà commence, je ne dirai point l'inconnu, mais le peu connu, avec ses imprévus. La ligne descendrait droit au sud, jusqu'à un point qui serait vraisemblablement Amguid. De ce point, elle obliquerait, suivant les idées qui prévaudraient alors, soit à droite, sur le coude du Niger, soit à gauche sur le lac Tchad. Dans l'une comme dans l'autre hypothèse, la longueur totale de la voie serait, en chiffres ronds, de 2500 kilomètres. La voie de Paris à Saint- Pétersbourg. Un gros morceau.
Jusqu'à ces derniers temps, deux fantômes redoutables obstruaient la route : les Touareg, les sables. Ces fantômes se sont évanouis. Il est tombé, le funèbre litzam, le voile noir qui cachait les figures farouches des gardiens du désert. Le peuple targui est peu nombreux, disséminé sur la surface du Sahara, divisé en petites; tribus rivales. Quelques-unes de ces tribus, les Azdjer, les Taïtoq, ont déjà noué des relations avec nous. Les plus hostiles sont hors d'état de résister à une démonstration militaire. La mission Flatters a été massacrée par une poignée de maraudeurs. C'est une opinion arrêtée, chez les officiers et les explorateurs du Sud algérien, qu'une faible colonne
LKS INDES NOIRES 353
aura raison dt's partis do pillards (ju'ellc rencontrera sur sa roule, et (ju'on pourra s'cnlendre avec les grands chefs. D'ailleurs, les Touareg' sont avant tout des caravaniers, trt'^s avisés pour tout ce qui rej^arde le commerce. Us essayeront d'abord de nous intimider par quelques fantasias belliqueuses; mais s'ils nous voient résolus dans notre entreprise et s'ils y trouvent leur intérêt, ils s'arrangeront pour en tirer parti. Malgré la légende, ce sont des guerriers qui préfèrent les écus aux eoups de fusil. Us seront incommodes, mais non très dangereux; on n'a plus de doutes à cet égard. Les sables aussi sont balayés. Après tant d'explorations, la constitution géologique du Sahara est suffisamment connue. Il est formé de plateaux pierreux, séparés par des vallées à direction régulière, comme des lits de fleuves sans eau. L'eau jaillit sous la sonde artésienne à de faibles profondeurs. Les îlots de sable ne recouvrent qu'une partie des plateaux, le tracé de la future voie les évite sur presque tout le parcours. Un rapport officiel qui offre toutes garanties résume ainsi les résultats de la première mission Flatters : « Découverte dans rOued Igharghar d'un large passage par lequel une voie ferrée peut franchir l'Erg en ligne droite, sur un terrain ferme et plat à fond de ballast, sans avoir à surmonter un instant l'obstacle des sables ; eau facile à trouver partout,
en forant des puits d'une profondeur maxima de 15 mètres; possibilité d'établir la voie sans aucune difticulté jusqu'à 1000 kilomètres au sud d'Ouargla. » On ne saurait être aussi affirmatif pour le reste du tracé; cependant, il ne s'écartera g-uère de la route des caravanes ; Barth etNachligal nous ont appris que cette route arrive au Tchad par des terrains de même structure, sans traverser de grands ensablements.
