‹ Spectacles et comédiens: à ValenciaChapitre 35 sur 88 · ROBE · texte numérisé non relu

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brait en vers le double mariage dont Valencia allait être prochainement le théâtre, et il mettait tant de ferveur dans son épithalame qu'après avoir épuisé les ressources de son italien, il dût encore mettre à contribution la langue maternelle; dans un romance de son cru, il accumula mille élégances, force gentillesses. Cet intermède poétique dura une demi-heure. Lope revint ensuite auprès du cortège et l’invita à s’avancer. Dès lors, le carrousel commença. Carême et Carnaval, au galop boiteux de leurs mules, décrivirent de bizarres évolutions; les bêtes, excitées par les grelots dont leur sous-ventrière était garnie, secouaient leurs cavaliers, pour la plus grande joie des spectateurs, qui se mouraient de rire; ce fut la partie comique de la fête, et il n’est pas indifférent de constater que Lope de Vega en fit les frais côte à côte avec un amuseur de profession. Les gentilshommes du cortège, et après eux de nombreux représentants de la noblesse valencienne, parés des plus riches atours, se livrèrent à de savantes parades : « Ils escarmouchèrent à la manière d’une camisade pendant une grande heure », dit le chroniqueur en parlant des seuls gentilshommes du premier cortège. La reprise réservée aux Valenciens eut-elle la même durée? En tenant compte du prologue, il semble que la fête se soit prolongée près de trois heures”. Imaginez le ciel sous lequel elle se déployait. Songez au public incomparable réuni ce jour-là : du côté des acteurs, le prince des poètes et

1. D’après le chapitre x1x du ms. de Gaona, conservé à la B. U. V. Sur ce ms., qui est une relation des fêtes données à Valencia en 1599, cf. la bibliographie du chapitre vu dans mon ouvrage L'art dra-

matique à Valencia depuis les origines jusqu’au commencement du XVIIe siècle, Toulouse, 1913.

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l'élite de deux noblesses; du côté des spectateurs, le Rot très catholique, une Infante promise au gouvernement d’une magnifique province, leur cour, leurs serviteurs, et un cortège de dames d'honneur dont les grâces triomphantes défiaient tous les carêmes. La fête semblait une apothéose du génie humain.

Ce spectacle, donné dans les jardins enchantés du Palais-Royal par des protagonistes dont l’un exerçait sans partage la royauté de l'esprit, formait un contraste romantique avec d’autres mascarades où se montrait non plus une humanité d'élite, mais une humanité dégradée et avilie, des mascarades de fous ! Les siècles passés, aussi bien en France qu’en Espagne, n'étaient pas tendres aux déments; les riches s’amusaient d’eux, les pauvres les exploitaient. L’Hôpital de Valencia organisait avec eux un spectacle permanent; on venait les visiter comme des bêtes curieuses ; on écoutait, on provoquait leurs extravagances, et on ne se retirait pas sans avoir laissé une aumône. Certains fous étaient d’un rendement supérieur ; tel un certain Villalobos, qui, aux Jours fériés, prêchait un sermon d’une doctrine peut-être incertaine. L’auditoire, friand des saillies de ce déséquilibré, se grossissait à chaque fois et faisait des offrandes dont le total dépassait chaque année 2.000 ducats". Cette exploitation de la folie prenait une forme plus déplaisante encore, lors-

1. Canc. de los Nocturnos, t. I, f. 181 vo. Éloge de la folie par Vigilia [Mtro. Juan Antonio Andreu]: « Ay muchos que mas visitan el Hospital por ser casa de locos que de pobres, aunque como digo viniendo por lo primero tienen ocasion de hazer lo sigundo, de lo qual tenemos harto buen exemplo en este lugar, pues por oyr à Villalobos predicar estaua el Hospital cade fiesta Îleno de gente, y he oydo dezir que le valia la limosna que cogia aquel loco cada año de dos mil ducados arriba. »

