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LE PARTAGE DE L'AFRIQUE

On entend dire communément que cette fin de siècle est vidfe et pA.le, qu'elle laissera dans Thistoirc une trace inaperçue. C'est l'effet d'une injustice habituelle aux hommes de tous les temps, quand ils se jugent eux-mêmes; ils regardent

l. Je n'ai pas voulu encombrer ces pages de noies et de renvois justilicalifs. Ces derniers se seraient multipliés hors de toute mesure, au bas d'un travail qui a pour objet de résumer des relations de voyages, des ouvrages spéciaux, des documents diplomatiques. Autant que possible, j'indique dans le texte les principales sources d'où j'ai tiré mes assertions. Je dois citer ici les deux livres dont je me suis le plus fréquemment servi : l'Afrique et la Conférence géographique de Bruxelles, 1878, le Partage politique de l^ Afrique, 1888, par M. Emile Banning, directeur au ministère des affaires étrangères de Belgique (Bruxelles; Librairie européenne). Je renvoie à ces excellents ouvrages les personnes désireuses de connaître à fond les sujets auxquels j'ai dû toucher rapidement. — Pour les déterminations géographiques, j'ai suivi de préférence la plus récente des grandes cartes allemande, celle de R. Liiddecke.

leur époque par le petit bout de la longue-vue qui leur sert à grossir les choses du passé; et ces hommes, si souvent enclins à s'exagérer la valeur de leurs œuvres individuelles, déprécient presque toujours leurs œuvres collectives. N'estil point admis que les caractères ont faibli, que la besogne humaine a rapetissé, depuis les géants qui élargirent le monde à la fin du xv" siècle? Cependant l'histoire établira un rapprochement entre ce temps et le nôtre. Elle dira que l'Afrique découverte , conquise en grande partie par des moyens pacifiques, c'est un exploit aussi beau et d'aussi grosse conséquence que la trouvaille de l'Amérique, suivie d'un dépècement sanglant. Elle datera une ère nouvelle de Victoria, de Guillaume II, de Léopold, de Humbert, comme elle en a daté une d'Isabelle la Catholique, de Ferdinand le Conquistador, de Henri le Navigateur; et si elle ne décerne à M. le président Carnot aucun de ces surnoms, la mode en ayant passé, elle fera une large part à la France dans la mission civilisatrice. Il est probable qu'en toutes choses les morts tiennent trop de place et qu'ils abusent de leur situation. La sonorité des noms les plus glorieux se fait de leur répétition constante, de leur passage sur les lèvres des enfants, où l'idéalisation s'achève naturellement et pour jamais. On paraîtrait manquer de mesure, aujourd'hui, si l'on

ég-alait nos explorateurs à ces héros consacrés : IJaiihélemy Diaz et Vasco de Gama, Colomb et Maiicllaii, Piz.irn», cl (]orlez. L'iinayiiialion des lioiiHucs a Iravaillé (jnaln^ siècles pour mellre ces lif^urcs au point. On prononcera un jour avec autant d'admiration ces autres noms : ('aillié, Barth, Gordon, Livingstonc. Je ne cite que des morts, et los plus marquants : (juoile liste on pourrait dresser avec les vivants! Ils sont trop, ceci encore leur nuit. Nous retrouvons dans l'entreprise africaine ce qui caractérise toutes les œuvres contemporaines, l'elTort multiple et méthodique substitué à l'etTort individuel et fortuit des vieux âges; lag-loire du résultat est plus indivise, moins concentrée sur quelques tètes, partant moins saisissante pour l'imagination. Si un jeu de la nature abaissait demain le Mont-Blanc, le Mont- Rose, quelques autres cimes fameuses, et relevait du même coup toutes les crêtes des Alpes au niveau des sommets du deuxième ordre, l'altitude totale de la chaîne serait considérablement accrue. Cependant la foule s'écrierait : « Les Alpes ont diminué de hauteur! » C'est le raisonnement singulier que nous appliquons à nos travaux, quand nous les comparons à ceux des âges héroïques.

Un autre préjugé nous cache la grandeur de cette entreprise africaine. On ne s'exalte point pour un « débouché économique ». Des négociants qui vont

placer leurs cotonnades, chercher en échange l'ivoire et le caoutchouc, voilà, pensons-nous, un maigre sujet d'enthousiasme, en regard des conquérants épiques qui faisaient voile pour la Castille d'Or, Nous oublions que ceux-ci furent des compagnons fortrapaces ; à l'exception de Colomb, ils obéirent tous à des convoitises brutales. Sans doute, un mobile idéal, le prosélytisme religieux, se joignait aux mobiles d'intérêt; mais ils l'entendirent de façon si barbare qu'on en peut comparer les résultats aux méfaits actuels de l'Islam sur la terre d'Afrique. Aujourd'hui, sous des apparences mercantiles, l'esprit et le sentiment tiennent cent fois plus de place dans nos préoccupations. C'est l'amour désintéressé de la science qui a poussé tous CCS explorateurs dans le continent noir. Les missions religieuses ont suivi leurs traces; d'un cœur vraiment chrétien, cette fois, avec intelligence et douceur. La répression de la traite donne aux tentatives communes de l'Europe un caractère de moderne croisade. Lors même que la politique et le négoce poursuivent des desseins pratiques, les idées d'humanité et de civilisation s'y mêlent pour une forte part ; ce sont elles qui entraînent l'assentiment des masses; l'Europe a la conscience d'accomplir un grand devoir, encore plus que de réaliser une opération fructueuse. Si l'on met en balance les qualités morales

«1«'s aventuriers, — en prenant co mot dans sa plus belle acroplion, — roiuhieii ceux «lu xix" siècle nous apparaissent supérieurs! Y a-l-il dans l'épopée américaine des figures comparables h celles d'un (îordon, d'un Livingslone? Ce dernier a ressuscité de nos jours le type des apôtres <|ui civilisèrent le monde barbare, qui reçurent pour ce bienfait le nom de saints, à l'époque où les peuples traduisaient ainsi leur reconnaissance. Si nous n'avions pas perdu le sens de ce beau titre, qui exprimait si bien la vénération de l'humanité pour ses meilleurs exemplaires, Livingstone y aurait autant de droit que Boniface, le convertisseur des Germains; Cyrille, l'éducateur des Slaves ; Grégoire, « l'illuminateur » des Arméniens, Elle ne déparerait point lesActa sanctorum, la scène sublime qui se passa le 1" mai 1873, sur la rive déserte du lac Banguéolo, dans cette cabane où l'apôtre consomma son sacrifice. Seul, oublié du monde, terrassé par la fièvre après trente ans d'étude et de prédication, il avait senti venir l'heure. Il n'appela personne, il ferma son livre, se mit à genoux, et mourut en priant pour son Afrique; ses noirs trouvèrent au matin leur rédempteur agenouillé, doucement endormi dans sa prière. Nous allons civiliser cette terre en la soumettant à nos grandes forces matérielles, et le vulgaire estimera qu'elles ont tout fait; mais

pour ceux qui croient au pouvoir mystérieux des forces morales, il était indispensable que l'Afrique fût d'abord rachetée à prix d'âmes, par les dévouements d'un Living-stonc et de ses émules obscurs, missionnaires ou savants.

Ils ont semé, la moisson lève. Elle mûrit avec une rapidité qui confond l'imagination. En un quart de siècle, sur ces cartes qui passaient toutes blanches sous nos yeux d'enfant, nous avons vu surgir un monde inconnu, lacs, fleuves, montagnes, forêls. Il y a cinq ans, les délégués de l'Europe se réunissaient à Berlin pour constituer ce monde; ils organisaient ce qu'on peut appeler l'équilibre africain. Leur œuvre est déjà caduque, l'Europe vient de la reprendre avec plus de largeur et d'audace. La fameuse bulle d'Alexandre VI, qui divisait l'univers entre l'Espagne et le Portugal, aura eu son pendant en 1890. MM. de Caprivi, Salisbury, Crispi, Ribot ont imité le Borgia : ils ont partagé des empires situés on ne sait pas bien où. Les sultans du Sokoto et du Bornou ne se doutent pas que d'illustres inconnus — on est toujours l'inconnu de quelqu'un — débitent à cette heure leurs Etats par grandes tranches. Rien n'avertit de leur bonheur les millions de sujets noirs qui pâtissent sous ces princes ; rien ne leur dit qu'on en a pris la charge dans des capitales dont ils ignorent l'existence; et qu'ils

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ligurciil (lôjà, comme contribuables fiilnrs, sur (les budgets de provision qu'ils ne discuteront pas de sitôt.