Dans l'état actuel de nos connaissances, c'en est fait des anciennes objections contre la possibilité de construire la voie et de la garder. Il en reste de très fortes contre son utilité. Elle coûtera, au bas mot, 300 millions de premier établissement, plus les frais d'entretien et d'exploitation. Comment payera-t-elle?Sur 2000 kilomètres au moins, de rOued-Rir' au Damergou, elle ne peut espérer aucun trafic de parcours. Quelques maigres oasis, quelques sacs de dattes, cela n'entre pas en ligne de compte. On n'entrevoit dans l'avenir aucune chance d'amélioration, à moins de modifier le sol du désert, ce qui demandera un siècle. Les plus chauds partisans du transsaharien en sont réduits à proposer des expédients ingénieux, M. Fock en a trouvé un bien « fin de siècle », comme on dit, et qui rappelle une spirituelle fantaisie développée par M. Renan dans ses Dialogues philosophiques. On sait que les tombeaux des marabouts sont habi-
LES INDKS NOIRES 386
luellemcnt des lieux de pèlerimi|^e et, pur conséquent, do marché; l'éminenl ingénieur voudrait « créer» un saint (jui payAl (pirl(|urs kilomJ^lres du chemin de fer. Le Iralir aug^nienlera « si, grAce ù une ententes habilement préparée, une oasis, située dans le voisinage d'un point bien choisi du transsaharion, so trouve érigée en lieu saint dont la visite conférera aux croyants certains droits et certaines récompenses ». — La ligne accaparera l'ancien commerce des caravanes entre la Tripolitaine et le Soudan, c'est convenu. Ce commerce se chiffre actuellement par 6 millions de tonnes à l'aller, 6 millions au retour. Il est alimenté surtout par le sel; le Soudan reçoit exclusivement cette denrée des salines de Bilma et d'Amadghor, par l'entremise des Touareg. Le gros bénéfice des caravanes de retour provient de la vente des esclaves. Nos vagons n'acceptent pas de pareils colis. Ce chiffre de 12 millions de tonnes est-il destiné à grossir? On est obligé de répondre : non.
Examinons les deux hypothèses : débouché de la ligne sur le lac Tchad ou sur le coude du Niger. La première paraît fixer les préférences et serait en effet la plus rationnelle. On nous représente en ce cas le transsaharien sous la forme attrayante d'un long siphon, qui viendrait puiser les richesses incalculables du Soudan central. Mais on parle
vraiment de ce pays comme s'il était muré au sud, comme s'il devait toujours nous attendre pour dégorger chez nous ses trésors. Je l'ai assez dit, c'est le contraire qui est maintenant la vérité. Il faut compter sur un délai minimum de dix ans pour amener la locomotive au Tchad. A cette époque, à moins que l'Angleterre n'ait disparu sous les eaux ou qu'elle n'ait bien changé, elle sera maîtresse absolue du Soudan central; elle en aura dirigé les courants commerciaux sur leur ponte naturelle, vers le golfe de Bénin, par le Niger et la Bénoué. Voit-on des marchandises lourdes, encombrantes, des matières premières, qui n'ont à supporter qu'une navigation d'un millier de kilomètres sur de belles voies fluviales, pour continuer ensuite, après un transbordement et peutêtre sans transbordement, sur Manchester, Anvers, Hambourg, — voit-on ces marchandises préférant un trajet terrestre de 2500 kilomètres, décuplant leurs frais de transport pour l'unique plaisir de s'embarquer à Alger? Le bon sens répond, après un regard sur la carte. — Les mêmes réflexions s'appliquent à la voie qui viendrait solliciter le commerce du Sénégal-Niger. Actuellement, nous l'avons vu, le Soudan français est pauvre; s'il devait rester tel, il n'y aurait rien à lui demander. S'il se développe, ses échanges se feront par ses artères naturelles, les deux fleuves, les rivières
(lu Sud, par l«v^ ports do Saint-Louis, de Dakar, do la côlo nirridioiialo. Par suite des nouvelles conditions géographiques et politiques faites au bassin du Nig^or, toute celte partie de l'Afrique est perdue pour les voies du nord; les caravanes elles-mêmes n'y retrouveront plus leur ancienne clientèle. — Comme dernière ressource, on a proposé de faire aboutir le transsaharien à l'orient du lac Tchad, dans le Kh/Vnem et le Ouadaï. Ce serait aller défier l'Islam dans ce que nous appelions plus haut son réduit central. Les premiers qui arriveront là auront à livrer une bataille où ils trouveront devant eux toutes les forces vives des musulmans d'Afrique. La traversée des déserts touareg ne serait qu'un jeu en comparaison de l'entrée au Ouadaï. Et l'on voudrait engager cette lutte suprême à l'extrémité d'un ruban de fer hasardeux, à 3000 kilomètres de la base d'opérations ! On fait des chaînes de paratonnerre pour écarter la foudre : nous en aurions fait une pour l'aller chercher.