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qu’elle se produisait hors de l'Hôpital et que le ridicule naturel aux déments était augmenté par un déguisement grotesque. Il y a lieu de croire que malgré cela bien des cortèges, plaisants au goût des contemporains, lugubres à notre sentiment, promenèrent à travers les rues de Valencia le troupeau des hospitalisés. Lorsqu'une fois on avait fait la dépense de préparer les travestissements, on en profitait largement; et la mascarade se promenait jusqu’à trois reprises à des dates rapprochées à travers les quartiers les plus populeux. En février 1591 on vit le 11, le 15 et le 21, c’est-à-dire trois fois en dix jours, le défilé de ces infortunes, et la recette totale fut légèrement supérieure à 23 livres”

Des exercices plus nobles, sans cesser d’être brutaux, passionnaient la foule et faisaient appel au concours direct de la noblesse : les tournois et les courses de taureaux. Les tournois étaient l’œuvre exclusive de la noblesse ; elle les préparait, elle en recrutait parmi elle les acteurs et les spectateurs. C’est à l’ordinaire une dame qui les inspirait; le tournoi était un hommage rendu à sa beauté par son chevalier servant, qui lançait parmi ses pairs les défis et qui en était lui-même le « mainteneur », mantenedor. Il serait superflu de décrire ici les phases d’un jeu qui n’était point particulier à Valencia. Retenons simplement ceci qu'à Valencia, vers la fin du

1. Hosp.— Zibro major del hospital general de Valencia, 1590- 1591 : & A xx1 de dit [febrer 1591] de Gaspar Capdevila, pare de orats, vint y tres Iliures hun sou dos diners per tantes se acaptaren per Valencia en una maixcara que ixqueren los orats a 11 del present y 7-5 4. D 7 per tantes sen acaptaren en altra maixcara que ixque a 19 de dite 8. S 3. D 6 per tantes sen acaptaren en altra maixCara que ixque a xx1 de dit; per tot dites 23.$ 1. D 2. »

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seizième siècle, on pratiquait, dans toute leur rigueur, les règles du jeu, et que l'esprit affiné des Valenciens se complaisait aux subtilités du symbolisme habituel dans les tournois. Croyons-en là-dessus Rey de Artieda, qui, poète et soldat, a pu nous initier en connaissance de cause à tous les secrets. Le principe, c’est que le gentilhomme doit paraître aux joutes en un tel équipage qu’il révélera à tous les yeux la passion secrète de son âme. Pour cela, trois moyens sont à sa disposition : l’emblème, les armoiries, la devise.

L’ « emblème » (divisa), c’est une couleur qui, par une convention généralement admise, découvre, sans l’aide d’aucun texte, les sentiments de celui qui la porte. La teinte fauve signifie domination, fauve foncé signifie affliction. Le vert clair exprime une espérance qui vient de naître, le vert foncé une espérance qu'on a perdue. La teinte orangée, enfin, marque la persévérance et le désir exaucé.

Les « armoiries » (empresa) se composent d’un corps et d’une âme. Le corps, c’est une figure peinte, telle que palme; laurier, aigle; lâme, c’est la formule qui encercle la figure. Considérés à part, le corps et l’âme ne signifient rien, mais leur rapprochement donne aussitôt un sens. Voyez, par exemple, les armoiries d’Olivier : d’une part une aigle, d'autre part cette formule : Plus cruelle et moins franche. En combinant le dessin et le texte, vous comprendrez aussitôt que la dame du preux est à la fois plus cruelle et moins franche qu’une aigle.

Quant aux « devises » (motes), elles sont intelligibles par elles-mêmes. Ce sont des maximes ou des proverbes, telles que : Au plus valeureux, la pire souffrance ;

Quiconque espère désespère; Le soleil brille pour tout le monde. Ni leur invention, ni leur interprétation ne prêtent à ces gentillesses compliquées qui sont de mise dans une joute. On leur préférera donc les emblèmes et les armoiries".