Si les symplAinos do la ficvro africaine so réduisaient à ces Iraclalions diplonialiques, les potentats du Niger et du CliAri pourraient dormir tranquilles. Mais celte (iîivre gagne partout l'opinion, qui épcronnc les gouvernements. A Hambourg, à Manchester, à Anvers, à Livourne, un même mirage captive tous les regards. Dans les bureaux de rédaction parisiens, dans les cafés de Bordeaux et de* Marseille, le lac Tchad est un sujet courant d'entretien. (ïsâdé est la transcription exacte, d'après les personnes qui entendent le kanouri et le haoussa; mais ces personnes sont peu nombreuses : gardons au mot la physionomie sous laquelle il a fait une si rapide fortune.) Vous compteriez sur les doigts d'une main les voyageurs blancs qui ont entrevu le lac Tchad; au bruit qu'il fait dans le monde, vous pourriez le croire plus fréquenté que le lac de Yincennes. Nous n'aurons point, parait-il, tous les royaumes qui Tavoisinent; à ce déni de justice, de braves gens s'attristent et prennent feu comme si l'on nous rognait un morceau de la Beauce. C'est le lac Tchad qu'il nous faut, dirait-on volontiers sur un air de l'autre saison. Il y a gros à parier qu'une dame le représentera, dans quelque revue

de fin d'année, avec très peu de feuillage sur les bords.

Cet engouement peut faire sourire ; mais n'oublions pas qu'on parlait ainsi du Darien et de l'empire des Amazones, vers 1500, sur la Triana de Séville, dans les comptoirs de Palos et de San Lucar. Les récits fabuleux et les rêves d'alors devinrent promptemcnt une réalité. Le même branle a ressaisi les imaginations et réveillé l'esprit d'entreprise, en un temps où tout marche très vite. Chacun pressent qu'avant peu d'années, les parties décisives pour la grandeur des peuples européens se joueront en Afrique. Là sonnent déjà les dés de fer du Destin, comme disait celui qui ne les secoue plus.

Le voyage retentissant de M. Stanley a été l'une des causes, la plus apparente au moins, de celte obsession générale. Le public européen s'est passionné pour ce roman d'aventures, doublé d'un roman politique et agrémenté d'un énorme vaudeville. Si l'on peut aujourd'hui parler de l'Afrique avec l'espoir d'intéresser tout le monde, si l'on peut épargner les développements géographiques à des lecteurs familiers avec la carte, c'est à M. Stanley qu'on le doit; et si les compétitions des cabinets sont devenues plus vives, si elles ont abouti aux récents partages, c'est que les coparta- ^eanls avaient pris l'éveil en apprenant les négo-

ci.ilions («nifrmaliqiios du ^'^niiul ronrlior ou provinces. Tandis (jiio nous lisions \o. livre de l'IIérodol(» îunéricain, les journaux enro^Mslraient chaque malin un procîîs-verbal de déliiuilation, un départ d'i'xploralour, un |)rojet do colonisation ou do chemin de fer. Projets sérieux : ceux (|ui nous concernent vont être soumis aux délibérations de ce qu'on appelle par euphémisme « les pouvoirs publics »; comme s'il y avait dans notre pays un autre pouvoir public que la poussée irrésistible d'une idée, vraie ou fausse, lorsqu'elle est mûre et qu'elle a séduit les masses. Le problème africain est posé devant nous, avec ses données infiniment complexes; nous ne pouvons plus y échapper. De graves décisions vont engager l'avenir de la France; car on engage aussi l'avenir par des décisions négatives; l'alTaire d'Egypte, hélas! l'a trop montré.

J'ai dû élargir le cadre de ce travail, pour y faire entrer le résumé des faits acquis et des opinions probables, l'examen des positions prises par nos rivaux et de celles que nous avons le droit de retenir, la recherche de ce qui est le plus convenable à nos intérêts dans les efforts qu'on demande à notre patriotisme. A la veille d'un déplacement de l'axe du monde, on répondrait mal à l'attente du lecteur en ne lui faisant voir que M. Stanley dans toute l'étendue de l'Afrique. Arrêtons-nous

un instant devant la statue qui se dressera quelque jour dans un square de Léopoldville : nous regarderons ensuite au delà.

« Dès mon arrivée au Caire, je cherchai une maison retirée pour y écrire le récit de mes aventures pendant les trois dernières années, Dans les

ténèbres de l'Afrique Semblable à Elihou, j'étais

plein de mon sujet, et je voulais soulager mon âme en écrivant. Ma main avait oublié sa dextérité, une longue désuétude m'avait fait perdre l'art <le la composition. J'opposai une digue à la foule trop pressée des réminiscences; pages après pages échappèrent à ma réflexion laborieuse; tandis ■qu'un jour ma plume courait sur le papier à neuf feuillets par heure, d'autres fois elle n'arrivait <|u'à une centaine de mots. Enfin, après cinquante jours de travail acharné, et obéissant à une impulsion irrésistible, j'arrive au folio 903 de mon manuscrit, non compris 400 lettres et 100 télégrammes. »

C'est ainsi que le Napoléon des reporters nous initie à la genèse de son livre. Bien des gens admireraient davantage ses hauts faits s'il ne les

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cùl pas écrits. En France du moins, ce livre si imj)ali(Miunent allcndu n'a été g'oûU; qu'à demi. Los Irllrcs y ont roi)ris uncltonrsoiifliiro falifrantc, ce tiiiliimarro de cynihalesf'oraiiH'S les a assourdis. Les Ames discrètes eussent souhaité plus de modestie clicz le héros, moins d'Aprelé à administrer sa propre gloire. La masse des lecteurs a été désorientée jiar les aspects changeants de cet homme équatorial; tant de dévouement et tant de dureté, le lyrisme et l'astuce, le mysticisme d'un prophète et le sens pratique d'un traitant, c'en était trop pour notre psychologie française. Elle est simpliste, et devant des ])ages où les actions de Fernand Cortez semblaient retracées par le crayon de Mangin, elle a jugé tout d'une pièce, avec humeur, elle ne s'est souvenue que du crayon,

La prévention générale m'avait gagné, quand j'ouvris ce livre; elle est tombée rapidement. J'ai trouvé une étrange saveur aux manifestations de cette nature originale ; je les crois toutes sincères. Mais ces âmes d'une autre race sont encore plus obscures, encore plus neuves pour nous que la forêt de l'Itouri. Lisez cet échantillon de négociation commerciale, la lettre du missionnaire baptiste, qui refuse net les propositions de M. Stanley au sujet d'un vapeur à noliser :

« Cher monsieur Stanley, j'ai pour vous per-

sonnellement une grande estime, quoique je n'ose approuver toutes vos actions. Je suis très fâché de ne pouvoir donner mon assentiment à votre requête. C'est hier seulement que j"ai pu arriver à une décision.... Je n'ai pas le moindre doute qu'Emin ne soit sain et sauf. S'il n'a pas fini son œuvre, il sortira vainqueur de cette épreuve. Il semble que Dieu vous ait donné une âme élevée, qui, pour le moment, se voile de péchés et d'erreurs funestes, et je voudrais vous voir vous repentir et croire à l'Evangile, le croire réellement, pour vivre désormais et toujours dans le bonheur, la joie, la lumière. Ici, tout délai serait pour vous plus dangereux que les délais qui pourraient retarder l'aide apportée à Emin. — Votre fidèle ami, Robert Arthington. »