Il faut enfin parler des moyens d'exécution. On se payerait de mots si l'on comptait sur une compagnie financière pour une entreprise sans rémunération possible. Une compagnie sérieuse ne continuera la ligne, au delà du territoire algérien, qu'avec une garantie d'intérêt qui équivaudrait en fait, pour l'État, à supporter la totalité
des frais d'exploitatien et de ramortissement. Il est plus simple de supprimer un intermédiaire fictif et de remettre directement à l'État le soin de construire le transsaharien. Mais l'Etat constructeur et exploitant, cela ne rassure guère, chez nous. Dans l'espèce, la tâche reviendrait sans doute à l'Etat militaire. Passe encore, si les circonstances avaient désigné un de ces commandants de prodiges pour qui la nature et les hommes n'ont pas de résistances, un Lesseps à trois étoiles. On ne le voit pas : il faudra se contenter de la machine administrative, avec ses lenteurs et ses timidités. La machine résistera-t-elle aux impulsions contraires qui viendront de Paris? Un changement de législature ou de ministère, une saute de vent dans l'engouement public, et voilà le transsaharien paralysé, renouvelant sur une plus grande échelle les piteuses aventures du chemin de fer de Kayes à Bafoulabé. Les sables mouvants qui le menacent ne sont pas dans le désert, ils sont en France. Aujourd'hui même, malgré le courant qui porte en Afrique, nos députés oseraient - ils grever de cette énorme charge un budget à peine équilibré?
Le transsaharien doit une partie de sa vogue au transcaspien russe, son meilleur auxiliaire moral. J'ai vu naître cette ligne, j'en ai suivi la fortune, avec un intérêt particulier. Si Ton serre de près
LES INDES NOIHES 35&
l'aïuiloj^i»", il n'en reste pasgrand'chosc. Le transcaspien s'est fait par surprise, pour ainsi dire, par un diWeloppemonl logique cl progressif, comme se font les organismes promis h une vie durable. Au début, j)ersonne ne soupçonnait ses destinées, personne n'y eût cru; c'était un expédient temporaire au service d'une opération stratégique. Il a avancé avec la conquête, ses ambitions n'ont apparu qu'à mesure qu'elles se réalisaient. Le Iranscaspien a 1400 kilomètres, le transsaliaricn en aura le double. Le Iranscaspien n'allait pas à l'inconnu, il allait rejoindre des provinces russes entièrement pacifiées. Après 1000 kilomètres dans les sables et les pays improductifs, il atteint un grand fleuve, et au delà, des vallées niagnifiqucs, où la Russie trouve des facilités d'exploitation uniques au monde. Elle n'a aucune concurrence à craindre : elle peut aménager à sa guise l'Asie centrale, en retirer tous les produits, y verser tous les siens. Enfin le transcaspicn a été créé par un gouvernement autocratique, qui portait de ce côté tout son effort, sans bruit, sans contrôle, sans défaillance.
Le lecteur voit assez qu'on ne plaide pas ici une thèse, pour ou contre le transsaharien, qu'on essaye de résumer une enquête. On a regret à refroidir de généreuses illusions, en insistant sur des vérités qui crèvent les yeux. J'y ai d'autant
plus de regret que, pour ma part, je crois au transsaharien. Je suis persuadé qu'il se fera un jour, comme tant d'autres entreprises réputées impossibles. Il sortira peut-être d'une révolution dans l'art des chemins de fer, prédite par quelques ingénieurs, révolution qui simplifiera ces mécanismes lourds et compliqués, qui permettra de les construire, de les exploiter dans des conditions plus rapides et plus économiques. Mais cette confiance mystique ne saurait prévaloir actuellement contre les objections du bon sens. Quand on demande à ce pays de grands sacrifices, on n'a pas le droit de les lui présenter comme une partie de plaisir, où la locomotive irait se faire couronner de lotus par les riverains reconnaissants du lac Tchad. Il est possible que ces sacrifices soient prochainement inévitables, qu'il faille avancer pour garder les positions acquises, refouler l'Islam afin de ne pas être refoulé par lui. Nous devrons alors marcher à cette tâche comma on marche au devoir, avec une résignation virile, > sans espoir de compensations.