Les préceptes formulés par Rey de Artieda furent-ils toujours observés dans les joutes ? A coup sûr les tournois, vers Ja fin du seizième siècle, plaisaient infiniment à la noblesse valencienne. Les jeunes gens bien nés, qui en étaient les champions, y voyaient moins une occasion

1. Cf. Rey de Artieda, Discursos, Epistolas y Epigramas de Artemidoro, Zaragoza, 1605, f0s 4r vo, 42 r0, fragment en prose intitulé : Moralidad de la justa à la suite de La Justa de Paris, a consideracion de lo que en ellas [sic] prueua el Ilastrissimo Conde de Buñol : « Acerca las diuisas y empresas y motes se ha de entender que los que salen a fiestas con vna destas tres cosas, descubren la passion oculta del animo.

Diuisa es el color que sin letra alguna nos muestra lo que siente, como el color leonado descubre señorio, leonado escuro congoxa, verde claro esperança cobrada, verde escuro esperança perdida, naranjado porfia, y cumplimiento de desseo. \

Empresa es la que se compone de vn cuerpo y alma. Cuerpo Ilaman a lo que se pinta, sea palma, laurel, aguila o qualquier otra cosa, y llaman alma al mote que se le circunscribe. De tal forma que el cuerpo solo y el alma sola no declaren la intencion del que la saca : y todos juntos descubran su pensamiento como vemos en la empresa de Oliueros, que el aguila que es el cuerpo no dize nada, y la letra Mas cruel y menos franca tampoco, y ambas juntas dizen que su Dama es mas cruel que vna aguila, que como aue poderosa de rapiña a nadie perdona, y es menos franca, pues se dize del aguila, que gusta quando come de repartir francamente con otras aues, lo que ella alcanço por su diligencia.

Ay tambien motes, que ellos mismos sin pintar cuerpo declaran su intencion, como si dixessemos : Quien vale mas, sufre mas. Quien espera, desespera. Para todos sale el sol. Y semejantes dichos mas son para refranes que para la gallardia que se requiere en la justa. Y assi en la representacion desta usa Artemidoro de solas diuisas y empresas, no haziendo caso de los semejantes motes.

d'exercer leurs aptitudes guerrières que de rendre un culte à la dame dont ils arboraïient les couleurs. Puisque lessentiel était de briller aux yeux d’une belle, les Valenciens s’ingénièrent à varier l'ordonnance de la fête. Du tournoi au carrousel, ils pratiquèrent toutes les variétés de Jeux équestres. Tantôt ils combinaient des évolutions nocturnes sur des chevaux impétueux lancés à toute vitesse, tandis que les cavaliers, porteurs de torches enflammées, décrivaient dans l'air, avec cette arme d’un nouveau genre, des figures de feu; c’est la figure dénommée caracol. Tantôt ils se livraient bataille avec des projectiles d’argile (a/cancias), et lorsqu'ils avaient bien visé, ils couvraient leur adversaire de la poussière blanche qui s’échappait du projectile rompu par le choc. Tantôt les deux camps se distinguaient par la façon dont les cavaliers étaient montés sur leurs chevaux; d’une part, étaient les 7rnetes, selle haute, étriers courts, jambes repliées; d'autre part, les bridones, selle basse, étriers longs, jambes étendues. Dans le jeu des alcancias, célébré à Valencia le 19 avril 1599 à l’occasion du mariage de Phisppe HT, jJinetes et bridones s’opposèrent les uns aux autres, se protégeant les premiers avec des adargas, les seconds avec des {ablajines. En 1609, pour célébrer la béatification de saint Louis Berträn, la troupe des jouteurs atteignit à leffectif de soixante-deux présents, parmi lesquels le vice-roi et les nobles de la meilleure lignée; pour la lutte, ils se partagèrent en six quadrilles, dont chacun portait un uniforme différent, et le matin la plupart s'étaient préparés au combat en recevant pieusement la communion au couvent des Prédic1 teurs. Ces détails, qu'il serait aisé de multiplier, montrent l’importance des jeux équestres, Mais il faut bien

vite ajouter que ces parades, plus ou moins somptueuses, n'intéressaient l’ensemble de la cité qu'aux cas assez rares, visite du souverain ou arrivée d’un nouveau viceroi, où l’on en faisait des divertissements publics, aux frais de la cité ou de quelque corporation; en général, elles restaient réservées à une élite.