On ne comprend pas ces gens-là, si on les mesure à notre toise, et M. Stanley moins que tout autre. Ses effusions religieuses, qui ont paru équivoques ou déplacées, jaillissent du fond même de l'homme. Il lit la Bible entre deux coups de carabine, comme la lisent les flibustiers de rOrégon, mais il en est imprégné jusqu'aux moelles. Il a des visions. A la veille d'une bataille ■avec le roi Mazamboni, il s'endort sur le verset où Moïse exhorte Josué : « Fortifie-toi et sois vaillant homme; ne crains point et ne les redoute point, car l'éternel Dieu t'accompagne; il ne te

délaissera point ot ne t'abandonnera point. » La luiil, une voix lui rappelle ces paroles. Il discute avec elle ; la voix insiste : « Fortide-loi et sois vail- Uiiil honinio : marche avec assurance, car je te donnerai ce pays et le peuple qui l'habite. » — « Tout ceci, ajoute récrivain, je le rapporte en stricte confidence. » Celtfi conlidence tirée à deux cent mille exemplaires, c'est le reporter qui reparaît; mais rétrangelé môme de l'association d'idées prouve qu'il est sérieux. — Un jour, M. Stanley obtient un miracle, un vrai, le miracle de l'oiseau. La petite colonne était au dernier degré de la misère et du découragement; le chef essayait de remonter ses officiers, exténués, à demi morts de faim, u Nous avons souffert, mais jamais à ce point. Si ceux-ci meurent, qu'adviendra-t-il de nous? Le temps des miracles est passé, dit-on. Pourquoi? Le savent-ils, ceux qui le disent? Moïse fit jaillir de l'eau du rocher d'Horeb pour les Israélites : de Toau, nous en avons, et à revendre! Au torrent (le Kérith, Elie fut nourri par des corbeaux; mais il n'y a pas un seul corbeau dans toute la forêt! Le Christ fut servi par des anges : s'il nous en descendait un du ciel! — Au moment où je prononçais ces mots, nous entendîmes le vol d'un gros oiseau qui battait l'air de ses ailes. Randy, mon petit terrier, lève le nez, avance la patte : nous nous retournons; à l'instant même, l'oiseau tom-

hait sous la dent de Randy, qui, ayant happé sa proie, kl tenait serrée comme dans un étau. — Voyez, enfants, les dieux nous protègent : le temps des miracles n'est point passé! — Et mes camarades, agréahlement surpris, examinaient l'oiseau, une pintade helle et grasse. » — Mahomet ne parlait pas autrement. Conviction intime ou nécessité d'aj^ir sur les imaginations? Les deux peut-être. Quand il est question de Mahomet, les historiens les plus sagaces hésitent sur le titre de cet alliage. L'inspiré le sait-il lui-même?

Le miracle perpétuel de M. Stanley, c'est sa I réussite, obtenue par sa foi en lui-même, par son indomptable énergie. Nul, parmi les grands meneurs d'hommes, n'a possédé à un plus haut degré le génie du commandement. Ce don va rarement avec la sensibilité. L'explorateur a la carabine un peu vive, il est joyeux quand « les winchesters ont fait merveille ». 11 fait brancher un de ses Zanzibaris pris en faute : « Avant qu'il fût tout à fait mort, nous avions levé le camp et la caravane était en route. » Pour lui, comme pour tous ceux qui marchent à un but avec de la peine physique, les hommes sont des outils qu'il faut tenir en bon état, et le bonheur de ces outils consiste à être en bon état. Un de ses porteurs se blesse d'un coup de feu, on l'ampute, il guérit. M. Stanley, qui vient de l'appeler « le malheureux

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vclopo », se rcpreiul dans uno note : « Elail-ii l)ioii «ujiHicurcux? Je payai à Ougarrououo treize mois clo pension, j'envoyai le jeune homme aux chutes Slaiilcy, et do là, par le Cong-o et par Madère, à Zaïiziluir, où il arriva gras comme hourrc, m'écrivit-on. » Elle revient sans cesse dans le récit, cotte conception fondamentalo du honlieur : « gras comme hourrc ». Elle est commune aux voyageurs qui ont beaucoup pAti et aux chefs militaires qui ont fait campagne.

Le plus beau trait de M. Stanley, ce qui me donnerait le plus de confiance en lui comme homme d'action, c'est son incapacité à comprendre les natures très différentes de la sienne. L'indécision et le manque de caractère le plongent dans la stupéfaction. Tout le secret de ses procédés envers Emin réside dans le mépris croissant que lui inspire cet autre exemplaire humain : un savant allemand, indécis sur le parti qu'il doit prendre, s'arrangeant tant bien que mal avec ses soldats indisciplinés, préoccupé par-dessus tout de ses collections d'insectes. « Le pacha est un matérialiste », conclut M. Stanley. Un pareil homme est une énigme indéchiffrable pour notre Américain. Comment, il est le chef, et il ne fait pas marcher son monde, il ne sait pas ce qu'il veut! Le réquisitoire rédigé contre Emin marque avant tout l'étonnement devant un phénomène aussi curieux.

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Même note dans les jugements sur les ofli ciers de l'arriëre-garde, le major BartcloLt et le lieutenant Jameson, l'un assassiné, l'autre mort de maladie après des mois d'atroce misère *. Ils n'ont pas suivi point par point les instructions données. M. Stanley les plaint, mais il ne saurait les comprendre et les absoudre. Comment n'ont-ils pas vu clair? — « Ah ! si une heure seulement j'avais pu être au milieu d'eux, quand les cinq officiers en dérive, pour ainsi dire, et éloignés de tout contact avec la civilisation, étaient réunis pour discuter ce qu'il y avait à faire. A faire?... Lutter de tout cœur et de toute âme contre l'obstacle, marcher la tête haute et le regard assuré à la rencontre du monstre, le saisir à la gorge et l'étreindro de toute sa vigueur, suer sous l'effort, aujourd'hui et demain et toujours, jusqu'à ce que l'œuvre soit terminée. » C'est le En avant du soldat; c'est la foi d'un homme qui se sait né pour agir. « Demain suffira à sa besogne. Celle

1. Depuis la première publication de ces pages, une triste lumière s'est faite sur l'épisode de l'arrière-garde. Chacun a présentes à la mémoire les graves accusations produites en Angleterre contre Bartelott et Jameson. La brutalité de ces officiers justifie les reproches de leur chef, lors même que le crime imputé à Jameson ne serait pas prouvé ; mais on s'explique mal le choix que M. Stanley avait fait d'eux pour une mission délicate.

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«l'aujourtl'hui, parachevez-la, puis couchez-vous et dormez dessus.... L'Occasion les avait touché» du coudo, et ils n'y avaient i)as pris j^-ardc;, ils no l'avaienl pas vue!... Voilà du fantasti(|ue assurément; on dirait quelque diablerie dépassant les conceptions et renlondcincnt d'un simple mortel. » Les récriminations continuent sur ce ton, des pages et des pages.

On peut rêver sans doute un ensemble de qualités j)lus aimables; on ne saurait trop admirer ce magnilique composé d'énergie, d'assurance mystique et de bon sens pratique. M. Stanley a le droit, dont il use, d'en tirer une grosse vanité et de gros profits. Quand il reproduit, à la lin de son livre, tous les càblogrammcs de félicitations adressés à « Stanley Africanus » , depuis ceux des tètes couronnées jusqu'à la dépèche des compagnons de Londres qui le nomment ébéniste honoraire, — on pense involontairement à ces sauveteurs de bains de mer qui font étalage de leurs médailles, par amour de la gloire et aussi pour engager le client. Mais que nous importe? Tout change, même le type des héros; et c'est précisément le propre des héros de renouveler ce type, de l'adapter aux conditions de leur temps, seul moyen pour accomplir de grandes choses. Gordon était plus conforme au modèle des héros classiques, il satisfaisait à toutes nos exigences

esthétiques; il a échoué. M. Stanley choque ces exigences; il a réussi.