Je n'ai garde de conclure pour l'inactivité en Afrique. Bien au contraire. Je crois qu'il fauti agir, et très vite. Il y a, chez les personnes le» plus convaincues de l'importance du problèmef africain, une tendance à dire : « Ce sont affaires du xx° siècle. » Que ces personnes veuillent bieni
LES INDES NOIHES 361
se rappeler les dates énumérées plus haut : lu nouvelle distribution de l'Afrique s'est faite en dix ans; on y drharcjuait hier, et dès demain les Anglais, les Allemands seront à leurs points d'arrivée. Le gain des grosses parties, dans le continent noir, n'est plus une question d'années, mais do jours et d'heures. — Je crois qu'il faut agir, mais aux bons endroits et avec le seul instrument efficace. Cet instrument — je suis heureux de me rencontrer ici avec l'auteur du Soudan français — ne peut être que la Grande Compagnie.
En écrivant ce mot, je ne pense point aux compagnies financières telles qu'elles existent chez nous. Je voudrais rendre au terme le sens qu'il avait quand André Bruc fondait la compagnie du Sénégal; le sens qu'il garde chez nos rivaux avec ces puissants organismes, la Royal Niger Company, la Société ayiglaise de VEst africain, pour ne pas remonter à la célèbre compagnie des Indes. \j' Association internationale du Congo a fourni, d'autre part, un type nouveau, très souple et sanctionné par le succès. La compagnie française devrait s'inspirer de ces excellents modèles.
Elle comprendrait des éléments très divers. De gros capitalistes, naturellement; mais, s'ils faisaient défaut, j'aurais pleine confiance dans la souscription populaire, ce ressort complaisant et
SPECT. CONTEMP. 31
irrésistible qui tend de plus en plus à se substituer aux gros capitalistes, qui ne manque jamais son effet quand on intéresse les sentiments généraux de la nation. La compagnie réunirait des syndicats industriels, fabriquant pour les pays nouveaux, tournant toute leur activité de ce côté; de grandes influences sociales et politiques, des hommes dont la seule présence donnerait du crédit à l'entreprise, comme c'est l'usage dans les sociétés anglaises. Il serait indispensable que ces hommes appartinssent à toutes les nuances de nos opinions, et qu'en Afrique au moins, il n'y eût qu'une France. La compagnie recevrait les droits les plus étendus, elle demeurerait maîtresse absolue des territoires concédés. On ne saurait trop relâcher le lien qui la rattacherait à l'État; que craindrait-on, si tout y est français, l'argent et la direction? La compagnie armerait une flotte commerciale, elle pourrait lever des troupes, afin d'encadrer des contingents indigènes; elle n'aurait que l'embarras du choix, après vingt ans de paix, dans une société où tant d'irréguliers étouffent, en un temps où le goût des aventures suscite chaque jour des explorateurs.
L'État, qui ne parvient pas à créer une armée coloniale, aurait mauvaise grâce à marchander ces droits régaliens. L'État devrait faire le sacrifice de toutes ses habitudes, de toutes ses rou-
LKS INDKS NOinKS fWH
linos; il dovriiil so résigner h ignorer r.ulininis- Iratioii do la coinpaj,niie. Uno gestion qui ne répondrait pas h noire attente serait encore supériouro i\ la gestion coloniale de l'Etat. On ne sait au juste si nous soniuies colonisateurs; on sait pertinemment que l'État ne Test point. A propos de l'aljandon de Whidali au Dahomey, je lisais naguère cet aveu significatif dans une feuille d'un langage très mesuré, le journal le Temps : « Plusieurs des chefs de maisons françaises établis en ce point ne désiraient aucun changement à l'état de choses existant. Ils s'accommodent des exigences parfois bizarres des Dahoméens et savent très bien comment les amener à composition ; enfin, avouons-le, il en est qui n'étaient pas sans redouter l'administration française, avec sa réglementation souvent étroite et tracassière. » Les négociants préfèrent l'administration du Dahomey à radininislralion française !