Il n’en était pas de même des courses de taureaux. Elles devinrent un divertissement de choix, où le gros public était admis sans qu’il perdît pour cela le caractère aristocratique; mais l’occasion, lPorganisation et les acteurs du spectacle étaient fournis par le peuple aussi bien que par la noblesse. Ainsi, en 1498, le jour de la Saint-Jean, une foule énorme s’assembla sur l’esplanade du Palais-Royal pour voir courir le taureau en l'honneur du Seigneur Infant, qui était alors lieutenant général du royaume; dans l'escalier, la bousculade fut telle que le garde-fou se rompit, et l’accident fit un grand nombre de victimes, plus de dix morts et une vingtaine de blessés ‘. La cité entière, nobles et roturiers; assistait et participait à la fête. |

Celle-ci comportait deux phases principales. De solides gaillards, qui à l’origine avaient été fournis par la corporation des bouchers, attaquaient à pied le taureau; ils essayaient de lui fixer sur le front (en la frente) de petites flèches ou banderilles en forme de roses; ils riva-

lisaient à qui le premier poserait la main entre les deux

1. B. N. P., ms. esp. 147, p. 493, année 1498 : « Dia de sent Juan dit any corregueren bous en lo real per amor del Sr Infant, loctinent general, y corrent los dits bous se possà tanta gent en la escala del dit real que lo rambador eo passama de la escala caygue y matà mes de deu homens, y en nafra mes de vint. » Il s’agit de l'infant D. Enrique de Aragôn, duc de Segorbe, qui fut vice-roi de Valencia de 1497 à 1901.

cornes; bref, ils harcelaient le fauve de mille manières. Lorsqu'une trompette en avait donné le signal, ils s’armaient de couteaux fixés au bout d'un long manche et ils coupaient les jarrets de l’animal, condamné dès lors à une chute mortelle, Voilà pour la partie populaire du divertissement. Aussitôt après, la noblesse entrait en lice, splendidement équipée, accompagnée d’un brillant cortège. Sur des coursiers richement caparaçonnés, les gentilshommes poursuivaient et fuyaient tour à tour le taureau, que leurs rapides manœuvres déconcertaient ; ils le piquaient de javelots et de lances jusqu’au moment où, traqué, fourbu, haletant, l'animal se couchait pour mourir; la souple agilité des cavaliers avait triomphé de la force brutale de leur adversaire”.

Qui se chargeait d'organiser à Valencia les courses de taureaux ? Jusqu'à l’année 1605, les initiatives individuelles eurent toute liberté de se produire; mais à cette date, le roi, confirmant à Valladolid, le 3 février, une décision prise sur place par le marquis de Villavisar, concéda à Ascani Marchino les bénéfices des courses de taureaux données à Valencia sur la place du Marché ou sur les autres places, ainsi que le bénéfice des jeux de cañas ou tournois chaque fois que des tribunes seraient dressées pour recevoir des spectateurs. La décision royale instituait, en somme, le monopole des courses de taureaux au profit de cet Ascani Marchino, dont nous ne savons rien, mais auquel on peut supposer, par

1. Cf. la description d’une course de taureaux à Valencia dans Mai co Antonio Orti, Segundo Centenario de los años de la Canontzaciôn del. Valenciano Apostol San Vicente Ferrer, concluido el dia de San Pedro y San Pablo 24 de junto de 1655. En Valencia, por Geronimo Vilagrasa, 1656,

la seule forme de son nom, une origine italienne; vraisemblablement, il avait payé un bon prix son privilège.