Rappelons-nous d'ailleurs que pour être équitables envers lui, nous devons tenir compte de ses découvertes antérieures et le juger sur l'ensemble de ses longs voyages. Le dernier a fait plus de bruit; les précédents furent bien autrement féconds en résultats. Que l'enlèvement d'Emin ait rendu à la barbarie des territoires oii la civilisation avait pénétré, c'est un fait malheureusement trop certain. Au 'point de vue géographique , cette nouvelle traversée du continent offre moins d'intérêt que les autres. En remontant le Congo, en redescendant vers la mer des Indes par les grands lacs, l'explorateur retrouvait l'empreinte de ses pas, sur des voies déjà ouvertes par lui. Il a ajouté à la carte, sur une longueur de cinq degrés, le cours supérieur de l'Arruwîmi et les branches originelles de ce fleuve, l'Ihourou, ritouri. Il a relevé l'altitude et la direction générale des monts Rouwenzori, corrigé ses anciennes observations sur le lac Edouard-Albert et le ^^ictoria-Nyanza. Ce serait beaucoup pour tout autre; c'est peu pour M. Stanley, parce que, dans cette région, M. Stanley ne s'était laissé presque rien à faire.

On connaît les préliminaires et l'objet de l'expédition « de secours ». Emin-Pacha (de son

vnii nom lo doctour Sclmil/I(M') avait été il(Hach6 par (iordoi» à Oiiadclaï, scnliiiolle avancée de l'Ej;yj)lo. Il occupait la province équatoriale avec 4,000 hommes, Égyptiens ou Soudanais. Après rinvestlsscment de Kharloiiin, en dSSi, le pacha fut coupé de ses comniunicalions; il se trouva prisonnier dans son gouvernement, entre les mahdisles (jni le menaçaient au nord, les populations hostiles de l'Ouganda qui lui barraient la route au sud. Il lit connaître à plusieurs reprises sa situation, demandant qu'on vînt lui donner la main, le ravitailler d'hommes et de munitions. Un comité de secours se forma en Angleterre, sous la présidence de sir William Mackinnon. — Ici, j'ouvre une parenthèse. Sir William préside, d'autre part, la Société coloniale anglaise de l'Est africain. Les dépêches échangées dès 4885 entre lord Granville et le prince de Bismarck nous apprennent que cette Société « a le dessein de créer un établissement britannique dans la région située entre la côte et les lacs d'où sort le Nil Blanc ». — Les fonds nécessaires à l'expédition de secours furent souscrits pour moitié par lo khédive; M. Stanley consentit à tenter l'aventure; il reçut de M. Mackinnon des instructions dont la suite des affaires nous permet de deviner la teneur. Ayant choisi six officiers anglais pour encadrer sa troupe, il arriva en février 1887 à

Zanzibar, où il engagea six cents porteurs indigènes. De Zanzibar, il écrivit à Emin-Pacha une lettre qui donne fort à réfléchir; le gouvernement égyptien y est représenté comme l'unique promoteur de la mission ; il n'est pas dit un mot du comité de secours et de l'initiative prise en Angleterre.

Instruit des dangers qu'il rencontrerait sur la route directe, de la côte orientale à l'Équatoria, M. Stanley conçut un plan habile et audacieux. Il résolut de prendre l'Afrique à revers, en partant de l'Atlantique, — c'était le seul moyen d'éviter la désertion en masse de ses Zanzibaris, — et d'arriver jusqu'à Emin par les solitudes inconnues d'où nul ne s'attendrait à le voir déboucher. La petite armée fut transportée par le Cap aux bouches du Congo et débarquée dans cette Afrique belge dont M. Stanley peut se dire à bon droit le créateur. On remonta le fleuve sans trop de peine jusqu'à son confluent avec l'Arruwîmi; sur cette rivière, les vapeurs qui portaient l'expédition atteignirent Yambouya. C'était le point au delà duquel commençaient les régions inexplorées. M. Stanley renvoya les bâtiments et prit ses dispositions pour la marche. Une moitié de la troupe fut laissée là en réserve d'arrière-garde, sous le commandement du major Bartelott; elle était confiée à la sollicitude douteuse de ïippouïib. Sachant que le fameux traitant arabe était

lo vérilablc maîlro do colle partie du" Congo^ M. Slanlcy avait frappé im couj) do politique liardio; puis(|iie la Belgique n'était [)as eu ni(!sure (le faire h Tippou-Tib le sort qu'il méritait, c'està-dire do 1<^ faire pondro, il avait nommé Tippou- Til) gouvorneur, pour la Belgique, du district de Slanlcy-Falls, avec des appointements qui devaient garantir le loyalisme de ce marchand d'hommes. Ayant ainsi pourvu à la sécurité de sa base d'opérations, le chef choisit les plus solides de ses porteurs, répartit entre eux les caisses de munitions destinées h Emin, et, à la tête de cette colonne detrois cent soixante hommes, il se lança en avant,, dans l'inconnu.

L'inconnu, c'était la forôt vierge, « la sylve mystérieuse », comme la nomme M. Stanley, où il devait marcher pendant cent soixante jours sans apercevoir la lumière du soleil. Il n'est personne qui ne connaisse, au moins par des extraits, le récit dramatique de cette marche. On aurait voulu que l'écrivain nous donnât moins de phrases et plus de détails précis sur la forêt, sur les espèces végétales et les populations qu'elle recèle. A la vérité, il s'étend avec complaisance sur les merveilleux pygmées qu'il y a rencontrés ; il a oublié seulement de nous rapporter une preuve à l'appui de ses dires, ne fût-ce que le squelette d'un des « syl vains ». Heureusement

pour notre curiosité, MM. Schwoinfurth et Miani avaient mieux pris leurs précautions : le dernier avait ramené et montré à l'Europe deux de ces mêmes nains, en 1873; car ils ne sont autres, sans doute, que les Akkas, trouvés par le voyageur allemand un peu plus au nord. Coïncidence que M. Stanley oublie également. Ne soyons point trop exigeants; alors même qu'il serait convaincu d'omissions ou d'exagérations, ce dont on le soupçonne quelquefois, l'auteur pourrait nous répondre que son affaire n'est point la botanique, ni l'ethnographie, mais l'héroïsme; et, sous ce rapport, il nous a fait bonne mesure. Ses trois traversées de la forêt — il revint sur ses pas pour chercher les misérables restes de l'arrièregarde et les conduire à l'Albert-Nyanza — représentent une somme de souffrances et d'efforts qui aurait dépassé l'endurance de tout autre homme qu'un Stanley. La fatigue des marches dans la brousse et dans les humides ténèbres, la fièvre, la famine continue, les flèches empoisonnées des cannibales, les erreurs de route, les angoisses de la responsabilité, la désertion et l'incurie de ces pauvres Zanzibaris, qu'il faut sauver malgré eux; — on se demande comment un être de chair a pu supporter, pendant de longs mois, une pareille accumulation d'épreuves, sans cesser un instant de donner l'exemple de l'énergie, de l'empire sur

soi-mômo et sur les autres. Cortez n'est pas plus adinirablo dans les récits de Bornai Diaz.

Non seulcmont il soutient le moral de sa poignée d'a^'^onisanls, mais il en impose aux partis (l(î tnili(|uants arabes rencontrés sur l'Arruwîmi, (|iii liuettent une défaillance pour se jeter sur cette proie.

Retenons ce témoignage capital, afin de le joindre à ceux que nous rassemblerons tout à l'heure : M. Stanley a constaté la marche progressive des chasseurs d'hommes dans le bassin du Congo; s'il a dû lutter contre les indigènes ensauvagés, c'est parce que les malheureux noirs ont appris à considérer l'étranger comme une bête féroce. Les congénères de Tippou-Tib, aidés par les métis qui se forment à leur école, étendent leurs razzias sur une aire chaque jour plus vaste. Razzias d'hommes et d'ivoire; l'ivoire, le triste ivoire, se paye en chair humaine; d'après les calculs de M. Stanley, chaque bille de nos billards coûterait une vie.