Il suffit de ces quelques traits pour indiquer le vaste cadre où la compagnie pourrait et devrait se mouvoir. Est-ce un rôve? Avant de l'énoncer, j'ai recueilli de nombreux indices qui le montrent réalisable. Il y a dans le monde commercial une génération nouvelle, très hardie, désireuse de faire neuf et de faire juste. Il y a dans les divers milieux sociaux des bonnes volontés toutes prêtes, lasses de bien des choses en France, disposées à
s'associer librement pour une œuvre d'utilité commune. Au premier appel sérieux, on verrait surgir ces éléments de tous les points de l'horizon. Quel serait le champ de travail d'une pareille compagnie? Les événements l'ont marqué : ce serait notre empire de l'Ouest africain, tous ces territoires dont le Soudan français formera le noyau, qui vont être reliés ensemble, délimités par le Sénégal, le Niger, les rivières du Sud. La compagnie s'approprierait le programme des Soudanais, exposé plus haut. Elle exploiterait ce qu'il y a de meilleur dans notre lot; elle ne perdrait pas de vue le lac Tchad; en se hâtant, elle réussirait peut-être à disputer au commerce anglais le nord du Soudan central. Si le succès couronnait ses efforts, il y aurait dans quelques années une ligne de fortes positions françaises au sud du Sahara. Alors nous pourrions penser sans imprudence à lancer le transsaharien. On ne le conçoit pas comme un fil de sonde allant plonger dans l'inconnu, dans les aventures et les déceptions; on le conçoit comme une voie attendue à son extrémité, sûre d'y trouver accueil dans une grande gare française. La voie pourrait être amorcée de ce côté. Vaincre le grand désert, balayer les nomades qui l'infestent, c'est une grosse entreprise; pour la mener à bien, ce ne serait pas trop d'un mouvement convergent, de
LKS INDES NOTRES 365
(ItHix lilcls (lui so raballrniont l'un vors raulre, au fur et à nu'suro dos hosoins, dos possibililôs.
Est-ce il diro qu'il faille se croiser les bras en Algérie? Nullement. La ligne do Diskra h Ouargla est commerciale, plusieurs concurrents la demandent. Sa construction, sur 300 kilomètres, exigera doux années. Pondant ce temps, on pourra déblayer le lorrain plus avant, dans le sud algérien, nouer dos négociations avec les Touareg, faire les travaux d'approche politique. 11 faut régler la question du Touât, en finir avec la menace de cet éperon, placé sous le ventre de l'Algérie. Dans deux ans, cette besogne préliminaire sera achevée, nous verrons plus clair devant nous, les chantiers seront tout montés à Ouargla, il n'y aura pas eu une minute de perdue. Si l'on a marché du même pas sur le Niger et au Soudan, si nous sommes attendus là-bas, si la situation générale et les dispositions de l'esprit public n'ont pas changé, on sera libre alors d'entamer le transsaharien proprement dit, on verra s'il y a urgence à souder les deux morceaux de la France d'Afrique.
Je n'ajouterai qu'un mot. En dehors et audessus do nos intérêts africains, commerciaux ou politiques, il y a un intérêt de premier ordre à précipiter sur ce monde nouveau les forces vives de notre pays. A quoi serviraient des terres
vierges, sinon à rajeunir, à réunir des hommes divisés par des querelles stériles, fatigués de combattre dans la nuit sans savoir où ils vont? Vingt ans après les grands désastres, les plaies vives sont pansées, l'activité renaît; pour lui donner un aliment, pour intéresser ce pays de sentiment et d'imagination, il faut autre chose que les luttes de partis usés sur les bancs d'une assemblée. Attendra- t-on qu'il se fasse entendre, le cri historique : la France s'ennuie? Ne l'avons-nous pas entendu naguère, très reconnaissable sous sa forme burlesque? Ce point de vue ne saurait laisser indifférents ceux qui veulent gouverner ce pays et le gouverner en paix ; ils ont l'ambition légitime d'accréditer dans l'histoire une nouvelle forme de gouvernement; ils ne peuvent y réussir qu'en donnant à cette forme de gouvernement le lustre et l'autorité qu'on lui dispute encore; et ils ne peuvent lui donner cette consécration qu'en proposant à la France une des grandes œuvres dont elle est coutumière, une de ces œuvres universelles qui ont toujours été sa raison de primer dans le monde, l'excuse de ses folies, la consolation de ses malheurs.
Paris, octobre 1890.