La cité de Valencia n’accepta pas de bonne grâce ces dispositions nouvelles, et elle les attaqua devant la justice par l'intermédiaire de son syndic; une sentence du Conseil suprême d'Aragon lui donna tort, le 10 juillet 1609. Ascani Marchino, dont les droits venaient d’être ainsi validés, se préoccupa de les proroger; le 27 janvier 1612, il obtint du roi la licence d’aliéner aux mains d’un tiers, pour la durée de deux existences humaines, le monopole des courses de taureaux. Sage et heureuse précaution ! Ascani Marchino mourut presque aussitôt. Sa veuve, D4 Maria-Ana Bermüdez, souffrait d’un double mal, linexpérience et Pimpécuniosité. Elle avait donc profit à se décharger sur d’autres du lourd héritage qu’elle recevait. Elle choisit d’abord un fondé de pouvoirs en la personne de Martin de la Bayen, et celui-ci se mit aussitôt en campagne. Pour le présent, il sous-loua, le 24 août 1615, à deux charpentiers, Romän de Huarte et Vicente Mabres, le droit de donner vingt courses sur la place du Marché, vingt courses sur la place de Saint-Dominique, à condition de payer 200 ducats d’or (à 11 réaux castillans le ducat) pour chaque course au Marché, 100 ducats pour chaque course de Saint-Dominique et 200 réaux castillans pour les autres courses qui seraient organisées éventuellement sur les petites places de la cité. Quant à l'avenir, D Maria-Ana Bermüdez y pourvut, le 5 juillet 1622, en cédant à Felipe de Salas, chancelier principal du Conseil royal des Indes, au prix de 600 réaux castillans, la libre disposiüon du bénéfice des courses pour la durée de deux existences. Il semblait, après cela, que la situation fût réglée

pour longtemps, et que tant et de si beaux titres dussent paraître inattaquables.

Cependant, ni la cité ni FHôpital ne s’inclinaient. En 1625, les bas officiers de la cité, encouragés peut-être par leurs chefs, réclamèrent pour eux les profits de la course de taureaux organisée pendant les fêtes de Saint- François Borgia; il fallut un ordre du roi, daté d’Aranjuez le 22 août 1625, pour maintenir l’héritière d’Ascani Marchino dans son monopole. L’'Hôpital, à ce moment, entra en scène; à l’exploitation du théâtre, il lui convenait de joindre celle des cirques taurins; mais, instruit par l’expérience de la cité, au lieu d’une lutte ouverte, il engagea, avec les détenteurs du monopole, des négociations. Il s’adressa à Martin de la Bayen, qui répondit, le 23 septembre 1625, une longue lettre, datée du Palais- Royal de Valencia, où le négociateur occupait probablement un emploi : « Le monopole des courses, y déclarait-1l en substance, appartient à la veuve de Ascani Marchino ; H a déjà été aliéné aux mains d’un tiers pour le temps où la propriétaire actuelle sera morte, et, d’ailleurs, celle-ci est fort jeune. » Il semblait, par cette entrée en matière, que la négociation dût être onéreuse à l’'H6pital. En fait, tout s’arrangea à bon compte; le 1°" décembre 1626, par-devant le notaire Jusep, l'Hôpital général de Valencia se rendait acquéreur du privilège de donner dans la cité, à l’exclusion de tout autre, des courses de taureaux, et dès le 27 janvier 1627, Martin de la Bayÿen, qui résidait alors à Madrid, constituait un fondé de pouvoirs en vue de toucher de l'Hôpital les 200 livres valenciennes de la vente. Le titre de propriété une fois acquis, l'Hôpital le fit valoir avec sa vigilance habituelle; le 8 novembre 1627, il obtint de la Royale Audience un

arrèt décidant que sa juridiction s’étendrait aussi bien aux courses données sur la place du hameau voisin de Ruzafa qu'à celles qui auraient lieu dans l’enceinte de la cité. Dès lors, il devint sans restriction l’intendant des plaisirs publics à Valencia; les théâtres et les arènes ne relevaient que de lui.

Il laissa pourtant échapper une partie de lhéritage d'Ascani Marchino. Car celui-ci, en même temps que les corregqudes de bous, avait exploité divers jeux publics : le jeu de la pelote”, le jeu de l’arceau (argolla), le jeu de billard (érucos), mais il n’avait pas obtenu lautorisation d'en disposer après sa mort. La ferme de ces jeux passa donc à Antonio Banuls par privilège royal donné à l'Escurial le 6 août 1616, et un autre privilège du 12 mai 1620 prolongea la durée de la ferme jusqu’à la deuxième génération. Aussi bien l'Hôpital aurait rencontré plus de tracas que de profits à exercer la régie de ces menus divertissements.