La petite troupe débouche enfin sous le ciel, dans le « Pays aux Herbes ». Là, elle doit combattre encore contre les Balegga qui lui barrent le passage. Quand, en février 1889, après sa troisième traversée de la forêt, M. Stanley réunit lestronçons de sa colonne sur la rive du lac Albert, cette colonne est réduite de plus de moitié. Mais

qu'importe? Toutes les misères sont oubliées, le but est atteint, on a rejoint le pacha.

Ici la comédie succède au drame. Pour en faire saisir la beauté, il faudrait citer tous les entretiens de M. "Stanley et d'Emin, toutes les lettres échangées entre eux. Cela ne s'analyse pas. Notre regretté Labiche eût seul réussi à dégager l'idée maîtresse de la pièce. Voici un homme, sauveteur de son état, déjà breveté dans la grande affaire Livingstonc. Il a fait des milliers de kilomètres et bravé les plus terribles dangers pour venir sauver un malheureux qui se noie; l'Europe anxieuse attend qu'on lui ramène l'objet de son intérêt. — Ce personnage bizarre ne désire pas être sauvé. — Stupéfaction, puis colère du sauveteur. Au moment de toucher sa prime, si bien gagnée, il est menacé de la perdre, et par qui? par la victime récalcitrante. Est-il admissible qu'il trompe l'attente de l'Europe en y rentrant les mains vides? Le terre-neuve peut-il revenir au rivage sans son noyé, dùt-il, pour y parvenir, achever ce noyé d'un coup de dent?

On ne s'expliquerait pas la conduite de M. Stanley, si l'on perdait de vue ce mobile psychologique; c'est la raison capitale de son obstination; les intérêts politiques dont on lui a confié la garde ne viennent qu'en seconde ligne. Ces intérêts, il nous est maintenant facile de les deviner, ainsi

LES INDES NOIRES 20f>

(|ue les instructions de sir William Mackinnon : lùîîin a du les discerner sans trop de peine, après le pn^miiM" ahurissement que lui causa le jeu de conihinaisons «liverses étalé devant lui. On lui offrait de se mettre, lui et sa province, au service de la Bolg-icjue, ou de l'Allemagne, ou de l'Ang-lelerrc. Ccllo dernière proposition était la seule sérieuse; aucun argument solide n'appuyait les autres, destinées à lui faire prendre le change.

Quelles étaient les dispositions de l'israélite allomaud, pacha au service de l'Egypte? On peut los démêler, au travers de ses irrésolutions et de ses réticences. Il avait demandé secours, il avait désiré partir, quand les mahdistes le menaçaient du môme sort que Gordon, Peu à peu, il s'était habitué à ce voisinage incommode, qui le laissait tranquille pour le quart d'heure. L'Equatoria était irrévocablement perdue pour l'Egypte; mais en prolongeant la fiction de la suzeraineté égyptienne, le gouverneur de cette province y demeurait seul maître chez lui, avec deux bataillons à ses ordres. Ordres mal obéis, à la vérité, mais qui ne le seraient plus du tout le jour où il voudrait rapatrier ses soldats. Ceux-ci avaient pris goût à la vie indépendante, à leurs harems, à leurs plantations. Emin lui-même s'était attaché à ce pays; il y avait amassé de l'ivoire pour une somme considérable. M. Stanley a pris soin de

nous avertir, en organisant son expédition, que l'ivoire du pacha en couvrirait les frais pour une bonne part; le manque de porteurs l'empôcha de mener à bien cette opération de caisse. — Évidemment le gouverneur de l'Equatoria ne désire qu'une chose : qu'on le ravitaille de munitions, qu'on le laisse ensuite à ses propres inspirations; il s'entendra avec ses hommes, à force de concessions, il poursuivra ses recherches scientifiques, tout marchera à peu près, comme par le passé, dès que la présence du redoutable sauveur ne mettra plus le feu aux poudres. D'ailleurs, que lui ofTre-t-on? Ou d'abdiquer ses demi-pouvoirs entre les mains d'un nouveau maître, ou de retourner chez l'ancien ; en ce cas, on fait miroiter à ses yeux de fortes traites sur le trésor égyptien; mais Emin professe un scepticisme incorrigible à l'endroit de ce trésor. Et sa défiance s'accroît de toute l'incompatibilité de nature qu'il y a entre lui et son persécuteur; pour son âme faible, malhabile à prendre parti, la pression de cette volonté de fer est une souffrance insupportable. Il se replie instinctivement et refuse de bouger, comme la perdrix sous l'arrêt du chien.

Cependant la fascination opère. Ici encore, il est impossible de ne pas admirer ce triomphe de la volonté. Selon le cours ordinaire des choses, c'est M. Stanley qui devrait être le prisonnier

LKS INDKS NOiniCS 301

(l'Kmiii; ii n'a d'autres moyens d'inlimidalion (|iruno poignée de sauvag-es exténués; le paclia commando à dos liomnics dix fois plus nombreux; il est chez lui; et si mômo il voulait rogaj^'^nor la cAto avec ses Egyptiens, qu'aurait-il besoin de ce secours dérisoire? L'ascendant moral renverse les nMos; M. Stanley jtarlo on maîlro, il fait comparaître les oflîciers indisciplinés, il leur signifie ses commandements devant le pacha humilié, et il est obéi. Dans les conversations, il devient de plus en plus pressant; c'est alors qu'il est vraimont « semblable à Elihou >» ; le raisonneur de la Bible ne faisait pas entendre à Job des discours plus désagréables. Un des grands arguments, c'est le calcul des années de vie qui restent au pacha, — très peu, suivant son interlocuteur, — et la folie qu'il y aurait pour lui à fonder un État qui ne survivrait pas à sa mort. Le gouverneur n'est pas encore convaincu. — « Je me vis à bout de patience, après m'étre contenu pendant cinquante-deux jours. Encore aujourd'hui, co souvenir me bouleverse. Si le pacha eût eu quelque menin à faire fouetter en son lieu et place, le pauvre garçon aurait passé un mauvais quart d'heure... A Mtsora, quand Emin s'excusa de certaines paroles inconsidérées qui lui avaient échappé, je profitai de l'occasion pour lui servir une petite conférence sur les manières qui con-

viennent à un pacha et à un homme qui sait vivre. — J'accepte volontiers vos excuses, pacha, mais je me plais à espérer que, d'ici à la côte, vous me permettrez de vous considérer comme le gouverneur de l'Équatoria et non comme un enfant gâté. Nous ne pouvons qu'être affligés de voir tomber en de semblables puérilités l'homme pour lequel nous sommes toujours prêts à sacrifier nos vies. » Et ainsi de suite, longtemps.

— <( Ah! monsieur Stanley, je regrette de vous avoir jamais rencontré! » C'est le ton habituel des réponses dolentes que le sauvé fait à son sauveur.

L'issue du duel entre ces deux caractères n'était pas douteuse. Emin finit par céder aux suggestions du magnétiseur; il s'abandonne, avec une partie des officiers et des employés égyptiens. M. Stanley achemine sa prise sur la longue route qui conduit à la mer. C'est un exode oriental, avec l'interminable convoi des femmes, des enfants, des bagages. La caravane doit se frayer un passage à travers les populations belliqueuses de l'Ouganda et de l'Ouniamwési; le terrible homme qui la mène tient ces tribus en respect et sort sans encombre de leurs territoires. Ce sont de beaux pays, assure l'explorateur. A l'en croire, l'étranger qui n'admire pas l'Afrique « a le sang appauvri, le foie ou la rate malades ». On pour-

rail lui objecter que c'est souvent la faute de l'Afrique si le mauvais état de ces organes eni- |)ùcho (lo radniircr. Chomiii faisant, il disirait son captif en lui niunlrant les niuntag^nes de la Lune, ces Alpes africaines que l'on n'avait pas encore côtoyées d'aussi près. Après huit mois de marche, le 4 décembre 4889, le convoi atteignait Bagamoyo. Là seulement, au milieu de ses compatriotes, Emin se sent « délivré »; il échappe à son sauveur, — par la fenêtre et dans l'état que l'on sait, — il trouve un refuge à l'hôpital allemand. L'étonnement de M. Stanley est d'un prix rare. « Nous avons raison d'être surpris que l'accident du banquet de Bagamoyo ait terminé si brusquement nos relations. Nous n'avons pas reçu le moindre remerciement. » Là-dessus, il entonne son Magnificat, des pages curieuses qui achèvent de le peindre; et, laissant l'ingrat à sa destinée, il revient en Europe pour y jouir de l'empressement des foules et des éditeurs.