Les courses de taureaux elles-mêmes ne furent pas toujours d’un profit incontestable, Tandis qu'elles étaient exploitées par Vicente Mabres, la cité dut, à plusieurs reprises, lui venir en aide : le 11 mai 16109, elle versa une subvention de 4o livres à titre d’indemnité sur la valeur des quatre taureaux tuës dans la course qui célébrait la béatification de saint Thomas de Villanueva. Le même jour, seconde subvention de 35 livres pour niveler

1. B. N. M. Cane. Noct., t, IL, Ê. 139, Peligro (Mtro Gaspar Graclan), Discurso de los juegos : « … el juego de la pelota, el de bolos y otros que comunmente se vsan hoy. Pero hase de aduertir que la pelota se juega diferentemente en España por la colera de los espa- . ñoles con pelota pequeña y à bozes, en Inglaterra ÿ èn muchas partes de Francia se juega con vna pelotaça a manera de vn orbe crecido y le pegan con vna manga de madera. »

le sol à l’intérieur des arènes. Le 20 avril 1621, troisième subvention de 35 livres pour terrassement et empierrement de la place du Marché en vue d’une course. Il est manifeste que la générosité des jurats ne se serait pas exercée si les recettes du fermier avaient pu suffire à la dépense : il faut le féliciter d’avoir obtenu ces subsides, mais le plaindre d’en avoir eu besoin

Il connaissait d’autres ennuis et non des moindres. Lorsqu'une course ne plaisait pas au public, le fermier, rendu responsable, était emprisonné par autorité de justice. IL importait peu que, l'Hôpital étant devenu propriétaire du privilège, le fermier fût seulement chargé de la fourniture des taureaux; c’est sur lui que s’exerçait la vindicte publique. Il semble que sous la gestion de l'Hôpital les courses soient devenues plus nombreuses et plus brillantes; la noblesse s’y associait avec un empressement particulier. Les 5 et 6 octobre de l’année 1626, Don Laudomio Mercader, fils unique du comte de Buñol, combattit vaillamment, sur la place de Ruzafa, des taureaux redoutables. Les 3 et 4 juillet 1628, une glorieuse phalange entra en lice; elle comprenait le même Laudomio Mercader, qui était alors l'enfant terrible de l'aristocratie valencienne et autour duquel se groupaient

1. Tous ces détails me sont fournis par les archives de l'Hôpital. Je me suis surtout servi d’un index analytique établi au dix-septième siècle, mais jai contrôlé l'exactitude de l’analyse pour les documents dont j'ai pu retrouver l’original. — De 1850 à 1860, on a construit à Valencia, sur les plans de l’architecte Sebastian Monleôn, les arènes actuelles, qui appartiennent encore à l'Hôpital. A cette occasion, le directeur de l'Hôpital, D. Juan Miguel de San Vicente, a publié, en 1861, sur la construction de ces arènes et de celles qui les avaient précédées, une étude, que je n’ai pas réussi à me procurer, mais dont l’essentiel est résumé dans un article publié par A, Martin, dans la Ætevista de Valencia, IT, année 1883, pp. 369-370.

D. Jeronimo Corella, D. Felipe de Castelvi, D. Luis Sorel, traînant à leur suite un éclatant cortège de laquais. Aucune prouesse ne récompensa leurs préparatifs de combat; les taureaux, plus couards que des agneaux, évitérent, avec une clairvoyance merveilleuse, jusqu’à l'ombre du péril; il n’y eut pas seulement un javelot d’émoussé, et la seule victime de la fête fut un cheval qu'un maladroit atteignit en visant le taureau. Ni les combattants, ni le public n’acceptèrent avec calme cette déception ; on s’en prit à Roman Duarte (ou de Huarte), le fournisseur des taureaux, et on l’envoya refléchir, à l'ombre d’un cachot, sur les raisons pour lesquelles un taureau, même espagnol, préfère parfois la paix reposante des pâturages à la caresse pénétrante des banderilles”.