Il avait accompli son programme, s'il ne voulait que montrer une fois de plus ses qualités uniques de prodigieux aventurier; il en avait manqué l'essentiel, s'il entendait donner une province à l'Angleterre et rattacher cette nouvelle région à celles oii il avait déjà introduit l'Europe. La province s'est refermée derrière lui, elle est aujourd'hui aussi inaccessible que le Darfouretle

Kordofan. Néanmoins, on peut dire sans paradoxe que, s'il a fait rétrograder la civilisation sur un point particulier de l'Afrique, il l'a fait avancer de dix ans sur toute l'étendue de ce continent. En frappant les imaginations, en excitant les gouvernements, il a donné une impulsion sans précédent à l'œuvre de pénétration européenne; c'est le résultat indirect, mais certain, de son dernier voyage II était juste de le constater avant de rappeler les origines et l'avancement actuel do cette œuvre.

Avec les navigateurs portugais du xv" siècle, l'Europe avait pris connaissance de l'Afrique; le profil de ce vaste continent était dessiné dès lors d'une façon définitive ; sur le pourtour des côtes, les nations commerçantes avaient jeté des comptoirs qui changèrent souvent de maîtres. Après ce bel élan, il sembla que l'Europe renonçait à poursuivre sa tâche; jusqu'aux premières années de notre siècle, elle n'ajouta presque rien aux anciennes découvertes; le voyage de Bruce fut contesté ; les cartes continuaient à reproduire les vieux portulans des marins portugais, avec des

additions insigin(iuntcs ou erronées. A nos portes, sur la Méditerranée, les rég-ences Larbaresqucs fermaient l'accès septentrional du continent depuis le Maroc jusqu'à l'Arabie. On devait aller chercher les points do contact aux bouches du Sénégal, dans le g^olfo de Guinée, sur les côtes portugaises et hollandaises de l'Afrique australe. A quelques journées de marche des établissements maritimes, les notions positives cessaient. L'Europe ne méritait pas alors d'en connaître davantage. Régences barbaresques et comptoirs européens offraient de tristes ressemblances; c'était comme autant de petites ventouses appliquées sur l'épiderme de ce grand corps inconnu, pour en tirer un peu d'or et surtout du « bois d'ébène » ; ces cargaisons d'esclaves que les musulmans envoyaient à leurs coreligionnaires d'Asie, les chrétiens à leurs corelig-ionnaires d'Amérique. Les musulmans continuent de nos jours; nous leur reprochons ce trafic détestable, nous allons tout mettre en œuvre pour l'empêcher. C'est fort bien ; mais il ne faut pas oublier que ce beau zèle nous est nouveau et que les noirs n'échappaient jadis aux lilets des Arabes que pour tomber dans les filets des chrétiens. Les premiers étaient les moins terribles; la domesticité chez le pacha turc est une condition douce, en comparaison de ce qui attendait le gibier chrétien dans les lon-

gues traversées de l'Atlantique et sous le fouet <lu planteur. Il ne faut pas oublier ces précédents de la civilisation, ne fût-ce que pour mesurer un progrès réel de la pauvre humanité.

La pénétration obstinée de l'Afrique n'a commencé qu'avec notre siècle. Dès le début, ce triangle irrégulier est entamé à ses trois extrémités. C'est d'abord Bonaparte, l'initiateur universel, qui saisit l'Egypte, l'attire dans notre orbite, la livre à l'étude de ses savants. Depuis lors, l'Egypte est redevenue ce qu'elle était dans le monde antique, un appendice naturel de l'Europe; — on a pu dire pendant la première moitié du siècle, on devrait dire encore sans nos fautes, — un appendice de la France. Ce fut aussi la France, un peu plus tard, qui reprit pied dans les vieilles provinces romaines, à l'autre bout de la Méditerranée. Notre établissement algérien assurait à la civilisation son point de départ le plus nécessaire; on en sera d'autant plus persuadé, que l'on considérera cet établissement, non comme une colonie lointaine, mais comme le prolongement et la chair même de la patrie. A la pointe méridionale du triangle, l'Angleterre remplaçait en I8I0 les Hollandais; elle fondait au Cap cet empire qui englobe peu à peu toute la région australe, qui prétend remonter sans interruption jusqu'aux bouches du Nil.

Par CCS trois grandes portes, par les petites ouvertures pralimiées de vieilles diil«î sur les vùUin de Ciuinée, iinc! lésion d'explorateurs se jeta dans riulérieur. Munj^o-Park les avait précédés sur le Niger, d'où il n'était pas revenu; il avait inauguré le lonix martyrologe des voyageurs africains. L'invasion paeiliciue commença après 181o. Elle iw s'est pas faite, comme on pourrait le croire, d'une fa<;on continue et régulièrement progressive; on y dislingue deux périodes, la première suivie d'un temps d'arrêt, presque d'un recul. Quelques-uns des plus beaux voyages d'Afrique, des plus féconds en révélations, ont été accomplis entre 1815 et 1830. Au moment où notre monde s'apaisait, les énergies sans emploi se jetaient sur un autre, portées encore par les souffles violents qui venaient de soulever tant d'âmes. Caillaud visite la Haute-Nubie, Mollien parcourt les bassins de la Sénégambie, ïuckey pénètre dans l'estuaire du Congo. Les frères Landcr remontent le Niger jusqu'à Boussang. Le major Laing, jiarti de Tripoli, atteint ce fleuve, et périt avant d'arriver à la côte occidentale. Denbani et Clapperton voient les premiers le lac Tchad; on apprend par eux qu'il existe au Soudan des royaumes maures, des populations denses groupées autour du bassin central, dans la région la plus opulente et la plus saine du continent. Leur

itinéraire serait le plus liardi de cette période, si nous ne pouvions revendiquer celui de René Caillié, le premier Européen qui rapporta une description de Tombouctou. Laing y était entré, mais il avait été massacré à la sortie. Depuis Caillié, Tombouctou n'a revu que deux chrétiens, Barth et Lcnz ; des intervalles d'un quart de siècle ont séparé chacun de ces voyages; le charme a été rompu l'an dernier, nos canonnières ont mouillé au-dessous de la ville légendaire. Un long temps devait aussi s'écouler avant qu'on renouvelât l'autre exploit du voyageur de 1828; Caillié traversa le Sahara, du Niger à la Méditerranée. Il allait, mendiant chez le nègre et chez l'Arabe. « Le pèlerin de la science, dit M. Elisée Reclus, pauvre, déguenillé, malade, se traînant d'étape en étape, ne devait réussir que grâce à sa misère, au mépris des hommes et à la pitié des femmes. » Il appartenait à l'espèce, assez commune chez nous et particulière à notre pays, des voyageurs qui s'aventurent dans l'inconnu sans ressources, qui font misérablement et à petit bruit les grandes découvertes, refaites ensuite par de plus habiles avec beaucoup d'argent, de mise en scène et de fracas. D'habitude, la gloire est pour ces derniers. Cependant le nom de Caillié a survécu; ses imitateurs ne prononcent ce nom qu'avec respect.

LES INDKS NOinES 909

Do 18:{2 à 1848, on constate une relâche dans ranicur dos explorateurs. Je ne vois guère à sipi^iialer (juc 1rs palinilcs iiiveslij^atioiis de MM. «l'Abbadie, Hochet d'iléricourt et Lofchvre en Abyssinie. La France emploie toutes ses forces à réchiiro l'AI^^'^ério. Dans l'Europe de Mcttornich et de l'écok^ de Manchester, les grandes initiatives individuelles seinhlcnt endormies. Elles ne se réveillent qu'après la secousse de 1848. Avec la seconde moitié de notre siècle, la marche en avant recommence pour ne plus s'arrêter.