Sur l’emplacement et l'aménagement des cirques, il y a peu de choses à dire. On les édifiait, selon les besoins, sur les différentes places de Valencia, en particulier sur la place du Marché, que ses dimensions et sa situation centrale rendaient particulièrement propre aux manifestations populaires. Étant provisoires, ils étaient entièrement construits en bois. Du haut des gradins, les spec-

1. € Octubre 1626. — Lunes a 5 y martes a 6 huvo toros en Rusava; torearon Dn Laudomio Mercader, y Dn Carlos Juan; ellos anduvieron bien y los toros fueron buenos. »

« Julio 1628. — Lunes a 3 y martes a 4 huvo toros y los peores que se han visto er Valencia. Dn Geronimo Corella, Dn Felipe de Castelvi, Dn Laudomio Mercader y Dn Luis Sorel salieron a la plaza a lucir la funcion con muchos alacayos y criados, y sacaron los rajones enteros; y no huvo mas desgracia que la de un povre cavallo que murio, porque lo hirieron tambien como los toros, y por ser de tan buena calidad que parece tenian entendimiento para lucir los peligros, fue preso el que los trajo, que se Ilamava Roman Duarte, hombre que tratava en esto. »

Bibl. Serrano Morales, — Dietario de Vich, pp. 67 et 108.

tateurs étaient souvent aveuglés par les nuages de poussière qui montaient de l'arène. En 1655, Martin Almansa, trésorier de l'Hôpital général et organisateur de la course pour le second centenaire de saint Vincent Ferrier, obtint des louanges unanimes pour une double innovation : d’une part, avant la course, il fit arroser le sol par cinq tonneaux portés sur des charrettes et décorés de feuillages ; d'autre part, il fit enlever les cadavres des taureaux par un attelage de deux mules caparaçonnées et empanachées. Si des mesures aussi simples représentaient à la date tardive de 1655 un progrès considérable, jugez par là du simple appareil qui était celui des courses de taureaux au moment où l'Hôpital en acquit le monopole. La barbarie de ce jeu semblait en exclure les raffinements ou les commodités. Tout entiers à la satisfaction de leurs instincts les moins relevés, les Valenciens, ceux des gradins et ceux de l’arène, n’attendaient de la course que sanglantes mêlées et violentes émotions.

Les courses de taureaux, bien qu’elles fissent appel aux tendances les plus brutales, n’en subirent pas moins, du jour où l'Hôpital se les fut annexées, du jour même où un fermier en reçut le privilège, une réglementation et comme une tutelle administrative. Tant il est vrai qu'aux environs de l’année 1600, vingt ans avant ou vingt ans après, tous les spectacles, à Valencia, furent soustraits, bon gré mal gré, à l'anarchie dans laquelle ils étaient nés ! C’est, en résumé, le trait le plus frappant du tableau qui vient d’être tracé. D'une part, les pouvoirs publics, parmi lesquels il faut placer l'Hôpital aussi bien que les jurats, le Vice-Roï aussi bien que l'autorité ecclésiastique, interviennent activement dans

l’organisation des spectacles, à la plupart desquels ils donnent une sorte de charte. D’autre part, les spectacles, sous cette protection qu'ils n'avaient pas réclamée et que peut-être ils supportèrent impatiemment au début, acquièrent vite une importance, une variété, une richesse qui les ont rapidement élevés à cent coudées au-dessus de leurs humbles débuts. Notez que les corporations et les grands personnages, lorsqu'ils interviennent pour l'aménagement d’une scène permanente, l’organisation de représentations isolées ou l'exploitation des taureaux, ne se proposent jamais d'aider avec un zèle désintéressé au succès de l’art dramatique ou tauromachique; ils veulent simplement se divertir ou s'enrichir. Ces amis des plaisirs publics sont aussi les amis de leur plaisir et de leur pécule. Et c’est peut-être le chef-d'œuvre de l’ingéniosité valencienne, au début du dix-septième siècle, d’avoir vécu des spectacles publics en même temps que de les avoir fait vivre.

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