Dès 1849, des missions catholiques se fondent sur le haut Nil, au sud de Khartoum; les missions protestantes de Zanzibar recherchent la source du llcuve et s'avancent jusqu'aux « montagnes de la Lune ». En cette même année, l'Anglais Richardson, les Allemands Overwcg et Bartli organisent leur expédition commune au Soudan. C'est le voyage capital pour la connaissance de l'Afrique intérieure au nord de l'équateur. Richardson et Overwcg n'en revinrent pas; Barth fut assez heureux pour refaire sain et sauf, à travers le désert saharien, en 18o5, ce chemin des caravanes arabes qui l'avait conduit de la Tripolitaine au Soudan, en ISoO. Durant ces cinq années, il avait parcouru toute la région située dans le bassin du Niger et de la Dénoué, entre le lac Tchad et Tombouctou. Henri Barth

était un Allemand de la vieille race, savant, candide, content de peu, consolé de toutes les misères par un spectacle pittoresque ou une impression poétique. Aujourd'hui encore, si l'on veut se former une idée exacte de ce merveilleux Soudan, de cette civilisation arabe implantée au cœur de la Nigritie, c'est à la relation de Barth qu'il faut recourir; elle fait aimer cet homme énergique et doux, qui garde un cœur si simple dans la souffrance et dans le triomphe. Ses compatriotes Vogel et Beurman lui succédèrent sur le lac Tchad et complétèrent ses travaux. Ils périrent tous deux, assassinés dans le Ouadaï; mais une partie de leurs notes fut sauvée pour le monde savant. Au moment même où Barth traversait le premier les eaux de la Bénoué supérieure, audessus de Yola, le capitaine Baikie remontait ce grand affluent du Niger. Burton visitait le pays des Achantis, ouvrant les routes à l'armée anglaise qui allait bientôt y faire campagne. Notre colonie du Sénégal, languissante jusqu'alors, prenait un essor vigoureux sous l'administration du général Faidherbe; des missions d'études, parmi les^ quelles il faut citer en premier lieu celle de Mage et de Quintin, devançaient nos colonnes sur le haut fleuve et jalonnaient le chemin que ces colonnes devaient suivre plus tard, aux bords du Niger occidental. Une autre colonie française

naissait sous réquatcur, avec les explorations de Du ('liaillu aux Louches du (lahou et do l'Ofj^owé. Dans le Sahara, M. Duvcyrior pénétrait chez les Touareg-, aux replis du g^rand désert; il attachait son nom ii des études si nécessaires pour les maîtres de l'Algérie. M. Gerhard Rohlfs préludait, dans la même région, aux voyages qui lui ont conquis une juste célébrité. — Vers 1860, le plus gros de la besogne était déjà fait dans toute l'Afrique du nord-ouest, de la Méditerranée au golfe de Bénin, de l'Atlantique au lac Tchad.

A ce moment, la passion des explorateurs et la curiosité du public se tournèrent vers l'Afrique orientale, vers ces mystérieuses sources du Nil qui occupaient depuis l'antiquité l'imagination des hommes. Il n'était plus permis de confondre, comme on l'avait fait si longtemps, le bassin du grand fleuve égyptien et celui du Niger; mais la confusion persistait encore, pour tout le régime des eaux équatoriales, entre le Nil, le Zambèze et le Congo. Livingstone la débrouilla pour le Zambèze; dans ses deux premiers voyages, de 1853 à 1804, il découvrit la chute et les sources de ce fleuve, détermina exactement son bassin, traversa de part en part le continent austral. Dans sa troisième expédition, il releva les origines d'un puissant cours d'eau, alimenté par une série de vastes lacs, du Banguéolo au Tanganyka; il

croyait tenir les sources du Nil : c'était le Congo. D'autres voyageurs venus par deux roules différentes, les uns partis de la côte orientale, les autres remontant le Nil avec les missions égyptiennes, atteignaient à la même époque les vrais lacs nilotiques. Burton, Speke et Grant y arrivaient de Zanzibar; le pavillon anglais, qui avait paru pour la première fois sur le Tanganyka le 13 février 1858, flottait bientôt après sur le Victoria-Nyanza. L'expédition reconnaissait l'Ouganda et faisait sa jonction avec sir Samuel Baker, venu du nord, par le fleuve. M. Baker achevait de résoudre le problème en suivant le Nil jusqu'à l'Albert-Nyanza. — On tenait enfm les principaux fils de l'écheveau; le nourricier de l'Egypte puise ses eaux dans les grands réservoirs situés sous l'équatcur; au delà, de faibles relèvements de terrain rejettent vers l'ouest et le sud les effluents des réservoirs voisins, qui vont grossir d'une part le Congo, de l'autre leZambèze, par le canal du Chiré.

L'Egypte conclut de ces découvertes qu'elle devait posséder tout le bassin de son fleuve; le khédive multiplia les expéditions géographiques et militaires, sous la conduite de Baker, de Gordon, de Chaillé Long, de Piaggia. Un instant, il parvint à rétablir dans son intégrité l'empire méridional des anciens Pharaons; si, comme le

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croyait Mari(!lle, Toiilliin(>s a r^gnr jusqu'à l'équaleur. L'Europe a coii(lainn6 on hloc les fautes et les prodigalités (l'Ismaïl-Pacha : sur un point au moins, l'avenir réformera cette condamnation. Ceux qui ont vécu au Caire, dans ces années Itrillantes où tout y respirait les larges ambitions et les vastes espérances, ccux-lii ne peuvent pas oublier que l'Egypte était alors la terre promise des explorateurs, le principal foyer des découvertes géographiques. En poursuivant au Soudan oriental ses vues politiques, Ismaïl-Pacha rendait un service inappréciable à l'œuvre de la civilisation, si brusquement ruinée après sa chute.

Depuis 1 870, les voyageurs ont sillonné l'Afrique en si grand nombre qu'il faut renoncer à les énumérer. Il suffira de rappeler leurs travaux les plus marquants, jusqu'au moment où l'action politique des grands Etats se substitua aux rechcrclies scientifiques. Dans la région australe, le lieutenant Cameron continua les entreprises de Livingstone, qu'il était allé secourir; sa traversée du continent, de Zanzibar à Benguela, fut l'un des plus beaux exploits de cette période; elle lui permit de reconnaître le système général des affluents méridionaux du Congo. Le major Serpa Pinto lui succéda de ce côté, avec la même hardiesse et le même bonheur. Sur la côte orientale et dans le bassin du Nil, avant le jour où l'irrup-

tien des madhistes ferma le fleuve , la carte d'Afrique fut complétée par les missions égyptiennes, par Linant, Gessi, Munzinger, Emin- Pacha. M. Stanley réussit à rejoindre Livingstone; il commençait sa renommée en naviguant sur les grands lacs, il levait les derniers doutes qui nous restaient sur leur situation, leurs formes et leurs rapports. Entre les rives du Tanganyka, du Victoria et de TAlbert-Nyanza, les missions catholiques et protestantes multiplièrent leurs stations. Le pays des Niam-Niam et des Monbouttou s'ouvrit devant MM. Schweinfurth et Piaggia. En Abyssinie, au Choa, le marquis Antinori et d'autres pionniers de l'Italie refirent les routes si souvent parcourues par nos voyageurs, par Caillaud, Lejean, MM. d'Abbadie et Borelli. Nachtigal reprit au Soudan l'itinéraire de Barth, et peu d'explorateurs rendirent à la science de plus signalés services : il revit le lac Tchad, les royaumes avoisinants, pénétra au Ouadaï, au Darfoar, revint à la Méditerranée par les montagnes jusque-là vierges du Tibesti. M. Gerhard Rohlfs rentrait simultanément dans les solitudes du Sahara oriental et septentrional, il les parcourait à nouveau, de l'Egypte au Maroc. Notre Sahara français, où la longue liste de nos éclaireurs est trop souvent un nécrologe, était étudié par Largeau, Dournaux-Dupéré, Soleillet, Fiat-

lors. Le docteur Lenz prenait en écharpe lo g^raud désert t\ son extrémité occidentale et desceiulîiil (lu Maroc à Tombouclou.

La plupart de ces voyageurs ne faisaient qu'étendre et coordonner les découvertes de leurs devanciers. Dans cette Afrique si vaillamment attaquée , un seul problème restait entier : qu'était-ce que le Congo, le grand fleuve du centre équatorial? On n'en connaissait que l'embouchure; ceux qui en avaient vu les sources et les affluents, comme Livingstonc et Cameron , hésitaient sur l'attribution de ces eaux qu'ils n'avaient pas pu suivre. Nos compatriotes essayèrent d'arriver au fleuve par l'Ogowé ; Marche et Compiègnc furent arrêtés, M. de Brazza y parvint, et ses campagnes ont eu pour résultat de transformer notre petite colonie du Gabon en une province plus étendue que la mère patrie, le Congo français. Mais l'honneur d'avoir résolu le dernier des grands problèmes africains revient pour la plus large part à M. Stanley; grâce à ses explorations réitérées, de 1871 à 18"7, le Congo fut enfin reporté sur les cartes à sa vraie hauteur, il s'ouvrit au-dessus des chutes à la navigation européenne ; et l'on put s'aventurer sur ses grands affluents de la rive droite, l'Oubanguî, l'Arruwîmi. L'inventaire de l'Afrique s'enrichissait d'un réseau fluvial peut-être unique dans le

monde, 10,000 kilomètres d'eaux profondes serpentant à travers les forêts vierges et les terres végétales de Téquatcur.

Tels étaient les résultats acquis il y a dix ans, quand les diplomates s'avisèrent à leur tour de découvrir l'Afrique centrale. JNous allons les voir à l'œuvre.

L'Europe, telle qu'elle est sortie des événements de 1870, a été travaillée après dix années de paix par un mouvement d'expansion coloniale dont je n'ai point à rappeler les causes économiques. Des causes morales y contribuaient; les vainqueurs cédaient à la tentation d'étaler sur le monde leur nouvelle grandeur; les vaincus se rejetaient vers le seul champ d'activité encore ouvert à leurs ambitions; les autres nations suivaient pour ne pas se laisser distancer; l'Angleterre redoublait ses efforts accoutumés, afin de maintenir contre les nouveaux concurrents, dans toutes les parties du globe , l'hégémonie traditionnelle qui fait le juste orgueil de cette puissance. Les profondeurs vides de l'Afrique, sondées enfin par les explorateurs, devaient fatalement absorber ce trop-plein de l'activité européenne.

Jo n'cnregislro que pour mémoire rétablisscmcnl du protcclorul français sur la Tunisie, en 1881, et roccupalioii exclusive de l'Egypte par les Anglais, l'année d'après. Ces événements ne marquaient pas une politique nouvelle; ils ont leur place dans l'iiisloire du littoral méditerranéen et ne se rattachent qu'indirectement à notre sujet, la pénétration de l'intérieur africain. Il faut, d'autre part, limiter ce sujet en écartant les faits qui concernent les régions australes, au-dessous du fleuve Orange et de la baie Delagoa. Dans ces régions, la Grande-Bretagne étendait depuis lont(lcnips son domaine colonial. Des conventions commerciales préparent l'absorption des enclaves qui la gênent; les délégués des Etats de l'Afrique méridionale, réunis en 1888 tï la conférence du Cap, ont décidé en principe l'extension du réseau ferré qui aboutit à celte ville et la constitution d'un Zollverein sud-africain.

Le signal des entreprises pratiques dans le pays neuf est parti de Belgique. Grâce à l'initiative habile et passionnée de son roi, notre petite voisine va jouer au delà des mers le grand rôle tenu jadis par la Hollande. Théoriquement, elle possède le cœur de l'Afrique, le noyau central autour duquel se développent les établissements des autres peuples. Ce domaine lui est échu par une suite d'évolutions diplomatiques très curieuses.

En 1876, le roi Léopold réunissait à Bruxelles un simple congTès géographique, qui lui décernait la présidence d'une « association internationale pour l'exploration et la civilisation de l'Afrique ». Ce n'était encore qu'une création platonique; elle ne tarda pas à se préciser en devenant « l'Association internationale du Congo ». L'association continua de justifier son titre en faisant appel à des pionniers de toute nationalité; mais elle limita son activité aux immenses territoires découverts par M. Stanley, avec l'appui financier du roi des Belges; vis-à-vis des gouvernements, le souverain personnifiait de plus en plus la société qu'il patronnait. Le nom d'Etat du Congo passa peu à peu dans l'usage, pour désigner le champ d'action de la société. Le nouvel Etat reçut l'existence officielle à la conférence de Berlin, en 1885. Cette conférence a défini le régime imposé à l'Afrique équatoriale, sous la garantie commune des puissances : le bassin du Congo constitue une zone neutre, ouverte à la navigation et au commerce de tous les peuples, en franchise de tous droits d'entrée ou de transit. L'acte de Berlin a étendu les mêmes stipulations au bassin du Niger. — Une dernière clause de cet acte date l'ère nouvelle qui commence pour l'Afrique; désormais, toute nation qui s'attribuera une parcelle de ce continent sera tenue de notifier son acquisition à

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l'aréopage européen. L'Afrique cesse d'être une

ierrn Incof/m'fd, aliaiidomiéc aux faiitai.sios du premier occupanl ; ello dovient un ac(ju<H du patrimoine commun, soumis au contrôle de toute la famillo. — Le 1" août de la niènic année 1885, à la suite de conventions parliculiiires avec plusieurs puissances, le roi Léopold notifiait à tous les cabinets le vote des chambres belges, qui l'autorisait à |)rondro lo titre de souverain de l'État indépendant du Congo. L'union entre cet Etat et la Belgique devait être exclusivement personnelle. Le caractère transitoire de cette restriction apparut très vite;'les chambres ayant consenti des sacrifices pécuniaires pour le Congo, un arrangement intérieur, sanctionné cette année par les puissances garantes, a reconnu à la Belgique un droit de préemption sur le domaine de son roi. Aujourd'hui, pour qui ne s'embarrasse point des subtilités de protocole, l'Etat du Congo, le Congo belge, comme l'on dit couramment, est une annexe coloniale de Bruxelles ; il participe en Afrique aux obligations et aux privilèges que la qualité d'Etat neutre comporte en Europe pour sa métropole. La Belgique est sans doute destinée à nous montrer la première comment le poids des intérêts africains va incliner les ressorts de la politique européenne. Selon toutes probabilités, elle deviendra dans l'avenir le satellite de l'énorme

empire qu'elle s'est donné ; si cet empire prospère et prend une grande importance, les convoitises qu'il éveillera décideront au prochain siècle le sort de la Flandre et du Brabant. — Nous n'en sommes pas là. Les Belges ont occupé l'étroit couloir par où l'Etat du Congo prend jour sur l'Atlantique; ils ont des établissements réels jusqu'au Stanley-Pool. Au delà, tout est encore à faire; le pavillon bleu à l'étoile d'or flotte sur quelques stations précaires; les agents européens ne s'éloignent pas des rives du fleuve; Tippou- Tib est le véritable maître du cours supérieur.

La conférence de Berlin était le signe et le résultat de préoccupations toutes nouvelles en Allemagne. En 1884, des négociants de Hambourg et des explorateurs commissionnés par le gouvernement impérial avaient attaqué l'Afrique sur trois points fort distants : en face de Zanzibar, sur la côte orientale; au nord du fleuve Orange, à Angra-Pequena, sur l'Atlantique; enfin dans le golfe de Guinée, au Cameroun et à Togo. Ces premières tentatives coloniales enflammèrent les imaginations allemandes ; le grand chancelier leur prêta un appui résolu ; les cartographes, gens fort indiscrets dans l'emploi des couleurs, trahirent vite les ambitions de leur pays. Sur la carte de Liebenow, dressée à Berlin en 1886, on remarquait déjà de larges bandes roses, — le

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